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Excerpt for Un monde d'Elfes et d'Hommes 4. TERRE by , available in its entirety at Smashwords

UN MONDE D’ELFES ET D’HOMMES











Sg HORIZONS















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All rights reserved.

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ISBN: 979-10-92586-11-4

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« loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011 »



RÉSUMÉ DES TOMES PRÉCÉDENTS :









Danielle, une jeune Française de vingt-sept ans, ignore qu’elle va s’embarquer dans une aventure extraordinaire lorsque, alors qu’elle rentre chez elle au volant de sa voiture, une forme intangible apparaît sur la route. N’ayant pas le temps de l’éviter, elle la traverse et se trouve confrontée à un monde bien différent du sien. Faite prisonnière par des hommes membres d’un groupe appelé l’Alliance, elle est soumise à bon nombre d’épreuves, entre solitude et tortures, avant de finir par réaliser qu’ils ont fait d’elle une tout autre personne en lui injectant du sang elfique.

En fuite, elle échoue sur le territoire américain, où coexistent les tribus amérindiennes et les elfes. Ceux-ci ont fui notre monde alors qu’une guerre les conduisait au bord de l’extinction. Dans cet univers parallèle, ils ont pu à nouveau prospérer en paix auprès de gens ayant les mêmes valeurs morales que les leurs. Danielle est alors accueillie par une tribu algonquine et reprend confiance. Celle-ci la guide jusqu’à la cité des elfes du peuple de l’Air, l’un des quatre peuples elfiques. À Lightalfheim, Danielle apprend à maîtriser son nouveau pouvoir de télékinésie et patiente avant de rejoindre le peuple qui pourra l’aider à rentrer chez elle.

C’était sans compter sur la destinée, qui la pousse à assister une elfe qui devient une amie très proche, Nerwen. Ensemble, elles se rendent au village de sa mère et se trouvent être témoins d’un drame au dénouement sanglant.

Les Elfes avaient fait le choix de quitter notre monde pour un autre. Danielle réalise qu’elle ne peut s’occuper que de ses propres intérêts lorsque le peuple qui l’a accueillie et protégée est sur le point de connaître une invasion des hommes de l’Alliance.

Un choix s’offre à elle : partir vers le sud pour pouvoir avoir une chance de retourner auprès des siens, dans notre monde, ou aider le peuple de l’Air en se rendant chez les elfes du peuple du Feu pour tenter de les convaincre de porter secours à des milliers d’âmes menacées.

La guerre est désormais déclarée.

Danielle réussit sa mission en convainquant les elfes du peuple du Feu de se joindre aux autres afin de s’opposer à l’armée d’invasion. Tâche loin d’être aisée, car elle l’oppose à leur dirigeant, Farathar, un elfe charismatique, mais qui voue une haine farouche aux humains. Chacune de leurs rencontres tourne à la confrontation. Le convoi réussit à rejoindre à temps l’armée alliée et l’affrontement a bien lieu, brutal et sanglant. Danielle est confrontée de plein fouet aux horreurs de la guerre. Elle peut compter sur le soutien de Nerwen et sur son pouvoir de télékinésie. Elle ira jusqu’à déclencher une vague de feu qui anéantira leurs opposants. Cela ne sera pas sans conséquence pour la jeune femme qui devra surmonter la culpabilité et le traumatisme de ce à quoi elle a participé. À la fin du tome 2, elle prend la décision de rejoindre le Sud pour retrouver son monde, mais Farathar qui la surprend en lui déclarant son amour pour elle. Encore une fois, il lui faut choisir entre partir ou rester. Elle choisit l’amour.

Dans le tome 3, Danielle n’est plus seule, puisqu’en couple avec le Haut-Seigneur du peuple du Feu. Celui-ci décide qu’il est temps de rentrer à Svartalfheim rejoindre les siens et c’est tout naturellement que Danielle, accompagnée de Nerwen, le suit. Or, le voyage de retour ne se passe pas comme prévu, puisqu’il leur faut rejoindre le camp des prisonniers ennemis pour faire face à une nouvelle menace des hommes de l’Alliance. En effet, ces derniers s’apprêtent à tenter une nouvelle invasion plus au sud. C’est la destination que prend donc le groupe pour prévenir le Royaume, regroupement des peuples maya, aztèque et inca, ainsi que les elfes du peuple de l’Eau qu’il retrouve pour les soutenir. Car, en effet, la bataille navale éclate. Durant cet affrontement, Danielle réalise la profondeur de ses sentiments envers Farathar, alors qu’il se meurt dans ses bras. Sans savoir comment, elle réussit avec l’aide d’un guérisseur à le sauver.

Malheureusement, c’est une bataille qu’ils finissent par perdre, au profit des hommes de l’Alliance qui réussissent à percer leur blocus et à se diriger vers les terres en vue d’une invasion. Avec l’aide de la nouvelle Haute-Dame du peuple de l’Eau, ils réussissent à se mettre à l’abri. Durant cette fuite, Danielle découvre qu’elle attend un enfant de l’elfe de son cœur. Dans le même temps, elle ne cesse de faire des rêves, d’avoir des visions qui se révèlent être des tentatives de la Haute-Dame du peuple de la Terre pour entrer en communication télépathique avec elle. Celle-ci finit par la convaincre de quitter ses proches afin de la rejoindre. C’est donc seule que Danielle s’enfonce dans la jungle et qu’elle rejoint, au bout d’un périple éreintant, le peuple de la Terre.



TOME 4 : TERRE





1 — SACRIFIER





— Vous allez faire quoi ? demandai-je, incrédule, alors que le couple de dirigeants des elfes de la Terre venait de m’annoncer qu’ils comptaient me renvoyer dans mon monde.

Le poids de cette révélation tomba sur moi comme d’une chape de plomb.

— Vous devez rejoindre votre monde, dit-elle doucement, son regard vif brillant d’une expression compatissante.

— Hors de question, grognai-je, plus obstinée que jamais.

— Danielle, soyez raisonnable, je sais ce que vous pensez, mais nous ne pouvons aller contre ce qui doit arriver.

Je me rebellai contre ce coup du destin que l’on souhaitait m’imposer.

— Regardez-moi. J’ai fait un choix : celui de rester dans ce monde et ce, quel qu’en soit le prix.

Cela m'avait brisé le cœur de devoir renoncer à ma vie précédente, ma famille que j'aimais tant. Je m'en étais constitué une nouvelle et il était hors de question que je leur fasse subir ce que mes proches devaient encore endurer. Ma main se porta à mon ventre.

« Hors de question que je fasse cela à Farathar, à notre enfant. »

— Je comprends vos raisons, Danielle, mais...

— Mes raisons ? Elles sont nombreuses en effet. Je dois combattre les hommes pour protéger les elfes et les hommes de ce monde. Je ne peux abandonner les êtres que j’aime et qui comptent sur moi. Sans compter le fait que j’ai dû abandonner l’amour de ma vie pour venir vous rejoindre, et mettre en danger l’enfant que je porte. Tout ça pour quoi ? Pour que vous m’annonciez que je dois quitter tout cela pour retourner dans un monde qui n’est plus le mien ! Alors non, je ne souhaite pas rentrer dans le mère-monde, finis-je, à bout de souffle.

Au point où j’en étais, cela m’était égal de me mettre à dos la dirigeante du peuple de la Terre. Je mis ma tête dans mes mains en me demandant pourquoi tout cela m’arrivait à moi. Je l’avais rêvé, espéré, ardemment souhaité, ce moment où l’on m’offrait la possibilité de retourner chez moi, auprès des miens, dans mon monde. Et voilà que l’on m’offrait tout cela après que j’avais décidé de rester, après être tombée éperdument amoureuse d’un être de ce monde formidable et qui m’aimait en retour.

