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PORTEUSE DE LUMIERE

Tome 1 : LUEUR



Sg HORIZONS


« loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011 »

Copyright © 2014 Sg HORIZONS

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ISBN: 979-10-92586-20-6



1 — NOSTALGIQUE



J’ouvris la porte de mon appartement et pénétrai à l'intérieur, heureuse d'être enfin à la maison.  C'était le moment favori. Celui de me retrancher dans mon cocon, mon endroit rassurant dans ce monde, loin des problèmes extérieurs, coupée de la foule et de sa frénésie. Je me déchaussai avec joie de mes talons hauts, posai mes clés et mon téléphone sur la table du vestibule. Ensuite, j'accrochai ma veste sur le crochet sur ma droite. Je me dirigeai vers le salon profitant de la sensation du parquet sous mes pieds. Le soleil pénétrait à travers les grandes vitres que j'avais peintes de différentes couleurs teintant l'éclat de la lumière sur le lieu. J’avais choisi chacun des meubles en chêne clair. Chaque élément de décoration de l'appartement était fait pour m'apporter la douceur et la sérénité dont j'avais tant besoin.

Depuis plusieurs années, je menais une vie pour le moins exaltante, mais épuisante. Tout du moins sur le plan professionnel. Je ne me souvenais plus de la dernière fois où j'avais pris des congés ou ne serait-ce qu'une journée de repos. Les seuls moments de confort ou de détente que je m'accordais se résumaient à ceux que je passais seule chez moi… ou presque.

— Yuna, viens là, ma belle, appelai-je.

La chatte miaula en arrivant d'une démarche nonchalante alors que je m'installai sur le canapé beige. 

— Toi au moins, tu n'as pas à te presser, souris-je en l'observant. 

Elle sauta et s'assit sur le haut de mes jambes que j'avais étendues sur la table basse. Je la caressai d'une main tout en attrapant la télécommande de la chaîne hi-fi. La musique douce se diffusa dans la pièce. Je calai la tête sur le dossier et soupirai. 

— Voilà, un pur bonheur ! As-tu remarqué ? Je ne suis pas mouillée pour une fois ! 

Il est vrai que le climat londonien n'est pas reconnu pour sa clémence. L'un de mes professeurs m'avait conseillé de faire mon stage de fin d'année en Angleterre après avoir fait mes études de commerce à Paris. J’avais suivi son conseil et y était revenue par la suite pour y travailler. Cela faisait presque six ans que j'avais quitté la France. Il m'arrivait parfois de regretter mon choix, mais peu de choses me retenaient dans mon pays d'origine. Mes parents avaient divorcé et avaient maintenant refait leur vie. Je ne regrettais qu'une seule personne : ma grand-mère paternelle. Je ne l'avais pas revue depuis plusieurs années. Nous continuions à nous écrire des lettres comme autrefois et je chérissais cette correspondance avec elle. Elle était la seule personne à me connaître vraiment et à se soucier de moi. Je ne comprenais toujours pas pourquoi mon père et ma mère avaient décidé à l'âge de mes dix ans de quitter ma Dordogne natale, pour Paris, nous éloignant définitivement de ma parente adorée. Mes parents m'avaient dit que cela concernait une offre d'emploi. Pourtant, même à cette époque, j'avais su que cela n'était pas vrai. Ils avaient voulu me séparer de mon aïeule. Je n'avais jamais su pourquoi. Cet éloignement avait été une déchirure pour l'enfant que j'avais été. Ma grand-mère était la personne avec laquelle je passais le plus de temps, particulièrement pendant les vacances. Mon père et ma mère travaillaient tous les deux et il leur fut impossible de me garder. J’avais passé les plus beaux instants de mon existence auprès d'elle. Notre déménagement sur Paris avait aussi marqué la fin de leur mariage. La vie en ville ne possédait pas le même rythme que celle de la campagne sans compter le stress ambiant et les soucis permanents. Non, cela n'avait pas été une partie très agréable de ma vie.

Je pensais que c'était l'une des raisons pour lesquelles je n'avais pas hésité à m'exiler dans un autre pays à tout juste dix-huit ans.

Ma chatte releva la tête.

— Ça va ma belle, murmurai-je en essuyant mes larmes. 

Je me levai et me tins devant la fenêtre. Le ciel se teintait de rose orangé annonçant la nuit qui tombait lentement sur la ville. Je venais d'apprendre le décès de mon aïeule cinq jours plutôt. Mon père m'avait téléphoné pour m'annoncer la nouvelle.

J’avais immédiatement souhaité partir pour la France afin d'assister à son enterrement.

— C'est fini. Son exhumation a déjà eu lieu, m'avait-il dit.

— Quoi ? Mais comment ça ? Pourquoi tu ne m'as pas appelée plus tôt ? avais-je demandé, abasourdie.

— Je n'ai pas eu le temps et je pensais que toi aussi tu n'aurais pas pu prendre un jour de congé pour venir ! C'est ce que tu réponds toujours lorsque ta belle-mère te propose de nous rejoindre, s'était-il justifié.

— Ce n'est pas vraiment la même chose et tu n'avais pas le droit de me priver de ce moment pour lui dire adieu, m'étais-je énervée.

— Excuse-moi. Je ne me doutais pas que cela t'affecterait autant.

— Elle était ma grand-mère, celle qui s'est occupée de moi pendant des années. Assister à son enterrement aurait été la moindre des choses que je sache !

— Désolé.

— Bon. Je te rappelle plus tard.

J'avais raccroché avant de dire ce que j'avais réellement sur le cœur concernant son comportement. C’était de cette façon que j'avais appris le décès.

Elle était morte d'une longue maladie alors que dans sa correspondance, elle me rassurait à chaque fois concernant son état de santé. Elle avait exprimé le souhait de me voir dans sa dernière lettre. Je soupirai, chassant cela de ma tête, et me dirigeai vers la salle de bains et pris une douche rapide avant de me mettre en pyjama. Je passai aussi des chaussettes en prévision des nuits froides de printemps. 

J’étais en train de me rendre dans la cuisine afin de me préparer un en-cas avant de regarder un documentaire quand la sonnette retentit.

Je fronçai les sourcils devant l'heure tardive pour une visite et gagnai le vestibule. Je pris soin de regarder par le judas et vis ma concierge.

— Bonsoir Mme Smith ! Je peux faire quelque chose pour vous ? demandai-je en anglais en ouvrant.

— Bonsoir. Excusez-moi pour l'heure tardive, mais je sais que vous finissez tard habituellement. J’ai réceptionné un colis pour vous aujourd'hui, m'informa-t-elle.

— Un colis ? questionnai-je parcourant le couloir vide du regard.

— Oui ! Il est en bas. Ce paquet est un peu encombrant et je ne suis plus toute jeune, vous savez.

Je souris à la femme âgée d'une soixantaine d'années. Elle avait une silhouette frêle et des cheveux grisonnants. Pourtant, elle demeurait toujours tirée à quatre épingles et habillée élégamment quelle que soit l'heure de la journée.

— J'arrive, Mme Smith.

J'enfilai mes chaussures de sport et passai un gilet en laine noire avant de ressortir en fermant la porte à clef. Je rejoignis la vieille dame dans le couloir et nous accédâmes à l'ascenseur de mon immeuble de style victorien de six étages.

— J'ai essayé de vous appeler sur votre téléphone portable avant de venir.

— Oui ! Je le coupe dès que je rentre à la maison.

— Je pensais que les jeunes ne se passaient plus de ces gadgets.

— Croyez-moi, si je pouvais, je vivrais sans téléphone ! C'est une horreur de rester constamment joignable, contredis-je.

Elle me sourit.

— Je peux facilement le comprendre. Nous y voici ! annonça-t-elle tandis que les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur le rez-de-chaussée.

