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Tessa Naime










Fanm sé lanmou










Edité par Tessa Naime






Tessa Naime est une écrivaine antillaise et française. Née en 1994, sur l’île de la Guadeloupe, elle y développe sa passion pour l'écriture et son amour pour la littérature. 
En Janvier 2016, à l'âge de 21 ans, l'auteure présente son premier livre " De l'Enfer à la Vie". Ce témoignage a été ensuite, publié et largement diffusé par les Editions du Panthéon. En Septembre de la même année, son roman épistolaire "7 Lettres" publié, connait le même succès. Le tome Fanm sé Lanmou de son livre Fanm Kréyol est écrit en hommage à toutes les femmes noires caribéennes, créoles.







A la femme créole inspirante et

A la femme dont le cœur vibrera par ses mots,

A toutes les muses d’une vie monotone,

Aux muses créoles oubliées,

Je dédie cette histoire d’amour.





Avant-propos


Le voyage continuait, toujours installée sur la même barque. Parmi les sujets les plus pauvres de cette société, je fouillais, fouillais jusqu’à l’origine. Et je cueillais alors, le courage et la force d’écrire sur l’amour, sur la femme créole, sur l’amour de la femme créole. Je me sentais, ensuite, plus proche de la Vie elle-même puisque toute femme était Mère, Source et Joyau. Ainsi, je m’inspirais des muses que j’avais rencontré autrefois pour dresser un portrait fidèle de notre Créole. Tout mon être s’émoustillait à l’écriture de ces chapitres. Et quelques passages dramatiques, érotiques venaient s’incruster à mon projet. C’était la première fois que je passais des journées à écrire, parfaire l’écriture, finir et recommencer.

Le projet Fanm Kreyol prenait naissance un mois de Juin, et se finalisait un mois d’Avril après des nuits d’insomnies, et des pages déchirées.




Chapitre I

« Fanm gwadloup, bel paysaj. »






