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Excerpt for Porteuse de lumière 3. Éblouissement by , available in its entirety at Smashwords

PORTEUSE DE LUMIÈRE

Tome 3 : ÉBLOUISSEMENT



Sg HORIZONS




« loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011 »


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ISBN: 979-10-92586-26-8

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1 — TIRAILLÉE

Je m'éveillai totalement désorientée. J'étais vivante, du moins j'avais tellement mal que je ne pouvais décemment pas être morte. Mon univers se résumait à la lumière mouvante du ciel et à un froid glacial qui me pénétrait jusqu'aux os. L'odeur tiède de la terre mouillée sur laquelle je reposais, était entêtante. Puis, je me souvins du véhicule et du choc que j'avais ressenti en percutant violemment le sol. Je parvins au prix d'efforts douloureux à me remettre debout, les jambes flageolantes. Percevant une douleur atroce à la tête, je portai une main à mon front et constatai que mes doigts étaient rougis de sang. Pourtant, je n'avais pas de temps à perdre en réalisant que je me trouvais bien trop proche de la marée humaine qui s'avançait rapidement vers moi. De mon esprit confus me parvint la seule chose à laquelle s'accrochait encore mon instinct de survie : fuir.

Sans perdre un instant, je m'élançai du côté opposé, vers les cavaliers qui approchaient. Ceux-ci étaient si loin que je ne discernais d'eux qu'une masse sombre. Durant de longues minutes, je courais avec l'énergie du désespoir, titubante et les poumons en feu. J'avais conscience que dans les minutes à venir, je me retrouverai au cœur d'une bataille quand les deux armées allaient se percuter, entrer en collision avec moi au milieu. Position peu enviable, je devais bien le reconnaître. Je discernai les cris et les cavalcades des hommes que je tentais de fuir, ce qui était mauvais signe. Je tournai la tête un bref instant pour observer le visage des hommes, vêtus de rouge pourpre, sur le point de s'abattre sur moi. Ils étaient trop près.

Brusquement, une force s'enroula autour de mon buste comme des bras qui voulaient me retenir en arrière. Je dus cesser de courir et je tentai à présent de faire un pas après l'autre, le haut du corps penché en avant. Je me doutais que cela ne pouvait être que le roi ennemi qui utilisait son pouvoir pour me retenir et m’empêcher de rejoindre les autres. S'il était capable de faire ça, d'utiliser sa lumière, c'est que je me trouvais sans aucun doute sur le territoire Otame. De toutes mes forces, dans un geste désespéré, je m'obligeais à avancer en grognant, les mains tentant de se raccrocher au sol terreux pour m'aider à tirer, à me libérer de ce lien magique qui me retenait.

Alors seulement, je sentis le pouvoir se déchaîner. La lumière me foudroya, m'empêchant même de respirer. Il m'avait eue, pensai-je. Je tombai à genoux et ne criai en ne voyant rien d'autre que l'intensité de cette clarté éblouissante qui me traversait et m'élevait dans le ciel un instant plus tôt d'un bleu limpide. Je hurlais cette souffrance que ce brasier allumait en moi. J'avais épuisé l'air de mes poumons dans ce dernier cri.

Basculant la tête en arrière, je fus incapable de retenir le rayonnement qui m'emporta, ne me permettant plus de toucher le sol. La douleur n'était pas aussi atroce que celle que j'avais pu ressentir lors de l'appel au palais, mais était puissante malgré tout. Je ne ressentis qu'elle, se diffusant inexorablement dans la moindre parcelle de mon corps, de mon âme avant qu'elle ne me relâche et me repose à terre. Je pris conscience de la fraîche terre que je serrais entre mes doigts, de mon corps reposant là sur ce terrain labouré. Je haletai tentant de retrouver mes esprits, mon souffle, un peu de vigueur. J’avais ardemment souhaité être sauvée, faire appel à la force qui était en moi et cela avait fonctionné. Tout du moins, la lumière était apparue, sans que je sache si celle-ci avait réussi à anéantir ceux qui me voulaient du mal. Chancelante, je me forçai à me relever afin de m'assurer que ma lumière n'avait pas frappé mes hommes dans cette attaque.

Pourtant, je n'aperçus que mes ennemis. Ils étaient là, si près de moi. La première ligne des soldats en rouge sang se trouvaient à moins de cinq mètres de ma frêle silhouette toute petite en comparaison de leur nombre. Leur armée s'étendait de part et d'autre, aussi loin que portait mon regard. J'observai des visages impassibles, fiers qui me fixaient.

« Okay, ma fille. T'es dans de beaux draps. Joue-la comme si cela n'était rien pour toi. »

Plus facile à dire qu'à faire alors que je doutais que mes jambes ne me portent bien longtemps. Je pris une grande inspiration, me redressai avec la ferme intention de tromper mon monde en les abusant sur la marchandise.

— Je suis Evana, reine du royaume d’Assana et je ne vous permettrai pas de faire le moindre mal à moi ou à mes gens qui sont sous ma protection, déclarai-je d'une voix forte et impérieuse.

Je ne pus en dire plus. Le souffle me manquait sans compter la bravoure, le courage enfin toutes ces nobles qualités qui font les héros, ce que je n'étais pas.

À ma grande stupéfaction, un premier homme s'inclina suivi d'un autre, puis de milliers. L'idée stupide, comme quoi je devais avoir la bouche grande ouverte face à ce spectacle, me traversa l'esprit. Enfin, c'était toute l'armée d'Otame que j'avais tant redoutée depuis mon arrivée, qui mit un genou à terre devant ma petite personne. Je restai interdite face à leur soumission, leur renoncement à combattre ou tout simplement à me tuer, ce qui aurait été un jeu d'enfant pour eux en cet instant. Fronçant les sourcils, je ne comprenais pas leur raison de ne pas le faire en sachant que cela supprimerait le conflit en jeu qui durait depuis des dizaines d'années, un élément majeur. Sans moi et ma lumière, il leur serait possible d'envahir mon royaume comme ils s'échinaient à le faire depuis si longtemps. Certes, ce qu'il venait de se passer prouvait que j'étais à nouveau investie de celle-ci et pourtant je n'étais vraiment pas en état d'y faire appel. Cela devait être ça, ils me craignaient à présent. Il était de mon devoir de faire comme si j'étais en pleine capacité de mes moyens afin qu'ils continuent de penser que je pouvais les foudroyer sur place. Je carrai les épaules et rejetai ma chevelure, libre à présent, en arrière d'une main tout en tentant d'en maîtriser les tremblements.

Je perçus les hennissements des chevaux et les lames qui sortirent des fourreaux derrière moi. Je pivotai et observai la vague d'hommes vêtus cette fois-ci en noir et vert qui déboulaient enfin, tels les renforts qui arrivaient avec un temps de retard. Je réalisai qu'ils s'apprêtaient à exterminer les milliers d'hommes à terre.

— Stop ! hurlai-je en tendant les deux paumes devant moi pour arrêter les cavaliers qui visiblement n'avaient pas vu que l'armée d'Otame venait de se rendre.

Une vague de lumière se propagea de mes mains et se diffusa à travers l'ensemble du champ devant moi, jetant les cavaliers à terre alors que leur monture s'était braquée sous mon ordre. Les protecteurs et les gardes se relevèrent visiblement surpris par ce retournement de situation. Je me retournai vers l'armée d'Otame.

— Je souhaite rencontrer votre dirigeant, exigeai-je d'une voix forte à l'assemblée soumise.

Le silence me répondit.

— Vous ? interpellai-je un des hommes non loin de ma position.

Il releva son visage, me fixant d'un regard dur qui me fit trembler de peur.

