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Excerpt for Un monde d'Elfes et d'Hommes 3. EAU by , available in its entirety at Smashwords

UN MONDE D'ELFES ET D'HOMMES



Sg HORIZONS





Copyright © 2013 Sg HORIZONS

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ISBN: 979-10-92586-08-4

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RESUME DES TOMES PRECEDANTS :





Danielle, une jeune Française de 27 ans, ignore qu’elle va s’embarquer dans une aventure extraordinaire lorsqu’en rentrant chez elle au volant de sa voiture, une forme intangible apparaît sur la route. N’ayant pas le temps de l’éviter, elle la traverse et se trouve confrontée à un monde bien différent du sien. Faite prisonnière par des hommes membres d’un groupe appelé l’Alliance, elle est soumise à bon nombre d’épreuves entre solitude et tortures, avant de finir par réaliser qu’ils ont fait d’elle une tout autre personne en lui injectant du sang elfique.

En fuite, elle échoue sur le territoire américain dans lequel coexistent les tribus amérindiennes et les elfes. Cette race a fui le monde mère alors qu’une guerre les conduisait au bord de l’extinction. Dans cet univers parallèle, ils ont pu à nouveau prospérer en paix auprès de gens ayant les mêmes valeurs morales que les leurs. Danielle est alors accueillie par une tribu algonquine et reprend confiance. Celle-ci la guide jusqu’à la cité des elfes du peuple de l’Air, l’un des quatre peuples elfiques. A Lightalfheim, Danielle apprend à maîtriser son nouveau pouvoir de télékinésie et patiente avant de rejoindre le peuple qui pourra l’aider à rentrer.

C’était sans compter sur la destinée qui la pousse à assister une elfe qui devient une amie très proche, Nerwen. Elles se rendent au village de sa mère et se retrouvent être témoins d’un drame au dénouement sanglant.

Les Elfes firent le choix de quitter notre monde pour un autre. Danielle réalise qu’elle ne peut s’occuper que de ses propres intérêts lorsque le peuple qui l’a accueilli et protégé est sur le point de connaître une invasion des hommes de l’Alliance.

Un choix s’offre à elle : partir vers le sud pour pouvoir avoir une chance de retourner auprès des siens ou aider le peuple de l’Air en se rendant chez les elfes du peuple du Feu pour tenter de les convaincre de porter secours à des milliers d’âmes menacées.

La guerre est désormais déclarée.

Tome 3 : EAU







1 — ENVISAGER



Je m'éveillai, heureuse, et surtout en me sentant en sécurité comme jamais je ne l'avais été.

La pénombre régnait, seulement éclairée par des filaments de la lumière lunaire s’écoulant dans la pièce. Je basculai la tête et le vis, allongée à mes côtés. J’avais été terrassée de fatigue après l’éblouissement des sens qui s’était abattu sur moi, quelques heures plus tôt. Je contemplai le corps de mon amant, juste effleuré par la lueur de la lune.

Farathar était immobile, les mains posées sur son torse se mouvant au rythme de sa profonde respiration, les yeux clos sur son visage détendu. C’était la première fois que je pouvais observer une personne en pleine régénération, une sorte de méditation profonde qui lui permettait entre autres de ne pas vieillir. Même à présent que nous partagions le même lit, il m’arrivait d’être intimidée en sa présence. Comment ne pas l’être quand mon amant est un elfe ? Je ne bougeais plus, souhaitant ne pas briser sa transe afin de pouvoir le contempler en toute tranquillité.

Je n'arrivais pas à croire que trois semaines seulement, s'étaient écoulées depuis qu'il m'avait offert le Partage.

J’avais été si seule avant lui, avant qu'il ne m'offre son amour, sans retenue.

Je m'étais décidée à partir vers le sud, à la recherche d'un peuple perdu pour pouvoir rentrer, chez moi, dans mon monde. Mais à présent, après ce nouveau bouleversement, je me construisais une nouvelle vie, pas-à-pas, décidée à rester dans mon monde d'adoption. Certes, les miens demeuraient présents dans mes pensées, mais ils vivront en moi pour toujours. Pourtant, je regretterai de ne pas avoir tout tenté pour trouver le moyen de les rejoindre. J’en éprouvais même de la culpabilité de les avoir abandonnés ainsi. Mais je n'étais plus seule, à présent. Nous étions deux et j'avais offert une chance à cet amour naissant que je partageais avec celui se trouvant près de moi.

Je souris en repensant aux trois magnifiques semaines que je venais de vivre. Je fis défiler, à nouveau, en fermant les yeux, cet instant magique où je contemplai le coucher du soleil sur la cité dans ses appartements en attendant son retour. L’horizon se couvrait de longues banderoles de nuages aux teintes violacées. Je croisai les bras, soupirant d'aise devant ce spectacle féerique. Quand je sentis, ses mains glisser sur ma peau pour tendrement m'enlacer avant qu'il ne pose sa tête sur mon épaule, une habitude du couple que nous formions. Son odeur suave et chaude m'enveloppa. Nous restâmes ainsi jusqu'à ce que le soleil disparaisse et que le ciel étoilé s'épanouisse.

Je me retournai dans ses bras et me blottis tout contre lui, mon oreille collée contre son torse, bercée par les battements réguliers de son cœur. Sa peau nue était habillée de cicatrices d’anciens combats, de dizaines de fines lignes blanches, révélant son passé comme les lettres d’un livre.

Je suivis de mon doigt, le tracé de l'un de ses tatouages en écriture elfique lui offrant pouvoir et protection. Je le sentis frissonner à ce contact. Comme quoi, cela prouvait qu'il était aussi sensible qu'un homme.

Il me caressa la joue et m'embrassa avec un mélange de passion et d'urgence, comme si je pouvais disparaître d'un instant à l'autre. Une nouvelle fois, je me retrouvai à bout de souffle, à bout de raisonnement, emplie de sa présence comme je l'étais. Je vis dans son regard sa fragilité qu'il était incapable de me cacher. À présent, je le connaissais, je percevais au-delà de son armure. Je lui souris pour tenter de le rassurer.

Il était temps. Je glissai ma main dans la sienne et le guidai vers sa chambre, lui servant plus à méditer qu'à dormir. Une émotion difficilement contenue m’empêchait de m’exprimer. J’étais partagée entre l’envie irrésistible de me couler dans ses bras et la peur de le décevoir, de ne pas être à la hauteur. Alors sans un mot, je portai ma main aux attaches de ma robe sur mes épaules. Détachée, celle-ci glissa jusqu'au sol. J’étais là, nue devant lui sans pudeur, décidée à me dévoiler à lui et lui laisser la possibilité de toucher mon cœur Nous fîmes l'amour pour la première fois. Je n'avais rien éprouvé de si intime, de si merveilleux dans ses bras. Il répondit de manière intuitive à mes envies, aux besoins de mon corps, de mon âme. Il ne se contenta pas de se dévoiler à moi, il me donna tout. Tout ce qui faisait son être, sa personne. Il me permit d'accéder à l'essence même de sa vie.

En repensant à ce moment, ce tumulte de sentiments que je ressentais à chaque fois que nous étions ensemble, je m'interrogeais en me demandant si cela venait de sa nature elfique ou si c'était que pour la première fois, j'étais amoureuse de mon amant. Comment définir ce que je venais de percevoir quelques heures plutôt ? J’avais vu une aura éclatante envelopper nos corps au moment de l'union. Je n'osais l'interroger à ce sujet en me demandant si lui aussi l'avait perçue.