Je portai une main à mon ventre en réalisant que je n’étais plus seule. Je ne souhaitais pas arracher mon futur enfant à son monde comme je l’avais été au mien. Il ne devait pas grandir sans son père, qui saurait être différent du mien. Farathar l’aimerait sans condition, saurait le protéger et lui offrirait une place dans ce monde. Je ne pouvais vivre sans lui, sans mon âme-sœur. J’avais encore une chance de me faire pardonner et de revenir près de lui. Mais je ne pouvais envisager de le quitter, de me séparer de lui, et cela, définitivement. Cela signifierait mettre fin à mon existence, car je ne deviendrais qu’une coquille vide sans amour, sans raison de vivre, d’espérer. La Haute-Dame ne dit rien et se contenta de me regarder comme le ferait une mère envers sa fille. Je soufflai et me retournai vers son compagnon, qui n’avait rien dit.

— Pourriez-vous me décrire la vision que vous avez eue me concernant, s’il vous plaît ? C’est important pour moi, questionnai-je.

— Il vaut mieux que je vous montre, déclara Cemendur.

Il lâcha la main de sa compagne et s’approcha de moi, les deux mains tendues.

— Je ne savais pas qu’il était possible de partager des prémonitions sans faire appel aux symboles de pouvoir, déclarai-je, surprise.

— Seuls ceux qui possèdent un grand don de prédiction peuvent communiquer mentalement. Ce qui est le cas de mon compagnon, précisa Vara avec une note de fierté dans la voix.

J’avais vu le partage d’une prémonition entre Nerwen et Palentir, mais cela avait requis le pouvoir du pentagramme en faisant appel aux quatre éléments. Je tendis la main en serrant les dents, me préparant à souffrir comme cela avait été le cas lorsque Elemire avait utilisé son don de télépathie pour la première fois sur moi.





***



Au contact de ses mains chaudes, la douleur ne vint pas. Je fermai les yeux en me concentrant. Au début, j’eus l’impression d’être en plein brouillard. Puis, lentement, tout s’éclaircit, laissant place à une scène surréaliste. Je me vis au milieu d’un cercle formé par des dizaines d’elfes qui chantaient ensemble, semblant répéter la même phrase. Nous nous trouvions dans un espace dégagé, comme une clairière au cœur de la mangrove. Une lueur provenant du sol jetait des ombres dansantes sur le groupe et sur moi en son centre.

Une voix plus profonde que les autres vibrait en moi. Je réalisai qu’en fait c’est moi qui chantais ou tout du moins la personne qui avait la vision. Moi, je me trouvais en face. Je m’observai lever le pouce, signifiant que tout allait bien, dans ma direction. Puis, l’espace devant moi se brouilla, se voila.

La prémonition vacilla et changea.

Je me retrouvai dans un tout autre paysage, toujours aussi vert, et pourtant totalement différent. Un lieu sauvage au milieu de pics verdoyants et abrupts. De la neige recouvrait les sommets me surplombant.

Je pouvais sentir le vent s’engouffrer dans mes vêtements, dans mes cheveux, fouettant mon visage. J’expirai et vis de la buée sortir de ma bouche. Un froid glacial régnait sans que j’en ressente pour autant la morsure. Je pouvais voir, à quelques pas de moi, l’ombre d’une personne au ventre proéminent s’étaler sur le sol. Mon ombre. Puis la silhouette d’un homme se détacha dans le paysage, en contrebas. Il remonta vers moi d’une démarche rapide et assurée.

Soudain, sans raison apparente, je relevai la tête et  fixai le ciel, et je vis quelque chose que je n’avais plus contemplé depuis plusieurs mois, quelque chose que je pensais ne plus revoir : je vis un avion survolant la terre où je me trouvais. Ce fut la dernière image que j’eus avant qu’un voile opaque ne se pose sur ma vision.

Je réintégrai à nouveau mon corps en sentant une légère pression dans mes mains. J’ouvris lentement les yeux pour voir le regard doux de l’elfe devant moi.

— Comprenez-vous, Danielle ? vous devez repartir...

Même si je n’avais pu reconnaître l’endroit, quoiqu’il me semblât familier, je n’avais pu que constater des détails dans la prémonition qui me confirmaient que je ne me trouvais pas dans ce monde, mais dans le mien. Ou tout du moins dans un futur proche. Si j’avais vu l’avion et sa traînée blanche marquant le ciel, j’avais pu constater que l’homme était vêtu comme le commun des mortels de mon monde d’origine. Il portait un jean, des chaussures de randonnée montantes et un blouson.

— Oui, je le comprends, mais ce que j’ai du mal à saisir, c’est la raison. Pourquoi dois-je retourner dans mon monde d’origine afin de rencontrer cet homme ? répliquai-je, exaspérée.

— Vous seule, pouvez répondre à cette question, mais pour cela vous devez vivre ces instants, expliqua-t-il.

Je me détournai afin de cacher mon envie de pleurer. Pourquoi ne pouvais-je pas simplement profiter de ce moment si important pour une femme qu’est l’attente de son premier enfant auprès de l’homme de sa vie ? Au lieu de cela, je me retrouvais en train de crapahuter dans la jungle et j’avais partagé une prémonition dans laquelle je me voyais, certes, dans mon monde, mais je ne sais où pour y rencontrer un inconnu.

— Nous savons tous qu’une prémonition se réalise toujours, murmura Vara.

— La traversée est-elle sans risque pour l’enfant que je porte ? demandai-je en soupirant après un moment.

— Aucun risque, déclarèrent-ils en même temps.

Ils se regardèrent et se lancèrent un sourire complice. « Ils sont vraiment amoureux ces deux-là » pensai-je, dépitée. Je respirai un grand coup afin de me reprendre et leur fis face à nouveau.

— Avez-vous eu des prémonitions sur l’invasion des hommes et sur le futur des peuples elfiques ? questionnai-je.

— Oui. Les hommes vont prendre possession de toutes les terres se trouvant au nord de notre forêt. Une grande bataille se déroulera prochainement, annonça Cemendur en redevenant sérieux.

— Avez-vous une idée du temps qu’il nous reste avant cette grande bataille ?

— Malheureusement non. Les prémonitions que j’ai eues concernant ce conflit ne me fournissent pas de date précise. En revanche, les prémonitions deviennent plus intenses quand on se rapproche du moment où elles vont se réaliser, précisa-t-il.

— Nous l’estimons malgré tout à quelques mois. C’est ce qu’il faudra aux différents peuples pour se mobiliser et élaborer un plan d’attaque, précisa la Haute-Dame.

Je me retournais vers son compagnon pour lui poser une question quand il me devança.

— Non, je n’ai pas vu qui ressortira vainqueur de cette guerre, malgré toutes mes tentatives, dit-il d’une voix lasse.

Sa compagne lui prit le bras et lui caressa le visage. Ils n’étaient plus que deux dans cette pièce. Je pouvais sentir l’amour qui irradiait de leur couple. Ce qui me fit penser à celui que je partageais avec Farathar. Au fait que j’avais trahi l’être que j’aimais le plus au monde. Je connaissais son obstination quant au refus d’aimer, pour ne pas à nouveau être abandonné comme il l’avait été par la seule personne qu’il avait aimée avant moi : sa mère. Il avait combattu tout ce qui l’avait tenu si loin des autres pour moi. Il avait ouvert son cœur, il s’était livré après plus de trois mille ans de solitude. Et je savais que je l’avais fait souffrir comme jamais personne ne devrait souffrir en m’éloignant de lui ainsi. Je l’avais trahi en partant. Sans compter notre enfant. Il devait penser que je lui avais volé son bonheur, la chance d’avoir un enfant, ce qu’il n’avait jamais espéré avoir. Et tout ça pour quelle raison ? pour rejoindre mon monde ?