Je la suivis jusqu'à son appartement. C'était le seul de cet étage dont les murs étaient recouverts de carrelage blanc avec une bande noire à mi-hauteur. Elle fit glisser un paquet volumineux de forme carrée jusque sur le palier.

— Voilà !

— Ah oui, quand même.

Je m'en saisis en écartant les bras et fus soulagée de constater qu'il n'était pas si lourd que cela. Je m'avançai vers l'ascenseur.

— Attendez ! Je vais vous tenir la porte, m'avertit gentiment la concierge que je connaissais vaguement depuis plus de trois ans. Disons, que je l'apercevais de temps à autre et lui parlais quand cela était nécessaire.

Je pénétrai dans l'ascenseur.

— Voulez-vous que je monte avec vous pour vous aider ? 

— Cela ira, Mme Smith. Je vous remercie de votre aide et vous souhaite une bonne soirée.

— Bonne nuit à vous aussi, répondit-elle avant la fermeture des portes de l'ascenseur.

J’eus quelques difficultés à pénétrer dans mon appartement, mais fus heureuse quand j'y parvins. J’eus un moment d'arrêt devant le colis d'environ un mètre de hauteur que j'avais déposé dans le salon.

Je baissai les yeux sur la chatte qui se frottait contre ma jambe.

— T'en penses quoi, toi ? Voyons s'il y a une adresse ou une lettre.

J'inspectai le colis, mais n'y lus que mes propres coordonnées.

— Bon, autant l'ouvrir. 

Je récupérai des ciseaux et revins afin de défaire le cordon et les cartons entourant l'objet. Je posai le tout sur le sol et découpai l'emballage de bulles. La personne qui m'avait envoyé ce colis s’était donnée beaucoup de mal pour protéger son contenu.

Je fis alors face à mon propre reflet et compris ce dont il s'agissait.

— Le miroir de grand-mère, soufflai-je, n'osant y croire. 

Je le soulevai et aperçus un papier glisser au sol. Je posai l'objet sur le canapé et récupérai l'enveloppe.

Je la décachetai et y reconnus l'écriture et l'odeur de ma grand-mère.

Je pris une grande inspiration et m'assis à même le sol réalisant que ce serait sa dernière lettre. 

« Ma chère enfant, je t'ai envoyé ce miroir par l'intermédiaire d'un vieil ami qui a eu la gentillesse de réaliser ma dernière volonté. Tu as été pour moi mon rayon de soleil et la plus belle chose qui me soit arrivée. Les moments que j'ai passés auprès de toi furent les plus heureux de mon existence. Il m'a été donné une seconde chance de prendre soin d'un enfant, car avec ton père cela ne fut pas une grande réussite. Je ne me suis pas opposée à ton grand-père, je n'ai pas su protéger mon petit et je ne peux lui en vouloir d'avoir été distant avec moi par la suite. J’ai énormément reproché à tes parents de t'avoir arrachée à moi. Ils pensaient bien faire. Ne leur en veux pas. Je t'écris ces lignes qui seront les dernières. Je ne souhaite qu'une chose pour toi : que tu trouves le bonheur que tu mérites en prenant le risque d'aimer. Cesse de te couper du reste du monde et vis ta vie, mon petit ange. Tu as tellement à apporter aux autres. Je t'aime et t'aimerais pour l'éternité. »

Une larme coula sur le papier que je tenais avec des mains fébriles. Elle avait été la personne que j'aimais le plus au monde et pourtant je l'avais, elle aussi, tenue à distance. Maintes fois, j'aurais pu la rejoindre et la serrer dans mes bras. J’aurais pu emménager à ses côtés et prendre soin d'elle comme elle le méritait, mais je ne l'avais pas fait, refusant de me lier. J'imaginais que j'avais encore du temps. Comme j'avais tort…

— Quel gâchis ! sanglotai-je.

Je relevai la tête et le miroir me renvoya l'image d'une pauvre femme de presque vingt-cinq ans à la chevelure châtain masquant en partie le visage, avachie au sol et pleurant à chaudes larmes un amour perdu. 



2 — SURPRISE





Je m'éveillai après avoir passé une très mauvaise nuit emplie de cauchemars. Ce n'avait été qu'un entrelacs de souvenirs concernant la séparation avec ma grand-mère durant mon enfance, les nombreuses disputes de mes parents, mais aussi différents scénarios imaginés concernant son décès et son enterrement.

Je rejetai les couvertures loin de moi et posai mes mains croisées sur mes yeux en souhaitant me couper du monde. Je restai ainsi un long moment avant de finalement me décider à me lever. J’envisageai durant un instant de me plonger dans le travail malgré le fait que nous étions samedi. Cela me permettait de ne plus penser à rien. Pourtant, je décidai de me vider la tête en allant courir.

Une fois prête, je m'élançai sur les trottoirs en direction d'Hyde Park dont je fis le tour complet avant de revenir vers le quartier de Kensingston, au sud de Notting Hill, dans lequel je résidais. Je rentrai et pris une bonne douche puis avalai un bon petit déjeuner. Je n'étais pas devenue une adepte de la cuisine anglaise et me préparai encore des petits déjeuners sucrés. Comme à l'accoutumée durant mes week-ends, je me vêtis d'une tenue simple et décontractée à la différence des tailleurs stricts que je devais porter au travail dans l'une des banques les plus réputées de la planète.

Je me rendis dans le salon et vis le miroir encore posé sur le sofa. Je soupirai et passai les doigts sur l'encadrement doré aux entrelacs compliqués. J'attrapai l'objet et l'emmenai dans la chambre. Je jetai un coup d’œil circulaire sur la pièce à la recherche d'un emplacement convenable. C’était une chambre au ton crème et pêche éclairée par deux fenêtres. Un grand lit en fer forgé blanc trônait au milieu de la pièce face auquel se trouvait une ancienne cheminée condamnée encastrée dans le mur. Je retirai le tableau que j'avais posé sur la poutre blanche et le remplaçai par le miroir après avoir fixé une attache au mur. C’était un objet précieux à mes yeux, d'autant plus qu'il avait appartenu à ma grand-mère. Je reculai et observai le miroir s'intégrant parfaitement au reste du mobilier.

J'ignore le nombre de fois où j'étais passée devant ce miroir étant plus jeune. Fille unique, je m'étais inventée une amie imaginaire qui me parlait à travers lui. J'avais passé des heures à jouer face à cet objet placé dans le petit salon de la maison de mes grands-parents. Ma grand-mère en avait fait un endroit chaleureux pour moi, une salle de jeux, emplie de jouets. Je m'y étais sentie si bien, protégée du monde extérieur. Cela était sans doute la raison qui avait fait que j'avais reproduit cela dans ma vie d'adulte en accordant une attention particulière à mon intérieur.

Comme tous les samedis, je changeai les draps de mon lit en soupirant sur le fait que j'y passais mes nuits, seule, depuis plus de sept mois. Cela remontait à ma séparation avec Charlie. Je chassai cette pensée de mon esprit et m'activai dans la maison en faisant le ménage. J'écoutai comme à mon habitude, des tubes des années 90 sur lesquels je me déhanchai tout en rangeant. Après plusieurs heures de ce rythme, je m'écroulai sur le lit défait, satisfaite de mon travail.

— Bonjour.

Je me redressai, affolée, et portai mon regard vers l'encadrement de la porte, m'attendant à voir un intrus chez moi. M’étant relevée précipitamment, je m'emmêlai les pieds dans l’épaisse couverture et m'étalai sur le parquet.

— Bordel de merde ! grognai-je sous le coup de la douleur.

