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Piliers de verre

Les Enfants de Prométhée – Tome 2


Sophie Renaudin

Copyright © Sophie Renaudin, 2018

www.dragonaplumes.fr


Le téléchargement de cet ebook sur d’autres sites que ceux autorisés par l’auteure est interdit, de même que son partage au-delà du cadre familial et privé. Si un·e ami·e vous a prêté ce livre, envisagez s’il vous plaît d’en acheter un exemplaire.

Écrire est ma passion, mais c’est aussi mon travail ! Si vous appréciez ce que j’écris, merci de m’aider à continuer à l’exercer.


Illustration de couverture : Nadine Chirol

Table des matières


Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Remerciements

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Chapitre 1


La journée était extraordinairement chaude pour ce début d’été. Le soleil baignait le visage d’Éric de ses rayons et peignait l’arrière de ses paupières d’une profonde teinte grenat. Il se détendit, laissant le calme temporaire des lieux dénouer le résultat de mois de tension et d’incertitude.

— T’es tellement pâle que si tu restes là tu vas fondre. Tu vas dégouliner, comme de la cire.

La jubilation mesquine de ces mots provoqua en lui une réponse automatique.

— La seule chose qui dégouline ici, c’est la stupidité qui s’écoule de ta bouche.

Le vent tourna et lui apporta un air chargé de sel. Tiré de sa rêverie nostalgique des jardins de l’Académie de Primville un lendemain d’examen, Éric ouvrit brusquement les yeux. Le ciel, d’un bleu de pierre précieuse d’un bout à l’autre de l’horizon, l’éblouit. Un roulis paresseux berçait le pont sous ses pieds. Le Dragon était amarré dans une crique tranquille, protégé des regards extérieurs par un demi-cercle de denses frondaisons.

Juste à côté de lui, un enfant Blanc le fusillait de ses yeux incolores. Avant qu’Éric ne puisse émettre un son pour rattraper sa bévue, il s’éloigna en courant.

— Carole ! Carole ! Il a dit que j’étais stupide !

Éric grogna de dépit. Voilà ce qu’il gagnait à baisser sa garde, ne serait-ce qu’un instant. Déjà, la vingtaine d’enfants rassemblés près de l’écoutille se tournaient vers lui comme un seul homme, une marée de cheveux blancs et de visages indignés et coléreux.

Une jeune fille blonde s’extirpa du groupe. Quand elle fronçait ainsi les sourcils, sa ressemblance avec le petit garçon offensé qui s’accrochait à sa ceinture était flagrante.

En revanche, la ressemblance du garçon avec une personne complètement différente, une personne absente mais qui aurait dû être là, Éric était l’un des rares à la voir.

— Qu’est-ce que vous avez dit à Tristan ? demanda Carole, farouchement protectrice.

— Rien qui s’adressait à lui, dit-il, hissant sur ses lèvres un sourire artificiel. Mais je m’excuse s’il s’est senti visé.

— Menteur, s’indigna l’enfant. Y avait personne d’autre !

— Allons, Tristan, intervint un nouveau venu, et Éric remercia silencieusement sa bonne étoile. Monsieur Éric s’est excusé. Tu vois bien qu’il ne pensait pas à mal.

— N’importe quoi ! Carole !

Mais la jeune fille hésitait, maintenant que son petit ami intercédait en faveur de l’accusé. Mathias lui adressa un sourire timide. Avec un grognement de dégoût, Tristan lâcha sa cousine et courut retrouver ses compagnons de jeu. Carole secoua la tête.

— Faites un peu attention à ce que vous dites devant les enfants, grommela-t-elle à l’intention d’Éric avant de s’éloigner à son tour.

Éric soupira et s’appuya lourdement au bastingage.

— Merci.

Mathias haussa les épaules.

— Ça va, monsieur ? Tristan essaie de vous provoquer depuis des mois…

— Il fallait bien qu’il y arrive un jour ou l’autre. Et appelle-moi Éric, bon sang. Cet endroit n’a pas de hiérarchie.