Si l’on devait parler d’amour, je dirais qu’il existe deux grands moments. Le premier moment serait, sans doute, celui où l’on aime véritablement. Le second, celui où l’on admet que l’on n’aimera plus comme la première fois. C’est celui où l’on admet enfin : je n’aimerai plus jamais comme j’ai aimé. D’une part, parce que l’on n’a plus la force d’accorder autant d’intérêt à un être. D’autre part, parce qu’aucune femme ne mérite que l’on s’acharne à tout lui donner. Parler d’amour revenait à parler de Femmes, bien sûr. Les femmes ont ce côté égocentrique que personne ne soupçonne au premier regard. Elles ramènent presque tout à leurs envies, leurs besoins, leurs rêves et délires sentimentaux. Et pourtant, nous les aimons. Nous aimons leurs bienveillances, leurs mots, leurs caprices, leurs soupçons. Leur manière de s’incruster dans notre cocon, d’embrasser nos fronts, nos lèvres. Leur manière d’exprimer ce qu’elles ressentent. Au cours de mon existence, j’ai rencontré des femmes antillaises aussi complexes les unes que les autres. Manipulatrices, sournoises, gamines. Egoïstes, autoritaires, capricieuses. Complexées, colériques, dépensières. Quelques fois distraites, d’autres fois fatalistes. La femme créole avait pu réunir milles et un défauts en un seul corps. Et, moi, j’avais su trouver toute qualité pouvant équilibrer chacun de ses défauts. Tenace. Dévouée. Confiante. Curieuse. Empathique. Rêveuse. Sans doute, j’admettais déjà que la Femme créole était différente et même bien meilleure que les clichés que nous lui avions donnés. Et puis, il me paraissait impossible de figer son image, d’uniformiser son apparence. Mawon, chabin, oranj, blan. Po a’y té tout’ koulè ! Chivé fen, chivé épé ! Dé lè i té ni gwo bonda, dé lè i té ni gwo tété. Dé lè i té ni lé dé ! Fanm fyè, fanm i té ka palé fô, ka palé fwansé, kreyol, anglé. Lè i té kolè, pa mannyé’y. Pa di’y ayin, pa palé ba’y. Mè tchè a’y té dous’ kon lanmè asi sab’. Il fallait savourer ses paroles, ses délices culinaires, ses eaux sources. Pénétrer tendrement ses barrières. Naviguer sur son lac. Respecter ce qu’elle était et ce qu’elle avait toujours été. Relever sa couronne lorsque cette dernière glissait sur sa touffe. Vous savez, je la voyais en Noir et Blanc, version old school. La peau ni trop grasse, ni trop sèche. Le cou nu ou habillé. L’intrigue sur ses pommettes. Le vécu sur ses paupières. La mélodie sur ses lèvres pulpeuses. Les créoles à ses oreilles. Colliers, bracelets, ornements. Parures, manières, styles. Mystérieuse. Grande. J’aimais parcourir son désert, en quête de mystères et de fantasmes qui me persuaderaient de son unicité. Peut-être qu’elle ne s’appliquait pas à voir le Monde comme nous le voyions. Peut-être qu’elle n’observait pas l’existence avec les mêmes filtres. C’était plus coloré dans sa tête. C’était plus dynamique, bruyant, vif. Certains soirs, la Lune semblait imiter la Créole, tellement proche et tellement éloignée à la fois que nous ne pouvions pas la toucher. Et même si nous avions pu, nous n’aurions pas osé. Les écrivains avaient été les premiers observateurs du changement sociétal. Nous assistions à une révolution féminine, que nous devions retranscrire sur des feuilles. Nos femmes antillaises accaparaient progressivement le Monde, alliant savoir et pouvoir. Elles occupaient des postes influents, elles partaient étudier, elles s’ouvraient aux autres cultures. Elles entreprenaient, laissaient leurs traces écrites, vivaient de leurs talents. Leur élévation n’était que trop récente, basculant de la femme traditionnelle à la femme indépendante. Fanm potomitan. Fanm gwadloup. Nous, les hommes, avions eu la liberté d’entreprendre bien avant. Il fallait reconnaître que l’histoire était en train de se renouveler. Déjà, le féminisme infestait nos quartiers, nos écoles, nos églises. Quelques fois, je retournais dans le passé, fouillant les moindres souvenirs. Et comme une cassette abîmée, le film se rembobinait mal. Mais je parvenais à établir une chronologie des évènements, de notre époque à l’époque précédente, jusqu’à ce que le spectacle me lasse. De la fierté courait sur mes épaules. J’étais fier de faire partie d’une génération qui avait accompli. Une génération qui avait bousculé, mis en sang des principes. La femme créole pouvait, désormais, être divorcée et servir son Eglise. Elle pouvait, par exemple, affirmer une orientation sexuelle autre que ce que l’on attendait d’elle. Elle pouvait exposer plus son corps, exprimer plus ses besoins. Elle devait d’ailleurs penser par elle-même. Elle devait s’occuper des enfants, tout étant confrontée au travail. Sa place n’était plus seulement dans un foyer. Sa place était partout, et en tout. Dans un café comme dans un bar. Dans un service, dans une cuisine. Sur des plages nudistes ou non. Sur des magazines tels que Créola. Sur des réseaux sociaux.  