Je me redressai, basculai en arrière, le dos contre le lit et reportai mon attention vers la porte, de nouveau en alerte. Pourtant, je n'y vis rien. Je me levai et entendis un éclat de rire sur ma droite. Je me retournai et aperçus un visage dans le miroir. Mais ce n'était pas mon reflet qu'il me renvoyait.

— Que... ?

Je crus d'abord que c'était une hallucination. Pourtant, je l'entendis rire puis plaquer ses deux mains sur sa bouche. Son visage se recomposa alors qu'elle tentait visiblement de retrouver son sérieux. Je la regardais toujours éberluée par ce que je contemplais.

— Pardonnez-moi. Mais j'avoue que la scène que vous venez de m'offrir était pour le moins amusante, s'excusa-t-elle en français avec un fort accent étranger.

Je m'avançai, incertaine, et pris place devant la glace pour détailler l'image. Je penchai la tête à droite et à gauche, mais la silhouette ne bougea pas, me fixant du regard.

— Je suis bien réelle, déclara-t-elle, un sourire indulgent sur les lèvres.

— Qu'est-ce que...? Enfin qui êtes-vous ? bredouillai-je.

— Appelez-moi simplement Ysalis, je vous prie, déclara-t-elle prouvant d'évidence que ma santé mentale continuait à se détériorer à toute vitesse.

C’était une jeune fille, plus jeune que moi de quelques années, autrement dit moins de vingt et quatre ans. La chevelure d'un châtain lumineux resserrée dans une coiffure élaborée, elle avait un teint de porcelaine et de magnifiques yeux marron.

— Dites, vous êtes une sorte de génie venu m'accorder trois vœux ? Ou encore mieux, le gars du miroir de l'autre avec ses nains, comment s'appelle-t-elle déjà ? Ah oui. Blanche-Neige ! Vous savez « miroir, dites-moi qui est la plus belle ? », bredouillai-je, complètement perturbée par cette vision.

— Je ne vois pas de qui vous parlez. Si vous souhaitez mon avis sur votre beauté, il est certain que vous seriez plus jolie si vous portiez une tenue plus... élégante.

Je fronçai les sourcils et baissai les yeux sur ma tenue. Elle se résumait à un short coupé dans un ancien jean et un t-shirt sans élasticité qui découvrait une bonne partie de mon épaule gauche.

— Croyez bien que je suis ravie de pouvoir converser avec une autre femme. Cependant, je souhaiterais m'entretenir avec Dame Evana. Pourriez-vous l'appeler, s'il vous plaît ? demanda l'intruse.

— Heu ! Je suis Evana.

— Pardonnez-moi, mais la personne dont je parle possède un âge avancé, les cheveux grisonnants et....

— Ma grand-mère, soufflai-je. Vous discutiez avec ma grand-mère ? questionnai-je avec étonnement.

Apparemment, je partageais bien plus que mon prénom avec cette dernière puisque j'avais désormais moi aussi droit à des hallucinations. Je m'éloignai et me

mis à faire les cents pas en rond en tentant de réaliser ce qu'il m'arrivait.

— Le surmenage, c'est sûrement ça ! Je travaille trop, soupirai-je en m'arrêtant.

— Vous vous exprimez dans une langue étrange, intervint l’individu.

Je relevai la tête et la regardai.

— Comprenez-vous l'anglais ? demandai-je dans cette même langue.

Elle fronça les sourcils. Je répétai la question en français,.

— Non, répondit-elle.

— Étonnant. Normalement si vous étiez une hallucination de mon esprit passablement fatigué, vous devriez comprendre ce que je dis puisque dans un sens vous êtes... moi, argumentai-je. Quoi que, allez savoir ? Après tout, je ne connais rien aux délires et autres troubles mentaux et... d'ailleurs, voilà que je parle toute seule...

— Veuillez m'excuser, mais cela fait plusieurs jours que je tente de joindre... votre parente sans résultat et le sujet dont je dois m'entretenir avec elle est grave et requiert sa présence. Pourriez-vous la quérir, je vous prie ? me coupa-t-elle.

L’idée me vint de la contacter par téléphone avant que la réalité de son décès ne me malmène à nouveau.

— Ce n'est pas possible. Ma grand-mère est... décédée, confiai-je.

— Oh. Veuillez me pardonner. Je suis sincèrement navrée d'apprendre cela, croyez-le bien. Elle était une amie précieuse pour moi, déclara le reflet, les yeux baissés et paraissant un peu plus pâle.

Je m'approchai du miroir et observai l'image avec attention. Je vis derrière elle une pièce contenant un lit à baldaquin et des murs de pierres apparentes.

— Pouvez-vous me montrer la pièce dans laquelle vous êtes comme avec une webcam ou un téléphone portable, questionnai-je.

Je souhaitais vraiment savoir si mon esprit pouvait aussi imaginer tous les détails entourant cette femme.

— Veuillez m'excuser, mais je ne sais de quoi vous parlez.

— Une caméra cachée. Bordel de merde ! C'est une farce ou une caméra cachée.

Je me redressai et me mis à fouiller dans tous les coins pour trouver d'éventuelles caméras ou personnes se trouvant là. Je fis le tour de l'appartement, mais n'y découvris rien d'anormal. Je revins dans la chambre et fis claquer mes mains sur mes cuisses nues, en poussant un profond soupir. Cette situation était à ne plus rien comprendre.

L'apparition, toujours présente était assise au pied de son grand lit, les épaules basses et la tête penchée. Elle resta un instant ainsi sans bouger. Elle exprima une phrase que j'eus des difficultés à comprendre.

— Pardon ?

Elle releva le visage et passa une main sur ses joues pour en chasser des larmes avant de prendre une inspiration et de se redresser. Je constatai qu'elle portait une longue robe légèrement bouffante qui était à la mode deux siècles plus tôt.

— Pardonnez-moi. J'avoue que je ne sais plus quoi faire. Dame Evana, votre grand-mère était de précieux conseils et j'avais toute confiance en elle, ce que je ne peux pas dire concernant les personnes qui m'entourent.

Devant son air désemparé, j'eus pitié d'elle. Je m'assis sur mon lit.

— Dites-moi ce qui vous tracasse. Je peux peut-être vous aider ? m'enquis-je, oubliant momentanément le fait que tout cela ne pouvait être réel.

Elle m'observa un long moment avec un regard inquisiteur avant de prendre la parole.

— Voilà ! Une guerre se prépare et je ne sais quelle décision prendre. Certains de mes conseillers me proposent de conclure un mariage avec notre chef ennemi afin de réduire les tensions entre nos royaumes. Quant aux autres, ils veulent simplement déclencher un conflit ouvert et je ne....

— Ola, tout doux. Alors ça ! Je pensais que vous alliez me confier une histoire de mecs ou sur votre garde-robe qui a visiblement besoin d'être... actualisée. Certainement pas, de cela ! coupai-je précipitamment.

La jeune femme se recula et se laissa tomber sur le matelas.

— Que faire ? se lamenta-t-elle.

Je croisai les jambes devant moi et coinçai un coussin entre mes bras. Les distractions dans ma vie étaient rares et je dois dire que, malgré le fait de me découvrir atteinte de folie j'étais vivement intéressée et curieuse par ce que je vivais.

— OK ! Que vous dicte votre instinct ? tentai-je.

— Pardon ?

— La première idée que ce... problème vous inspire.

— Je ne veux l'épouser. C'est de notoriété publique que mes ennemis souhaitent s'emparer de mon territoire. Consentir à une union avec leur dirigeant accélérera simplement cette conquête et leur simplifiera la tâche.

— Vous voyez ! Vous l'avez votre décision.

— Evana ? Puis-je vous appeler Evana ?

— Euh oui, puisque c'est mon nom.

— Vous me conseillez de prendre les armes et d'entrer en guerre ?