Le visage du garçon s’illumina de plaisir. L’estimant suffisamment distrait du sujet, Éric reporta son attention sur les Blancs qui continuaient d’apparaître sur le pont en un flot ininterrompu. Les plus âgés, des adolescents, émergeaient à présent avec des sacs de provisions. Ils s’affairèrent à mettre des canots à l’eau et à rassembler les derniers retardataires.

Mais alors même que les préparatifs pour emmener les enfants à terre durant les heures les plus chaudes de la journée battaient leur plein, des murmures circulaient sous le manteau, et bientôt Éric fut la cible d’innombrables regards noirs.

La plupart des Blancs étaient des enfants des rues, et en tant que tels, extrêmement communautaires. De plus ils ressentaient tous une méfiance instinctive pour Éric. Tous les efforts qu’il avait déployés pour se rendre agréable ces derniers mois ne pouvaient leur faire oublier son passé de soldat. Et voilà qu’il avait suffi d’une seconde de distraction pour réduire à néant le fragile statu quo qu’il avait réussi à cultiver.

Il s’attirait déjà régulièrement le courroux des têtes dirigeantes du navire. À présent, il aurait aussi à dos la majorité silencieuse.

— Que se passe-t-il ?

Malgré l’aigreur de ses pensées, le son de cette voix adorée suffit à éclaircir son humeur. Il sourit. Mathias s’éclipsa discrètement tandis qu’Olympe approchait.

La femme qu’il aimait avait changé. Ses longs cheveux noirs étaient noués en un chignon désordonné dont quelques mèches s’échappaient pour se laisser happer par la brise. Elle portait un pantalon, comme souvent depuis leur départ de Dore. Sa peau autrefois pâle avait pris des couleurs et son chemisier à manches courtes dévoilait des bras dorés par le soleil. La carapace d’ancres de toutes formes et de toutes dimensions qui lui enserrait jadis le cou et les poignets avait disparu.

Mais ses beaux yeux verts étaient restés pareils à eux-mêmes, et ils se posèrent sur Éric avec curiosité.

— Un souci ?

— Rien de grave. Tu sais comment sont les enfants.

Il savoura sa présence. Olympe était sa meilleure amie, mais bien qu’il vive à présent à ses côtés et ne puisse manquer de la croiser chaque jour sur le navire exigu, il avait l’impression de lui parler moins que jamais. Elle était très occupée par la bonne marche de leur communauté. Une fois les enfants à terre, peut-être aurait-il enfin l’occasion de discuter avec elle.

— Olympe ! On a de la résistance ici !

Plus loin sur le pont, un homme brun chatouillait une enfant qui tentait d’écarter ses mains en riant aux éclats. Une autre petite fille bondit sur son dos. Il se laissa théâtralement tomber au sol, appelant à l’aide d’une voix mourante.

Olympe rit sous cape.

— Excuse-moi, dit-elle à Éric sans détacher les yeux du tableau.

Elle s’en fut et toute la bonne humeur d’Éric chuta.

Ou peut-être qu’elle choisirait de passer son temps libre avec Aaron. Encore.

Il se glissa par l’écoutille, vaincu. Il avait eu tout ce qu’il pouvait supporter de soleil. Sa peau ne fondait pas comme de la cire, mais elle brûlait affreusement vite.

#

Quand le dernier canot prit la direction de la rive, un calme presque surréel s’abattit sur le navire. On entendait les premiers arrivés qui chahutaient déjà là-bas, au bord de l’eau, mais la distance assourdissait leurs cris et leurs rires.

— Ouf, dit Aaron, mimant la fatigue en se laissant aller contre le bastingage près d’elle.

Olympe sourit et ferma les yeux, offrant son visage au soleil. Un oiseau marin lança son appel strident au-dessus de sa tête. Probablement perché sur l’un des mâts, se dit-elle. Même les animaux montaient mieux qu’elle là-dedans. Elle avait beau essayer d’aider à leur entretien, elle ne pouvait s’éloigner du pont de plus d’un demi-mètre sans ressentir un terrible vertige. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir grimpé aux arbres avec Éric lorsqu’ils avaient encore l’âge de ces jeux-là…

À retardement, elle se souvint que son ami était aussi présent. Elle le chercha du regard, mais il n’y avait plus qu’elle et Aaron. Les autres résidents du Dragon devaient s’être retranchés dans les niveaux inférieurs pour profiter du silence.