Sur des sites de rencontres, etc. La Créole se faisait porte-parole d’injustices, dénonçant violences et agressions sexuelles. Elle ne conservait plus le titre d’épouse ou de « Madame Untel », et surtout, elle ne conservait plus un mariage pour le « que dira-t-on ? ». Son émancipation prenait l’ampleur d’un choléra dans un pays démuni. Quand je voyais la Créole, marchant le long de la rivière, évitant les rochers instables, la tignasse relâchée parce qu’elle s’était enfin réconciliée avec ses cheveux ; quand je la voyais se préparer des heures pour aller danser sans le consentement d’un tiers, mon cœur s’emballait. Les gens radotaient « la femme de ma vie, la femme de ma vie », ce à quoi j’avais toujours envie de répondre « fouté nou lapé ». Moi aussi, j’avais une femme que je ne comparais à aucune autre. Mel. Avec Mel, j’avais appris que seul l’éphémère s’éternisait. Il n’existait aucune flamme éternelle. L’amour s’était enlaidi et de vieilles rides s’étaient installés sur son front. Le regard avait changé, le goût également. Nous n’avions plus de choses à partager, ni de maux à guérir. Nous n’avions plus de temps pour l’autre, plus de regards. Tout s’était englouti par une routine sortie de nulle part, par cette grande roue qui tournait inlassablement. Mel était partie parce que je n’avais plus aucun effort à fournir. Je me souviens du jour où elle m’a quitté. C’est l’un des rares souvenirs que nous, écrivains, pouvons garder de nos muses. Leur départ. L’instant où elles s’en vont sans un mot, sans un regret. Bien que je ne me fusse jamais convaincu qu’elle resterait éternellement, j’avais quand même été surpris. Et vous savez quoi… Ce n’était pas son absence qui me chagrinait. Ce qui m’attristait c’était plutôt ce qu’elle avait laissé, ici. Ses empreintes. Son odeur. Ses petites traces dans le lit, dans l’armoire, la salle de bains. Tout s’était imprégné d’elle à tel point que je ne me sentais plus chez moi. J’avais réalisé très vite que mes tee-shirts lui allaient mieux, qu’elle faisait mieux mes nœuds de cravates ; que tout ce que j’aimais chez moi était ce qu’elle aimait avant tout. Avec stupeur, je réalisais qu’elle avait tout construit et tout détruit à la fois. Je ne supportais plus ma chambre. Je ne supportais plus mes draps. Mel était particulière, et je ne parle pas de sa sexualité. Fanm-la sa té on bel paysaj gwadloup. An pé pa di zôt ka i fè mwen. Ki jan an fè pou rété pwi. Mes amis m’avaient prévenu « batt’ kat a’w byen ! ». Pourquoi ? La vie était-elle un jeu de dames ? C’était plutôt un jeu d’échecs à mon avis. Voulez-vous savoir comment je l’ai connu ? Une soirée échangiste au cabaret, des masques, des rires et des voix. Mon engouement pour les sons m’avait guidé vers sa cavité buccale. J’avais cherché, cherché, cherché cette voix que j’entendais. Ni grave, ni aigüe. Le timbre juste. Plus je m’approchais, plus son timbre enflait mon gland. J’étais à bout de souffle, attentif à l’appel du coït. La première fois que nous nous étions épris l’un de l’autre c’était un soir de pleine Lune. Nous avions accordé une importance considérable à ce petit détail, parce que si la Lune était totale c’est qu’elle approuvait notre hasard. En parlant de hasard, Aphrodite portait du noir, comme si elle s’était apprêtée dans l’espoir de me séduire. Le noir représentait le néant, la sobriété, l’austérité. Les êtres impurs ne méritaient pas cette couleur. C’était un état d’esprit. Bref, ses vêtements étaient noirs, sa lingerie était noire, ses cheveux l’étaient aussi. Ses yeux un peu moins. La raison de sa présence dans un lieu antique, au cœur des vices humains, me révélait des traits de caractère plaisants. La deuxième fois que nous nous étions vus c’était à son exposition florale. Mel était une fleuriste et une professeure de langues. Deux domaines distincts, si je puis dire. Donc, j’avais accompagné un ami Antoine, un métropolitain, dans une cabane artisanale juste pour m’émerveiller devant des fleurs ; ou plutôt feindre l’émerveillement. J’avais pu capter quelques minutes de l’attention de ma muse, autour d’un café chaud ; un bon café pour brûler nos langues.