Je le regardai à nouveau en contemplant son magnifique visage et en résistant à l'envie de le toucher, de le caresser. J’étais amoureuse de cet elfe. Malgré tout, les doutes m'assaillaient. Il attendait de moi que je l'aime pour le restant de ma vie. Mais mon existence se comptait en centaines d'années, à présent. De plus, je ne savais s'il était l'homme de ma vie ou tout simplement, si je pouvais croire en un amour unique. Après tout, rares étaient les couples que j'eusse connus dont l’amour avait perduré durant des dizaines d'années, mariés ou pas. Ce que je vivais était nouveau pour moi, mes connaissances, mes certitudes avaient éclaté aux quatre vents. Je suivais les conseils de mon ami Anarion, en me laissant guider par mon instinct et mon cœur, à défaut de pouvoir compter sur ma réflexion.

— Tu me sembles bien soucieuse ?

Je levai les yeux, heureuse de croiser son regard lumineux. Je portai une main à sa joue et un sourire naquit sur ses lèvres.

— Tu es là, murmurai-je tendrement.

— Je serais toujours là, dit-il avant de cueillir ma main et d'y apposer un baiser.

Je m'approchai de lui et posai ma tête sur son torse, mon visage tourné vers lui. J’inspirai la fragrance de sa peau si particulière et si riche, que je ne pouvais identifier. Il me caressa le dos et les bras.

— De quoi as-tu peur ? demanda-t-il en aiguisant son regard qu’il gardait rivé sur le mien.

Je m'étais promise de m'ouvrir à lui et de lui permettre de me connaître comme personne ne m'avait jamais connue. Je lui devais cela.

— Que tu me trahisses, confessai-je.

— Je ne vois pas comment je pourrais faire cela. Sais-tu que la fidélité est essentielle chez les elfes ?

— Je sais cela. Mais ce n'est pas de cela que j'ai peur.

— Je t'écoute.

— Mon père m'a trahie, car il était censé m'aimer et me protéger, inconditionnellement. Disons qu'il ne s’est vraiment pas montré à la hauteur. Il n'a pas su aimer ma mère, il n'a pas su aimer ses enfants. Ne sachant comment faire, n'ayant jamais appris à aimer dans son enfance. Pour lui, respecter signifie craindre. Étant l'aînée, je fus la première à m'affirmer. Je n'étais pas censée m'exprimer ou me construire une personnalité. De ce fait, il a essayé de détruire toute confiance en moi, en m'humiliant et en me rabaissant, et cela durant plus d'une dizaine d'années, expliquai-je.

— Mais cela n'a pas fonctionné, au vu de ta force, affirma Farathar en me caressant les cheveux.

— Oui et non. Plus il essayait de me détruire plus je me renforçai. Je n'ai jamais été désobligeante. En revanche, je faisais face à ses insultes en affirmant que je n'étais pas celle qu’il pensait et je lui fis face pour protéger les miens. Mais cela n'a pas été sans conséquence. J'ai beaucoup de difficultés à faire confiance aux hommes.

— Je comprends maintenant ta réserve me concernant.

— Ne m'en veux pas, c'est une sorte de mécanisme de défense. Cela a créé une faille en moi. Je me suis toujours obligé à une distance avec les hommes, car je n'ai aucune confiance en eux.

— Pourtant tu aimes tes frères.

— Ce n'est pas la même chose, je les vois comme une partie de moi.

Il se redressa pour me faire face en me prenant par les mains.

— Je ne suis pas ton père. Jamais je ne te trahirai et je t'ai offert mon cœur et cela pour le restant de ma vie. Tu as su emplir le vide en moi. Je découvre mes envies, mes attentes. Grâce à toi, je suis à nouveau entier. Je suis plus qu'une fonction, je suis à nouveau une personne qui t'aime et souhaite être aimée de toi.

— Et tu mérites de l'être. La quête de la vision que j'ai faite et ton don du Partage m'ont permis d'avoir confiance en toi. J’ai confiance en toi, déclarai-je en prenant son visage dans mes mains. Je te promets de tout faire pour mériter ton amour, Farathar et tes... appétits, lui déclarai-je, en lui sentant dessus, en riant aux éclats.




***


J’étais en train d'apposer une crème qui faisait des miracles en me donnant un teint lumineux et une peau de pêche. Le maquillage n'avait pas lieu d'être quand ma peau et mes cheveux étaient aussi beaux. Les elfes possédaient un savoir qui ferait envier n'importe quelle société pharmaceutique, mais aussi de cosmétique.

Itarillë et Lindórie pénétrèrent dans ma chambre, dans les appartements que je partageais avec Nerwen.

Pour un monde dépourvu de télévision, de radio et d'internet, cela me surprenait toujours de voir la rapidité avec laquelle les nouvelles se répandaient. Mon compagnon était parti aux premières lueurs de la matinée, soit, il y a de cela quelques heures.

— Salut les filles. Oui, je suis à nouveau à vous, alors qu'ai-je manqué ? demandai-je, heureuse de retrouver mes amies.

Itarillë prit place derrière moi et commença à me brosser les cheveux qui m'arrivaient, à présent, au milieu du dos comme toutes les femmes et les elfes de cette terre. Ce simple geste me décontracta en me remémorant ces moments de douceur avec ma mère.

— Nous avons une révélation à te faire, exulta Lindórie, sa voix en prenait des accents chantants.

Je croisais le regard espiègle de ma petite flamme, Itarillë dans le miroir et compris ce qu'elles s'apprêtaient à me révéler.

— Il y aurait-il de l'amour dans l'air ? supposai-je.

Le sourire de mes deux amies illumina leur visage. Je me levai et les pris dans mes bras.

— Je suis très heureuse pour vous. Pensez à toutes les magnifiques robes que vous pourrez me faire ensemble.

Nous rîmes à leur bonheur. Pour moi, l'amour était la plus belle des choses et je ne pouvais la rejeter, mais tout simplement l'accepter que cela soit entre un homme et une femme ou entre deux personnes du même sexe. J’étais bien avec un elfe, moi !

J’avais toujours des difficultés pour comprendre comment, dans mon monde, les gens étaient autant choqués de voir des gens qui s'aiment; alors qu'ils restaient indifférents à la bassesse humaine, que cela soit par la discrimination, la violence permanente, ou à l'avidité conduisant à avoir si peu de riches et trop de pauvres.

Les homosexuels de la Nation Elfique sont acceptés et aimés que cela soit chez les amérindiens ou les elfes.

Nous prîmes notre déjeuner toutes les trois, Nerwen étant à l'un de ses entraînements

— Comment se passe ta relation avec le Haut Seigneur Farathar, me demanda Itarillë.

— Très bien, soupirai-je.

— Dis-nous ce qui t'inquiète ? questionna Lindórie en posant un doux regard sur moi.

— Je sais qu'un elfe donne son cœur à une seule personne. Farathar m'a livré le sien. Je suis amoureuse de lui, mais je ne peux m'empêcher d'avoir des doutes concernant ma capacité ou mon désir de l'aimer toute ma vie. Cela me fait peur, confiai-je en toute confiance.

— Mais tu as pris la décision de rester dans ce monde pour lui, contredit Itarillë.

— Oui, mais vous devez comprendre que j'ai grandi avec l'idée que les gens ne font plus l'effort de se battre pour conserver leur amour. Notre vie, là-bas, est si peu satisfaisante et si lourde d'obligations, que nous préférons quitter notre conjoint pour lequel nous n'avons plus autant de sentiments. Ce qui est le cas de mes parents qui se sont séparés. Mais ici, tout est différent.

Je pris quelques minutes pour poser la question qui me brûlait les lèvres, mais dont j'avais peur d'entendre la réponse. Comme toujours, Lindórie attendait patiemment que je me décide.