— Faites venir à moi la personne qui vous dirige, répétai-je, en raffermissant ma voix.

J'en avais plus qu'assez de toute cette histoire. Autant régler les choses une fois pour toutes. Néanmoins, je ne m'attendais pas à la réponse qu'il me donna :

— C'est vous, notre reine !

— Quoi ? demandai-je interloquée.

Je me tournai à nouveau vers mon armée et celle de Sila, et ses milliers d'hommes qui continuaient d'avancer. Une bonne partie, l'arme au poing, s'apprêtait à abattre les hommes agenouillés derrière moi. Je tendis une main et me concentrai pour créer une sorte de bouclier qui ne permettrait pas aux hommes de combattre. Une lueur apparut et s'étendit de chaque côté. Plusieurs combattants tentèrent d'abattre leur arme sur celui-ci qui résista. Comme à chaque fois, j'étais surprise du pouvoir que je possédais. Une main tendue derrière, je pivotai vers celui qui venait de parler.

— Je n'ai pas bien compris ce que vous disiez ? m'enquis-je en pensant que j'avais dû faire erreur.

— Vous venez de lancer le bouclier qui protège à présent notre royaume, ce qui fait de vous notre reine, expliqua-t-il.

— Mais vous avez un roi que je sache, le roi Hagen.

— Il n'a aucun pouvoir. Il n'a pas été choisi par la lumière, ajouta un second homme.

— Evana ! hurla Aidan passablement en colère d’après le ton qu'il employa.

Je soupirai, soulagée de le trouver en bonne santé, mais également contrariée en devinant que cela augurait une nouvelle confrontation entre nous. Je me retournai pour l'observer s'avancer en fendant la foule se maintenant d'une main la poitrine. Il était suivi de très près par le roi Tolan et quelques lieutenants. Aidan marcha jusqu'à percuter mon super mur de protection.

— Qu'est-ce que... ? Evana laissez-moi passer, m'ordonna-t-il.

— Une minute ! Où est-il ? demandai-je d'une voix dure aux hommes d'Otame.

— À l'arrière.

— Ah. Je suppose que vous ne pouvez le faire venir à moi, hein. Autant que je me déplace alors !

Des cris dans une langue qui m'était inconnue furent lancés et se répercutèrent jusqu'à l'arrière garde. Plusieurs soldats obligèrent les autres à créer un passage, coupant l'armée Otame en deux.

— Quelle efficacité, soufflai-je, impressionnée par leur réaction.

— Evan... ma reine, gronda Aidan alors que j'allais m'engager dans le passage.

Je m'arrêtai et me retournai.

— Ah oui. J'ai failli oublier. Roi Tolan, me faites-vous confiance ? demandai-je à ce dernier, toute peur semblant m'avoir désertée alors que je sentais en moi pulser une puissance capable de tuer tous ceux qui attenteraient à ma vie.

— Euh oui ! répondit l'interpellé, surpris.

— Protecteurs ! Gardes ! Je vous interdis de blesser l'un des soldats d'Otame sauf dans l'éventualité où je vous en donne l'ordre ou s'ils nous attaquent, m'époumonai-je afin de me faire entendre d'une bonne partie de l'armée à laquelle j'appartenais.

Je relâchai ma main et le bouclier se désagrégea rapidement. Je ne pris pas le temps d'observer cela et m'avançai en suivant les soldats vêtus de rouge.

— Mais que se passe-t-il enfin ? s'écria Aidan en s'avançant à grands pas derrière moi.

— C'est ce que j'ai l'intention de découvrir, grondai-je ne ralentissant pas pour autant.

La traversée de l'armée dura plusieurs minutes avant de nous retrouver au milieu de celle-ci. Un homme se trouvait à terre, mis en garde par des soldats de sa propre armée. Je m'avançai et les hommes s'écartèrent, formant une place dégagée autour de nous.

— Votre nom ? interpellai-je en demeurant à une distance raisonnable de l'homme à genoux.

— Roi Hagan !

— Heum... Selon vos hommes, c'est un titre qui ne vous appartient pas, réprimandai-je, les bras croisés sur la poitrine.

— Je suis le roi, dit-il en relevant son visage, un regard mauvais à mon intention.

— Ma reine, que...

— Pas maintenant Aidan, coupai-je en me retournant vers lui. Comment se fait-il que vous soyez le roi ?

— Je suis le fils de Hagar, précédent roi, lui-même, fils de la reine ! cracha-t-il.

— C'est faux ! contredit un soldat d'Otame.

— Parlez, exigeai-je.

— Hagen est bien le descendant du précédent roi, mais aucun des deux n'a été choisi et n’a reçu la lumière, m'informa-t-il.

Je me tournai vers Aidan qui parut tout aussi surpris que moi par cette révélation ; puis je posai un regard sur le roi Tolan.

— C'est... incompréhensible, souffla ce dernier.

Je revins vers le soldat qui nous avait confié cette information pour l'interroger à nouveau, mais le roi Tolan fut le plus rapide :

— Expliquez-nous comment depuis deux générations, votre royaume n'a pas de porteur de lumière et donc de roi ou reine choisi !

— Je vous l'interdis, ragea celui qui se prétendait roi. Les bras tendus, maintenus de chaque côté de lui par des soldats.

— Il y a deux générations, le couple royal a eu deux enfants, un garçon et une fille. Alors âgée de dix-neuf ans, la fille s'est enfuie avec un autre Prétendant d'un royaume adverse devant le refus de ses parents de leur permettre d'être ensemble. La loi suprême interdit cet amour. Or, la Prétendante d'Otame était enceinte du Prétendant d’Assana. Pensant que leur futur enfant risquait d'être tué, ils ont disparu. Arrivée à l'âge requis, la lumière n'a pas choisi le seul prétendant qu'il nous restait, à savoir Hagar, le père du roi Hagen, expliqua l'homme en coulant un regard hostile sur celui qui se prétendait être son dirigeant.

— Nous comprîmes que ce n'était pas le fils, mais la fille qui devait être choisie par la lumière. Sa fuite nous a laissés sans porteuse de lumière. Son frère a prétendu au reste du monde qu'il avait reçu la lumière afin de ne pas risquer de nous faire envahir. Son fils, Hagen a pris la relève à sa mort, nous révéla un autre soldat.

— Le prétendant d’Assana se nommait-il Brewen ? questionna Aidan.

— En effet.

— Cela fait plus de cinquante ans au moins que le royaume d'Otame n'a pas de Prétendant ! Je n'arrive pas à le croire, murmura Dragan aux côtés de son frère en rangeant son épée dans son fourreau fixé au ceinturon.

— Est-ce par vengeance, parce qu'un fils d’Assana est tombé amoureux de l'une des vôtres et vous a laissés sans dirigeant que vous attaquez sans relâche mon royaume ? s'offusqua Aidan.

— C'est de votre faute et il est normal que vous payiez pour cela, aboya celui qui se révélait être le simple Prétendant Hagen.

— Savez-vous combien de personnes sont mortes pour votre petite vengeance, sale vaurien ? s'écria Aidan en s’avançant d'un pas, la main s’apprêtant à dégainer son arme.

— Il suffit ! intervint le roi Tolan avec toute l'autorité qu'il dégageait dans la voix.

À mon grand étonnement, il réussit à calmer les ardeurs d'Aidan.

— Okay. Donc apparemment, je suis la petite-fille du Prétendant Brewen.

— Et visiblement celle de la Prétendante du royaume d'Otame, conclut Dragan.

Je partageai un regard de connivence avec ce dernier en sachant que j'avais envisagé de le choisir pour époux, ce qui nous aurait conduits à un dénouement tout aussi compliqué que celui auquel nous faisions face à présent.