Depuis six mois qu’ils avaient quitté l’île de Dore, les occasions de se reposer étaient rares. Il avait fallu effectuer de copieuses réparations sur l’aéronef endommagé, ce qui n’avait été possible que grâce à la générosité des contacts d’Aaron et Lanre parmi les Extérieurs. Puis on avait dû organiser la vie à bord.

Longtemps, Olympe avait craint que les réfugiés Blancs ne prennent tout simplement le contrôle du navire et ne jettent le reste d’entre eux par-dessus bord. Ils étaient certainement assez nombreux. Peut-être s’étaient-ils méfiés d’Olympe, Aaron et Éric, tous trois Piliers. Quoi qu’il en soit, petit à petit, la tension s’était dissipée. Blancs et non-Blancs avaient appris à cohabiter. Les plus jeunes avaient commencé à rechercher la présence des adultes, et même les adolescents se faisaient progressivement à l’idée que personne sur le Dragon ne leur voulait de mal. La trouvaille du Dr Savel y était pour beaucoup.

La sensation d’une plume caressant son esprit la tira de ses pensées. Simultanément, Aaron lui offrit son bras.

— Puis-je escorter mademoiselle au réfectoire ? Je ne sais pas pour toi, mais je meurs de faim.

Il ne pouvait jamais s’empêcher de la taquiner sur ses origines bourgeoises. Elle le repoussa en roulant des yeux.

— Eh bien, monsieur va devoir attendre. J’ai un appel.

Avec un grognement de dépit, il s’éloigna de quelques pas et patienta, le nez levé dans la brise.

Amusée, elle ouvrit la communication.

Salutations, ma sœur !

La présence claironnante de Basil se répandit sur le lien.

Basil avait fait partie de leur équipage de départ lorsqu’ils avaient volé le Dragon à ses précédents propriétaires, mais il les avait ensuite quittés pour accompagner Lanre et Mélissa dans leur colonie d’origine. Olympe le soupçonnait de ne pas avoir été capable de supporter le voisinage de tous ces Blancs à bord. Elle n’avait pas beaucoup d’estime pour lui, mais elle lui avait tout de même cédé son ancre pour établir un contact direct entre les deux communautés.

Machinalement, elle porta la main à son cou. Ce tic avait la vie dure, bien que ces jours-ci elle ne rencontrât jamais que du vide. Basil n’avait eu aucune ancre à lui donner, toutes les siennes lui ayant été confisquées lorsqu’il avait été capturé par sa cité. Heureusement, il était un messager assez expérimenté pour utiliser l’ancre d’Olympe « à l’envers ». Cela témoignait d’une virtuosité qu’elle lui enviait.

Bonjour Basil. Comment se porte la colonie ? Et Mélissa ?

Bien, bien ! Tout va pour le mieux à la colonie. Mais je crains que cette affreuse chaleur n’affaiblisse mon aimée. On se languit parfois des commodités de la ville, ne trouves-tu pas ? De l’eau à volonté au robinet, un endroit frais pour stocker les aliments…

Une pointe d’inquiétude et de nostalgie filtra sur le lien. Mais avant qu’Olympe puisse exprimer sa sympathie, il continua :

Ah, mais laissons cela. Tu poursuis toujours tes petites expériences ?

Olympe rougit. Elle regrettait de lui avoir parlé de cela. Elle avait espéré que Basil pourrait lui donner des conseils pour améliorer sa maîtrise de leur pouvoir commun, mais la démarche semblait simplement l’amuser. Elle n’avait aucune envie de lui exposer son sentiment d’infériorité pour le distraire de la santé défaillante de sa compagne.

Bien sûr. Mais tu souhaitais me parler de quelque chose ?

En effet ! s’exclama-t-il, visiblement excité par ce rappel. Tu sais que nous recevons parfois des nouvelles de Primville, n’est-ce pas ? Il est évidemment plus difficile pour vous de vous tenir au courant depuis la haute mer.