— Dites-moi la vérité, que se passerait-il si je venais à le quitter en réalisant qu'il n'est pas l'homme de ma vie ou en n’éprouvant plus d'amour pour lui après des années, des décennies voire des centaines d'années ?

Lindórie prit le temps de la réflexion avant de me répondre.

— Pour Farathar, je ne vois que deux possibilités. La première est qu’il ferait face en s'oubliant totalement dans sa fonction de Haut-Seigneur avec tout ce que cela implique. Ce qui été sa vie avant de te connaître. Autrement dit, une vie de solitude et sans sentiments. La seconde possibilité est qu'il prendrait la décision de redevenir mortel en ne contrôlant plus le vieillissement de son corps voire même en l'accélérant, m'expliqua-t-elle.

— Dans un cas comme dans l’autre, il s’éteindrait, complémenta Itarillë.

Farathar était un être formidable et je voulais de tout mon cœur lui apporter l'amour qu'il méritait. J’avais ressenti sa grande solitude et sa détresse d'être aimé. Il n'avait eu que si peu d'amour dans sa longue existence de plus de trois mille ans. Pour survivre aussi longtemps, il s'était oublié en tant que personne et ne vivait que pour le bien-être de son peuple comme dirigeant.

— Laisse une chance à votre amour de s'épanouir, de se consolider, Danielle. Tu ne peux penser à la fin de votre histoire alors que vous venez de la débuter. Suis mon conseil.

C’est ce que je m'appliquais à faire par la suite, mais mes doutes demeuraient en moi, latents.



***


Le lendemain, je m’éveillai et retrouvai Nerwen pour le petit-déjeuner.

— Bonjour, lançai-je.

— Bonjour, répondit mon amie.

— Alors, déjà sur le pied de guerre, répliquai-je en voyant mon amie vêtue de sa tenue d’entraînement.

— Disons que j’ai un programme chargé.

— Ah! Toi, au moins tu as des choses à faire, me lamentai-je.

— Ce qui n'est pas ton cas visiblement ? demanda-t-elle.

— Farathar est parti hier, Dieu sait où, Anarion et Meneldil ne sont pas dans la cité, partis faire la tournée des tribus apparemment, énumérai-je sans enthousiasme.

— Et les filles ?

— Elemire n’est toujours pas revenue du territoire de l'Est. Beaucoup d'elfes sont partis afin d’apporter leur assistance au retour des tribus sur la côte. Quant à nos deux amies, Itarillë et Lindórie, tu vois ce que je veux dire, informai-je.

— Je vois. Elles parlent encore de chiffons, souffla Nerwen en levant les yeux au ciel.

— C’est comme passer des heures interminables auprès d’accrocs du shopping, qui adorent acheter des vêtements, sans compter, qu'elles sont éperdument amoureuses, précisai-je.

Je me saisis d'un gobelet de bois et me servis du jus de fruits. Je m’affalai complètement sur la chaise. Si j’avais su que depuis mon arrivée, j’aurais été dépitée d’avoir un seul jour de vacances, je ne l’aurais pas cru.

— Tu te rends compte, maintenant je m’ennuie. Je suis devenue une accroc de l’adrénaline et de l’action, moi qui, dans mon monde, ne rêvais que de la grasse matinée du dimanche matin.

— Pourtant, en me fiant à ce que tu m’as dit de ta vie d'avant, elle ne me semblait pas si remplie.

— Ce n’est pas ce que je faisais qui me stressait, mais plutôt dans le climat qui était mien: côtoyer des personnes limite agressives et déprimées, entendre constamment des histoires tragiques et horribles à travers le monde entier, sans compter les embouteillages. Une horreur, résumai-je.

— Je ne comprends pas tout, mais disons que j’ai une idée, répondit-elle.

— Ici, tout est si tranquille et harmonieux que cela me perturbe. J’ai l'impression de vivre dans un temple bouddhiste sans les prières. Si j'omets, bien sûr, les périodes de guerre, de conflits, soupirai-je.

— Pour ma part, depuis que je te connais, ma vie est beaucoup plus mouvementée et enrichissante, me confia Nerwen.

— Ouais, soupirai-je en posant mes coudes sur la table de dépit.

Je relevai subitement la tête.

— Tu ne penses pas que le fait que je sois arrivée dans ce monde et l’invasion des hommes soient liés tout de même, dis-je légèrement inquiète.

— Non, je ne le pense pas, répliqua-t-elle.

Pourtant, elle ne put totalement masquer le doute sur son visage. Je me dis qu’il fallait que j'en parle à Farathar, dès qu’il reviendrait. Je ne pensais pas que ma seule présence aurait pu influencer le choix de l’envoi de milliers de personnes sur ce continent, mais je voulais m’en assurer. Peut-être qu’il possédait beaucoup d’informations sur ce qui avait motivé l’attaque des hommes.

— Si tu le souhaites, tu peux m’accompagner, proposa Nerwen en interrompant mes pensées.

Je me redressai à nouveau enthousiaste.

— Avec plaisir, mais pour quoi faire ? m’enquis-je.

— Je te le dirais après. Nous devons partir dès que tu auras déjeuné, m'informa Nerwen.

Je me levai et me rendis dans la chambre afin de me changer en quatrième vitesse, heureuse de passer la journée auprès de ma meilleure amie. Je revêtis comme elle, une tenue d’entraînement et déboulai dans la pièce de vie quelques minutes plus tard.

— C’est du rapide, constata Nerwen en riant.

— Tu as vu ça ! Je suis contente de passer un moment en ta compagnie.

— Nous ne serons pas seules, Danielle, précisa Nerwen.

Je fis demi-tour et mis dans mon sac, des fruits en provision. Je connaissais suffisamment Nerwen pour savoir que nous n’allions pas chômer et que cette nourriture sera plus que bienvenue. J’avais dû mal à croire que j’étais excitée à l’idée de participer à l’une de ses séances de torture que mon amie nommait entraînement. Je me retournai surprise par sa réponse.

— Ah bon ?

Nous sortîmes de nos appartements et nous nous engageâmes dans les escaliers.

— Oui. Nous allons rejoindre un groupe d’hommes et de femmes de différents peuples que j’entraîne depuis plusieurs semaines, m’expliqua Nerwen.

— Cela ne m’étonne guère, tu es faite pour entraîner et diriger des combattants. Je ne doute pas que d’ici quelques mois, ils seront suffisamment forts pour anéantir n’importe quel adversaire, dis-je avec conviction.

— Merci.

— Si tu as pu faire cela avec moi, n’importe qui peut réussir, précisai-je.

Nous finîmes par retrouver le groupe sur l’un des champs d’entraînement à l'extérieur de la cité. Je ne m’attendais pas à trouver autant de personnes, pourtant. Ils devaient être plus de deux cents personnes.

— Ah oui ? Ils sont nombreux, sifflai-je, surprise.

— Bien évidemment. N'oublie pas que des hommes se sont battus aux côtés des elfes, répliqua Nerwen avec un regard noir.

— Je n’ai pas oublié, murmurai-je en me souvenant des hommes tombés devant moi durant la bataille.

Son regard s’adoucit. Puis se durcit à nouveau juste avant de se retourner vers le groupe.

— En formation, ordonna Nerwen sur un ton autoritaire.

Les hommes et femmes s’alignèrent devant nous. J’avais envie d’éclater de rire en assistant à la relève d’une armée devant leur commandant instructeur. Or, là, ils ne portaient pas d’uniforme. Une multitude de tenues diverses et colorées nous faisait face.

— Aujourd’hui, je serai assistée de Danielle, ici présente, informa d’une voix ferme Nerwen.

C’était sa manière à elle de me présenter. Des centaines de regards se posèrent sur moi.