— Ils ont fui tous les deux vers l'autre monde et donc mon père est l'enfant dont ils parlent.

— Seul l'un des deux a pu s'enfuir, précisa l'un des hommes nous entourant.

— Quoi ? Nous exclamâmes en même temps Tolan et moi en nous retournant vers celui qui avait parlé.

— Hagar a traqué sa sœur et son amant des semaines durant alors qu'elle était enceinte et il a réussi à les retrouver au moment où ils venaient de trouver un mage capable de créer une brèche entre les mondes par le biais d'un miroir apparemment. Enfin, c'est la légende qui le dit. Le couple a été attaqué et un duel s'est engagé entre Hagard et le Prétendant d’Assana. Ce dernier a fait don de sa vie pour permettre à sa femme de s'enfuir en traversant ce miroir afin de sauver leur enfant. Hagard voulait tuer avant tout celui-ci qu'il nommait...

— L'abomination. C'est vous l'abomination ! cracha Hagan en me fusillant du regard avec une telle haine que je n'en avais jamais observée chez une personne.

Je me détournai et baissai la tête, pour m'y soustraire mais également pour réfléchir à ce qui venait d'être révélé. Je perçus la main d'Aidan se poser sur mon épaule afin de me réconforter.

— Comment s'appelait-elle, je veux dire la Prétendante d'Otame ? demandai-je.

— Evana !

Je me tournai en réfléchissant intensément face à tout ce que nous venions d'apprendre.

— C'était ma grand-mère ! Durant tout ce temps, j'avais pensé que c'était mon grand-père, mort il y a très longtemps, mais c'était ma grand-mère, réfléchis-je tout haut.


2 — ANXIEUSE




« Bon. On se calme. C'est ça. Respire. Dis-toi que c'est un simple examen de passage, une épreuve à l'oral, quoi ! »

J'ouvris les yeux et mon attention s'orienta vers la foule que je voyais défiler à l'extérieur alors que je me trouvais dans un carrosse digne des grands contes de fées. Enfin si celui-ci devait jouer le rôle de véhicule mortuaire. Exclusivement fait de noir, large avec un toit plat, il était tout sauf fastueux. Je ne cessais de me tordre les doigts de nervosité dans les plis de ma robe. Cette dernière était bien la seule chose qui me plaisait dans cette situation. Faite exclusivement en dentelles d'un rouge sang, en l'honneur du peuple d'Otame. La tenue épousait mon corps, ne me permettant pas de grands mouvements sous peine de la déchirer. Mais lorsque je m'étais vue ainsi vêtue devant la glace, j'avais décidé que cela valait le sacrifice de ne pouvoir respirer normalement. Hedda, face à moi, en plus de me ressembler, était une experte en coiffure. Elle avait noué mes cheveux en un chignon sur le côté tout en élégance. Sans compter qu'elle avait réussi à trouver une astuce pour rendre mes pommettes et lèvres d'une couleur plus vive. Elle sourit sûrement pour me rassurer. 

Et j'étais tout sauf calme, alors que ce que je pouvais observer de ce peuple n'était qu'hostilité. Certes, ils ne m'insultaient pas sur mon passage, quoique j'avais entendu quelques cris lancés de-ci de-là sans en comprendre le sens, étant donné que je ne connaissais pas leur langage. Nulle tomate ne s'écrasait sur le carrosse, ce que je pouvais considérer comme un bon signe. Mais ce qui me parut le plus inquiétant était ce quasi-silence, pesant, angoissant. Je ne savais même pas qu'il était possible d'effrayer une personne sans s'exprimer. L'effet prenait son importance quand des milliers de gens se taisaient afin de me faire clairement comprendre que je n'étais pas la bienvenue. 

« Adieu cris joyeux, hourras de la foule ou autres joyeusetés. »

Après tout, je m'étais révélée comme leur reine, leur porteuse de lumière. Depuis une cinquantaine d'années, ce royaume n'avait plus été protégé par un dôme de lumière, les mettant à l'abri de toute attaque. Sans compter que la lumière favorisait les récoltes comme je l'avais appris récemment. C'était une information sur laquelle je ne m'étais nullement penchée puisque les royaumes d’Assana et de Sila que j'avais visités, semblaient ne connaître aucune difficulté quant au domaine de l'agriculture. Ce qui n'était pas le cas d'Otame. Durant des dizaines d'années, les terres bien que semées et surveillées n'avaient pu fournir des récoltes suffisamment importantes pour nourrir tout un peuple et cela de manière récurrente. Le phénomène ne faisait qu'empirer. La famine était un problème devenu commun pour les gens d'Otame. Nous comprîmes que c'était l'une des raisons qui les avaient poussés à vouloir envahir d'autres territoires. Ils voulaient simplement s'approvisionner et fournir à tout un peuple ce dont il avait besoin pour survivre et en priorité, de la nourriture. Pourtant, malgré leurs tentatives répétées et pour ne pas dire de plus en plus désespérées, ils avaient échoué. Non par les actions de la précédente porteuse de lumière, cette dernière s'étant éteinte il y a une vingtaine d'années, mais par le courage et l'efficacité des protecteurs. Ils avaient pu les contraindre à quitter leur territoire, et ce lors des rares occasions durant lesquelles ils avaient pu accoster. 

Un nouvel ébranlement du véhicule, je me retins de glisser sur la banquette en bois poli qui n'avait pas même de coussin pour la rendre plus confortable. Je grognai alors que ça devait faire plus d'une heure que je me trouvais sur la route et je ne doutais pas du plaisir qui serait mien plus tard, lorsque les douleurs de mon postérieur se feraient sentir. Cette journée me semblait interminable. Enfin, le carrosse ralentit et s'arrêta. 

— Tout compte fait, je me demande si j'ai eu une bonne idée de vouloir rejoindre leur capitale aussi vite, murmurai-je, de la nervosité dans la voix, pour ce qui m'attendait autrement dit : l'inconnu. 

Je n'attendis pas de réponse d'Hedda ou du lieutenant Palan. Celui-ci était installé à ma droite pour une protection rapprochée. Eux-mêmes ne pouvaient envisager la suite des événements. La porte s'ouvrit et baignât l'habitacle d'une lumière éclatante. Je regardai Hedda et pus lire une profonde inquiétude s'afficher sur son visage. Aidan avait expressément ordonné qu'elle m'accompagne et nous en connaissions tous la raison. Elle fit un mouvement pour s'avancer vers la sortie, mais j'intervins en posant une main sur son bras. 

— J'y vais, décidai-je avec fermeté. 

— Ma reine, vous ne pouvez ignorer les dang....

— Je connais parfaitement les risques, Palan. Mais à la différence d'Hedda, je peux y faire face.

Je lus un tel soulagement dans le regard de celle que je considérais comme une amie, après avoir passé plusieurs semaines ensemble. Je sus alors que j'avais pris la bonne décision. Palan souffla bruyamment, mais se contint de contredire sa dirigeante. Il ne l'aurait pu d'ailleurs et en avait parfaitement conscience. 

— Allez, c'est l'heure du lever de rideau. 

Je pris appui sur le marchepied en faisant attention à ne pas me prendre les jambes dans la longueur de la robe. Je supposai qu'il serait malvenu de s'aplatir comme une crêpe devant tout un peuple sur lequel il me faudrait imposer mon autorité. Je pus compter sur l'aide d'un protecteur qui me tendit galamment une main. Je sortis et remis en place le bas de ma robe, heureusement peu volumineuse. Je commençais à gravir les marches, essayant de me mouvoir avec élégance alors que je ne pouvais voir la foule derrière moi. Une rangée de protecteurs, dans leur uniforme de cuir noir, était postée de chaque côté de l'escalier dont j'entamais la montée. Je fixais toute mon attention sur mes pieds, toujours dans l'optique de ne pas tomber. Parvenue au sommet des soixante-trois marches que j'avais comptées afin d'empêcher mon cœur de faire des pirouettes, je fus satisfaite d'accéder enfin à l'esplanade. À peine étais-je redressée que j'entendis la voix d'Aidan m'écorcher les oreilles.