— Une guerre ! Le mot est fort, non ? Votre territoire ne doit pas être si grand que cela. J'en aurais entendu parler même si je ne regarde pas la télévision sinon, nuançai-je.

— Au dernier décompte, mon royaume comptait seize millions d'âmes. Concernant celui de mon ennemi, nous l'estimons à un peu plus du nôtre, m'informa-t-elle.

— Impossible ! soufflai-je, n'osant y croire.

— Je vous certifie que cela est possible.

Je me laissai basculer sur le matelas fixant le plafond

— Réalisez-vous à présent l'importance de ma décision ? Vous m’écoutez ?

Je me redressai et l'observai. Étrangement, tout en elle exprimait de vrais sentiments, une sorte de tristesse, de lassitude, mais surtout une bonne dose d’inquiétude.

" S’il y en a une qui devrait être inquiète, ça devrait être moi pourtant. "

— Attendez, vous vivez dans quel pays ? Dans quel royaume, je veux dire ?

— Asana.

— Connais pas et celui de votre adversaire ?

— Otame.

— Non plus. Attendez ! Est-ce une sorte de miroir qui me permet de voir dans le passé ou le futur ? supposai-je, tentant de trouver une explication à cette situation délirante.

— Vous êtes en quelle année ?

— Facile, quarante-septième année du huit cent deuxième règne.

— Hein ! Quoi ? Je n'y comprends rien. Quarante-sept ans ?

— Les quarante-sept ans correspondent au nombre d'années écoulées depuis que notre reine a été choisie pour nous diriger.

— Compris. Je suppose que les huit cents premiers étaient les précédents dirigeants.

— Exactement.

— Bien compliqué comme mode de calcul. Vous auriez pu faire comme tout le monde et partir de la naissance de Jésus Christ.

— Qui est cette personne ? s'enquit-elle.

— Vous plaisantez ! OK, là, je suis dans la quatrième dimension si vous ignorez même l'un des personnages les plus célèbres de l'histoire, soupirai-je.

— Si cela peut vous permettre de comprendre, dame Evana et moi avions longuement parlé de cela. Elle m'avait confié que je me trouvais dans un monde parallèle au vôtre.

— Et c'est maintenant que vous me le dites ! Quoique franchement, allez savoir de ce que je peux faire de cette information, grommelai-je.

Je me levai, ne parvenant pas à rester en place.

— Résumons-nous : vous, Ysalis, vivez dans un royaume en conflit avec un autre, tout ça dans un univers parallèle et il m'est possible de m'entretenir avec vous à travers un simple miroir, énumérai-je.

— Exactement, trancha-t-elle.

— Je suis dans la merde…




3 — PANIQUÉE



— Je dois vous quitter.

Je relevai la tête, interrompue dans mes réflexions concernant toute cette histoire à dormir debout.

— Hein ?

— Il me faut m'absenter. Une personne me demande audience.

— Bien évidemment, raillai-je.

— Avec votre permission, je reviendrai vers vous lorsque cela me sera permis.

— Pourquoi pas ? Il n'y a rien à la télé en ce moment.

— Très bien. Une fois de plus, veuillez accepter toutes mes condoléances pour votre parente.

— Dites, comment on éteint ce...

L'image de la jeune fille se flouta et, l'instant suivant, le miroir me renvoya mon propre reflet comme si toute cette conversation n'avait jamais eu lieu. Ce fut en vain que je fixais durant un long moment mon visage, m'attendant à tout instant à voir apparaître à nouveau celui, angélique de cette femme. Pourtant, rien ne se produisit.

— J'ai besoin d'un verre, lâchai-je.

Je pivotai sur moi-même et me rendis dans la cuisine pour sortir du réfrigérateur, la bouteille de vin blanc que m'avait envoyée mon père au Noël précédent. Je ne buvais pratiquement jamais, mais il me semblait que l'instant était bien choisi pour cela. Je m'en servis un bon verre que je portai à mes lèvres.

Yuna miaula en jouant les funambules sur le canapé devant moi de l'autre côté du comptoir séparant la cuisine du salon.

— Tu y crois toi à toute cette histoire ? grommelai-je. Un monde parallèle, non, mais je te jure.

J’avisai mon ordinateur portable posé sur le bureau dans le salon. Je posai mon verre sur le plan de travail et pris place devant l'écran. Après un instant de doute, je me levai, me saisis du portable et allai m'installer dans la chambre dans l'éventualité où la vision reviendrait. Je fis, durant plusieurs heures, des recherches sur internet concernant l'éventualité de mondes parallèles, ce qui était probable selon les scientifiques, à mon plus grand étonnement. Je cherchais aussi toutes indications sur des royaumes se nommant « Asana » ou « Otame », mais je ne trouvais rien. Je fermai le clapet de mon ordinateur et remontai mes genoux contre mon buste afin d'y poser ma tête. Je repensai alors à ma grand-mère en fermant les yeux. Un souvenir me revint en mémoire.



***


Je me trouvais dans le salon, dans sa maison alors que je devais avoir dix ans. Ma grand-mère entra et je sus instantanément à l'odeur qu'elle m'avait préparé les petits gâteaux au chocolat que j'adorais tant.

— Mamina, super ! m'exclamai-je en tapant des mains.

Elle prit place à mon côté sur le fauteuil à motif floral comme tout le reste de la décoration et posa une assiette sur mes cuisses. J’attendis patiemment qu'elle enroule la serviette autour de mon corps, car ma mère n'appréciait pas que je me salisse.

— Voilà. Tu peux manger à présent, me sourit-elle.

Je ne me le fis pas dire deux fois et engloutis le gâteau me badigeonnant une bonne partie du visage de chocolat.

— Je constate que tu as faim, mon amour.

— Une faim de loup Mamina, arrhhh, répondis-je en montrant les dents.

Elle me tendit un verre de lait froid en souriant que je bus d'une traite. Attentionnée, elle prit soin ensuite de me nettoyer avant de reposer le tout sur la table basse devant nous.

— Elle est triste aujourd'hui, soupirai-je.

Elle était la seule adulte à me croire concernant l'existence de mon amie imaginaire.

— Pourquoi donc ? s'enquit-elle en me caressant les cheveux.

— Sa maman et son papa sont partis. Elle m'a dit qu'ils vivaient en elle à présent. Cela veut dire quoi, Mamina ?

Elle me tendit les bras et j'y pris place en posant ma tête sur sa poitrine rebondie. Elle me caressa le dos avec tendresse.

— Je pense que son papa et sa maman sont montés au ciel, mon cœur. Tu dois être gentille avec elle.

— Oui, je suis sa seule amie, c'est elle qui me l'a dit, acquiesçai-je.

— Evana, je sais que tu es une bonne personne, forte et courageuse. Il est de ton devoir de prendre soin d'elle qui doit être très triste d'avoir perdu ses parents.

Je me redressai et regardai ma grand-mère. J’apposai ma petite main sur ses cheveux châtains ondulés que j'avais toujours trouvés beaux et doux.

— Oui, Mamina, je prendrai soin d'elle. C'est mon devoir, répétai-je très sérieusement.

Le soir même, j'avais confié à mes parents ce que vivait mon amie, quand ils s'étonnèrent de ma mine triste. Le lendemain, mon père refusa que je retourne chez ma grand-mère contrairement à notre habitude. J’ai boudé, hurlé, pleuré. Rien n'y fit. Ils refusèrent que mon aïeule me garde, sans même me fournir une explication valable.

Trois mois plus tard, nous quittâmes la région, nous éloignant définitivement de ma parente et de mon amie imaginaire.



***


— Evana ?

Je relevai la tête et vit celui de la jeune femme dans le miroir. Je chassai les larmes de mon visage d'un geste rapide et la regardai attentivement.

— Ysalis. Tu t'es toujours fait appeler ainsi ? demandai-je en me redressant légèrement.