  • Qu’est ce qui rend la flore attirante ?

  • Les plantes communiquent, mémorisent, attirent la pluie, s’adaptent.

  • Un peu comme les humains ?

  • Mais elles ne trahissent pas.

  • Ah…ça ! C’est bien vrai. Ma mère était aussi une passionnée de plantes. Chaque matin, elle s’occupait de son jardin. Et il ne fallait pas s’en approcher.

  • Je comprends. Je vis dans cette crainte que l’on abîme mes bébés.

  • Madame aurait-elle le cœur libre ?

  • Le cœur libre et la raison. Et toi ? Aurait-il une femme dans ta vie ?

  • L’écriture. Je suis un écrivain. L’inspiration est de bonne compagnie.

  • Mais elle ne suffit pas…

  • Pourquoi serait-elle insuffisante ?

Le contact. L’aventure. La séduction. L’authenticité. Le badinage. La galanterie. Ecrire bousculait les neurones, titillait l’entendement. Ecrire demandait constamment d’être consciencieux, méticuleux, brave. Assidu, vigilant, rusé. J’écrivais, j’écrivais. Fou furieux, claquant le papier blanc. « Écrire a toujours été inséparable pour moi d'un art de vivre : du style avant tout, une esthétique de l'existence, la jouissance des petites choses, l'espérance des grandes. » Pascal Bruckner. Ce que les gens étrangers à cette passion, ne comprenaient pas. Nous n’avions pas d’autres choix que d’écrire ce que nous étions. Et nos récits prenaient naissance dans tout ce qui nous entourait. Les muses, les muses, les muses. Leurs robes virevoltant sur une piste de danse. Leurs vestes longues. Leurs doigts trempés dans un pot de peinture. Leurs odeurs, si elles étaient agréables. Très vite, toute trace écrite devenait un fétiche. Et nous dégustions tout, presque goulafre, craignant d’en perdre une miette.


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Je ne t’aimais pas. Après ce ramassis de moments muets ; après de longues et sourdes disputes, d’innombrables claquements de portes, des cris, des voix cassées, des mensonges déguisés en Orgueil, j’en viens au triste constat que je ne t’aimais pas. En fait, je ne t’ai jamais aimé parce que si je t’avais aimé, je n’aurais probablement pas ressenti ce lourd besoin de te quitter. De t’effacer. D’imaginer, de dessiner un monde sans toi, un monde où tu n’aurais pas eu la chance de naître. De construire hypocritement, dans ma tête, un endroit où nous n’aurions jamais pu nous rencontrer.

Mais de toute façon, nous ne connaissions strictement rien à l’amour. Parce qu’il n’y avait pas de réelle définition à donner à ce que nous avons ressenti autrefois. Je t’ai consommé. Nous nous sommes consommés jusqu’à perdre le contrôle, comme des diabétiques, des boulimiques, des putains d’obèses. Je n’avais aucune envie de faire une overdose de toi, de ce que tu étais, de cette partie de toi que j’ai tant voulu. Et secrètement, je t’en voulais de n’avoir rien fait pour éviter cette surconsommation de nos baisers, nos caresses, nos espoirs. Il y avait un peu de vérité, au début. Sauf que les humains ne supportent pas la vérité, sans drap, sans couverture, sans tenue. Et c’est ainsi que nous avons masqué la sincérité de nos propos par des promesses impossibles, des procrastinations, des délires d’amoureux, des aberrations. Des absurdités. Des folies. Des aliénations. Des choses déjà vues. C’est le sexe. La première fois que nous avions fait ce que nous savions si bien faire, j’étais resté là ébahi à contempler chaque recoin de ce corps, me laissant emporté par une vague de désirs sans nom, sans phrase. C’était donc la première consommation. Et il y en a eu d’autres, évidemment. Les nuits, toujours plus sauvages. Comme si, avant de nous emboîter, nous n’avions rien goûté d’autre. Avant de nous enlacer, de nous embrasser, de se tordre, de s’enrouler, de se capturer… Alors, que veux-tu ? Je ne t’aimais pas, j’aimais ton corps. Mais si je t’avais aimé, je peux te dire que nous aurions tout fait peut-être. Nous aurions comblé le manque par le concret, le vide par la réalité. Nous aurions fait des efforts, comme des personnes qui souhaiteraient grandir et évoluer ensemble. Est-ce que tu penses que nous aurions réussi ? (Je ne peux m’empêcher de douter mais je continue) Nous aurions construit, détruit, reconstruit avec plus d’assurance et de fermeté. Nous aurions préféré nos défauts à nos qualités, l’immensité de nos âmes à l’éphémérité de nos corps. Nous aurions donné ce que nous avions, aurions pris ce qui nous revenait par « amour ».