— Vous êtes la semi-elfe qui a déclenché le souffle de feu, demanda un des hommes du premier rang.

— Oui, confirmai-je simplement.

Il faut dire que j'étais devenue une vraie célébrité à travers toute la terre Elfique.

— Comment avez-vous fait cela ? demanda une autre.

— Assez de questions. Prenez chacun un bâton et mettez-vous par deux pour l’entraînement.

Ils s’exécutèrent sans rechigner.

— Eux au moins ils t’écoutent, plaisantai-je.

— Avoir été ton instructeur m'a permis de me préparer à diriger des milliers d’hommes et femmes, répondit-elle, très sérieusement.

— Est-ce de l’humour ?

— Oui… et...non, répondit-elle en me dédiant un sourire angélique.

Elle s’éloigna de moi et se saisit de deux bâtons. Elle m’en lança un que je rattrapai au vol.

— Oh non ! Pas encore ce maudit bâton, me lamentai-je en sachant ce que cela signifiait.

— En garde, prévint-elle avant d’attaquer avec un sourire carnassier.

Le reste de la journée se déroula à entraîner toutes ces personnes. Je servis de cobaye à mon amie qui démontra aux hommes et femmes comment agir pour frapper, riposter ou faire tomber un adversaire. Bien évidemment, ce fut moi, l’adversaire. À chaque fin de démonstration, Nerwen passait entre les groupes pour conseiller et instruire les hommes et femmes. Ce qui me laissait du temps de récupérer des coups de bâton que j'avais reçus. À la fin de la journée, mon corps était perclus de douleurs et de bleus de toute taille. Elle était vraiment dans son élément.

— J’ai dû mal à croire que ces jeunes iront sur un champ de bataille, dis-je en frissonnant.

— Il est nécessaire qu’ils soient préparés à faire face à toute menace, c’est le mieux que nous pouvons faire pour eux.

— Sûrement. Crois-tu qu’ils reviendront, toi aussi ?

— Je ne sais pas. Mais nous devons nous préparer à cette éventualité. Je pense que mon peuple a fait preuve de négligence. Nous aurions dû renforcer nos positions au lieu de croire que la paix durerait éternellement. Nous l’avons chèrement payé, confessa Nerwen.

— Vous ne pouviez pas savoir ce qui allait se passer, tentai-je de justifier l’inaction de ce peuple qui m’avait accueillie.

— J’ai eu cette prémonition et je doute fort que j'aie été la seule, dit-elle durement.

— Je suppose. Le passé est le passé. Je comprends, à présent, pourquoi tu les instruis et te soutiendrai si tu as besoin de moi.



***


Une semaine s'écoula.

— Danielle.

Je me retournai au son de cette voix de velours.

Je le vis, lui, s’avancer souplement vers moi sur l'esplanade devant la citadelle où nous nous trouvions. Il me sourit si tendrement que des milliers de frissons me parcoururent. Un homme d’une telle beauté m’aurait été inaccessible dans mon autre vie, y compris dans mes rêves. J’avais toujours cette impression d’être face à un ange tombé du ciel. «Un ange avec un caractère plus que démoniaque». C’est-ce que je pensais de lui avant le Partage.

Farathar était là devant moi et je me rendis compte à quel point il m'avait manqué. Je lui caressai tendrement la joue et il mit sa main sur la mienne, en approchant son visage afin d'apposer son front sur le mien. Je me laissais aller à cet instant de bonheur en laissant de côté mes réflexions. En profitant de ce qu’il m’offrait.

— Sais-tu à quel point il est difficile pour moi, de me comporter décemment en cet instant ? murmurai-je en m'empêchant de me jeter sur lui.

— Sache que j'éprouve les mêmes difficultés, susurra-t-il.

Farathar demeurait Haut-Seigneur et en tant que tel, il se devait de respecter la bienséance même si je rêvais de ne faire plus qu'un avec lui. Il s'écarta légèrement de moi. Puis il me soupesa du regard, l’ombre d’un sourire sur les lèvres.

— À quoi penses-tu ?

— Je me remémorai le partage.

— Oui, dit-il en baissant la tête avec un regard gêné.

J’apposai à nouveau ma main sur sa joue pour lui faire relever la tête.

— Je suis tombée amoureuse de toi grâce à ce don que tu as voulu partager avec moi. Sans cela, je penserai encore que tu es têtu et caractériel. En fait, je reviens sur ce que j’ai dit tu es toujours un vrai misogyne. Mais à présent, je vois au-delà. Je sais à quel point tu es aussi beau à l’intérieur comme à l’extérieur.

— Pas autant que toi.

— Moi ? Tu plaisantes, je ne vois pas en quoi tu as pu me choisir d’ailleurs. Je suis tout ce qu’il y a de plus banale dans mon monde.

— Pas dans le mien.

— Comment se fait-il que ton cœur m'ait choisie ? C'est vrai je dois te paraître bien jeune et sans expérience de la vie ?

— C'est justement cela qui me plaît. Tu possèdes la fraîcheur, une insouciance qui te rend si imprévisible, insoumise. T'avoir à mes côtés me permets de me sentir vivant plus que jamais.

— Les dieux sont jaloux des mortels, murmurai-je.

— pardon ?

— Le fait que ceux qui vivent éternellement envient les hommes qui possèdent qu'un temps si limité de vie.

— Tu as raison. Le fait de savoir que nous pouvons nous éteindre à tous moment sans compter qu'il nous faut profiter de vivre ne pouvant cesser le vieillissement rend la vie plus intéressante, intense. C'est ce que je ressens grâce à toi.

Il me serra dans le cercle de ses bras me permettant de me sentir totalement protégée. Nous continuâmes notre ballade ensemble main dans la main. Il découvrait chaque jour, cette cité, si différente de la sienne.

— On m’a dit qu’ils utilisent l’air comme énergie, mais je ne vois pas comment ?

— Meneldil m’a expliqué que des passages creux comme des conduits, courent tout le long des quatre passerelles entre le dernier étage d’habitation et la chaussée de celle-ci. Ce sont des espaces où s’engouffre le vent de l’extérieur jusque sous la citadelle. À la sortie, le vent canalisé a pris suffisamment de vitesse pour faire tourner des sortes d’hélices.

— Cela me semble cohérent. Pour quelle utilité ? demanda-t-il.

Farathar était avide de connaissances et été encore plus curieux que je l'étais.

— Pas de l’électricité apparemment. Ils s’en servent surtout pour pomper l’eau qui se trouve dans les rivières en contrebas afin d'alimenter les cascades sous la citadelle, expliquai-je, sommairement.

Nous croisâmes un groupe de gens qui en reconnaissant mon compagnon en tant que haut seigneur, le remercièrent chaleureusement d’avoir permis la protection de leur peuple. Il est vrai qu’il m’arrivait souvent d’oublier que je côtoyais de vraies personnalités reconnues dans ce monde. «En fait, c’est comme si mon meilleur ami est le président de la France et que je suis en couple avec le président américain, car tout le monde sait que le président américain est le plus sexy» pensai-je en rigolant.

— Est-ce moi qui te fais rire ?

— Dans un sens oui. Je t’imaginai en Président américain séduisant.

— Président américain, est-ce un titre honorifique ?

— On peut le dire, beaucoup pensent que c’est le maître de mon monde.

— Rien que cela.

Il se retourna pour me faire face et m’enlaça.

— Dois-je comprendre que tu me trouves séduisant ?

— Oui, en effet.

— Et ton président américain, est-il têtu et caractériel lui aussi ?

Nous nous mîmes à rire ensemble en continuant notre chemin.

— Alors et ton séjour loin de moi ?

— Nous avions raison sur la menace que représentent les hommes.