Olympe s’abstint de le corriger sur leur position. Elle avait peu de patience pour les effets de manche de Basil en temps normal, et Aaron avait commencé à fixer sur elle un regard insistant. Maintenant qu’il avait abordé le sujet, elle se découvrait à son tour un appétit.

Je voulais donc être le premier à te féliciter !

Cela capta efficacement son attention.

Me féliciter ?

Pour Monsieur ton père ! J’ai cru noter qu’il y avait quelque rancœur entre vous, mais voilà bien la preuve que le sang ne ment pas. Sans aucun doute, le même coule dans ses veines et les tiennes !

Je ne comprends pas. Qu’est-il arrivé à mon père ?

Aaron, remarquant son inquiétude naissante, s’approcha.

Figure-toi qu’il est accusé de trahison !

Olympe se sentit blêmir d’un coup, et Aaron dut la prendre par le bras comme elle menaçait de s’écrouler.

De trahison ? s’écria-t-elle.

Mais oui ! Par le nouveau maire en personne ! Oh, je vois que tu es choquée. C’est bien compréhensible. Mais voilà que nos rangs comptent un rebelle de plus contre l’ordre établi ! Que ne l’ayons-nous su plus tôt !

Il continua son bavardage, mais Olympe n’en perçut plus un mot. Elle n’écouta pas plus la voix d’Aaron qui, comme de très loin, lui parlait.

Malgré toute la colère qu’elle ressentait envers son père, il était de sa famille… Il était peut-être même la seule famille qui lui restait, pensa-t-elle amèrement. Lui et elle s’étaient mutuellement soutenus à la mort de la mère d’Olympe et ils en étaient ressortis plus forts, plus soudés. Victor n’avait jamais été quelqu’un d’expansif, mais ils avaient été si proches tous les deux… Elle n’avait que peu songé à lui depuis son départ, mais elle le savait en sécurité à Primville et c’était tout ce qui lui avait importé après son comportement lors de leur dernière rencontre.

Et à présent, elle apprenait qu’on essayait de lui enlever son père comme on lui avait enlevé son frère ? Les mairies ne plaisantaient pas avec les charges de trahison. Pour un crime aussi grave, il n’y avait qu’une seule peine… la mort.

La détresse la submergea.

Aucune information sur la nature de l’accusation, malheureusement, les mairies sont toujours si… Ah !

Trop tard, Olympe sentit ses défenses mentales céder. Ses sentiments s’élancèrent sur le lien comme des fauves furieux, assaillant l’esprit de Basil. Elle en voulait au messager de mauvais augure, elle haïssait sa joie désinvolte et cruelle. En temps normal, elle n’en aurait rien laissé paraître ; mais, choquée par la violence de sa propre réaction, elle mit de longues secondes à reconstruire ses barrières. Lorsqu’elle se reprit enfin, une douleur qui n’était pas la sienne alourdissait ses tempes.

Je suis tellement désolée, Basil ! s’écria-t-elle, éperdue de regret.

Elle ne s’était jamais crue capable d’une pareille attaque, fût-elle involontaire. En ville, cet accident lui aurait coûté des mois de suspension. À la moindre récidive, on l’aurait opérée pour lui retirer son pouvoir et faire d’elle une chargeuse. Cette simple pensée lui donna des sueurs froides.

Il me semble qu’au lieu d’essayer d’apprendre de nouveaux tours, tu devrais travailler ton contrôle, dit Basil.

Sa colère était palpable. Elle voulut se répandre en excuses, mais il rompit brutalement le lien.

— Olympe ? Olympe, qu’est-ce qui se passe, bon sang ?

Elle prit conscience qu’Aaron était près d’elle, la soutenant toujours. Ses yeux sombres parcouraient son visage avec tant d’anxiété que, l’espace d’un instant, elle envisagea de se laisser aller contre sa poitrine, de partager avec lui le poids de cette horrible conversation. Quelques mois auparavant, elle l’aurait fait sans hésiter.

Au lieu de quoi, elle se dégagea doucement.