— C'est le nom que l'on m'a donné lorsque l'on m'a confié la succession du royaume. Je suis la quatrième à porter ce nom.

— Tu avais donc un autre prénom étant enfant, insistai-je.

— En effet.

— Laniva, proposai-je , ce qui la surprit.

— Comment le sais-tu ?

Je me redressai et contournai le lit pour prendre place devant le miroir, devant elle.

— Je t'avais confié mon nom secret qui, en fait, est mon deuxième prénom lorsque nous étions enfants. Le sais-tu ? lui demandai-je.

Elle réfléchit en fronçant les sourcils avant que l'étonnement ne transforme les traits de son visage.

— Céline ?

— Le nom de ma marraine, oui.

— C'est toi ? Je n'arrive pas à le croire. C'est... c'est extraordinaire, s'exclama-t-elle.

— Mes parents avaient fini par me convaincre que tout cela, que toi, qui avais été mon amie, n'existait pas. Nous avons déménagé et ma nouvelle vie a fait que je t'ai oubliée, ne me laissant qu'un vague souvenir, confiai-je en baissant la tête.

— Tu n'es plus apparue dans le miroir après que je t'ai annoncé la mort de mes parents. J’ai dû moi aussi gérer ma nouvelle vie. J'ai été mise sur le trône et pris mes nouvelles fonctions.

— Mais tu étais si jeune !

— Huit ans.

— Comment peut-on confier de si grandes responsabilités à une enfant ? m'indignai-je.

— Oh ! Ils ne l'ont pas fait. Le conseil a régné à ma place. Je me contente d'apparaître lors des grandes célébrations.

— Attends. Tu en parles au présent là ! m'étonnai-je.

— Parce qu'ils sont encore au pouvoir et ils veulent que j'épouse notre ennemi.

— Mais, ils ne peuvent pas te forcer. Tu es leur dirigeante, leur reine après tout.

Elle eut un sourire triste.

— Je suis très contente de pouvoir à nouveau te parler, ma tendre amie. Tu as été si souvent présente pour moi alors que j'avais peur quand mes parents me laissaient seule pour gérer le royaume. Après leur décès, ne plus te voir m'a énormément attristée. Heureusement, ta grand-mère, Dame Evana a été là pour me réconforter et me soutenir. J’ai été confinée dans mes appartements depuis si longtemps, me confia-t-elle. C'est elle qui m'a permis de ne pas sombrer dans la folie.

— Je suis sincèrement désolée pour tout ce qu'il t'est arrivé. Crois-moi…

Elle releva le visage et je décelai de la détermination et une pointe de bravoure dans son regard et sa posture.

— Tout va bien. Je dois juste prendre les bonnes décisions afin de ne pas m'attirer la colère du conseil et trouver une solution qui permettrait à mon peuple de demeurer libre et prospère comme lorsque mes parents étaient au pouvoir.

— Je suis sûre que tu y arriveras. Si tu as besoin de quoi que ce soit…

— En fait, oui. Dame Evana m'instruisait sur bon nombre de domaines, ce que me refusent les conseillers depuis le décès de mes parents. Ils me pensent ignorante, et me gardent naïve afin de mieux me contrôler. Personne n'est au courant du miroir et de la connaissance qu'elle me transmettait.

— Et tu veux que je te serve de prof ? demandai-je, incrédule.

— C'est comme cela que je suis capable de m'exprimer dans ta langue. Elle m'a entre autres enseigné le français.

Je me souvenais en effet que l'on ne communiquait que dans la langue maternelle de ma grand-mère qu'elle utilisait avec moi depuis toute jeune.

— Tu ne parles pas le français dans ton monde ?

Elle eut un sourire indulgent à mon attention.

— Logique, quoi, grommelai-je. OK. Je ne te promets rien, mais quels types de choses as-tu besoin d'apprendre ?

— La guerre. Je veux tout savoir sur comment gagner l'affrontement que je dois mener, que cela soit avec le conseil, mais aussi contre mon ennemi.



***


Après, cette conversation avait fait remonter à la surface, des souvenirs enfouis de mon passé. Je passai le reste du week-end à lire tous les articles, les livres en rapport avec la guerre, mais surtout concernant la politique, la diplomatie, points névralgiques de tout conflit. Internet fut une mine d'informations qui me permit de trouver bon nombre de réponses. Je travaillais sans relâche, tout en guettant une nouvelle apparition de celle qui s'était révélée être mon amie imaginaire jusqu'à mes dix ans. J'avais fait un bref calcul mental. Je venais d'avoir 24 ans, donc elle en avait 22 étant donné que nous avions deux ans de différence. Quatorze ans après notre séparation, je venais de la retrouver, et tout cela grâce au don que m'avait fait ma grand-mère juste avant de s'éteindre.

Le lundi matin, j'empruntai, comme à l'accoutumée les transports urbains londoniens pour me rendre dans le quartier de la City avec ses hauts buildings, dont celui dans lequel je travaillais. Pourtant, je passais une bonne partie de mon temps sur internet, enfermée dans mon bureau individuel, ne pouvant penser à autre chose ou qu'à ce qui m'était arrivé durant le week-end.

J'avais conscience que cette rencontre bouleversait ma vie. Je répondis, bien évidemment, aux exigences propres à mon travail dans lequel j'avais pris de l'avance. Le mardi soir, je me rendis à mon cours de Krav Maga, un art martial israélien, que j'apprenais depuis plusieurs mois. Ce fut le seul moment qui me permit de penser à autre chose qu'à ce que je vivais. Car, il est vrai que je ne pouvais m'empêcher de rentrer avec impatience pour ensuite attendre, des heures durant devant le miroir de ma chambre, que Laniva ou devrais-je dire Ysalis, à présent me contacte. Cela se produisit le jeudi soir. Je me trouvais allongée sur le lit en train de lire « l'art de la guerre » par Sun Tzu quand le miroir miroita et Ysalis apparut. Je me redressai soudainement en voyant les traits marqués par la peur de celle-ci.

— Evana, souffla-t-elle.

— Ysalis, que t'arrive-t-il ?

— Nous sommes attaqués, murmura-t-elle, la voix emplie d'angoisse.

Je contournai rapidement le lit et pris place devant le miroir.

— Attaqué ? Mais comment ?

— Je...

Elle se retourna soudain et regarda sur sa gauche ce que je ne distinguais pas moi-même. Quand un homme apparut dans le champ de vision et la tira en arrière en la happant par la taille de ses deux bras musculeux avant de la soulever. Elle tendit les bras vers moi dans une supplique désespérée pour que je l'attrape alors qu'il l'emportait loin du miroir. Elle se débattit et son assaillant la fit tomber sur le sol.

— Merde, Ysalis, Ysalis ! appelai-je, paniquée.

— Evana, cria cette dernière.

Des images de l'agression que j'avais subie plusieurs années plus tôt défilèrent dans ma tête. Je pouvais encore ressentir la peur qui se cristallisait dans mes entrailles tandis que je m'étais débattue avec l’énergie du désespoir, pour tenter de m'arracher aux deux hommes voulant me faire du mal.

— Ysalis ? appelai-je à nouveau, folle d'angoisse.

— Aide-moi, me supplia-t-elle.

Je ne pouvais croire que j'assistais impuissante à l'agression de celle qui avait été mon amie d'enfance. Pourtant, j'avais beau m'interroger sur une façon de l'aider, je ne trouvais aucune solution. Je ne pouvais faire appel à la police ou simplement prendre sa défense en sachant qu'elle se trouvait dans un autre monde, un autre univers que le mien. Je pouvais entendre à une certaine distance des explosions, des cris d'hommes qui se battaient. Ysalis se releva et revint vers moi en tendant les mains devant elle, le visage ravagé par l'angoisse.