— Ce n'est pas ce qui était convenu. 

Je tournai la tête vers la droite et croisai son regard colérique et sa mine renfrognée. Brève inspiration. Puis, je lui offris un sourire digne d'une publicité de dentifrice. Il parut surpris, mais se reprit bien vite. Il me fallait à tout prix masquer, à ces gens qui nous entouraient, les dissensions que j'entretenais avec Aidan, surtout depuis que j'avais pris la décision de me rendre dans la capitale d'Otame. Alors, il me fallait faire comme si je m'entendais à merveille avec la seconde personne la plus importante d’Assana, en leur présence, pour éviter qu'ils utilisent cette discorde contre nous. Sans compter que cela leur permettrait de constater que je ne savais même pas me faire respecter de mes propres gens. Oui. Je pensais à toutes ces implications me prouvant le chemin que j'avais parcouru depuis plusieurs mois. J'avais mûri et pris beaucoup d'assurance, ce qu'exigeait mon nouveau statut. Je me détournai et laissai glisser mon regard sur la marée humaine que je venais de traverser en carrosse. Là, j'éprouvai autant d'angoisse que lorsque je m'étais retrouvée sur la grande roue que l'on nomme "The Eye" à Londres. J'avais eu la brillante idée de me laisser convaincre par des amis d'y monter alors que j'avais une peur viscérale du vide. En revanche, en ce lieu, à cet instant précis, la faute m'incombait. Moi seule, avais pris cette décision de venir à la rencontre de ce peuple qui s'étalait là devant moi. Le peuple de ma grand-mère maternelle. Mon peuple. 

Cela m'avait semblé évident juste après cet événement qui avait failli, au passage, me coûter la vie et qui pourtant m'avait révélé qui j'étais et quel était le passé de ma propre famille. Ce qui avait conduit l'amour de deux personnes à vouloir créer un pont entre deux mondes pour mettre à l'abri leurs enfants à venir. Mon père ne saura probablement jamais les sacrifices qu'avait consentis sa propre mère en s'exilant ainsi loin de ses proches, de son peuple, de son monde. Quant à son père, il n’avait offert rien de moins que sa vie pour la sienne. Un dévouement qu'il me fallait honorer en faisant en sorte de permettre aux deux peuples qui avaient dû subir les conséquences pour la plupart néfastes et douloureuses des choix et actes de ma propre famille. Il ne tenait qu'à moi de tenter de réparer ce qui pouvait l'être. C'était la raison de ma venue dans cette cité. Pour le bien de tous, il me fallait connaître leurs problèmes, savoir qui était ce peuple dont j'avais eu si peur depuis ma venue en ce monde. Ils avaient attenté à ma vie et cela à de nombreuses reprises. Ils étaient parvenus à assassiner Ysalis. C'était un deuil que je porterai encore longtemps. Ce petit bout de femme que j'avais appris à redécouvrir après de nombreuses années de séparation. Les quelques mois passés auprès d'elle m'avaient changée pour toujours. Je lui devais tant et jamais je ne pourrais lui rendre ce qu'elle avait su m'offrir : son amour. 

Pour autant, je ne pouvais en vouloir à ces milliers de personnes que j'observais en cet instant, de me l'avoir arrachée. Car je devinais qu'eux-aussi avaient perdu beaucoup d'êtres chers, que leur existence était douloureuse et éreintante. Il suffisait de noter leurs tenues élimées par l'usure, leurs corps fourbus par une vie de labeurs et de privations. Ce silence me fit mal, me déstabilisa et pourtant je décelais cette force en eux, cette détermination dans le regard d'un peuple indompté et fier. Oui, ils l'étaient. À n'en pas douter. Je tentais de trouver quoi leur dire, comment exprimer ce que je ressentais. Je voulais leur certifier que tout irait bien, que je les protégerai. Mais, je ne le pouvais n'étant absolument pas sûre d'en avoir le pouvoir. Je me retrouvais partagée entre l'envie de vouloir les réconforter et celui de ne pas leur mentir, de leur faire des promesses que je ne saurais tenir. C'est ce qu'avait fait Hagar et son père avant lui. Eux aussi, ils étaient de ma famille et il m'était difficile d'accepter cela. 

— Ma reine !

Je me retournai vers le groupe de personnes faisant face, comme moi, à la foule. Ils devaient être les personnalités importantes de ce royaume. Autrement dit, ceux qui le dirigeaient. Je survolai du regard la soixantaine d'individus amassés là et ne fus nullement surprise de constater qu'une grande partie était des gens âgés. Pour autant, parmi eux, se trouvaient beaucoup de défenseurs, l'équivalent des protecteurs ou des gardes. Ils portaient un uniforme fait dans un velours rouge sang dont j'avais pu toucher le tissu et constatai qu'il permettait de les protéger du froid. Il était vrai qu'une bonne partie de ce royaume englobait la Scandinavie qui connaissait un climat plus rude que celui d’Assana. Celui-ci était humide quant à Sila, il possédait une météo des plus clémentes. 

Un homme se détacha du groupe et s'avança. Je reconnus sa voix alors qu'il prit la parole comme celui qui venait de m'interpeller :

— Ma reine ! C'est un... privilège de pouvoir faire votre rencontre. 

L'homme, se trouvant légèrement plus grand qu’Aidan - c'était dire sa taille - était sans nul doute ce qu'on qualifierait de bel homme. Les cheveux blonds frôlant la nuque, les yeux d'un bleu pâle quasi irréel, le reste de ses traits se mariait à merveille avec ses atouts. Posant une main sur le cœur, il inclina légèrement le buste vers moi, geste de respect que j'avais pu noter entre deux défenseurs. En revanche, c'était bien la première fois que l'un de ces hommes se permettait ce salut avec moi ou l'un de mes protecteurs, nous faisant comprendre leur dédain à notre encontre. 

— Défenseur, membre d'Otame, je suis ravie de pouvoir vous rencontrer, souris-je avec sincérité face à cette première marque de bienveillance à mon encontre. 

Une femme s'installa à la droite du défenseur pour prendre à son tour la parole. Elle avait la cinquantaine et paraissait vraiment petite parmi ses semblables de haute taille. Pourtant, elle se révéla nullement impressionnée par eux comme par moi d'ailleurs. 

— Cela fait bien longtemps que nous attendons la venue de la Porteuse de Lumière même si nous aurions préféré qu'elle soit choisie uniquement pour notre seul royaume. 

Elle conclut sa phrase par un regard appuyé et peu amène sur Aidan, à ma droite. 

— Je comprends. Enfin, cette situation est pour le moins inattendue et exceptionnelle. Pourtant, sachez que j'accorderais autant d'attention et de bienveillance pour Otame que je le fais pour Assana, tempérai-je en tentant de choisir mes mots avec attention pour ne froisser personne. 

— Cela est votre devoir, en effet, répliqua la femme d'un ton tranchant. 

— Nous ne doutons absolument pas de votre volonté de trouver un équilibre pour le bien de tous, intervint le défenseur qui attira à nouveau mon attention. D'ailleurs, votre venue parmi nous si peu de temps après avoir reçu la Lumière est la preuve de vos....