Elle s’était juré de devenir plus forte, d’être quelqu’un sur qui on pourrait compter. Durant toute la débâcle à Dore, les hommes autour d’elle s’étaient acharnés à la protéger. Elle s’en était tirée avec une pauvre petite entaille au front alors qu’Aaron avait été roué de coups par sa faute, qu’Éric avait reçu une balle dans le bras et que Dimitri était…

À aucun moment elle n’avait pu se rendre assez utile pour justifier leur loyauté envers elle. À présent, elle était responsable de la vie de tous ces enfants qui la traitaient presque comme une mère et de tous ces gens qui l’avaient suivie dans cette folle aventure.

Elle ne voulait plus être la jeune femme fragile qui dépendait de ses proches.

— Excuse-moi, murmura-t-elle. Je crois que j’ai besoin d’être seule un moment.

La peine qui traversa ses traits fut presque suffisante pour la faire changer d’avis. Aaron hocha la tête à contrecœur.

— Comme tu veux. À tout à l’heure.

Il s’éloigna et elle se fit violence pour ne pas le retenir.

#

— … et on a fini d’installer le radar. Il n’est pas très puissant et j’ai peur qu’il soit plutôt inutile contre les planeurs, vu leur vitesse de déplacement, mais c’est au moins ça de pris.

— Fantastique, dit Aaron. Excellent travail, vous deux.

Mathias et Carole se rengorgèrent. Tous deux travaillaient dur sur les dernières réparations du Dragon. En tant que pilote, Mathias avait une connaissance de base des systèmes d’un aéronef. Carole apprenait rapidement et démontrait un réel talent pour la mécanique.

Éric ne manqua pas le coup d’œil de Mathias dans sa direction. Le garçon était en perpétuelle quête d’approbation.

— J’ai hâte de m’y pencher, dit-il, et pour une fois, il était parfaitement sincère.

Étant donné sa cargaison, le Dragon était une gigantesque cible mouvante pour la Fédération. Il était facile de l’oublier lorsqu’ils faisaient halte dans des endroits aussi idylliques, mais le danger les guettait en permanence. Il suffisait qu’un aéronef les repère depuis le ciel pour que cette existence tranquille prenne fin. Pourtant, Éric avait parfois l’impression d’être la seule personne à s’en soucier. Le radar lui permettrait au moins de surveiller leur environnement et de soulager une partie de la paranoïa qui grouillait sous sa peau.

Il parcourut la pièce du regard, notant sans surprise que personne ne manifestait le même soulagement que lui. Pour commencer, comment prendre la situation au sérieux quand ils n’étaient que six autour d’une vaste table ovale clairement prévue pour tout un état-major ? La salle de réunion était l’un des plus grands espaces fermés du navire, mais on ne pouvait s’y déplacer qu’en rasant les murs. La chaleur de milieu d’après-midi n’arrangeait rien. Trois hublots déposaient des puits de lumière sur les visages distraits qui l’entouraient.

— C’est vraiment dommage qu’on ne puisse pas remettre en marche le système de vol, dit Mathias, la mine rêveuse.

Carole secoua la tête, amusée par ce qui était sans doute un sujet récurrent chez lui.

Aaron ne les écoutait que d’une oreille. Éric voyait bien qu’il était plus préoccupé par le silence inhabituel d’Olympe. Lui-même s’en inquiétait. Elle était d’ordinaire la participante la plus enthousiaste de ces séances. Organiser la vie de leur colonie l’emplissait d’une énergie extraordinaire ; il l’avait rarement connue aussi vivante, aussi épanouie que depuis qu’ils étaient des fugitifs.

Mais aujourd’hui elle paraissait à peine présente. Elle fixait le vide avec une étrange mélancolie. Éric n’y voyait qu’une seule explication. Qu’est-ce que cet imbécile d’Aaron avait pu lui dire pour qu’elle pense si intensément à son frère ? Il se promit de l’interroger.

— Et quand bien même ce serait possible, comment voudrais-tu l’alimenter ? dit Aaron.

Sans compter qu’ils étaient assez visibles au milieu de la mer sans aller chercher les ennuis en altitude, songea Éric, irrité que ce ne soit apparemment pas l’argument premier.