— Vous devez retrouver ce lieu dans votre monde pour rencontrer cet homme, insista Cemendur.

— Pourrai-je revenir ensuite ? questionnai-je avec espoir.

— Cela, nous ne le savons pas, me répondit-il.

Vara s’approcha de moi à son tour et me saisit les mains.

— En revanche, nous allons vous confier tout ce dont vous aurez besoin afin de revenir parmi nous.

— Merci, dis-je en hochant la tête. Je souhaite malgré tout avoir la possibilité de prévenir Farathar. Il mérite de savoir.

— Je ne sais si cela sera possible.

— Pourquoi ça ? m'étonnai-je. Après tout, vous avez pu vous introduire dans ma tête pour m’obliger à venir ici.

— Les elfes qui l’entourent ont établi des barrières mentales limitant mon action pour les atteindre.

— Essayez avec mon amie, Nerwen. C’est une semi-elfe comme moi.

— Je vais essayer.

— Oui. Ils doivent savoir que je suis ici !

Un silence pesant s’installa, que je finis par rompre :

— Quand devrai-je partir ? demandai-je.

— Nous vous ouvrirons une nouvelle brèche entre ces deux mondes au solstice d’hiver, soit dans trois nuits.

— Déjà ! Je n’arrive pas à croire que nous sommes déjà en décembre ! soufflai-je, surprise par le temps qui filait si vite depuis que j’étais arrivée dans ce monde.





***



Les trois jours suivants me permirent de découvrir le peuple de la Terre, mais aussi de me préparer à mon nouveau voyage. Je fus appelée par la Haute-Dame et quittai ma jeune compagne Mélina pour rejoindre le couple pour un repas composé de plantes, de graines et d’autres choses que je ne pus identifier. Elle m’annonça qu’elle avait essayé de contacter Nerwen sans y parvenir.

Je passai beaucoup de temps auprès du couple dirigeant. Vara, la Haute-Dame, m’enseigna tout ce que j’avais besoin de connaître pour traverser à nouveau cette brèche.

Le plus délicat dans toute cette histoire, c’était que j’allais atterrir de l’autre côté dans une région isolée, loin de toute civilisation.

— Landheilm se trouve ici, m’indiqua sur une carte Cemendur.

Je me penchai et caressai le tissu légèrement jauni, où je reconnus la découpe du continent sud-américain. Cemendur pointait son doigt sur une zone que je savais être l’Amazonie. Je devais me trouver quelque part entre le Brésil, la Colombie et le Venezuela.

— Je vois où cela peut être dans le mère-monde, autrement dit au milieu de nulle part, annonçai-je. Cela me sera difficile de sortir de la forêt pour rejoindre la civilisation, mais pas impossible. Je crois que je vais avoir droit à plusieurs jours de marche dans la jungle, précisai-je lugubrement.

— Quelques jours seulement ? demanda Vara stupéfaite.

— Oui, en me dirigeant vers le nord, par l’est, ici, je pense que je pourrai tomber sur des villages, enfin je l’espère, indiquai-je en leur montrant sur la carte. Cette terre n’est pas aussi luxuriante que la vôtre, malheureusement, dis-je en pensant aux millions d’hectares qui avait été rasés par l’avancée de l’homme sur la nature.

Je pouvais voir sur la carte qu’une bonne partie du continent était recouverte d’une forêt sauvage. Mais il ne me servait à rien d’informer les elfes des dégâts que ma race avait perpétrés dans mon monde.

— Danielle, nous avons une dernière information à vous révéler, m’annonça Vara.

— Laquelle ?

— Si nous t’avons demandé de venir seule nous rejoindre, c’est parce que je sais que nous pouvons avoir confiance en toi. Nous pensons qu’il y a des elfes ou des hommes de la Nation elfique qui collaborent avec les hommes qui tentent de nous envahir.

— Qu’est-ce qui vous fait penser ça ? questionnai, stupéfaite.

— Nous savons que vous avez subi une attaque à votre arrivée au camp des prisonniers pour obtenir des informations. Il est évident qu’ils n’ont pu s’évader sans aide extérieure et à un moment si crucial.

— Nous avons, en effet, retrouvé un tomahawk, une arme qu’utilisent des hommes de la Nation elfique, planté dans le corps de l’un des elfes. Mais nous pensions que l’un de nos ennemis avait pu tuer un de ces hommes et utiliser son arme pour tuer l’elfe ensuite, expliquai-je.

— Ce n’est pas ce que pense votre compagnon, insista Cemendur.

— En effet.

— Je pense qu’il a raison. Ils ont été aidés, comme tout au long de leur invasion, affirma Vara.

— Comment le savez-vous ?

— Par le fait que la brèche entre les mondes a pu être ouverte à nouveau. Nous l’avions fermée, mais pas scellée, dans l’éventualité d’un retour. Puis nous nous sommes installés sur ce continent. Ensuite, il nous a été impossible d’accéder à cette brèche pour la sceller. Malgré tout, les hommes n’auraient jamais pu trouver le moyen d’ouvrir ce passage, sans l’aide de l’un des nôtres.

— Pourtant, depuis le début, on ne cesse de me répéter que seul votre peuple possède le savoir de ces passages interdimensionnels, pour en avoir créé un, remarquai-je.

— En effet, mais il n’est pas impossible qu’un ou plusieurs elfes aient pu trouver le moyen d’ouvrir la brèche. Comprends qu’il est plus aisé d’ouvrir une brèche que d’en créer une. Malgré tout, il leur aurait fallu des dizaines d’années d’études avant d’obtenir toutes les informations nécessaires, expliqua Vara.

— Je pense sincèrement que les hommes sont suffisamment capables pour trouver le moyen d’ouvrir cette brèche. Après tout, ils savaient que vous veniez d’un autre monde, la contredis-je.

— Pour ouvrir une brèche, il faut posséder quelque chose que les hommes ne possèdent pas : la maîtrise des éléments.

— Ah ! Effectivement...

Je me mis à marcher de long en large en réfléchissant à ces révélations.

— Pourquoi des elfes ou des hommes de la Nation elfique auraient pu souhaiter l’invasion des hommes et la destruction de leur monde ? questionnai-je, stupéfaite.

— Cela, nous ne le savons pas. Je n’arrive pas à percevoir toutes les pensées des elfes vivant plus au nord. Un bouclier mental ou un télépathe bloque mon don, avoua Vara.

Je me retournai vers Cemendur pour l'interroger.

— Et vous ?

— Je n’ai eu aucune prémonition concernant ce que nous soupçonnons. Mais le fait que quelques-uns bloquent le don de télépathie de Vara renforce nos doutes à propos de l’intégrité des membres de ce peuple.

— Je vois.

— Cela peut aussi expliquer pourquoi les hommes de l’Alliance ont en leur possession du sang elfique, ajouta Vara.

— En effet. Ce qui m’inquiète le plus, c’est de savoir que les gens que j’aime de ce monde, affrontent à la fois un ennemi extérieur et intérieur, et que je ne peux les aider.





***



Nous dînâmes ensemble, puis je passai ma soirée auprès de la Haute-Dame.

— Comment es-tu devenue Haute-Dame ? demandai-je, curieuse d’en savoir plus sur elle.

— Ma mère était la précédente Haute-Dame, durant plus de mille deux cents ans. Elle a souhaité quitter sa fonction quand elle a considéré que j’étais prête à la remplacer.

— Tu avais quel âge ?

— Deux cent soixante-trois ans. Je sais, c’est jeune pour devenir une dirigeante de mon monde.