Sa voix profonde était mesurée, mais je perçus néanmoins, l'inquiétude qu'il essayait de dissimuler.

— Je t'écoute.

— J'ai consulté plusieurs elfes et semi-elfes possédant le don de prémonition et cela confirme ce que nous pensions sur une future attaque possible des hommes.

— Il faut croire que je n'aurais pas droit à la fin de tout conte de fées: ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants, murmurai-je pour moi-même.

Je relevai mon visage vers le sien afin de me plonger dans ses prunelles d'un bleu de tempête, miroir du déchaînement qui faisait rage en lui, en vue du prochain combat à venir.

— Combien de temps avons-nous ?

— Suffisamment de temps pour nous préparer.

2 — ETABLIR




J’avais fait le choix de vivre dans ce monde dont je profitais des bienfaits et des beautés. Malgré tout, je devais en accepter les règles et les dangers. La menace d’une prochaine attaque des hommes de l'Alliance se profilait à l’horizon. J'en avais pleinement conscience et c’est pour cela que je vivais, chaque instant présent, auprès de mes amis, intensément.

Je ne savais combien de temps il nous restait avant de faire face, à nouveau, à cette armée, afin de protéger le peuple qui était à présent, le mien. Nos dirigeants estimaient à plusieurs mois, voire années, avant que nos ennemis décident de passer à une seconde offensive. La sécurité de tout le rivage Est de la terre Elfique, avait été renforcée. Bon nombre d’elfes du peuple du Feu s’étaient portés volontaires pour assister les elfes du peuple de l’Air et la Nation Elfique. Ce qui n’était pas du luxe. Une vraie entente entre les peuples s’était établie depuis la bataille que l'on nommait " la bataille du Feu " sûrement, en référence au souffle de feu qui avait ravagé l’armée ennemie. Il m’était toujours aussi douloureux de penser que c’était moi qui avais provoqué cela, en tuant par la même plus de sept mille hommes. Nous pouvions dire à présent que tout le territoire de l'Amérique du Nord ne faisait qu’un, sous la dirigeance de deux Haut-Seigneurs que je côtoyais quotidiennement. Car l’un était un ami très proche, un confident et l'autre, mon amant, mon amoureux.

Je passai mes journées auprès de Farathar souhaitant apprendre à le connaître, à partager sa vie. Sur son insistance, j’avais emménagé dans ses appartements à Lightalfheim. Nous étions en train de prendre notre petit-déjeuner.

— Alors quel est ton programme aujourd’hui ? m'enquis-je, avant de mordre dans une pomme croquante à souhait.

Il sourit. Farathar appréciait mon comportement naturel (c’est comme cela que je nommais le fait que je n’avais que peu de manière et de raffinement).

— Je passe la journée auprès d’Anarion afin d’assister aux réclamations de son peuple.

— Ah ! Il est vrai que ce soir c'est la pleine lune.

— Oui. Il est différent de diriger un peuple disséminé sur un aussi grand territoire et comprenant autant de peuples. Je trouve l’idée excellente, ce genre de regroupement pour solliciter l’aide et l’écoute de leur dirigeant, déclara Farathar.

— Pour ma part, ce que j’apprécie surtout, c’est que la pleine lune est reconnue pour toute autre chose, insinuai-je, très sérieusement.

— Laquelle ?

Je me levai, m'approchai de lui afin de m’asseoir sur ses genoux, pour l’embrasser dans le cou.

— Dans mon monde, il est dit que notre amie, l’astre lunaire, augmente le désir charnel, susurrai-je.

— Je pense que tu as raison, car j'en ressens déjà ses effets, répondit-il, en s'emparant de ma bouche, avec voracité.



***


Après avoir cédé à l’envoûtement de la lune et ses merveilleux effets, je laissai Farathar à ses autres occupations et rejoignis Nerwen dans nos appartements. J’avais vu assez d’amies s’éloigner de moi quand elles se mettaient en couple. Je ne voulais pas agir de la même façon, en particulier, avec Nerwen qui ne connaissait que peu de gens ici. Il était étrange de devoir frapper avant de pénétrer dans les appartements que je considérais encore comme ma maison dans ce monde. Mais je n’étais plus vraiment chez moi et je me devais de respecter l’intimité de ma meilleure amie, seule locataire des lieux, à présent.

— Ah ! Tu es là ! J’avais peur que tu ne te sois rendue à un de tes entraînements, déclarai-je lorsqu’elle m’ouvrit la porte d’entrée.

Elle ne répondit pas. Je compris que quelque chose n’allait pas en croisant son regard. Je me dis que j'avais bien fait de frapper quand je vis Palentir, assis sur un sofa dans la pièce à vivre. Cela expliquait sûrement la nervosité de Nerwen.

— Je vois que tu n’es pas seule. Salutations Palentir, déclamai-je en entrant dans la pièce.

Celui-ci se leva souplement et me fit le geste de salutation d’usage de son peuple.

— Salutations à vous aussi Dame Danielle.

— Par pitié, évité d’utiliser ce titre, j’ai l’impression de prendre une vingtaine d’années d’un coup.

— Vingt ans seulement ? murmura Nerwen près de moi.

— Tu as raison, disons deux cents ans, plaisantai-je en lui souriant.

Il est évident que cela était une réelle surprise de voir Palentir, seul avec mon amie dans ses appartements. En particulier, lorsqu’ils se montrèrent aussi gênés par mon arrivée impromptue. Il est vrai que je ne pouvais passer un coup de fil pour la prévenir de ma visite.

— Veuillez me pardonner, comment allez-vous ? demanda poliment Palentir.

— Très bien. Merci. Que se passe-t-il ? Le Haut-Seigneur souhaite-t-il ma présence ? demandai-je, négligemment.

— Non. Anarion ne réclame aucunement votre présence.

Je pris place sur le sofa, face à Nerwen et Palentir. Après quelques secondes, ils firent de même. Je me servis un verre d’eau sur la table. Depuis notre arrivée dans la cité, il y a de cela près de neuf mois, j’avais perçu un intérêt certain de Palentir envers ma meilleure amie. Il est vrai que Nerwen était une vraie beauté, capable de rivaliser avec les déesses elfiques apparaissant, tels des mirages, dans les couloirs de la citadelle. D'autant plus, si elle avait été capable de séduire, le protecteur du Haut-Seigneur Anarion la deuxième personne la plus importante de ce peuple. Leur présence, dans ces lieux, seuls, laissait présager qu’une histoire d’amour été peut-être en train de naître. J'en étais ravie pour Nerwen qui demeurait une âme solitaire.

— Nerwen ? appelai-je sur un ton interrogateur.

Je bus afin de lui laisser la possibilité de se confier ou non. Quoiqu’elle savait pertinemment que je la traquerai de questions afin de connaître ce qui se passait, dans le cas d’un refus de sa part de me dévoiler le fin mot de cette histoire.

— Palentir est mon père, annonça Nerwen.

Je m’étouffai en avalant de travers. Palentir me vint en aide en tapant dans mon dos. Nerwen resta là, devant moi, un regard sévère dans ma direction. Après quelques minutes, je repris contenance.

— Peux-tu me répéter cela ? requerrai-je, d’une voix enrouée.

— Palentir vient de m’annoncer que je suis sa fille, répéta Nerwen, sans émotion.

Je regardai Palentir avec étonnement. Cette révélation m’avait laissée sans voix.

— Êtes-vous sûr ? demandai-je à ce dernier.

— Oui. Lors de notre connexion qui m’a permis de partager la prémonition que Nerwen a eue de la destruction de son village. J’ai reconnu la femme dont j’étais tombé amoureux, il y a de cela plus de cinquante ans. J’ai compris face à l’émotion que ressentait Nerwen pour cette femme que Míriel était sa mère, expliqua calmement Palentir.