Le temps me l’a confirmé : l’art de consommer c’est un don inaliénable. Nous naissons avec, nous vivons avec, et nous passerons sûrement l’étape de la mort avec. Et comme nous ne voulions pas le reconnaître, nous avons poussé le vice jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’il nous laisse empaillés, figés, immobiles, expirés. Tu avais tout aspiré sur ton passage, toi, tempête folle et furieuse : sentiments, émotions, actes. Je ne ressentais même plus l’envie de bouger, quand tu te rapprochais de moi. Je ne remarquais plus ta présence, et très vite, ton absence non plus. Ensuite, quand tu t’en allais, je me demandais si tu avais vraiment été là. Je me demandais si tu avais réellement fait partie de ma vie, ou si tu n’étais qu’une illusion parmi tant d’autres.

Après nos départs, nos retours ; après nos échanges faramineux, nos concessions illusoires, nos tristes différences, nos maux incertains, notre souffrance commune - je me rendais compte que nous n’avions pas d’autres points communs - notre liberté gâchée, nos moments volés, nos histoires du matin, même celles du soir… Après cette envie de me venger, de te faire du mal, de te bousculer ; ces attentes, ces reproches, ces mauvaises surprises, ces décisions inattendues, ces choix égoïstes ; après que l’égoïsme nous ait bouffé, que le temps nous ait changé - si seulement il en a eu besoin - Je suis venu te dire que je ne t’aimais pas. 

Aurait-il été possible d’avoir autant souffert sans avoir aimé ? Il fut certain que je faisais partie des gens qui se vengeaient d’avoir souffert, si seulement j’avais réellement souffert un jour. L’égoïsme… Peut-être qu’il ne s’agissait de rien d’autre. Peut-être que j’étais blessé de perdre ce que j’avais gagné autrefois. Le visage mince et sec. Un teint brun, assez uniforme. Des taches brunes dont nous remarquions à peine la présence. Son front n’était pas trop large, ni trop élevé.  Tout en elle était jeune, sauf le regard triste. Les yeux amandes, petits et enfoncés et les sourcils noirs bien dessinés. Je n’avais pas de mots pour la forme de son nez, il n’était ni plat, ni gros, ni pointu. Une bouche de taille raisonnable, dans laquelle des petites dents se réfugiaient. Et les lèvres assez brunes. Un menton discret, mais bel et bien présent. C’est ainsi que j’avais l’illusion que chacune des autres femmes ferait une bonne copie de Mel et que la substitution serait parfaite. Toutes les femmes que j’avais connu après elle, lui ressemblaient d’une certaine façon. Pourtant, elles étaient toutes de milieux différents. Infirmières, peintres, écrivaines, modèles, interprètes, bourgeoises. J’avais bien réussi à l’oublier quelques moments, quand ma langue se retrouvait dans la bouche d’une autre. Puis, très vite, la réalité me submergeait. Cela ne servait à rien de provoquer l’oubli. Aucune passion ne pouvait se noyer dans l’indifférence. Les choses les plus difficiles à ignorer étaient, certainement, les plus significatives de notre existence.


Chapitre II

« Adan on bat-zyé san menm palé » 