— Pardonne-moi, soufflai-je en posant une main sur la surface froide du miroir alors que je ne pouvais lui porter secours.

L’instant suivant, je fus propulsée en avant et tombai, percutant durement le sol.

— Evana attention, cria Ysalis.

Une poigne s'abattit sur moi et me releva en me projetant en arrière. Je percutai le mur et retombai lourdement. Je vis l'ombre de mon assaillant s’étaler sur le dallage tandis que je me trouvais accroupie. Sans perdre un instant, je roulai sur le côté, me redressai et abattis le tranchant de ma main droite sur la nuque de l'homme qui s'était abaissé. Celui-ci tomba, assommé.

Je relevai la tête et pris conscience que les deux individus tiraient entre eux le corps d'une Ysalis, immobile. Je ramassai sur le sol une sorte de bâton et courus en abattant mon arme de fortune sur la tête de l'individu de droite. Le second se retourna, et laissa tomber le corps d'Ysalis sur le dallage au milieu de la pièce. Il s'avança vers moi.

— Je sens que je vais passer un sale quart d'heure.











4 — COMBATIVE


" Ne pas le laisser me toucher. "

C'était la phrase que je me répétais inlassablement alors que je tentais d'éviter chaque coup de mon adversaire. Fort heureusement, je me révélai plus rapide et agile que ce dernier, résultat de mes entraînements hebdomadaires depuis plusieurs années dans différents arts martiaux. Je me déplaçais de droite à gauche, essayant de trouver son point faible ou une arme qui aurait pu me servir pour l'abattre. Je glissai en chaussettes sur le dallage pour éviter de justesse l'un de ses coups. Mon adversaire était massif et portait une sorte d'armure noire recouvrant entièrement son corps à l'exception de sa tête. Cela me compliquait d'autant plus la tâche pour l'atteindre afin de le blesser.

L’homme grogna et m’atteint du revers de sa main gantelée. Surprise, je reçus le coup en pleine poitrine et fut propulsée dans les airs avant de retomber en glissant sur le sol à quelques mètres de là. Il s'avança rapidement et me saisit par le cou en me soulevant à bout de bras. Mes pieds battirent dans le vide tandis que de mes deux mains, je tente de défaire celles qui enserrent ma gorge pour me priver d'air. L'asphyxie jeta un voile rouge devant mes yeux. Le désir de vie devint plus fort, plus tenace que l'apathie qui me tirait vers la mort. Je relevai les jambes et les posai sur son torse à la base de son bras. Je basculai mon poids en arrière en tirant de toutes mes forces sur mes jambes causant une grande douleur à mon adversaire. Il finit par me lâcher. Au sol, je pris une grande inspiration alors maintenant capable de le faire à nouveau et me massai le cou douloureux. Malheureusement, il n'en avait pas fini avec moi. Il s'approcha et s'arrêta net alors que j'étais à genoux ; vulnérable devant lui.

Il baissa les yeux et je fis de même. J'aperçus comme lui la lame qui le transperçait de part en part. Il s'écroula sur le côté, mort. Je vis alors la frêle silhouette d'Ysalis, les deux mains qui avaient tenu l'épée, tendues devant elle. Je me relevai et la pris par le bras en cherchant autour de nous un endroit par lequel fuir ou nous cacher. La pièce était éclairée par la lueur de quelques torches accrochées sur les murs de pierres apparentes. Je nous dirigeai vers le balcon et vis que nous nous trouvions trop haut pour pouvoir sauter.

— Merde ! Y a-t-il une autre issue ? Une sortie ? bredouillai-je.

— C'est le seul accès, m'informa-t-elle en pointant la direction de la porte d'où nous parvenaient les bruits d'un combat.

— OK, OK ! On se débarrasse des types encore en vie dans la chambre et on se barricade à l'intérieur, ordonnai-je.

Je rejoignis l'un des deux hommes inconscients que je traînais pour le laisser tomber dans le couloir. Je courus vers l'autre.

— Ysalis, un peu d'aide serait la bienvenue, bougonnai-je en tirant le second corps par les jambes m'arrachant un grognement tant il était lourd.

Elle s'avança et m'aida avec le deuxième individu. Je fermai la lourde porte en bois.

— Et cet homme ?

Je me retournai pour voir le corps qu'elle me pointait du doigt, celui qu'elle avait abattu.

— Mort. Viens m'aider à traîner cette armoire pour bloquer l'accès.

Je tentai de pousser le meuble en bois et ne put le déplacer que de quelques centimètres.

— Nom de... tu as quoi là-dedans... Une voiture ? me plaignis-je.

Je pris appui contre le mur sur le côté en y posant un pied et poussai du dos avec l'aide d'Ysalis. Nous réussîmes à le glisser jusqu'à la porte. Je m'épongeai le front de mon bras nu et reculai en me saisissant de la main d'Ysalis. Un coup violent se fit sentir et pas seulement dans le meuble alors que des hommes essayaient d'entrer dans la chambre.

— Ils arrivent, souffla mon amie, affolée et d'une pâleur extrême.

Je retirai du corps du mort l'épée qui l'avait tué et je la soulevai en la prenant des deux mains, surprise du poids de celle-ci.

— Ça pèse une tonne ce truc ! Ok Ysalis ! Mets-toi sous le lit, vite, ordonnai-je tandis qu'un autre coup se répercuta dans toute la pièce.

Je tournai la tête m'assurant que la jeune fille s'était cachée et ressentis la chute de l'armoire à quelques mètres derrière moi. Je me retournai vers les nouveaux intrus en sachant que je n'avais que peu de chance de les battre à l'épée.

Un groupe d'hommes entra dans la pièce, j'en comptais une dizaine au moins. Ils s'arrêtèrent visiblement surpris. Certains penchèrent la tête sur le côté en glissant un regard sur moi. Apparemment, ils n'étaient pas habitués à voir une femme en short, les jambes nues.

— Quoi ? Si j'avais su, je me serais habillée pour l'occas, les mecs ! répliquai-je, en soulevant négligemment les épaules.

L’un des nouveaux arrivants m'ordonna quelque chose que j'eus des difficultés à comprendre. Il leva son arme pour appuyer ses dires en me menaçant. Je laissai la mienne tomber sur le dallage étant donné qu'elle ne me servirait à rien et attendis le bon moment. Il sourit et s'avança ce qui fut une grave erreur pour lui.

Il se baissa pour récupérer la lame et j'en profitai pour lui envoyer mon genou droit en pleine face. Il tomba à genoux, accroupi en avant, les deux mains sur son visage. Je profitai de sa position pour poser un pied sur son dos et m'élevai afin de prendre de l'élan avant d'abattre mon poing sur le visage de l'homme derrière lui, lui brisant le nez. Je savais où porter mes coups pour provoquer le plus de dommages possible ou tout du moins empêcher que mes adversaires ne soient aptes à me rendre la pareille.

Je reculai et pris une position défensive, les mains près du visage et les jambes légèrement pliées et écartées, m'obligeant au calme, dans l'attente du prochain affrontement.

Les sourires s'effacèrent et les épées se dressèrent.

Un des hommes se détacha des autres et s'arrêta devant moi. Il parla, mais je ne saisis qu'un mot: Ysalis. Leur langue ressemblait à celle que m'avait enseignée durant de nombreuses années ma grand-mère originaire d'un pays de l'Est de l'Europe.

— Non, répondis-je avec fermeté dans la langue maternelle de celle-ci.

Ils semblèrent comprendre.

— Attendez ! lança Ysalis.

Cette dernière sortit de sous le lit et je lui barrai le passage de mon bras alors qu'elle voulut s'avancer vers eux.

— Ysalis, tonnai-je en la tirant pour l'obliger à prendre place derrière moi.