— Jeune ! Ce n’est pas ce que je dirais, souris-je. Et pour ton compagnon ? Comment vous êtes-vous rencontrés ?

J'étais heureuse de pouvoir enfin interroger une elfa en couple.

— Tu es extrêmement curieuse, Danielle, dit-elle en souriant. Je fus longtemps convoitée par une bonne partie des elfes encore célibataires, et cela durant des dizaines d’années. Mais j’avoue que j’étais indifférente à leurs intentions, préférant me consacrer entièrement à mon nouveau devoir de dirigeante. Cemendur était un être solitaire qui partait souvent en expédition dans les plus lointaines contrées de la forêt. Il était l’un des rares à ne pas avoir tenté de se rapprocher de moi. Quelques années après avoir pris en charge ma nouvelle fonction, je décidai de découvrir l’ensemble du territoire dont nous avons en charge la protection. Pour être honnête, j’avais une envie folle de quitter pour quelque temps la cité, soupira-t-elle.

— Pourquoi ?

— Disons que m’éloigner quelque temps de la charge de Haute-Dame peut se révéler bénéfique.

— Je comprends. Cela doit être lourd à porter.

Elle fit un bref signe d’assentiment de la tête.

— C’est lors de ce voyage que je fis la rencontre de Cemendur. En fait, pour être exact, il me sauva la vie. Je n’avais pas voulu écouter les recommandations des deux elfes qui m’accompagnaient pour cette excursion. Ils m’avaient prévenue des risques concernant la météo et le terrain instable que nous traversions alors. Mais je n’en avais pas tenu compte. Nous fûmes emportés par une coulée de boue. Un elfe, Cemendur, me porta assistance. Mes amis n’eurent pas cette chance. Du fait de mon obstination et de mon orgueil, ils sont morts.

— Apparemment, tu as beaucoup appris de ce tragique événement.

— En effet. Cemendur m’expliqua qu’il avait le don de prémonition et qu’il avait vu que nous étions en danger, reprit-elle.

— Savait-il qui tu étais alors ? demandai-je, curieuse.

— Non. Et je ne le lui dis pas quand il se proposa de m’escorter sur le chemin du retour. Cela me fit du bien d’être considérée comme l’égale d’un autre et non comme la Haute-Dame ou la fille de la Haute-Dame. Cemendur était éclaireur. Il passait le plus clair de son temps aux confins de la forêt, loin de Landheilm. Cela faisait bon nombre d’années qu’il n’avait pas rejoint notre peuple. Il n’était donc pas au courant de ma nomination. J’ai passé là les meilleurs moments de ma vie. Loin des convenances, de ce que l’on attendait de moi. Et puis, je suis tombée amoureuse de cet elfe solitaire et taciturne et pourtant si riche et si profond. J’appréciais le fait qu’il me traitait comme son égale.

— Comment a-t-il réagi quand il a appris qui tu étais ?

— Patience... Nous finîmes par arriver à la cité et Cemendur découvrit le rôle que je jouais au sein de notre peuple. Il ne dit rien et se contenta de faire ce qu’il savait le mieux : s’isoler. Il quitta la cité. Ce fut très angoissant pour moi. Mon âme sœur s’éloignait de moi et j’étais la seule responsable de cela.

— Et que s’est-il passé ? dis-je, trépignant d’impatience.

— Après plusieurs mois, il revint. Il ne pouvait pas vivre sans moi. Nous étions déjà des âmes sœurs et on ne peut vivre séparés l’un de l’autre. Je sais à quel point cela a été douloureux pour lui d’accepter le fait de vivre parmi les autres et en devenant le compagnon de la Haute-Dame, avec tout ce que cela implique.

J’avais accepté l’amour de Farathar et avoir été si près de le perdre m’avait permis de réaliser à quel point il m’était précieux. Je l’aimais de toutes les parcelles de mon être. Pourtant, je n’avais pas vraiment réfléchi au rôle qui était à présent le mien. Comme Cemendur, j’étais la compagne d’un dirigeant et, à ce titre, j’avais des responsabilités que je devais assumer. Enfin, à présent que je l’avais quitté, je ne savais ce que me réservait l’avenir.

— Assumer une charge si grande est moins lourd si nous sommes deux, souffla-t-elle.

— Je peux le comprendre, murmurai-je.

— Je ne sais s’il te sera offert de retourner auprès de ton âme sœur, Danielle. Je l’espère de tout mon cœur, car je ne doute pas que tu seras une compagne à la hauteur du Haut-Seigneur du peuple du Feu.

— Comment le saurais-tu ?

— Rappelle-toi, j’ai été présente à chaque moment important de ta nouvelle vie, Danielle, me confia-t-elle.

— Comment cela ? questionnai-je pour la première fois.

Elle me toucha en se saisissant de mes mains dans un geste maternel.

— Cemendur a su me convaincre de t’accompagner depuis ta venue dans ce monde comme je l’ai fait avec d’autres. J’ai établi un contact avec ton subconscient afin de te suivre dans tes épreuves, mais aussi de t’épauler quand tu en éprouvais le besoin. Tu es plus forte que tu le penses, me murmura-t-elle.





***



La dernière journée dans ce monde avant mon départ, je la passais auprès de Mélina, qui avait le mérite de m’occuper suffisamment l’esprit pour que j’évite de trop penser à ce que j’allais faire. Le peuple de la Terre était, à n’en pas douter, comme ses semblables : un peuple pacifiste et vivant en harmonie avec la nature. Pourtant, ils étaient différents des autres. Il était difficile de les cerner étant donné leur discrétion évidente. Ils semblaient être des gens calmes. Leur habitat permettait de respecter l’intimité de chacun. Qu’il soit seul ou en couple, chacun possédait une habitation plus ou moins grande dans un des arbres pour la plupart centenaires, voire plus, qui composaient la cité. Ils n’étaient reliés aux autres que par un pont suspendu. Les elfes ne se rencontraient ou ne se réunissaient que sur des esplanades dispersées un peu partout, mais aussi dans la plus grande structure centrale. Le couple dirigeant possédait plusieurs étages de celle-ci, réservés à leurs propres appartements. C’était bien différent que de vivre dans l’une des deux cités du peuple de l’Air ou du Feu, plus habitués à vivre ensemble. Les elfes que je croisais se montrèrent aimables, mais distants, ne souhaitant pas interagir plus que le nécessaire avec moi.

Le soir, une fois seule, je ne pus trouver le sommeil, trop anxieuse de ce que j’allais accepter de faire le lendemain. Je n’arrêtais pas de penser à Farathar et à Nerwen. Mais aussi à Tulkas, Anarion, Itarillë, Lindórie, Meneldil et tous mes amis. Je pensais aussi à ma famille, que j’allais probablement revoir prochainement, ma mère, mes sœurs Angélique et Émilie, mais aussi mes deux frères Philippe et Jérémy, dont la présence me manquait cruellement. À mon réveil, je fus appelée par le seigneur Cemendur qui me demanda de le rejoindre dans la grande tour. Ce que je fis. Après quelques instants, il apparut, descendant les marches reliant les appartements seigneuriaux et les parties communes. Cet elfe avait une magnifique prestance.

— Salutations Dame Danielle, salua Cemendur.

— Salutations Seigneur Cemendur, dis-je en me retournant vers lui.

— Depuis notre rencontre, j’ai eu une nouvelle prémonition et je souhaite la partager avec vous.

— Pourquoi ? Vous avez vu la guerre à venir ou une personne de ma connaissance ?

— Cela n’a pas de rapport avec la guerre qui se déroule dans le présent. Je pense que cela se déroulera dans un avenir lointain et je pense que cela vous concerne.