— Je lui dis que ma mère n’avait eu qu’une relation avec une personne du sexe opposé, précisa Nerwen tout aussi calmement.

Mon regard se porta vers mon amie par sa manière simple et sans émotion, de décrire la relation qu’avaient partagée ses parents. Ce qui était terrifiant, c’est qu'elle venait de retrouver la seule personne de sa famille étant en vie, d’autant plus que c’était son père, et qu’elle ne réagissait pas. À sa place, j’aurais été dans tous mes états.

Il faut croire qu’elle tenait sa réserve naturelle et le contrôle de ses émotions lorsque j’observais, à nouveau, Palentir sans réaction face au mutisme de sa fille. Était-ce vraiment possible ? Palentir, le père de Nerwen ? Il est vrai qu’ils étaient aussi taciturnes l’un et l’autre. Je pris quelques instants à les comparer. Ils possédaient la même magnifique chevelure d’un blond éclatant. La finesse de leurs traits était identique. En revanche, la couleur de leurs yeux différait. L’une, noire comme la nuit et l’autre, d’un bleu profond.

— Bon. Vous avez reconnu Míriel, la mère de Nerwen, comme la femme avec qui vous aviez eu une relation. Et nous savons tous que le père de Nerwen est un elfe. Mais si je peux me permettre cette question, pourquoi avez-vous quitté Míriel et votre enfant ? questionnai-je avec impertinence.

— Je n’avais pas été informé par l’existence de cet enfant, de Nerwen, répondit-il légèrement navré.

— Ah ! Même pas une petite prémonition sur votre enfant, soulignai-je du fait qu'il possédait un don puissant.

— Malheureusement, non.

Nerwen m'avait expliqué que sa mère avait choisi de ne pas informer le père de son futur enfant, de sa grossesse. Elle ne souhaitait pas le retenir en sachant qu’il avait, selon elle, beaucoup de responsabilités. Effectivement, être le bras droit du Haut-Seigneur, soit la deuxième personne la plus importante de la Nation Elfique est une charge conséquente. Mais je tenais à connaître cet elfe qui prétendait être le père de ma meilleure amie.

Je croisai le regard de Nerwen. J’avais la très nette impression de poser des questions à la place de celle-ci. Mais je sentais qu’elle en était incapable à voir son expression. Elle ne ressentait aucune peur à faire face à des dizaines d’adversaires ou de se retrouver devant un ours. En revanche, elle avait beaucoup plus de difficultés à établir des relations avec les gens et encore moins de faire face à cette situation, qui devait être plus que déstabilisante pour elle.

— Veuillez me suivre tous les deux et c’est un ordre, déclarai-je en me levant et en sortant de la pièce.

Je me demandais s’ils me suivraient, mais après un moment, je constatai que c’était le cas. Je ne pus que ressentir de l’étonnement à être obéie ainsi par des personnes possédant une telle personnalité et un si grand âge. Comme quoi, il fallait juste se montrer sûr de soi en laissant transparaître que je savais ce que je faisais, pour être obéi au doigt et à l’œil. Je ne pouvais raisonnablement faire face à cette situation seule. Mais je connaissais une personne capable de faire front à n’importe quoi. Nous pénétrâmes ainsi dans les appartements d’Anarion. Celui-ci se montra surpris par notre apparition à tous les trois mais reprit rapidement contenance. Comme à mon habitude, j’allais droit au but, oubliant le tact inné des elfes.

— Anarion, nous avons besoin de toi. Palentir vient de nous annoncer qu’il est le père de Nerwen, annonçai-je de but en blanc.

La surprise marqua le visage de mon cher Anarion. Apparemment, son meilleur ami ne lui disait pas tout. J'en vins à penser que les relations entre les elfes et les hommes étaient probablement aussi différentes sur le plan de l’amitié. Je ne fis donc aucun commentaire.

— Je vous en prie prenez place, nous invita-t-il en nous indiquant les deux banquettes.

— Souhaitez-vous que je reste ? m'enquis-je poliment en retrouvant un peu de bonnes manières.

Je compris au regard de Nerwen qu’elle ne souhaitait pas mon départ. Je lui fis un léger signe de la tête pour lui faire comprendre que j’avais reçu le message et lui souris en prenant place à son côté.

— Palentir, peux-tu nous en dire un peu plus ? interrogea Anarion qui s'était installé avec son ami, face à nous.

— Míriel, la mère de Nerwen était la fille du chef de village qui m’a accueilli durant quelques mois. J’avais pour mission de renforcer nos défenses sur la côte Est. Nous avons rapidement sympathisé. Il faut dire qu’elle était très différente de toutes les femmes ou semi-elfes que j’avais pu rencontrer alors. Elle semblait posséder sa propre lumière intérieure, expliqua Palentir, un sourire flottant sur ses lèvres, en se remémorant ce souvenir. Nous sommes tombés amoureux. Puis, mon devoir m’a appelé ailleurs. J’ai hésité à la quitter. Elle a été assez forte pour nous deux en me convainquant que mon devoir passait avant notre amour, elle me connaissait mieux que moi apparemment. Je l’ai supplié de me suivre, mais elle m’a dit qu’elle devait rester. La quitter fut pour moi, l’acte le plus douloureux de ma vie. Si j’avais su qu’un enfant de notre amour allait voir le jour, jamais, je ne l'aurai fait.

— Cela, on ne le sera jamais, affirma d’une voix sourde Nerwen.

— Je connais Palentir. Il possède un sens du devoir et une fidélité à toute épreuve. Il ne vous aurait jamais abandonné ainsi Nerwen et en un sens, c'est le cas. C’est une situation délicate. Votre mère, Míriel a pris la décision pour vous deux et nous devons la respecter. À présent que vous êtes informé de votre lien de parenté, vous vous devez d’agir en conséquence. Vous avez deux options, soit agir en continuant à vivre comme vous l’avez toujours fait, séparément, soit, vous permettre de vous rapprocher, estima Anarion.

— Avec votre accord, Nerwen, je souhaiterais que nous apprenions à nous connaître, en prenant notre temps, déclara Palentir.

— Je te comprends mon ami, elle est ta seule famille, murmura Anarion à son second.

— Nous allons à présent vous laisser seul, annonça Anarion en se levant.

Je fis de même en serrant avant cela mon amie dans mes bras. Puis nous les laissâmes. Une fois seule, je me retournai vers mon ami.

— Quelle histoire ? Et tu n'étais vraiment pas au courant ? m'étonnai-je.

— Non. En revanche, je me souviens très bien de son retour à la cité à cette époque. Il semblait dévasté et profondément mélancolique. Je n'ai pas voulu l'accabler davantage en l'assaillant de questions.

— Étrange. La mère à Nerwen a confié que le père de Nerwen avait déjà trouvé son âme sœur et que c'était pour cela qu'il était parti.

— Je ne sais pas pourquoi elle a pensé cela. Palentir a trouvé en effet son âme sœur, quelques mois après son retour quand il a fait la rencontre d'Elemire.

— Quoi ? il est avec Elemire ? m'étonnai-je.

— En effet. Même s'ils demeurent extrêmement discrets sur leur relation.

— Après l'annonce des retrouvailles de Nerwen avec son père, maintenant tu m'apprends que mon amie Elemire, a une relation avec celui-ci. Encore d'autres nouvelles ou cela sera tout pour la journée ?

— Danielle, ne dévoile à personne ce que je viens de te dire, en particulier à Nerwen.