— Ils sont avec nous, m'expliqua-t-elle dans ma langue.

Je tournai la tête légèrement surprise vers elle.

— Ils sont avec nous, sourit-elle en posant une main sur mon épaule.

Je pivotai vers le groupe et les vis s'agenouiller devant nous, ou devrais-je dire devant Ysalis. Cette dernière me contourna à nouveau et alla s'entretenir avec ces hommes alors que je restai là, à les fixer.

J’avais l'impression de me retrouver dans un film d'époque dans une chambre se trouvant probablement dans un château en présence de gens vêtus à la mode moyenâgeuse. D'ailleurs, en y regardant avec attention, l'armure entièrement noire qu'ils portaient ressemblait plus à une version futuriste que l'on pouvait trouver dans les jeux vidéo. Enfin, cela étant, ils se battaient encore avec des épées.

— Dame Evana ?

Je relevai la tête et surpris les regards insistants sur ma personne.

— Evana, m'appela à nouveau Ysalis à demi tournée vers moi.

— Oui, répondis-je en carrant les épaules.

— Venez que je vous présente à ma garde.

Je m'avançai et pris place à sa gauche. Elle s'exprima dans sa langue et je réalisai qu'elle faisait les présentations. Elle se retourna vers moi et me traduisit ce qu'elle venait de déclarer.

— Je vous présente Dame Evana qui m'a sauvé la vie. Voici, Aidan Talan, Premier protecteur.

Celui-ci, en entendant son nom, s'arrêta de discuter avec l'un de ses hommes et pivota vers nous. C’était un individu aussi grand que les autres, dans les 1m90, très imposants avec leurs armures. Il avait les cheveux ultra-courts, probablement bruns et son visage découvert m'indiqua qu'il devait avoir entre trente et quarante ans, mais cela était difficile à évaluer avec les traces de saleté ou peut-être de sang qui recouvraient son visage. Cette analyse était probablement faussée par l'expression dure et fermée qu'il affichait. Il prit la parole d'une voix profonde, néanmoins trop vite pour que je saisisse le sens de sa réplique.

— Qu'est ce qu'il a dit ? demandai-je à Ysalis.

— Qu'il se charge de ma protection, à présent.

— Si tu veux mon avis, tu es plus en sécurité avec moi qu'avec lui, arguai-je, en lui faisant comprendre par le regard ce que je pensais de celui qui avait laissé cette attaque se produire.

— Evana ! souffla-t-elle, visiblement gênée par mon comportement.

— Ben quoi ! Il les a laissés passer, non ? répliquai-je en regardant l'homme mort sur notre droite.

Visiblement, leur chef sembla comprendre ma remarque, car il se redressa et ses traits marquèrent une forte désapprobation. Une autre personne s'approcha, compressant son nez qui saignait encore. Il prit la parole et je soupirai, exaspérée de ne pas comprendre en me retournant vers Ysalis pour une traduction.

— Il dit qu'il n'avait jamais vu une femme combattre.

Je lui fis un clin d'œil avant de grimacer des dégats que je lui avais occasionné.

— Désolée, tentai-je dans leur langue en montrant du doigt son visage.

— Ça va, répondit-il lentement afin que je le comprenne.

Je lui souris. Il était plus séduisant que leur chef même s'il avait le nez éclaté par mon coup de poing.

— Rykan ? lança le responsable de la bande.

L’homme face à moi parla avec celui qui se nommait Aidan Talan. Les deux individus me regardèrent et je sentis à nouveau leur regard glisser sur mon corps à moitié dénudé. Le premier, Rykan, me sourit à nouveau quant au deuxième, le chef Aidan fixa ses prunelles d'un noir profond dans les miennes avant de s'approcher. Il s'exprima en détachant chaque syllabe afin de se faire bien comprendre.

— Si vous essayez quoi que ce soit en mettant en danger la vie de notre « revendicare », je vous tue, compris-je.

— Ça veut dire quoi « revendicare » ? demandai-je à Ysalis.

— C'est ce que je suis, enfin cela signifie « Prétendante », me renseigna-t-elle.

— Je ne lui ferai aucun mal, répondis-je en fixant mon attention sur cet homme.

Il fit un pas en arrière.

— Sachez que je ne suis pas si facile à tuer, mon vieux ! ajoutai-je après qu'Ysalis m'ait aidée avec la traduction.

J’avais eu à faire à des hommes plus coriaces et menaçants que lui par le passé. La finance était un milieu empli de requins prêts à vous dévorer dès que l'on montrait la moindre faiblesse. J’étais loin d'être une faible femme et il devait le savoir.

— Je prendrai un grand plaisir à vous prouver le contraire, murmura-t-il sûr de lui, ce que je n'eus aucun mal à comprendre avant qu'il ne tourne les talons sans un mot.

Il sortit en rengainant son épée. Son second, Rykan, le suivit en m'accordant un sourire avant de partir.



***


Le reste du groupe se retira rapidement en emportant les corps avec eux.

— Ça, c'est du spectacle ! On peut dire que vous ne vous ennuyez pas par ici, plaisantai-je, afin de masquer ma peur en repensant à ce que j'avais fait et combattu, alors que le calme revenait.

Je soupirai avant de me retourner vers la jeune fille.

— Ça va ? M'enquis-je en constatant qu'elle semblait sur le point de fondre en larmes.

Je posais mes deux mains sur son visage et fixai mon regard au sien.

— Tout va bien à présent, murmurai-je, d'une voix réconfortante alors qu'elle tremblait comme une feuille.

Elle fit un signe affirmatif de la tête, mais je constatai qu'elle était perturbée. Je la pris dans mes bras et lui caressai le dos tentant de la réconforter quand mon attention se porta de l'autre côté de la pièce.

— Non ! soufflai-je.

— Evana ? demanda surprise la jeune femme.

Je me redressai et m'avançai en ne pouvant regarder autre chose que le mur me faisant face. Je levai une main hésitante et touchai le miroir brisé dont seuls quelques morceaux demeuraient fixés à l'encadrement doré.

Ysalis s'accroupit puis se releva ouvrant ses mains en coupe sur les éclats du miroir qui captèrent les lumières des torches.

— Est-ce que cela signifie que.... commençai-je ne pouvant finir la phrase devant l'importance de ce que signifiait ce simple objet brisé.

Une évidence effrayante me tomba brutalement dessus. Je me repliai sur moi-même la tête dans les mains. Ce fut Ysalis qui me prit à son tour dans ses bras en me répétant inlassablement que tout irait bien. Ce qui m'avait permis de venir en ce lieu inconnu, ce qui me rattachait à ma vie. La porte vers mon monde venait de se refermer et je me retrouvai dans un univers dont je ne connaissais rien et qui promettait autant de dangers que celui que je venais de quitter. J’étais perdue.





5 — DÉBOUSSOLÉE



Durant un long moment, je restai là, assise à même le sol à fixer le mur vide, sur lequel avait été accroché le miroir, le passage qui s’était refermé vers mon monde et ma vie. J’avais senti mon dos le percuter, entendu les fragments, les éclats tomber et s'éparpiller sur le sol. Pourtant, prise dans le feu de l'action, je n'avais pas fait attention alors que cela aurait changé peu de choses. Comment en étais-je arrivée là ? Au cœur d'un univers inconnu ? Je connaissais la raison de mon geste bien que le comment restait un mystère. J’avais simplement voulu porter secours à la jeune femme en proie à des assaillants qui voulaient lui faire du mal, peut-être même la tuer.

Une ombre se mit entre moi et le mur que j'observais si intensément, m'attendant comme par miracle à voir un passage, un vortex, une porte, autre chose apparaître pour me permettre de rejoindre tout ce que je connaissais et qui résumait ma vie.