— Ah ! dis-je, ne sachant quel sentiment éprouver.

— C’est un événement heureux, Danielle, précisa-t-il, répondant à mes inquiétudes.

— Dans ce cas ! dis-je en tendant mes mains.

Il me sourit puis se saisit de mes mains. Je plongeai dans un brouillard, puis ma vision s’éclaircit. Nous étions à l’extérieur. Je levai la tête et vis la citadelle de Lightalfheim s’élevant majestueusement devant moi. Je m’avançai en tenant la main de Vara. Elle me regarda en posant un regard doux et aimant sur moi, ou plus exactement sur Cemendur, au travers duquel je voyais la scène.

— Haute-Dame du peuple de la Terre, Seigneur Cemendur, entendis-je.

Une voix masculine, une voix que j’aimais. Je me retournai et fis face au Haut-Seigneur du peuple de l’Air, qui se trouvait sur les marches de l’édifice.

— Enfin Seigneur, après tout ce que nous avons vécu, nous pouvons nous appeler par nos noms, répondit Vara.

— Vous avez raison, Vara, dit-il en souriant de ce sourire que j’aimais tant.

— Ils sont arrivés ? s’écria une silhouette féminine qui arrivait en courant derrière Anarion.

Elle possédait la grâce et la beauté des elfes sans pour autant en être une. Son teint pâle, sa silhouette fine et élancée et ses cheveux couleur de neige flottaient dans les airs. Elle vint en sautillant et posa un léger baiser sur la joue d’Anarion. À bien y regarder, je n’avais jamais vu aussi heureux mon ami Anarion, qui semblait briller de l’intérieur. La jeune femme s’approcha de Vara et moi.

— Je suis heureuse de vous revoir, Vara et Cemendur, dit la femme, sans ambages et pleine de gaieté.

— Le plaisir est partagé, déclarai-je avec la voix de Cemendur.

Il était étrange de voir, de se mouvoir et de parler dans le corps d’un autre. Je reportai mon attention sur cette femme, qui devait être une semi-elfe puisqu’elle possédait les traits des elfes du peuple du Feu, dont la chevelure, mais ses oreilles n’étaient pas pointues et ses prunelles étaient couleur noisette.

— Vous semblez heureuse d’être dans la cité de votre compagnon, demanda poliment Vara.

— Je suis surtout heureuse d’être auprès du soleil de ma vie, répondit la jeune femme en enlaçant le bras de l’intéressé.

Soudainement, elle se tourna vers moi.

— Je me souviens de ce moment, la prémonition, murmura-t-elle.

Elle lâcha Anarion et s’approcha de moi, ou plutôt de Cemendur, en posant les mains sur son visage. Je pouvais sentir le contact doux et la fraîcheur de ses mains sur mes joues.

— Tout ira bien maman, sois forte pour nous comme tu as su le faire jusqu’à présent. Il faut que tu vives pour que j’existe, me dit-elle d’une voix chargée d’émotion, mais aussi de détermination.

La vision s’obscurcit, et je revins à moi, plus bouleversée que jamais. J’avais reconnu cette personne, elle m’avait semblé familière par sa mouvance, par son apparence. J’avais reconnu en elle l’amour de ma vie, Farathar. Mais aussi, je m’étais reconnue en elle.

J’ouvris les yeux, relâchai les mains de Cemendur afin de chasser les larmes qui embuaient ma vision.

— Danielle, appela d’une voix douce Cemendur.

— Je vais bien. Je suis juste...bouleversée, soufflai-je.

— Je comprends.

Je posais la main sur mon ventre en comprenant que je venais de voir mon enfant. Ma fille.

Cette prémonition m’offrait beaucoup : j’attendais un enfant qui atteindrait l’âge adulte, mais aussi que je reviendrais ou qu’elle reviendrait dans ce monde. Sans compter qu’elle serait la compagne, l’âme sœur de mon meilleur ami, Anarion.

Je me pris à espérer.





***



Le jour du départ arriva. Je me rendis dans l’édifice principal où l’on m’offrit tout le nécessaire pour mon voyage. Je passai une combinaison qui recouvrait entièrement mes membres.

— Ce tissu vous protégera de toutes piqûres ou morsures. Cette tenue est pratiquement indéchirable et laisse votre peau respirer, m’expliqua l’un des elfes qui m’assistait en cet instant.

Je mis mes bottes par-dessus et y glissai mes poignards, que j’avais tenu à emmener avec moi. C’était le seul présent que m’avait offert mon compagnon et ils me seraient fort utile dans la jungle.

— Vous trouverez dans ce sac des provisions, mais aussi des boules d’herbes. Il suffit d’en glisser une sous votre langue et de la laisser fondre. Pas plus de deux par jour pour vous. Cela vous apportera des nutriments nécessaires pour le long voyage qui vous attend. Vous avez assez de provisions pour un cycle de lune, m’expliqua l’elfe.

« Soit un mois de ration, largement assez pour ce voyage. Enfin, je l’espère ! »

Une fois préparée, je suivis Vara et Cemendur qui avaient revêtu une nouvelle tenue somptueuse d’élégance et de simplicité. Il est vrai qu’ils formaient un couple magnifique et que peu de choses auraient pu les enlaidir. Était-ce à chaque fois ainsi pour un couple d’elfes ? Il nous fallut plus d’une dizaine de minutes pour atteindre une sorte de clairière que je reconnus comme celle de la prémonition. Je me sentais extrêmement à l’aise dans ma tenue d’un vert sombre épousant ma silhouette. Le cercle d’elfes était déjà formé et semblait n’attendre que moi.

Vara m’accompagna jusqu’en son centre. Je reconnus un pentagramme tracé à même le sol découvert de toute végétation. Vara m’avait expliqué comment ouvrir une brèche existante. Je connaissais à présent la signification de tout ce rituel. Chaque branche contenait une pierre chargée du pouvoir des quatre peuples, des quatre éléments.

— C’est pour toi, m’informa Vara en me tendant une bourse de cuir.

— Qu’est-ce ? demandai-je, surprise.

— De la part de mon peuple. Cela te sera peut-être utile de l’autre côté, expliqua-t-elle.

Je l’ouvris et ne pus que contempler, bouche bée, des dizaines de pierres précieuses scintillantes. Je la regardai, ne sachant que dire. Elle me prit doucement des mains la bourse et la glissa dans mon sac.

— Merci, soufflai-je.

— C’est à nous de te remercier. Tu as su protéger notre race en n’hésitant pas à mettre ta vie en danger. Je respecte cela, Danielle.

Elle me caressa le visage d’un geste doux, puis rejoignit son compagnon à l’extérieur du pentagramme et joignit sa voix à celle des autres, pour un chant elfique d’une pureté vibrante. J’entonnai, à mon tour, la phrase que m’avait apprise Vara en pensant très fort à mon monde et à ma famille, la tête baissée et l’esprit concentré. Plusieurs minutes passèrent ainsi. Je relevai la tête et vis Cemendur. En apercevant son regard étonné, je remontai mon pouce pour le rassurer, pour me rassurer, comprenant que je vivais le moment de la prémonition. Puis je tournai la tête en entendant une déchirure devant moi. Le paysage ondula et devint flou, comme la première fois où j’avais traversé un passage entre les mondes.

Je redressai les épaules et je m’avançais quand un cri déchirant attira mon attention et me glaça le sang, car je reconnus la voix pourtant modifiée par l’angoisse.

Il était là, à quelques mètres de moi, si près que je pouvais voir le voile de tristesse et de colère déformant ses traits. Retenu par plusieurs elfes du peuple de la Terre, il se débattait pour pouvoir me rejoindre, mais ils étaient trop nombreux. Je percevais d’autres personnes tentant, elles aussi, de se frayer un chemin parmi la foule, mais je ne voyais que lui, Farathar. J’étais pétrifiée par l’appel désespéré qu’avait lancé l’amour de ma vie.