Il marqua une pause et un tumulte d'émotions marqua son visage avant qu'il ne s'élance vers moi. L'instant suivant, je me sentis chuter en arrière avant de percuter durement le dallage, son corps lourd pesant sur moi. 



3 — AGACÉE



Désorientée et stupéfaite, mon regard croisa celui de l'homme qui venait de me faire subir un plaquage digne d'un joueur de rugby. Je me demandais comment ma tête avait pu éviter de frapper le sol et sentis un bras enroulé autour de mon buste, et une main posée sur ma nuque.

« Vraiment de très beaux yeux. »

Le défenseur qui me plaquait au sol se releva légèrement, me permettant à nouveau de respirer. La pensée stupide et futile de l'état de ma robe me traversa l'esprit avant d'être rapidement chassée alors qu'un autre corps nous percuta. Le choc me fit pivoter sur le flanc tandis que la personne qui était sur moi en fut arrachée. À nouveau libre, je ne pus que rouler sur le ventre, les deux mains plaquées sur le dallage froid pour observer avec surprise, les deux silhouettes l'une noire, l'autre rouge, roulant ensemble, ou devrai-je dire dégringolant l'escalier. J'eus pitié d'eux de les voir ainsi percuter les arêtes des marches en pierre sans cesser de se rouer de coups pour autant. Comme si cela n'était pas suffisant. 

Un objet se planta dans la pierre si près de mon visage qu'il me fallut quelques secondes pour reconnaître celui-ci. La flèche figée ainsi me fit comprendre le danger que j'encourais. Une bonne poussée sur mes mains et je me redressai à genoux alors qu'un déchirement se fit entendre au niveau de mon dos. 

— Merde, grognai-je en espérant que je n'avais pas le "cul à l'air" alors que ma robe m'avait laissée tomber. 

Par réflexe, je regardai de tous côtés m'attendant à voir accourir un adversaire dans ma direction, l'arme au poing. Rien. Je réalisai que le groupe derrière moi ne semblait nullement inquiet par cette situation. Ils avaient seulement reculé de plusieurs mètres et restaient silencieux en observant le peuple. Mon regard se reporta vers celui-ci bien moins statique que ceux qui les dirigeaient. Un mouvement de foule vers l'avant s'était engagé. Baissant les yeux, je constatai plusieurs choses : Aidan et le défenseur se battaient toujours, mais à l'épée à présent, et les protecteurs avaient quitté leur poste pour former un semblant de cordon de sécurité tentant de contenir des milliers d'individus. J'eus la désagréable sensation d'être une rock star ou une de ces actrices célèbres devant la foule de ses admirateurs.  

« Que pouvait faire une quarantaine d'hommes contre autant d'individus même s'ils étaient des combattants aguerris ? » me demandai-je.

Je me redressai, les mains légèrement écartées et perçus la puissance qui pulsait en moi. Ce même pouvoir qui explosa alors que je criai :

— Il suffit ! 

Il m'était difficile de maintenir cette force qui baignait ma silhouette d'une clarté éblouissante. Je n'eus nul besoin de regarder vers le haut, pour savoir que je me trouvais au centre d'un faisceau de lumière qui perçait le ciel sur une grande hauteur. Je la percevais comme un prolongement de mon être. À mon grand étonnement, malgré la forte luminosité, j'arrivais à voir ce qu'il se passait au-delà. La foule si agressive et mouvante s'était figée et me fixait. Je fis de même en déclamant aussi fort que je le pus :

— Que vous le vouliez ou non, je suis votre reine, votre Porteuse de Lumière. Il m'incombe de vous protéger, de vous diriger et j'exige que vous cessiez !

Le seul mouvement qui me parvint encore fut celui des deux hommes en contre bas qui continuaient leur duel à l'épée. Autant que je donne une bonne leçon à l'ensemble. 

— J'ai dit STOP, dis-je d'une voix sourde en tendant les mains pour les diriger vers Aidan et le défenseur.

L'instant suivant, ils furent arrachés du sol et suivirent le mouvement de mes mains qui s'écartèrent. Ils furent propulsés chacun de leur côté. J'entendis leurs corps s'écraser et rouler sur le sol. J'espérais avoir suffisamment contrôlé la force utilisée pour les séparer et ne pas les blesser gravement. Cela parut être le cas, lorsqu'ils se relevèrent tous deux contusionnés. 

— Bien ! 

Je me permis de ressentir un peu de fierté pour ce que je venais de faire, avant de me reprendre :

— À présent, je vais m'entretenir avec vos dirigeants afin d'évaluer la situation du royaume d'Otame et de tenter d'y apporter des solutions. En attendant, je demande à chacun d'entre vous de rentrer dans vos foyers. Le spectacle est terminé. 

À ma grande satisfaction, la foule commença à s'éloigner, en se dispersant à travers les ruelles de cette cité dont je ne voyais que les bâtiments sur deux étages et faits exclusivement en bois. Ma lumière décrut et s'évapora. Je me permis de croiser les bras tout en foudroyant du regard les deux hommes, le visage fermé, qui montaient lentement les marches. 

— S'il y a bien une personne qui doit être furieuse ici, c'est bien moi, non ? répliquai-je durement.

— Je n'ai fait que vous mettre à l'abri du danger, se justifia le défenseur. 

— Votre nom ? m'enquis-je sans pouvoir décolérer. 

— Danael, dit-il en s'arrêtant comme Aidan, soit trois marches en contrebas de ma position. 

Il avait une sérieuse entaille sur le front. Quant à Aidan, il avait la lèvre fendue et la partie gauche du visage tuméfiée.

« Bien fait. »

— Très joli nom. Je vous remercie pour avoir agi si promptement en... me plaquant au sol, commençai-je avant de me tourner vers Aidan. Et je suppose que toi, tu as agi de même en pensant que j'étais agressée par Danael. Donc, je vous dois des remerciements à tous les deux. 

Les deux hommes parurent se détendre, voire même éprouver de la satisfaction pour leurs actions reconnues. Bien évidemment, cela changea quand je continuai :

— MAIS, où étiez-vous ? Que faisiez-vous alors que le danger planait encore sur ma personne ?... Heum... Je vais vous le dire, moi, vous jouiez à la guéguerre en vous battant comme des chiffonniers. 

« Et pan ! Prenez-vous ça dans les dents ! »

Avec tout le dédain dont j'étais capable, je pivotai sur moi-même et m'avançai vers le groupe qui n’en menait pas large après ma petite démonstration de pouvoir. J'en vis même certains reculer à mon avancée.

— Ma reine !

— Plus tard les excuses, Aidan, lançai-je sans même me retourner ou ralentir. 

— Ma reine ! m'appela-t-il à nouveau. 

— Plus tard, te dis-je. Même si j'anticipe ce moment, avec plaisir, de t'entendre me présenter tes excuses. J'ai des choses bien plus importantes à faire, là ! 

— Comme changer de tenue, par exemple. 

Je m'arrêtai et pivotai la tête en fronçant les sourcils ne comprenant pas pourquoi il disait cela. Bien sûr, je réalisai ce qu'il essayait de me dire lorsque je croisais son regard gêné et celui intéressé de Danael fixé sur mon dos. 

— Zut et zut ! grognai-je en portant mes deux mains à l'arrière de ma robe pour en constater les dégâts. Je suivis des doigts la déchirure du tissu qui partait visiblement du haut jusqu'à la chute de mes reins et avec horreur bien plus bas. Arghhh, mais fais quelque chose, m'exaspérai-je en me retournant, paniquée, vers Aidan. 

— Comme quoi ? 