— Pourquoi ? Penses-tu que cela peut faire beaucoup, d'apprendre que son père est un elfe que nous côtoyons depuis plusieurs mois et que sa belle-mère est une de nos meilleures amies ? Oui, je pense que cela peut faire beaucoup à digérer, en effet, répliquai-je sur le ton de l'ironie.

Nerwen accepta de revoir celui qui était son père au cours de son séjour. Il était certain que cela allait prendre un moment avant de permettre à ces deux-là d’établir une vraie relation. Mais s’il est vrai qu’ils étaient taciturnes l’un et l’autre, ils possédaient de nombreux traits de caractère en commun comme leur sincérité et leur fidélité dans leurs relations. C’était sûrement pour cela qu’ils en avaient peu.


***


Deux semaines passèrent. Nous étions en train de dîner avec Anarion, Meneldil et Palentir du peuple de l'Air et Tulkas et Nerwen et bien sûr Farathar et moi. À croire que le mélange des peuples se révélait bénéfique à chacun. C’était une coutume du peuple du Feu que de prendre les repas en commun et non celle du peuple de l'Air. J’étais heureuse de voir que Nerwen et son père, Palentir , s’étaient rapproché. Ils étaient à côté l’un de l'autre en face de moi et Farathar. Mon amie m'avait montré les deux épées que lui avait offertes son père. Apparemment, il avait bien choisi puisqu’elle les adorait.

— Anarion, comment se porte les membres de vos tribus ? questionna Farathar avec mondanité.

— Dans l'ensemble inquiets, mais solidaires comme toujours.

— C'est une bonne chose. Avec votre consentement, mon peuple et moi quitterons votre cité pour rejoindre la nôtre. Mon peuple s'impatiente de revoir nos montagnes ainsi que nos proches, déclara Farathar.

Mon compagnon m'avait confié ses projets la veille dans notre chambre. J'avais été surprise et inquiète de devoir à nouveau déménager pour Svartalfheim. Je ne savais d'ailleurs, comment j'allais être accueillie parmi le peuple de mon compagnon. Il est vrai que j'avais peu conversé avec des elfes du peuple du Feu. Ils m'avaient acceptée, mais c'était surtout des amis que j'avais eus avant ma relation avec leur Haut-Seigneur. Non-content d'être tombée amoureuse d'un elfe, mon cœur avait choisi le dirigeant de six milles des leurs. J'avais la très nette impression d'être une roturière ayant une relation avec un prince. Ce qui était pour le moins déstabilisant, même si mon compagnon faisait tout son possible pour ne pas me faire ressentir son statut. Il était une chose de développer une histoire d'amour avec l'être choisi, il en était une autre de savoir comment notre couple pourrait-être perçu par la société. Surtout quand c'était la première fois qu'un haut-dirigeant elfique formait un couple avec une humaine même si celle-ci était une semi-elfe.

— Que faites-vous de la menace qui plane quant à une future attaque ? questionna Nerwen.

— Nous ne la négligeons pas. Une grande majorité de mes elfes, venus pour la célébration du solstice restera sur le territoire de la Nation Elfique. Je me dois de rentrer afin de subvenir aux besoins de ceux demeurant dans ma cité.

— Nous comprenons tous votre responsabilité de dirigeant, Farathar, acquiesça Anarion.

Les deux elfes se regardèrent. Eux seuls, comprenaient parfaitement les devoirs inhérents à la fonction qu'ils partageaient.

— Et toi, Danielle ? s'enquit Nerwen.

Je sentis les regards de toute l'assistance se poser sur moi. Mais je ne me tournai que vers un seul, celui de mon compagnon, Farathar.

— Bien évidemment, je pars. Ma place est à tes côtés, confiai-je.

Je lui souris lorsqu'il prit ma main et apposa un baiser dans la paume, d'un geste tendre.

— En ce cas, je vous accompagne aussi, lâcha mon amie, d'une voix déterminée.

Je me retournai vers Nerwen.

— Évidemment et que serait ma vie sans toi, confiai-je.

— J’ai une requête à soumettre à l’attention du Haut-Seigneur Farathar, requit Nerwen.

— Je vous écoute, répondit celui-ci.

— Je souhaite qu’une partie des hommes et femmes que j’entraîne nous accompagne.

— Combien sont-ils ? questionna calmement Farathar.

J’avais constaté depuis plus d'un mois, durant lequel je mettais mise avec lui, qu'il pouvait se montrer aussi calme et diplomate qu'Anarion. Moi qu'il l'avait toujours vu sous l'emprise de ses émotions, en fait, dues en grande partie à ma personne et du bouleversement que j'avais apporté à sa vie. C’est ce que j'avais compris durant le Partage.

— Combien peuvent nous accompagner ?

Il sourit sous la remarque.

— Nous serons une centaine de mes elfes, disons vingt-cinq membres de votre groupe.

Nerwen savait que les elfes du peuple du Feu avaient des difficultés à surpasser leurs réticences avec les hommes. Le rapprochement se faisait en douceur. Le fait que des hommes et femmes nous accompagnent serait bénéfique pour ce rapprochement sans toutefois que cela tourne à la catastrophe.

— Cinquante personnes. Il est nécessaire que je continue à les former. Ils ne sont pas prêts. Ces personnes pourront former à leur tour d’autres hommes et femmes, argumenta Nerwen.


« J’avais l’impression d’assister à un duel entre deux combattants et quels combattants ! »


— Trente-cinq personnes, c’est mon dernier mot, lança mon compagnon.

— Je m’incline, concéda Nerwen avec une moue de déception contenue.

Les deux parties parurent satisfaites et l’atmosphère retrouva sa sérénité.

— Quand comptez-vous partir ? demanda Palentir.

— Dans deux jours.

Le reste du repas se déroula agréablement.



***


Le matin de notre départ, soit deux jours plus tard, je rejoignis Nerwen dans nos appartements.

— Nerwen, es-tu là ? appelai-je depuis le pas de la porte.

— Dans la chambre, répondit-elle.

Je la rejoignis dans celle-ci où visiblement, elle se préparait pour le voyage. Bien évidemment, très pragmatique, elle s'occupait de ne remplir qu’un seul sac, alors que je ne pus me limiter qu’à deux.

— Prête ? déclarai-je.

— Oui. J’ai réussi à convaincre trente-cinq hommes et femmes à nous accompagner. Ce sont les meilleurs. Je pense que cela leur sera bénéfique.

— C’est une bonne chose en effet. Avec un peu de chance, ils pourront apprendre des elfes que nous accompagnerons.

— Oui. Et s’ils refusent de les entraîner, ils pourront toujours les observer, déclara Nerwen.

— Et toi, comment vas-tu ? reprit-elle en penchant la tête en m'observant.

Je m'assis sur son lit.

— Je t'avoue que je m'inquiète. Je ne sais comment cela se passera avec Farathar quand nous serons à Svartalfheim. Ici, j'avais l'impression de vivre une histoire d'amour de vacances, loin des responsabilités et de la vie quotidienne.

— Tu te demandes comment il se comportera là-bas.

— Oui. Il me semble si différent de la personne que j'ai connue au début. Je sais qu'il donne tout à son peuple.

— Continuera-t-il ainsi alors que tu seras à son côté ?

— Aurais-je ma place dans sa vie ? Oui, je m'inquiète.

— Il t'aime. Tu as une grande place dans son cœur, tu auras une grande place dans sa vie, jugea mon amie.

Cela me réconforta.

— As-tu eu dernièrement des prémonitions ? demandai-je en changeant de sujet.

— Non. Mais si c’est le cas, tu en seras la première informée, dit-elle en reprenant son empaquetage.

— J’ai l’impression que je ne fais que me battre, de tenter de survivre depuis que je suis arrivée dans ce monde, confiai-je.