J’étais incapable de bouger, de réagir, incapable de le quitter.

— Maintenant, Danielle, la brèche se referme !

Je tournai à nouveau la tête, par réflexe, constatant que le passage se refermait rapidement. Il me fallait juste un pas pour traverser, juste un pas.

— Danielle !

Encore ce cri du cœur, ce cri de douleur.

« On ne peut lutter contre les prémonitions. Elles finissent toujours par se produire, quoi qu’il arrive », me dit Vara par télépathie.

Elle avait raison, je devais le faire avant que mes sentiments prennent le dessus sur la raison.

— Pardonne-moi, murmurai-je, incapable de dire autre chose.

Puis je fis ce pas.









2 — RETROUVER



Je tombai. Mes genoux heurtèrent le sol humide, puis mes paumes et enfin ma joue. La mousse formait un coussin moelleux sous mon visage. Je réalisai ce que je venais de faire, le geste le plus douloureux de toute mon existence : celui de le quitter. Cela me plongea dans la tourmente. Je restai prostrée, brisée. Je remontai mes genoux contre ma poitrine en les serrant de mes bras, cherchant désespérément à me réconforter. Là, allongée sur le flanc, j’essayais d’enrouler mon corps autour de mon ventre, autour du centre de ma vie. J’avais fait ce pas qui m’avait conduite jusqu’ici. J’avais fait ce pas dans l’état second dans lequel m’avaient plongée la vue de Farathar, ses cris de colère, mais surtout son regard de désespoir, que j’avais eu le temps d’apercevoir. Une douleur sourde, quelque chose se déchira dans ma cage thoracique. Ce n’était pas seulement un déchirement, c’était une compression, un écrasement. Mon cœur venait de se briser.

Un temps  indéfini s’écoula. Quelques secondes ou une éternité ? J’étais parfaitement incapable de faire la différence. Je demeurai là, dans une torpeur d’une tristesse infinie, dans les ténèbres. Je pris conscience que j’étais mouillée. Je basculai sur le dos et ouvris les yeux sur le paysage uniformément vert. Une trouée dans le toit végétal, au-dessus de moi, me permit de voir le ciel bleu et de sentir la pluie sur mon visage. Le ciel pleurait avec moi, me lavant de ma tristesse, me soulageant de mon désespoir.

Ma main glissa de sa propre volonté sur mon corps et se posa sur mon ventre. Geste inconscient, maintes fois répété depuis que j’avais appris ma grossesse. Sentir le renflement de mon ventre, signe que je n’étais pas seule dans toute cette épreuve, me donna la force nécessaire de revenir, d’être à nouveau lucide.

Je me redressai et me mis debout comme si chaque geste m’était douloureux et demandait un effort surhumain. Mes sens se réveillèrent. Le paysage ressemblait étrangement à celui que je venais de quitter dans l’autre monde : une nature luxuriante, une humidité visible par la brillance qu’elle apportait à toute chose. L’eau ruisselait sur une infinité de feuilles avant d’atteindre le sol. Seul l’endroit où je me trouvais permettait à la pluie de tomber directement. Je remarquai que je me trouvais au milieu du tracé du pentagramme, une brûlure sur le sol.

Était-ce le passage entre les mondes qui avait permis cette trouée dans la végétation. Je pris une grande inspiration, permettant aux senteurs de la jungle d’envahir mon odorat d’une fragrance si familière. Je me saisis de mon sac, à quelques pas de là, en raffermissant ma détermination. J’avais espéré le moment de mon retour dans mon monde durant tellement de temps, puis m’étais résignée à ne jamais le vivre. Et j’étais là, seule, si loin des miens, sur un autre continent et pourtant à nouveau accessible pour mes proches. Le souvenir de ma famille refit surface en moi, mais fut bien vite effacé par le visage de l’amour de ma vie.

La vague de souffrance causée par notre séparation menaça à nouveau de s’abattre sur moi et de m’engloutir. Je touchai mon ventre pour repousser ce sentiment de vide immense en mon cœur en pensant au cadeau que m’avait offert l’amour de Farathar : notre enfant.

— Oui, il est temps d’agir, mon chéri. Je te promets que je ferai tout pour que tu puisses voir ton papa, mon cœur, lui promis-je.

Je portai un regard circulaire autour de moi. J’avais survécu une première fois, seule durant plus de trois semaines dans la jungle, preuve que je pouvais réussir, que je devais réussir à survivre à celle-ci.

— Crois-tu que mon don de télékinésie fonctionne dans ce monde ? demandai-je à mon enfant.

Je décidai de tester mon don, qui me servirait de protection face aux nombreux dangers que me réservait ce monde. Une branche assez lourde se trouvait à moins de deux mètres de là. Je me concentrai sur celle-ci. Cela fut au-delà de mes espérances. La branche s’éleva avec une facilité déconcertante et implosa sous l’impact, en milliers de fragments qui s’écrasèrent à plus d’une dizaine de mètres sur un autre arbre. Je fus stupéfiée par l’intensité de mon don, apparemment beaucoup plus puissant dans mon monde d’origine.

— Bon, les méchants n’ont qu’à bien se tenir, lançai-je, rassurée de pouvoir compter sur mon pouvoir.

Je me mis en marche. Après plusieurs mètres, je saisis un de mes poignards dans l’une de mes bottes et fit une entaille sur l’un des troncs. La première d’une longue série avant mon retour à la civilisation. Cela me servirait de balise pour mon retour, que j’espérais tellement. Quand le passage était barré par un mur de végétation, j’utilisai mon don ou mes poignards pour me tailler un chemin. Il est vrai qu’il était difficile de se frayer un passage dans un océan de verdure. Ma nouvelle combinaison se révéla extrêmement utile en préservant mon corps de toute entaille ou piqûre d’insecte. Elle m’offrait une protection plus que bienvenue contre les morsures de toutes sortes d’animaux. Seul mon visage était découvert, mais Vara et son peuple m’avaient donné une crème répulsive pour le protéger.

J’avais établi un itinéraire afin de me diriger vers le nord, espérant atteindre une ville ou, à défaut, un village. La boussole des elfes fut mon salut en me permettant de trouver mon chemin : impossible de se repérer autrement tant le couvert des arbres était dense, m’empêchant de voir le ciel étoilé. Quoique, je ne connaissais que l’étoile Polaire indiquant le nord. Je n’étais pas de ces grands explorateurs capables de décrypter les constellations pour se diriger.





***



Je perdis à nouveau tout repère de temps et d’espace, dans cet environnement plongé dans la pénombre où tout paraissait si semblable. La voûte végétale occultait le ciel, rendant difficile la distinction entre le jour et la nuit. Je me forçais à compter les jours qui passaient, me disant que cette information me serait précieuse par la suite.

Ce voyage se déroula mieux que la première fois, car j’avais des vivres qui me permettaient de rester en forme. Je mâchais une boule à base de plantes quand mes forces diminuaient. Je ne sais ce qu’elles contenaient réellement, mais cela n’avait pas d’importance, car, étonnamment, je me sentais beaucoup mieux à chaque fois que j’en ingurgitais une. Je me rationnais malgré tout, ne sachant combien de temps cela me prendrait pour atteindre un village.

Je tombai sur un cours d’eau à la couleur brunâtre, que je suivis en sachant qu’il y avait de fortes chances pour qu’il me conduise à la civilisation. À la différence du monde que je venais de quitter, le mien était beaucoup plus peuplé. Ce qui me rassurait.