— C'est à croire que tu ne me sers à rien, toi, rouspétai-je en laissant exploser ma colère. Je ne sais pas, tu pourrais faire en sorte de te mettre derrière moi afin d'empêcher les autres de m'observer ainsi et...

— Tenez, passez cela, ma reine. 

Je pivotai vers Danael et poussai un soupir de soulagement alors qu'il venait de retirer sa veste qu'il me tendait. Je m'en vêtis aussi vite que je le pus, en accordant un regard reconnaissant envers le galant homme, avant de foudroyer Aidan. 

— Tu vois ! Ce n'était pas si compliqué. Même toi, tu aurais pu trouver ça. Est-ce suffisamment long pour...

— Votre royal postérieur est à l'abri des regards, à présent, lâcha sourdement Aidan en me doublant et en lançant des ordres à ses protecteurs afin qu'ils prennent place tout autour de nous. 

Je le regardai faire, excédée par son comportement. Il m'avait offert son soutien, son réconfort après toutes les révélations qui m'avaient été faites et alors que j'avais été si près de perdre la vie dans cette prairie. Durant deux jours, je m'étais isolée afin de réfléchir à toutes les implications que ces informations entraînaient, en particulier le fait que j'étais bien la nouvelle reine d'un second royaume. Il m'avait été difficile de me faire à l'idée de diriger des millions de gens alors le double ! Surtout qu'à présent, j'étais responsable sans intention aucune, d'un déséquilibre du pouvoir en place. Le roi Tolan avait insisté sur le fait que les autres rois et reines pourraient se montrer plus qu'hostiles en sachant que je détenais une influence bien plus importante que la leur. Et pourtant que pouvais-je y faire ? Aidan avait été auprès de moi pour me rassurer, me réconforter. Alors, lorsque je lui appris mon intention de me rendre en Otame pour y rencontrer ces gens, il était rentré dans une colère noire avant de se renfermer sur lui-même et de m'éviter. Durant les six jours qu'avait duré le voyage jusqu'ici, je ne l'avais qu'aperçu de temps à autre. À présent, il se trouvait à quelques mètres de moi et demeurait si distant pourtant. Je soupirai :

— Avez-vous besoin de temps pour vous remettre de vos émotions ?

Je me tournai vers Danael qui paraissait vraiment inquiet pour moi. 

— Non. Je vais bien. Ce qui n'est pas le cas de ma robe. Pourriez-vous me conduire dans un endroit isolé afin que je puisse me changer ? m'enquis-je. 

— Bien sûr. 

— Ah, pourriez-vous convier ma suivante, Hedda à me rejoindre en toute sécurité, s'il vous plaît ? Elle doit se trouver encore dans le véhicule. À mon avis elle aura pensé à une tenue de rechange, telle que je la connais, souris-je. 

— Cela sera fait selon vos désirs, ma reine, dit-il en s'inclinant avant d'interpeller un de ses hommes. 

Je les regardais faire distraitement, l'esprit ailleurs en réalisant que je venais de survivre à un attentat. Encore un. À croire que cela devenait une habitude. J'aperçus Hedda s'approcher et le bras de Danael tendu vers moi. Avec un pâle sourire, je m'y appuyais et il m'escorta pour pénétrer dans l'imposant bâtiment aux formes arrondis que je n'avais pu vraiment voir avec tout ce qui venait d'arriver. Fait de pierre, à la différence des autres édifices en bois de la cité qu'il surplombait, il me fit penser de l'extérieur à une structure romaine ou grecque. L'intérieur était tout autre. Le sol était recouvert de parquet et de majestueuses poutres s'élevaient par dizaines dans cette espace vide. Des centaines de petites lucarnes percées dans le mur d'enceinte laissaient filtrer des rayons du soleil et caressaient la multitude de poutres disséminées dans la grande pièce. Cela me donna l'impression de me retrouver au cœur d'une forêt, le tout baignant d'une aura mystique. 

— Le plafond est haut de douze mètres. C'est avant tout un lieu de rassemblement, de conciliabule. De forme circulaire, un puits de lumière en son centre permet d'éclairer suffisamment le lieu en plus des ouvertures dans le mur, m’expliqua Danael.

Un regard sur ma droite et je vis, en effet, la colonne lumineuse diffusant sa chaleur sur la pierre, le bois et les gens réunis en groupes plus ou moins importants discutant là, debout. Certains étaient adossés à l'une des colonnes en bois de cette pièce aux dimensions grandioses. 

— Des salles se trouvent en bordure de l'édifice offrant la possibilité de discuter en privée. 

Danael ouvrit l'une de ses portes recouvertes de gravures sur notre gauche. 

— Attendez ! m'interpella Aidan en s'avançant d'un pas militaire, ses bottes claquants sur le dallage alors que je m'apprêtais à pénétrer à l'intérieur. 

Je le laissais passer en sachant qu'il voulait juste sécuriser la pièce. Il ressortit et s'adressa directement à mon hôte. 

— Je prends la relève. Vous pouvez disposer.

Ils se défièrent du regard comme deux coqs dans une basse-cour avant que je n'intervienne à mon tour. 

— Merci défenseur. Vous devriez nettoyer cette entaille au front. Je ne serais pas longue. 

— Comme il vous plaira, dit-il en m'accordant un sourire avant de faire claquer ses talons ce qui me surprit, tout en me regardant méchamment Aidan et finir par s'éloigner. 

— Ma reine ? 

— Oui. Ça va. J'y vais, grommelai-je alors que j'avais été surprise en train d'observer cet homme qui venait de me sauver la vie après tout. 

Je m'isolai dans la pièce en compagnie d'Hedda qui me demanda :

— Que faisons-nous ici ? 

Je me dévêtis de la veste pourpre et me retournai pour lui faire comprendre la source du problème.

— Quelle catastrophe ! Qu'allons-nous faire ? 

— Eh bien, j'....

Je surpris le regard d'Aidan fixé sur mon dos plus que dénudé alors que j'avais pensé qu'il avait refermé la porte. Ce qu'il fit en réalisant que je l'observai. J'avais eu néanmoins le temps de voir son désir pour moi dans son regard ce qui fit grimper ma température à la vitesse grand V. 

— Ma reine ? 

— Heum... ah oui. Donc, tu dois bien avoir pensé à une tenue de rechange, non ?

— Non.

— Hein ? Mais pourquoi ? Tu n'as cessé de me mettre en garde contre le choix de cette tenue et ça ! m'exaspérai-je en pointant les dégâts. 

— C'est que le Premier protecteur ne m'en a pas laissé le temps en me forçant à me dépêcher, lâcha-t-elle en baissant la tête, honteuse. Je suis dés...

— Ça va. T'inquiète. Du fil et une aiguille sur toi, peut-être ? 

— Oui, s'illumina-t-elle. Enfin dans mon sac resté dans le carrosse, mais il me faudra un certain moment pour...

— Bon. Je me doute que les autres ne feront pas preuve d'autant de patience. Après tout, il est clair qu'ils ne m'aiment pas. Je dirais même qu'ils ont apprécié le fait que d'autres ont voulu ma peau. Alors, autant ne pas les contrarier davantage sous peine qu'ils ne me tuent eux-mêmes.

— Ils ne le peuvent pas alors que vous êtes leur dirigeante. Surtout après le pouvoir que vous venez de démontrer.

— Dis ça à Jules César. Je suppose que c'est ce qu'il a pensé avant d'être poignardé, expliquai-je avec un fatalisme non feint. Bon, sérieux, Hedda, puis-je te demander de me prêter ta robe ? 

— Ma... Mais enfin, elle n'est pas digne de vous ou de cette occasion. 

— Franchement, au point où j'en suis. 