— Oui. Mais tu n’es pas seule.

— C’est cela qui me fait tenir, qui me fait espérer.

— Nous vaincrons, lança Nerwen avec conviction.

C’était une certitude pour elle ce qui m’insuffla de la force. Je me redressai d’un bon.

— J’ai un petit quelque chose pour toi, annonçai-je.

Je lui tendis un grand morceau de tissu à défaut d’un papier cadeau . Celle-ci s’en saisit et le posa sur son lit. Elle le déballa et caressa le cuir dont était constituée l’armature. Elle ne parla pas. Il s'agissait d’une bandoulière de cuir servant de fourreau à deux épées en se fixant sur son dos. J’avais vu à de nombreuses reprises, un regard d'envie, face aux hommes qui portaient ce dispositif pour leurs armes.

— C’est pour tes épées que ton père t'a offertes. Veux-tu l’essayer ? proposai-je, devant son mutisme.

Elle glissa ses bras dans le système en cuir et ajouta les deux épées. Je la laissai faire. Elle soupesa la charge et fixa les lanières de cuir qui se croisaient sur la poitrine et le dos. Elle alla dans la salle à vivre et elle dégaina ses armes avec dextérité.

— Merci, murmura-t-elle en levant les yeux vers moi.

Un bref instant, la guerrière s’effaça pour laisser place à une jeune femme surprise face à un cadeau inattendu.

— De rien. Bon, je te laisse, je dois finir de faire mes sacs, à plus tard, lançai-je en me dirigeant vers la porte.

J’avais compris sa gêne et son trouble face à mon présent qui semblait beaucoup lui plaire. Mais je la connaissais suffisamment pour comprendre qu’elle ne savait pas comment agir lorsqu’elle recevait des marques de gentillesse. C’était toujours moi qui allais vers elle. Je ne lui en tenais pas rigueur, car Nerwen me montrait à sa façon qu'elle tenait à moi, en étant toujours présente et en me protégeant en mettant, bien souvent, sa vie en péril. Je l’aimais pour cela. Grâce à Anarion, j’avais pu trouver un fabricant afin qu’il personnalise ce cadeau pour mon amie. Je rejoins Farathar qui m’attendait dans nos appartements.

— Alors, cela lui a-t-il plu ? me demanda-t-il dès que je pénétrai dans la pièce.

— Oui. Elle l’a testé, mais tu sais comme elle est, répondis-je, heureuse d’avoir fait plaisir à ma meilleure amie.

Je lui devais tellement. Elle méritait que je prenne soin d’elle comme je le pouvais. Farathar s’approcha de moi et me prit dans ses bras. J’avais encore du mal à croire que j’étais l’amoureuse d’un être si beau.

— Es-tu prête à rejoindre Svartalfheim ? souffla-t-il à mon oreille.

— Oui.

J’avais dit au revoir à Anarion avant de me rendre auprès de mon amie. Cela avait été un moment difficile pour moi, car je ne savais quand j’allais revoir celui qui m'était devenue très proche. Dans ce monde, je ne pouvais compter sur le téléphone ou internet pour rester en contact avec mon entourage se trouvant loin de moi.


Nous quittâmes la cité en direction du soleil couchant.

3 — PARTIR




Nous étions environ une centaine de personnes à nous diriger vers l'Ouest en direction de Svartalfheim, la cité du peuple du Feu. Le groupe avait une humeur bon enfant. En fait, elle était totalement différente de celle qui nous avait conduit vers l'est, vers la guerre. Nous étions à notre sixième jour de voyage et profitions de la fraîcheur agréable de la matinée. Le plafond nuageux s'était morcelé depuis la fin de la nuit et le soleil dardait ses premiers rayons par les trouées

Je chevauchais auprès de Tulkas et de mes amies, Nerwen, Lindórie et Itarillë, la dernière souhaitant voir la cité de sa compagne Lindórie. Il n'était pas rare de rencontrer des couples du même sexe. Ils étaient acceptés parmi les leurs que ce soit chez les Amérindiens ou les elfes. Ils ne ressentaient aucun à priori pour les homosexuels. Je n'en avais pas moi-même. D’ailleurs, dans mon monde, je ne voyais pas pourquoi on s’échinait contre l'homosexualité qui n’était que de l’amour. Alors que l'on ne se révoltait pas face à la violence courante de mon monde. Tant d’énergie perdue à condamner ce qui ne devait l'être au lieu de combattre tant de souffrance qui ravageait mon monde.

Itarillë m'avait confié que quelques couples s'étaient déjà formés entre elfe du peuple de l’Air et du Feu. Mais aussi, entre des humains et des elfes. Apparemment, mon couple avec leur Haut-Seigneur avait donné l'exemple pour les autres. Pour eux, trouver son âme sœur qu'il soit du même sexe ou de la même race est une forme de bénédiction. Chacun a le droit de trouver la personne qui lui correspond. Nerwen me donna un coup dans les côtes.

— Encore en train de rêver ?

— En effet. As-tu un meilleur passe-temps à me proposer lorsque l'on chevauche plusieurs heures d'affilées ? soupirai-je.

— Admirer le paysage par exemple, conseilla en souriant Lindórie.

— J'ai l'impression de voir défiler les mêmes décors, même s'ils demeurent sublimes, expliquai-je avec lassitude. Vous savez quel objet me manque le plus de mon monde ? repris-je.

Mes copines se retournèrent vers moi.

— Un ordinateur. Pouvoir regarder mes films et séries préférés, écouter de la bonne musique ou consulter les photos de mes proches, soupirai-je.

— Hé ho ! Un peu plus d'explication serait bienvenue, lança Nerwen.

— Ah oui ! J’oubliai.

Je passai la demi-heure suivante à leur expliquer les joies de cette divine invention.

— J'ai mal aux fesses, confiai-je en me malaxant mon postérieur avec élégance.

Tulkas faillit s’étrangler sur sa boisson. Je lui souris en guise d'excuses. Il est vrai qu'il n’était pas encore habitué à mon franc parlé et à mon manque de tact flagrant, le pauvre.

— Alors heureux de retrouver votre cité Tulkas, demandai-je, décidée à faire la causette afin de me distraire, à défaut d'autre chose.

— Je suis impatient de la revoir en effet, soupira celui-ci le regard porté loin vers l'ouest.

Je ne sais si moi aussi, je ressentais du bonheur en pensant que j'allais revoir la cité de Farathar. Après tout, celle-ci allait devenir le lieu de mon existence durant un temps indéfini. Étais-je prête à cela ? Certes, c'était une cité magnifique et le paysage où elle se trouvait, l'était plus encore. Mais avoir renoncé à rejoindre les miens et vivre avec eux étaient deux choses bien différentes.

— Je tenais à vous remercier de rendre heureux Farathar, gronda Tulkas près de moi en interrompant à nouveau mes réflexions.

Je me retournai vers lui, surprise, par le fait même qu'il se confie à moi. Il est vrai qu'il était taciturne et bourru dans son genre. Je regardai en direction de Farathar qui chevauchait à une cinquantaine de mètres devant nous en avant-garde. Je ne distinguai que sa silhouette au loin.

— Il me rend aussi heureuse, murmurai-je en rougissant.

— Nous ne l'avions jamais vraiment vu aussi joyeux et affichant un sourire aussi lumineux, précisa Lindórie.

— Pourtant, je l'ai déjà vu rire à de nombreuses reprises avant que l'on ne soit ensemble.

— Certes, mais ce rire n'atteignait jamais son regard. De plus, il ne nous a jamais semblé aussi enjoué et aussi détendu qu'auprès de toi, insista mon amie.


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