Durant tout ce temps, j’évitai de penser à celui que je venais de laisser, même si cela se révéla extrêmement difficile étant donné que tout le paysage me le rappelait. J’occultais tout ce qui était susceptible de raviver le souvenir de lui, des moments passés ensemble. Fort heureusement, l’effort que nécessitait ce voyage réclamait toute mon attention.

Il me fallut six jours pour enfin tomber sur un village. Une petite zone plane au milieu de grands arbres, dont des cocotiers. J’entendis des voix humaines mêlées aux cris des animaux domestiques, des poules et aux aboiements des chiens. Je sortis de la végétation et me laissai tomber à genoux sur la terre battue, à bout de souffle et heureuse. Des gens approchèrent. Je ne pus voir d’eux que leurs jambes nues à la peau mate. Je levai enfin les yeux et croisai des visages curieux d’Indiens à demi nus. Je leur souris en glissant mes poignards dans mes bottes et me redressai après avoir croqué dans une de mes boules énergisantes. Bien évidemment, je les dépassais largement en taille. Une femme, le visage peint de motifs géométriques rouge sombre, une tige de bois en travers du nez, s’approcha de moi et me parla. Naturellement, je ne pus la comprendre. Des enfants nus se tenaient à une certaine distance, curieux mais sur la réserve, attendant de voir si je représentais une menace pour eux.

C’est donc ce peuple de mon monde d’origine que je retrouvai en premier. Des gens paraissant doux, au regard empli d’une sagesse millénaire, si semblables à ceux que j’avais découverts dans l’autre monde. Je fis preuve de respect, sans brusquerie. Ils acceptèrent rapidement de me venir en aide, semblant apprécier qui j’étais ou plus exactement qui j’étais devenue.

Je restai plusieurs jours en leur compagnie, dans ce village constitué d’une dizaine de huttes de paille de forme rectangulaire. Je dormis auprès d’eux sur un hamac suspendu entre deux troncs d’arbres à l’intérieur et fus nourrie comme l’une des leurs. Le premier soir, une vieille femme prit place près de moi sur la terre battue. Elle posa son regard profond sur moi, semblant lire mon âme. Je la regardai sans baisser les yeux et surtout sans agressivité, lui laissant le temps de me juger. Elle fit de légers signes de la tête, ses cheveux d’un noir d’encre portés courts encadrant son magnifique visage tanné par le temps. Elle me prit par la main et m’amena près de l’eau. Elle me fit des signes et je compris qu’elle me demandait de me déshabiller. Ce que je fis après un moment d’hésitation, en me disant qu’il n’y avait pas de pudeur à ressentir devant ces gens qui se baladaient pratiquement nus.

Je ne conservai que ma culotte. Elle me prit par ma main libre, l’autre me servant à me couvrir la poitrine, et me fis entrer dans l’eau où je pus me baigner. Cela me fit un bien fou après avoir crapahuté dans la jungle des jours durant. Deux autres femmes s’approchèrent et firent de même. Je pris ma combinaison pour la laver. Les femmes rirent en me regardant faire. L’une d’elles s’en saisit et me montra comment agir. Je partageai un agréable moment auprès d’elles. Je sortis de l’eau et la vieille femme me tendit une sorte de paréo que j’enroulai autour de mon corps.

Elle s’approcha de moi et apposa ses mains sur mon ventre arrondi par cinq mois de grossesse. Elle me regarda et je lui dis oui de la tête en posant ma main sur la sienne. Les autres femmes nous rejoignirent. Après cela, elles se montrèrent encore plus attentives envers moi. Notre langage était uniquement gestuel. Leur langue m’était inconnue, mais il me sembla que certains parlaient espagnol.





***



Je restai en tout trois jours en leur compagnie, avant de pouvoir accompagner un groupe d’hommes qui partaient en pirogue pour une ville plus importante afin de ravitailler leur tribu en produits divers. Je compris à ce moment que je me trouvais dans une bourgade à la frontière entre la Colombie et le Venezuela. Je remerciai les Indiens qui m’avaient accueillie chez eux.

Après cela, il me fallut plus de deux semaines pour rejoindre la capitale du Venezuela, Caracas, en utilisant les transports en commun divers et variés et pas toujours sans risques. Ne passant que de ville en ville, je ne me risquai pas à changer de pays, étant donné que je ne possédais plus de passeport, mes documents m’ayant été volés par les hommes de l’Alliance à mon arrivée dans l’autre monde. De plus, cela faisait plus d’un an que j’avais été arrachée à mon univers. On m’avait probablement déclarée décédée ou disparue.

Mon périple fut long et difficile. Je dus traverser tout le pays avant d’atteindre la côte des Caraïbes. Heureusement, je pus vendre une de mes pierres précieuses contre monnaie sonnante et trébuchante, qui me fut largement suffisante pour me permettre de voyager à travers ce pays. Entendre à nouveau les vrombissements et les klaxons des véhicules fut difficile, de même que la rumeur permanente des conservations emplissant ma tête. Je dormis dans des petits hôtels tout au long du parcours. J’achetai des vêtements locaux que je portai sur ma combinaison. Mes poignards demeuraient dans mes bottes en toute circonstance. On n’était jamais assez prudent.

Revenir lentement à la civilisation me permit de rencontrer bon nombre de touristes, pour la grande majorité des jeunes d’une vingtaine d’années et des voyageurs aventureux. Beaucoup appréciaient de voyager à travers ce continent si riche de cultures, de paysages éblouissants et si peu cher. Certains effectuaient un tour du monde. Je les écoutais discourir sur leurs folles aventures en me décrivant des endroits vus à la télévision et qui, à une époque, m’avaient moi aussi fait rêver. Je me souvenais encore de la liste des pays que je souhaitais visiter, des choses que je rêvais de faire.

Tout cela me semblait bien futile à présent.

Je rencontrai une jeune Allemande du nom de Svenja. Elle était assise près de moi dans un des bus entre deux de la longue liste d’étapes de ce voyage. Elle ne m’avait adressé que peu de fois la parole. Mais lorsqu’elle ouvrit un paquet de chips, mon estomac gronda. Il est vrai que je n’avais pas prévu d’acheter de quoi me restaurer depuis le matin même. La faim se fit donc ressentir.

— Vous en voulez ? J’en ai suffisamment pour deux, me demanda-t-elle en anglais.

J’acceptai et nous grignotâmes quelques autres de ses paquets, vidant par la même le stock fourré dans son sac. À en juger par la taille de celui-ci, qui était rempli de nourriture en tout genre, elle semblait être une vraie gourmande.

— Cela fait bien longtemps que je n’ai pas mangé de chips, déclarai-je.

— Dès que je trouve une boutique qui en vend, je ne peux m’empêcher d’en acheter, car il est difficile de trouver ce genre de nourriture une fois que l’on s’éloigne des lieux touristiques, confirma-t-elle.

— Cela fait longtemps que vous voyagez ? demandai-je, souhaitant me montrer polie.

— Un peu plus de trois mois maintenant, et toi ?

— Plus d’un an, soupirai-je.

— Vos proches vous manquent, compatit-elle.

— Quel pays vous avez visité ? questionnai-je afin d’éviter les sujets qui pourrait ramener la douleur à la surface.

— J’ai fait la majorité des pays d’Amérique centrale, dont le Mexique et le Guatemala qui sont magnifiques.

— Je n’en doute pas, déclarai-je en repensant à ma rencontre avec des Mayas quelques mois plus tôt.

— Et vous ?

— L’Amérique du Nord et centrale, dis-je évasivement.

— J’adorerais visiter les USA, mais c’est trop cher pour moi. Il y a tellement à voir. Ce que je préfère, ce sont les grandes villes : New York, Los Angeles, Chicago. Cela doit être super, n’est-ce pas ?