Sonia Lollia






Héline



Héline ! Ah… Héline ! Si je remontais à notre rencontre, j’aurais tellement à dire… Nous nous étions rencontrés dans un club, au Gosier. C’est dans cette ville que je passais la plupart de mon temps à rêvasser, à batifoler ou à promettre aux belles femmes de belles choses que je ne pouvais leur offrir. C’était une créature aux cheveux longs, noirs, soignés. La peau claire, bien que ce ne soit pas mon type. Le visage en cœur, ses pommettes saillantes attiraient mon attention. Je me souviens de ce verre de Monaco, dans lequel un bout d’une paille flottait tandis que l’autre bout était délicatement posé sur ses lèvres fardées d’un rouge matte. Elle était là, au bar, vêtue d’une robe blanche dont la coupe en disait long sur sa poitrine. Il me semble qu’à cet instant j’avais ressenti une gêne au niveau de mon sexe. Ce serait malhonnête de nier que j’avais bien rincé mes yeux avant de l’approcher. Cette femme ne te remarquera pas, kouyon. Il n’y avait pas eu de courage. En fait, je n’ai jamais été de ceux qui bravent les interdits. Et puis, de toute façon, la chance c’est pour les lâches. C’est donc cette chance que j’ai attendu, patiemment, assis à une table dans un coin du club. Après quelques minutes, je l’avais perdu de vue. Mes yeux s’affolaient, la poitrine serrée. Où est-elle ? Mon meilleur ami, Chris, riait à plein poumons de l’autre côté de notre table. Moi, je perdais le nord. Je n’arrivais à capter que quelques bribes de conversations, par ci par là. Quelques fois, j’arborais un sourire histoire de ne pas déclencher une vague d’interrogations. Pourtant, je devenais louche. Ka-y rivé mwen menm. Cette mascarade avait duré une vingtaine de minutes. Ensuite, un semblant de courage s’était manifesté. Je m’étais dirigé vers le bar, faisant mine d’avoir envie d’une énième bouteille de vodka. Ne l’apercevant pas, je m’étais décidé à inspecter les toilettes des dames, jusqu’à ce que… Je la vis. Adan on bat-zyé san menm palé. Elle était sur la piste. Son corps était beaucoup plus visible, il était à moitié nu. Chacun de ses traits concordait parfaitement avec mes pensées. Ce portrait, je l’avais imaginé, cette posture, cette douceur. Elle balançait ses hanches sensuellement au rythme de la musique soul, elle tanguait comme une barque sur les eaux caraïbéennes. Et moi, j’étais partiellement là, partiellement ailleurs. L’horloge ironique s’était arrêtée juste pour elle. A vrai dire, nous n’avions jamais discutés lors de cette soirée. Tel un amoureux du mystère, je m’étais contenté de la phase d’observation précédant le jeu de séduction. Mais, j’étais déjà séduit et je détestais ce sentiment de faiblesse qui m’habitait pour une étrangère. C’est par ce besoin inévitable de plaire à mon tour, que je m’étais mis en tête qu’il fallait que je la revoie. Alors, nous nous étions revus. Je ne dirai pas que j’avais en quelque sorte forcé le destin. Si l’Univers était contre cette rencontre, il n’avait qu’à s’adapter. (Bon, sincèrement, je pense que rien ne peut échapper à celui-ci). Chaque vendredi soir, mes potes et moi avions squatté un des bars du Gosier jusqu’à saisir une opportunité. Et c’était un vendredi que tout avait basculé, la chance ou le malheur étant avec moi ce soir-là. Héline m’avait enfin remarqué, moi, homme muet en sa présence. D’un ton neutre, elle m’avait demandé de l’excuser après m’avoir écrasé, involontairement, le pied droit. Foutu talon de merde. Les bars n’ont rien d’exceptionnel si ce n’est le nombre de femmes célibataires qu’ils réunissent. Et aussi les femmes en couple, que nous courtisons dans le seul but d’ajouter des noms à notre liste. Puis les femmes en relation libre. Quelle connerie ! Mon meilleur ami râlait – je cite – qu’elles se plaignaient d’être courtisées, parce qu’elles l’étaient. Si elles ne l’étaient pas, leurs vies seraient si misérables qu’elles s’installeraient sur des trottoirs en attente du moindre compliment. Etait-ce misogyne de penser ainsi ? En fait, je ne savais pas où me situer. Est-ce que nous devions admettre que nous étions égaux et par cela, que nous devions les ignorer autant qu’elles nous ignoraient ? Est-ce que nous devions persévérer lors de nos tentatives ? Etre beau n’était pas rassurant, peu importe votre camp, du côté des misogynes ou du côté des anti-misogynes. Chaque fois qu’une belle femme repoussait un homme, je rigolais dans mon fort intérieur. Premièrement, pour la simple et bonne raison que cela ne m’arrivait pas. Deuxièmement, parce que la Beauté n’était pas acquise. Mesdames, vous n’alliez pas mourir belles et bonnes. Les rides se dessineraient au fur et à mesure de votre survie. Votre peau se relâcherait comme un lifting raté. Votre crâne se dégarnirait. Vous ne vous déplaceriez plus sensuellement. Plus de talons pour vos vieilles chevilles gonflées. Plus de vêtements serrés, oppressant votre poitrine tombante. Plus d’hommes vaillants pour nourrir votre ego. Le seul élément qu’il vous resterait, serait ce que vous étiez au fond. Héline le savait déjà. Elle savait déjà que l’humilité était la meilleure des qualités. Elle m’avait laissé ma chance, après deux mois de ballades en terres inconnues, de plongées sous-marines, de dîners à la belle étoile. Héline de Troie, le visage qui lança milles navires en mer *, consciente de la splendeur qui l’habitait, avait partagé sept mois de ma vie. 