— Evana, soupira Ysalis.

Je ne répondis pas, ne la regardai pas. Je voulais simplement oublier l'endroit où je me trouvais. Pourtant, l'expérience que je venais de vivre saturait encore mes pensées et mes sens. Elle s'accroupit et posa une bassine d'eau sur les dalles de pierre entre nous. Elle trempa un tissu et le posa sur l'une de mes mains posées sur mes genoux relevés devant moi.

— Aïe !

Je la regardai enfin et la vis grimacer. Je suivis son regard et réalisai que les jointures de mes mains étaient écorchées, en sang. Je ne l'avais même pas remarqué. D'ailleurs, ce n'était pas la seule chose qui se révéla douloureuse. D'autres douleurs se réveillèrent dans différentes parties de mon corps, en particulier mon dos et ma poitrine. Je réalisai alors la présence de gens se déplaçant silencieusement dans la pièce en faisant le ménage et récupérant le mobilier brisé. Puis, d'autres, armés qui montaient la garde. Je perçus des regards insistants et méfiants sur ma personne.

— Je suis sincèrement désolée concernant le miroir, murmura Ysalis.

Je pivotai la tête vers elle, hagarde.

— Les morceaux ? m'enquis-je brusquement, mon cerveau se décidant à fonctionner de nouveau.

— Ne t'en fais pas ! Je les ai tous récupérés et mis à l'abri avant qu'un autre s'en charge. Je demanderai à l'un de mes mages d'examiner ceux-ci, une fois qu'il me sera permis de savoir en qui avoir confiance, me révéla-t-elle.

— Un mage ? Comme dans magie ?

— En effet.

— Attends, une personne de confiance ? Tu ne fais pas confiance à ces gens ? demandai-je surprise.

Je portai un regard sur ceux qui nous entouraient. Hormis les gardes, les autres étaient vêtus d'une même tenue d'un gris perle avec une sorte de bande noire sur le devant pour les femmes et un manteau sans manches pour les hommes dans le même ton lugubre. Ysalis posa une main sur ma joue me conviant à ne regarder qu'elle.

— Je ne peux me permettre de faire confiance si ce n'est en toi. Jamais les assaillants n'auraient pu atteindre ma chambre sans l'aide d'un ou de plusieurs individus se trouvant parmi mes gens, chuchota-t-elle, ne voulant se faire entendre des autres même si elle s'exprimait dans ma langue.

— Des traîtres !

Elle acquiesça silencieusement. Je fermai les yeux et basculai la tête en arrière en réalisant que je ne savais pas dans quel pétrin je m'étais mise.

— Evana, il te faut te laver et surtout revêtir une tenue convenable !

— Franchement, cela m'importe peu à présent.

— Le fait que tu t'exprimes dans une autre langue et ta présence ici sont déjà suspects. Il est plus prudent que tu revêtisses...

— Une tenue passe-partout ? Bon, OK. Autant que je me bouge si je ne veux pas passer des heures en position fœtale à pleurnicher sur mon sort, soupirai-je.

Elle se leva et me tendit une main que j'acceptai. Une fois debout, je me massais le bas du dos endolori. Nous sortîmes de la pièce et deux gardes prirent position derrière nous, ce qui me rendit nerveuse. Je suivis ma guide dans un dédale de couloirs éclairés par la lumière. Celle-ci pénétrait, quoique faiblement, par l'une des façades ouvertes sur l'extérieur, à intervalles réguliers.

— Bizarre ! J'avais pensé, au vu de la hauteur, que nous nous trouvions dans une tour, constatai-je.

— Non. En revanche, nous sommes au dernier étage de la bâtisse, m'informa-t-elle en marchant à ma hauteur.

Nous aboutîmes dans une grande salle au toit ouvert contenant une dizaine de bassins encastrés dans le sol de forme triangulaire s’emboîtant les uns aux autres. Un passage étroit entre chaque bac permettait de se déplacer dans la pièce d'eau. Je marquai un temps d'arrêt.

— Sympa le lieu, mais je ne suis pas très friande des bains publics, avertis-je en me retournant vers les deux soldats qui prirent place devant la porte d'entrée.

L’un des deux pénétra dans la pièce et y fit le tour visiblement pour l'inspecter avant de revenir.

— Nous pouvons y aller et ne t'inquiète pas, les gardes empêcheront quiconque de rentrer.

Je me retournai vers les bons hommes et croisait les bras.

— Et qui empêchera ces messieurs de se rincer l'œil ? m'impatientai-je, suspicieuse.

— Ta grand-mère m'avait informée que vous étiez un peuple prude, sourit-elle.

— Pourquoi ? Vous prenez vos bains ensemble, vous ? m'étonnai-je.

— Pardonne ma remarque. Nous aimons aussi notre intimité. D'ailleurs, le fait que tu aies les jambes nues a déstabilisé bon nombre de gardes, crois-moi !

— J'ai remarqué ! Que veux-tu, je n'ai pas pensé à me vêtir des pieds à la tête avant de...

Je m'interrompis en pensant à nouveau à mon départ peut-être pour toujours de mon monde.

— Sortez, ordonna Ysalis en se tournant vers les deux gardes.

Les deux hommes d'une trentaine d'années et aux visages concentrés ne rechignèrent pourtant pas à quitter le lieu face au ton autoritaire qu'avait employé la jeune femme.

— Heu ! Je sais que je suis difficile, mais je peux être frileuse surtout lorsque je dois prendre un bain dans de l'eau froide, sans compter que la salle n'est pas chauffée.

— Cette eau est à température ambiante. Il te suffit de te déshabiller derrière ce voilage sur les deux côtés des bassins. Tu trouveras à ta disposition une serviette et des pavés de savon derrière, m'indiqua-t-elle.

Elle se retourna souhaitant probablement quitter la salle.

— Où vas-tu ?

— Un garde restera pour ta propre surveillance et j'envoie l'une de mes servantes afin qu'elle t'apporte de quoi te vêtir. Je retourne dans mes appartements.

— Tu ne prends pas un bain ?

— Plus tard, dit-elle en refermant la porte sans autre explication.

Je soupirai et passai derrière l'une des cloisons faite d'un tissu blanc suspendu par des filins accrochés au plafond pourtant à plusieurs mètres de hauteur. Je retirai mes vêtements et enroulai mon corps dans un drap noir avant de rejoindre l'un des bassins, non loin de l'entrée pour pouvoir accéder rapidement à la sortie en cas de besoin. Je laissai tomber le drap et me glissai dans l'eau, heureuse de pouvoir sentir le liquide chaud sur mon corps endolori. Je soupirai d'aise. L'atmosphère était imprégnée de la senteur minérale de l'eau. Cela détendit mes muscles et relâcha pour quelques minutes les tensions qui m'habitaient et mon état d'intense anxiété. J’eus la mauvaise idée de fermer les yeux. Les scènes de combats auxquelles j'avais participé quelques instants plus tôt éclatèrent dans ma conscience à mon grand déplaisir. Il était une chose de s’entraîner, de pratiquer les arts martiaux, ce que j'avais réalisé durant six années. Il en était une autre d'avoir réellement combattu. Je savais que je ne me libérerai pas de ce souvenir. Il ferait partie de moi. Je me redressai, l'esprit en déroute, tentant de chasser de ma mémoire ce que j'avais vu ou fait. Il m'était devenu aisé de pouvoir oublier. Après mon agression, je n'avais cessé de me torturer mentalement en me souvenant de tout ce que j'avais ressenti alors. J’avais évité de justesse de me faire violer quand une patrouille de police avait été alertée par mes cris lors de cette affreuse nuit de juillet au cœur de Paris. Pourtant, même si cette épreuve m'avait rendue plus forte physiquement et mentalement, il en demeurait une blessure profonde en moi.


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