Voilà comment quelques minutes plus tard, je ressortis vêtue d'une robe noire à la coupe simple, mais qui avait le mérite de recouvrir entièrement mon anatomie. Même si je devais dire que le décolleté pouvait passer pour provocant car ma poitrine était plus volumineuse que celle de ma compagne. Mais bon comme disait le dicton "à la guerre comme à la guerre". Et puis, peut-être que cela plairait suffisamment aux responsables, avec lesquels j'allais m'entretenir et qui étaient en grande majorité des hommes, pour les attirer dans mon camp.








4 — ACCUEILLIE



— Ce n'était pas si terrible que ça en fait, commentai-je en faisant une moue explicite qui contredit mes propos.

— Je n'arrive tout simplement pas à croire que ces... gens se soient comportés ainsi avec vous, ragea Hedda qui marchait à mon côté alors que nous nous dirigions vers les appartements mis à notre disposition. 

Nous longions un long couloir plongé dans la pénombre. De forme rectangulaire, toutes les parois étaient faites en bois ornementées par des gravures, représentant des sortes d'arabesques, jolies au demeurant. Je fis un pas de côté pour pouvoir administrer à ma compagne un léger coup d'épaule. Bien sûr, elle parut surprise, mais sourit et se détendit légèrement. Elle me connaissait suffisamment pour savoir que c'était un geste de camaraderie de ma part ; avant que sa mine ne se renfrogne et qu'elle ne reprenne la parole : 

— C'est fou, ça. À croire que ces Otames ne sont qu'une bande de sauvages incultes, bornés et incapables de faire preuve de déférence, comme il se doit en la présence de leur monarque.

— Cela fait vraiment plaisir d'entendre de si... agréables compliments sur mon peuple, commenta Danael en jetant un regard dans notre direction.

— Ne lui en voulez pas. Il faut dire qu'avec tout ce qu'il s'est passé aujourd'hui, nous sommes tous à bout, soupirai-je. Tiens, ce sont généralement les autres qui tempèrent mes propos et non l'inverse, n'est-ce pas ? plaisantai-je en faisant un clin d’œil à mon amie.

— Si seulement il n'y avait que vos propos à tempérer, grommela Aidan qui fermait la marche avec deux autres de ses protecteurs. 

Je tournai la tête et ne pus m'empêcher de lui tirer la langue, ce qui surprit les deux hommes qui l'encadraient alors qu'Aidan fronça les sourcils de mécontentement avant de grommeler :

— C'est bien ce que je disais !

Je me mis à trottiner derrière Danael pour prendre place auprès de lui afin de lui poser des questions sur les us et coutumes qui s'appliquaient dans cette société. Il fallait dire que j'avais une fâcheuse tendance à commettre des impairs. Danael sembla surpris que je m'avance ainsi. 

— Dites, avec ma chance, ai-je commis des erreurs lors de la séance que nous venons d'avoir ?

— Pardon ?

— Oui, vous savez des choses qui ne se font pas, des comportements à éviter afin de ne pas froisser tout ce beau monde, ce genre de chose.

— Heum... et bien, cela est très impoli d'interrompre une personne lorsque celle-ci a pris la parole.

— Ah, lâchai-je, rougissante et en tentant d'évaluer le nombre de fois où je m'étais permise d'agir ainsi durant les deux heures environ qu'avait duré la réunion.

— Il est accordé un temps limité à chacun pour s'exprimer. Il est donc malvenu d'interrompre celui-ci dans un souci d'équité, continua notre guide.

— Oh, je comprends, soupirai-je la tête basse.

— Mais je suppose que ce comportement est excusable à la cour de nos ennemis... d’Assana. Je veux dire, vu votre condition royale, bredouilla-t-il, visiblement pour me réconforter.

— Pas vraiment en fait.

— Cela vient donc de vous ? supposa-t-il en me jetant un coup d’œil.

— J'en ai bien peur. Il faut dire que je ne viens pas de...

— Ma reine ! gronda Aidan un peu plus loin. 

Je jetai un coup d’œil en arrière et soupirai alors qu'il m'avait expressément interdit de me confier sur ma vie et en particulier sur le fait que je ne n'étais pas originaire de ce monde. Ce que je m'apprêtais à révéler à cet homme. 

— Ce que je veux dire, c'est que je ne suis pas encore habituée à tout cela alors que je n'ai pas été élevée pour devenir une personne aussi influente. Me comprenez-vous ?

Je croisai un bref instant le regard d'un bleu limpide de l'homme à mes côtés avant qu'il ne le détourne pour le fixer devant lui. Il se doutait, bien évidemment, que je lui cachais des informations d'autant plus après l'intervention d'Aidan.

— Je comprends. Sachez que vous pouvez compter sur moi pour vous guider et vous permettre de ne pas faire d'erreurs.

— Vous pouvez toujours essayer, mais je doute que vous y parveniez, plaisantai-je à demi sérieuse. 

À nouveau un regard, celui-ci plus rieur.

— Vous êtes vraiment différente de ce à quoi nous nous attendions.

— En bien ou en mal ?

— Je ne doute pas que mon... notre peuple apprendra à vous aimer. 

Cela me fit sourire et chassa pour un bref instant mes inquiétudes de ne pas me faire accepter par les gens de ce royaume. Le silence se prolongea, interrompu par le froufrou des robes et le pas rythmé des hommes sur le parquet. Danael m'avait sommairement expliqué la disposition du complexe dans lequel nous nous trouvions, représentant le lieu de vie de la famille royale. À la différence des deux autres palais dans lesquels j'avais pu vivre, celui-ci se trouvait au cœur de la cité, la succession des dirigeants voulait être au plus près de leurs sujets. Le bâtiment circulaire que nous venions de quitter représentait généralement le premier accès à cette forteresse même si celle-ci était de plain-pied. Il était relié au reste du palais par l'un des couloirs que nous étions en train de longer. Le tout était constitué de trois bâtiments tout en longueur, parallèles et pratiquement accolés les uns aux autres. Seul, un jardin intérieur les séparait. Venait ensuite la plus imposante des bâtisses. Elle était aussi en longueur, mais perpendiculaire aux autres, clôturant l'ensemble. Ce dernier édifice, à la différence des autres, possédait un étage, d'après les explications de Danael.

— Pensez-vous qu'il me faut croire en l'honnêteté de vos dirigeants quant au fait qu'ils ne savent pas qui a tenté de me tuer ? questionnai-je notre guide sur le premier sujet qui avait été abordé lors de la réunion à laquelle nous venions de participer. 

Il prit le temps de la réflexion avant de me répondre. 

— Je ne peux vous l'assurer.

— Merci.

— Pourquoi ? demanda-t-il, étonné.

— De ne pas tenter de me mentir. J'ai parfaitement conscience que ma nomination, si je peux appeler cela ainsi, est loin d'être acceptée par tous en Otame.

— Vous avez en effet, plus d'ennemis que d'amis parmi les miens.

— Oui. Je suis après tout la reine de ceux que votre peuple considère encore comme leurs ennemis. 

Il ne commenta pas ce qui était la vérité. À nouveau le silence. Nous débouchâmes dans le bâtiment se situant au milieu des deux autres. Nous descendîmes une volée de marches pour nous retrouver dans un lieu fait uniquement de bois. Les poutres du plafond à plus de cinq mètres de hauteur tout de même, restaient apparentes. Celles-ci étaient parcourues de peintures rouges étrangement phosphorescentes. Il en était de même de celles dispersées dans la pièce et soutenant l'ensemble. 

Beaucoup de personnes se trouvaient là, vaquant à leurs occupations. 