Ce que j’appréciais le plus c’était le regard qu’elle posait sur elle-même. Contrairement à d’autres, Héline ne cherchait pas à se voir à travers mes yeux. Mon regard n’avait donc aucune incidence sur son amour propre. Au-delà de son aisance, j’avais mis le doigt sur une éloquence secrète. Les conversations devaient avoir un but sinon, très vite, son attention s’en allait vers d’autres sentiers. L’intérêt qu’elle portait aux choses était léger. Et la légèreté, la finesse…C’était son domaine. Parfois, lorsque nous marchions, je ralentissais le pas pour observer ses membres, observer la fluidité de ses mouvements. Alors, seulement là, l’air semblait s’adapter à son corps. Elle ne marchait pas, elle chaloupait sans musiques, les cheveux aux vents, le visage serré. L’air sérieux, l’œil atone. Une Aphrodite terrestre. Un ensemble d’atomes divinement conçus. C’était ce type de femmes qui enjolivait mon idée de la Création, et je me disais que l’Univers n’avait pas niaiser. J’imaginais qu’elle avait été créée avec passion et amertume ; passion, parce que tous ses détails confondus constituaient une œuvre d’art et amertume parce qu’il n’y avait aucune faute et qu’en bon humain, je me disais que les choses faites sans erreurs étaient faites avec un mélange de tristesse, souffrance et rancœur. Avec toutes les émotions du Monde, l’Univers l’avait façonné, un peu comme un artiste modèle son pot d’argile. Il avait donc fallu du temps et des étapes pour lui donner vie. Il me faudrait autant de temps pour la conquérir. La première fois que je l’avais vu nue, ma gorge s’était nouée. Je tanguais sur une barque flottante. Mes yeux tournaient de gauche à droite, anxieux à l’idée de rater le moindre détail. La bouche humide, j’avais les lèvres qui refusaient de se réconcilier, ma virilité semblait s’échapper. Mais, je ne voulais pas lui montrer mon admiration. En tout cas, pas à cet instant. Je voulais qu’elle ait envie de se faire désirer. Je voulais qu’elle ne cesse jamais de me séduire, de me charmer, d’écarter mes paupières. Je voulais que ses mouvements ne s’arrêtent jamais, et qu’elle danse jusqu’à ne plus sentir ses jambes. Et tout devenait plus clair. L’espace entre ses deux seins. Le bout de ses tétons. Les nuances de teint sur son ventre, son bas-ventre, ses cuisses. Ses vergetures. Ses traits inégaux. Ses bras fins. Son galbe. Son parfum.  Trente minutes. J’avais renversé Héline sur le plancher de la case. Nous avions senti le désir brûler entre ses cuisses. Charmée, elle avait relevé ses jambes, les positionnant délicatement autour de mon cou sans prendre le temps d’enlever sa robe de soie. Vingt-neuf. J’avais introduit ma langue froide ouvrant les lèvres de l’interdit, le bruit sourd de l’envie sexuelle. Les grands doigts de ma muse s’étaient posés sur l’arrière de mon crâne, consciente que ce geste m’inciterait davantage. Vingt-huit. La respiration haletante, la stimulation, la vulve humide. Cette manière de répondre aux attentes du corps féminin, cette préciosité, la langue aventurière et la main qui naviguait toujours sur son sein gauche. Vingt-sept. De l’autre main, j’avais attrapé la sienne afin que leurs fluides puissent se confondre. Le gémissement pur, le cri enfantin, le soupir du clitoris. Son vagin s’était contracté, elle avait resserré ses cuisses tordant ses doigts qui voulaient s’échapper. Vingt-six. Le bassin relevé, comme pour l’alerte de l’orgasme imminent, elle avait gémi de douleur. Douleur alléchante.  