— En effet, mais ce que j’ai préféré, ce sont les magnifiques paysages et les communautés amérindiennes, confiai-je en trichant un peu sur mes dernières aventures, même si j’avais déjà visité ces villes américaines plusieurs années plus tôt.

— C’est vrai que voir le Grand Canyon ou les parcs nationaux, ça doit valoir le coup. Pour les Indiens et ce qu’il en reste ! dit-elle en haussant négligemment les épaules.

Effectivement. Ces peuples ne devaient être que l’ombre d’eux-mêmes dans ce monde. Après cela, je prétextai la fatigue pour mettre fin à cette discussion qui me rappelait que j’étais définitivement de retour dans mon monde. Celui du progrès au détriment de l’humain.

D’autres personnes tentèrent de me parler par la suite en m’interrogeant sur mes propres voyages, mais je me renfermai. Comment leur expliquer tout ce que j’avais découvert, tout ce que j’avais fait durant l’année écoulée ? J’avais vécu le plus incroyable des voyages, et pourtant je ne pouvais partager cela avec aucun d’entre eux. Plus je me rapprochais du monde que je connaissais et qui était le mien, plus je me sentais une étrangère. J’étais comme ces Indiens d’Amazonie qui sortaient de leur forêt pour être confrontés au monde des hommes blancs, probablement déstabilisés par ce qu’ils voyaient.





***



J’évitais de voyager plusieurs heures durant, car dans mon état ce n’était vraiment pas conseillé. Je passais le plus de temps possible seule, afin d’éviter de discuter, me sentant vide, à la limite d’une sévère dépression. Je ne vivais et ne continuais que pour mon enfant. Mon cœur était sans vie loin de mon âme sœur. Comment aurait-il pu en être autrement ? J’avais vu le regard de Farathar quand j’avais fait le choix de le quitter. Je le connaissais mieux que personne et je savais qu’il ne me pardonnerait jamais mon geste. C’était tout ce qu’il avait toujours redouté : être abandonné par la personne qu’il aimait. Avant notre rencontre, sa dureté, sa force, sa détermination protégeaient inflexiblement un cœur sensible et généreux. Il me l’avait offert et la vie m’avait conduite à le lui arracher.

Je ne pouvais penser à ce que cela impliquait pour lui. Serait-il capable de survivre à mon départ, souhaiterait-il la mort ?

Moi, je me devais de continuer à avancer, à vivre pour l’enfant que je portais, en sachant que mon cœur appartenait à Farathar. J’avais surpris, quelques jours plus tôt, mon reflet dans le miroir. Si je semblais, certes, en bonne santé, le visage coloré, mes prunelles marron semblaient vides, un voile de mélancolie masquant leur éclat. Je n’étais plus qu’une enveloppe de protection pour mon enfant. Je n’existais plus, face à la perte du plus authentique des amours. Chaque jour, je luttais contre le chagrin. Tel était le prix qu’il me fallait payer pour que mon enfant vive. Je faisais face à ma responsabilité de mère, devant assumer mes choix.

Je tâchais de vivre le plus possible au présent, oubliant un passé trop douloureux, et de ne pas envisager un futur que je savais inutile sans lui. La prémonition partagée avec Cemendur m’avait offert l’espoir que je reviendrais dans l’autre monde, qui était le mien à présent, mais pas celui de retrouver l’être chéri par mon âme. Il m’arrivait de me réveiller en pleine nuit, le visage et le corps emperlés de sueur, les bras serrés autour de mon torse, haletante, preuve que mon inconscient refusait d’oublier ce que ma conscience contrôlait une fois éveillée. Sur l’un des marchés d’une petite ville du Venezuela, j’achetai quelques fruits à une vieille dame au grand sourire édenté.

— Estás embarazada ? me demanda-t-elle.

— Quoi ? no comprendo, répondis-je, hésitante.

— El niño, me dit-elle en désignant mon ventre.

Je regardai celui-ci, bien visible à présent avant de lui répondre poliment.

— Bébé, oui, sí, el niño.

— Dónde está el padre ?

J’inspirai profondément, refoulant la souffrance, en comprenant qu’elle parlait du père de l’enfant. Il m’était impossible de prononcer son nom, impossible de m’accorder de penser à lui sous peine de m’éteindre définitivement. Je n’eus pas le courage de répondre. Je la laissai derrière moi et me réfugiai dans la petite chambre que j’avais louée pour la nuit.

Au fur et à mesure de mon voyage, je m’éloignais des touristes, posant un regard distant et plein d’incompréhension en les voyant comparer leurs voyages comme un tableau de chasse, de choses qu’ils avaient pu admirer ou apercevoir sans se donner réellement la peine de comprendre, de découvrir les peuples qu’ils rencontraient, les pays qu’ils visitaient. Seuls le temps et une ouverture de l’esprit permettaient d’accéder à cette connaissance.

J’avais vu trop de choses, j’avais vécu tellement, pour être aussi insouciante que ces gens. Je ne doutais pas qu’ils souhaitaient réellement découvrir autre chose et apprendre des autres. Leur monde ne leur apprenait pas cela. Tout n’était qu’une question de temps et de sensations fortes à emmagasiner pour croire qu’ils étaient vivants, pour croire qu’ils avaient réussi leur vie. J’avais été comme eux, mais plus maintenant.





***



Je finis par arriver à Caracas, centre névralgique de ce pays. Bien que ce périple m’eût permis de revenir en douceur à la civilisation, le choc avec la ville fut malgré tout important. L’air était perverti par une forte pollution et bruissait de la circulation de milliers de véhicules. Tout ce qui faisait la modernité, la matérialisation du monde occidental était devenu pour moi une forme d’agression permanente et fut lourd à subir les premiers jours. Agression des sens par l’odeur de la pollution, le bruit d’une grande agglomération la vue de toutes ces lumières artificielles. La frénésie de milliers de vies avait remplacé le silence de la nature.

Cela me fit comprendre à quel point les villes et les villages de l’autre monde avaient en commun la simplicité, la beauté et la parfaite harmonie avec leurs milieux naturels, que cela soit une forêt ou les montagnes. Ici, face à ces structures de  de béton et d’acier donnant un aspect désordonné et délabré à toute chose, j’en vins à repenser au mode de vie des peuples elfiques ou amérindiens. Ils n’utilisaient que des matériaux naturels et nobles, que cela soit de la pierre ou du bois.

La majorité des elfes étaient végétariens. Quant aux autres, ils chassaient, mais toujours en veillant à ne pas pencher vers l’excès. Ils ne tuaient que ce qui leur était nécessaire et ils utilisaient toutes les parties des animaux qu’ils consentaient à sacrifier, sans gaspillage. Je ne pouvais oublier les images vues à la télévision de massacres perpétrés par les hommes qui abattaient des animaux pour ne prélever qu’une partie recherchée de leur proie, laissant le reste pourrir inutilement, que cela soit pour de l’ivoire ou des ailerons. Un gâchis au nom de la convoitise et du profit. J’avais expliqué cela à ma famille d’adoption et devant l’horreur et la révulsion qu’ils avaient exprimées, j’en avais ressenti une profonde honte.

Arrivée en ville, je m’installai dans un petit hôtel. Après plusieurs jours, je finis par me familiariser à nouveau avec l’atmosphère citadine. La modernisation avait des bons côtés, comme prendre un bon bain chaud ou renouer avec une nourriture qui enchanta mon palais. Fromage, chocolat, hamburger, de quoi me faire perdre la tête. Je m’accordai quelques jours de répit supplémentaires avant de faire face à tout ce qu’impliquerait mon retour à la vie dans ce monde.


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