— C'est la pièce à vivre des familles de Défenseurs vivants dans la forteresse. Vous voyez ces salles, m'indiqua Danael en pointant du doigt une série de portes à droite et à gauche du lieu que nous étions en train de traverser ; ce sont les chambres des gens que vous voyez là. C'est bientôt l'heure du repas, ajoute-t-il.

En effet, les effluves de nourriture emplissaient l'atmosphère. De longues tables étaient placées au centre de la pièce sur la longueur. Entre chaque table se trouvait un foyer délimité par un anneau de briques rouges sur le sol. Des marmites en fonte étaient suspendues sur les feux et des femmes s'occupaient d'en touiller le contenu. J'en vins à m'inquiéter alors que bon nombre d'enfants de tous âges couraient dans la pièce, passant près des flammes pour certains. Leurs mères ne semblaient visiblement pas inquiètes. Beaucoup étaient attablées pour découper les légumes ou déplumer les volailles ou encore préparer la viande. Elles me regardèrent avec curiosité puis méfiance en devinant mon identité. Il était vrai que les hommes qui m'accompagnaient étaient suffisamment révélateurs pour cela. Je les saluais de la tête en passant à leur gauche alors qu'elles avaient arrêté ce qu'elles faisaient pour nous fixer. Il nous fallut plusieurs minutes pour traverser de part en part la pièce éclairée par des puits de lumière, conséquences de percées dans la toiture. Celles-ci se trouvaient juste au-dessus des feux, visiblement pour permettre l'évacuation de la fumée. Le toit se trouvait à plus d'une douzaine de mètres du sol offrant une impression de grandeur au lieu. Je levai la tête pour observer le plafond tandis que la voix de notre guide se faisait entendre, devançant mes questions. 

— La toiture est faite de petites tuiles de bois à double pente descendant presque jusqu’à terre sauf pour le bâtiment à étage. Les murs sont constitués de planches doublées de hauts talus de tourbe isolante.

Me vinrent en tête des images de ces maisons de type nordique que possédaient autrefois les vikings.

— Combien de gens vivent ici ? questionna Hedda.

— Une trentaine de familles soit une centaine de personnes. Le bâtiment principal accueille les défenseurs et les deux autres édifices de chaque côté, les serviteurs.

— Soit trois cents personnes au total, résuma Hedda.

— Et le quatrième bâtiment ?

— Il vous est réservé, me répond Danael. 

Je m'arrête brusquement alors que je souffle :

— Vous plaisantez ? À moins que ce bâtiment ne soit pas aussi grand que les autres.

— Il l'est. Le premier étage est réservé à la famille royale qui peut accueillir plusieurs membres comme dans le passé ; sans compter les personnes qu'ils souhaitent avoir à leurs côtés. L'étage inférieur se résume aux chambres pour les invités du royaume en plus de la salle de réception.

— Vous me rassurez, grognai-je sarcastique en reprenant mon avancée. 

Nous sortîmes par un portique suffisamment large pour passer à trois personnes en même temps. Celui-ci nous conduisit à l'extérieur. Un pont en bois enjambait un cours d'eau et je vis, en effet, que le bâtiment sur l'autre rive se révélait bien plus imposant que celui que nous venions de quitter. J'empruntai, comme les autres, la passerelle et pénétrai à l'intérieur de la bâtisse par le côté étant donné qu'il était perpendiculaire aux autres. Deux défenseurs venaient d'ouvrir largement les portes à notre approche. La pièce possédait une superficie incroyable bien que le plafond soit bas et me semblât étrangement bien vide par rapport au bâtiment que nous venions de quitter. Je devinais que cela devait être la salle de réception, mais Danael me contredit sur ce point. 

— C'est la salle à manger. Généralement, les membres de la famille royale prennent leur repas ensemble ici auprès de leurs invités.  

Trois longues tables en forme de U étaient disposées au centre de cette pièce. Un nombre incalculable de fourrures étaient posées au sol au fond de la pièce, visiblement une sorte de salon à la mode orientale. Le mobilier me semblait plus luxueux. Deux grandes cheminées de part et d'autre de la salle et un imposant brasero en argent qui se trouvait au centre des tables, fournissant la chaleur nécessaire au lieu. Un escalier longeait le mur opposé et permettait d'accéder à l'étage supérieur sur la droite. La fatigue se faisait ressentir depuis un moment, je ne pris pas le temps d'observer cette pièce davantage. Je m'avançais rapidement vers l'escalier que je gravis avec lassitude. Je parvins au palier supérieur et suivis mon guide alors qu'il tournait immédiatement sur la droite pour longer un long couloir. Enfin, je pénétrai dans une pièce, qui était une chambre. J'écoutai distraitement les informations que débitait Danael, mais ne pouvais détacher mes yeux du grand lit qui me tendait les bras. Le reste se passa comme dans un brouillard alors qu'Hedda m'aidait à retirer sa propre robe que je portais. Je me vêtis d'une chemise de nuit blanche qui m'arrivait aux chevilles. 

— Je veux juste dormir, répondis-je à la question de mon amie qui me proposait un repas chaud. 

En traînant les pieds, je traversai la pièce puis me laissai lourdement tomber sur le matelas en appréciant le moelleux de celui-ci. 

— Allez-vous bien ?

— Sûrement le contre coup de cette satanée journée, grommelai-je avant que le sommeil ne m'emporte et m'offre la paix. 

5 — RÉCONFORTÉE



C'était sans compter mes angoisses qui me tirèrent du sommeil au cœur de la nuit. Le corps en nage, l'esprit affolé, je me redressai sur la couche totalement désorientée autant du rêve duquel je venais de m'extraire que du lieu dans lequel je me trouvais. Le souffle court, je dus ramper sur le matelas, comme perdue au milieu d'un océan de fourrure, pour atteindre le rebord en bois sur lequel je m'assis avant de basculer les jambes de l'autre côté. Il me fallut descendre plusieurs marches donnant accès à ce lit surélevé. La main sur le cœur pour en ralentir les battements affolés, je tentais de m'orienter dans cette immense chambre baignée par la douce lueur rougeâtre provenant des marques phosphorescentes gravées sur toutes les poutres disséminées à travers la pièce. J'essayais surtout de fuir ce cauchemar dans lequel un être monstrueux, tapi dans un recoin de mon esprit, venait de me poursuivre pour me tuer. Je savais que cela n'avait été qu'un épisode cauchemardesque et pourtant, j'en tremblais encore de tout mon corps. Marchant au hasard, mon pied droit ne rencontra que le vide. L'instant suivant, je basculai en avant et tombai visiblement dans un bac empli d'eau.

Bordel de merde. Ils me font chier avec ça ! grognai-je en français, excédée de trouver même dans un autre royaume, des baignoires remplies à rebord dans chacune des chambres qui m'étaient réservées.

Le genou gauche probablement écorché, je me redressai et le bas de la nuisette que je portais pour la nuit complètement trempée. Je m'avançais pour sortir du bassin lorsqu’une porte claqua. Redressant la tête, je vis débarquer les renforts en la personne d'Aidan suivi de très près d'Hedda. Le premier, l'épée au clair, se contenta de fureter dans toute la chambre à la recherche d'un ennemi éventuel, la deuxième vint me porter secours. Je me saisis de sa main pour m'extraire du bourbier dans lequel je m'étais mise par inadvertance. Elle eut la gentillesse de ne faire aucun commentaire comme le protecteur d'ailleurs. Quoique, lui, n'eut nullement besoin de mots pour me faire comprendre ma gaucherie rien qu'en me dédiant l'un de ses fameux regards emplis de dédain dont il avait le secret. Cela ne fit que m'exaspérer davantage.

— Êtes-vous blessée ? s'enquit ma bonne amie.


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