Vingt-cinq. Le nègre, en moi, s’excitait. Le sexe durcit d’un coup, le gland gonflé et foncé par l’afflux du sang. Mes graines explosaient de plaisir. Il n’y aura jamais rien de plus beau que cet orgasme. Ma bouche avait dévoré chaque goutte, ivre et assoiffé. Je l’avais vu tordre son dos, casser son cou, la poitrine lourde. Vingt-quatre. Héline m’avait repoussé. Elle voulait que j’arrête de lécher, que la pénètre. S’allonger sur moi, se retourner, sursauter. L’excitation était trop forte, trop vive. J’avais entrepris de tremper un doigt dans la fontaine de jouvence, puis de l’enfoncer comme pour se préparer à introduire ma longue queue. Et je l’avais fait. Vingt-trois. Je m’étais glissé lentement avec adresse et sensualité, ondulant comme une liane-mibi ; ouvrant un passage confortable. Du fond de ma gorge, un murmure semblait naître. On aurait pu entendre le frottement des lèvres quand le pénis se retirait maladroitement pour s’introduire à nouveau. Alors nous nous égarions entre rêves et océans, bercés par l’odeur du vice et des sentiments corrompus. Douceur caribéenne. Jouissance tropicale. « Embrasse-moi ». Elle avait répété « Embrasse-moi » sans vraiment articuler. A peine audible. C’était devenu difficile… de parler, d’exprimer l’appétit. Parce que l’amour c’était bien plus que ça. C’était bien plus que le goût de la queue mouillée. L’amour était multiforme, je m’en étais convaincu. Un coup, c’était un enfant grossier. Un autre, un enfant noble. Soit un homme altruiste, soit un homme avaricieux. Parfois, c’était un animal captif, d’autres fois un animal sauvage. Ainsi, l’amour prenait toutes formes possibles dans le même espace. Et l’écrivain, voyeur distingué, considérait avec attention ces multiples formes. Ce n’était pas une histoire qui méritait des lignes et des lignes. C’était une histoire à vivre, tellement simple, tellement belle. Tout allait bien. Puis, non, tout allait mal. Adan on bat-zyé. L’amour était une émotion travestie déambulant dans les rues. Tout était si banal. J’avais eu envie de hurler que je l’aime, mais ceci aurait été un mensonge. Je ne l’aimais plus, je la voulais pour moi, pour tout ce qu’elle m’avait empêché de vivre, tout ce que nous avions vécu et que je n’acceptais pas qu’elle vive avec quelqu’un d’autre. Je persistais par égoïsme et déni, afin qu’aucun autre ne puisse l’avoir. Nous étions sourds et malhonnêtes avec ce refus d’admettre qu’il ne restait rien. Et le rien trouvait sa place, si vite, au soleil. « Ma fi ! ti ma fi ou kouyonné mwen. Ti fi la kouyonné mwen, i maldragué mwen. » tac tac tac ! Ma fi ou kouyonné mwen…
















Chapitre III

« Sété on jouné solèy pou Vou »

Patrice SOPHIE






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