— Je sais, je sais, soupira Mathias. Même notre réserve de Foudres fondrait comme neige au soleil.

— Mieux vaut les garder pour le moteur horizontal, lui dit Carole, prenant sa main pour le consoler. Les voiles, c’est sympa, mais quand même pas très rapide.

— Et même le moteur ne doit être utilisé qu’en cas d’urgence, rappela Aaron. Du moins pour l’instant.

Carole fit la moue.

— Oh, mais on a assez de stock maintenant, non ? On est vraiment lents quand on se déplace.

— Moins nous aurons à passer de temps en haute mer, mieux nous nous porterons, renchérit Éric, et Carole eut l’air surprise et dépitée qu’il partage son avis.

— Nous ne pouvons pas prendre le risque de manquer de Foudres quand nous en aurons vraiment besoin, rétorqua Aaron.

Éric fronça les sourcils. Sentant venir l’une de leurs innombrables disputes, Mathias se jeta presque à plat ventre sur la table pour s’adresser à leur sixième membre.

— Qu’est-ce que vous en pensez, docteur Savel ? Où en sont nos réserves de Foudres ?

Le vieux médecin daigna lever le nez de ses papiers. Il cligna des yeux, surpris par cette interpellation inattendue.

— Oui ? Eh bien, certainement, balbutia-t-il sans réfléchir, avant de reprendre le fil de la conversation. Oh, ma foi, je ne sais guère. Une fois qu’elles sont remplies, vous savez, elles ne me sont plus d’un grand intérêt.

Le docteur avait été ravi de découvrir dans les ponts inférieurs du Dragon deux de ces machines qu’on utilisait apparemment pour extraire l’énergie pronoïaque que produisaient les Blancs et l’enfermer dans les Foudres, de petites sphères de verre traité. Après quelques modifications, les machines pouvaient maintenant être employées sans tuer leurs malheureuses victimes, et Savel soutenait obstinément que c’était le meilleur remède contre le mal mystérieux qui avait toujours fauché les Blancs dans la force de l’âge.

Éric ignorait ce qu’il pensait de cette théorie. Aucun Blanc n’était mort parmi eux ces six derniers mois, mais ce n’était pas une preuve. Le cobaye idéal s’était envolé Prométhée savait où après avoir mis le feu à une île entière.

Toujours était-il que la thérapie leur donnait accès à une source d’énergie inestimable, et Éric ne pouvait supporter l’idée de la gâcher.

— Je les recenserai dans les jours à venir, soupira-t-il.

— Très bien, très bien, répondit le docteur, gribouillant quelque chose sur ses notes sans lui prêter la moindre attention.

C’était son attitude habituelle envers Éric et, pour être franc, envers tout autre adulte à bord. Éric s’attendait cependant à ce que cela change bientôt. Aussi distrait fût-il, le vieux gentilhomme était très vigilant au bien-être de ses jeunes patients et ne manquerait pas de remarquer qu’il s’était attiré leur courroux.

Carole était déjà mal disposée envers lui. Le docteur ne tarderait pas à rejoindre son avis. Quant à Aaron, tout le monde sur le navire connaissait leur inimitié.

De plus, il était rare que ces réunions ne bénéficient pas de la présence d’un ou deux adolescents Blancs chargés de représenter leurs pairs. Ils avaient voulu tenir celle-ci pendant l’absence des enfants, afin de profiter du silence, et les Blancs avaient choisi de ne renvoyer personne à bord pour l’occasion. Olympe se serait réjouie de ce signe d’une confiance grandissante.

Éric y voyait surtout sa dernière chance de se faire entendre avant que plus personne ne l’écoute.

— Tu ne vas pas plutôt les jeter par-dessus bord ? dit Aaron, à point nommé. Avec tout le reste de notre équipement, pendant que tu y es ?

Éric le fusilla du regard. S’il y en avait bien un qu’il aurait volontiers jeté aux requins…

— L’endroit est propice pour établir une colonie, dit-il avec une cordialité forcée, ignorant les grognements et les soupirs de l’assemblée. Il y a un ruisseau à proximité, les eaux alentour sont riches en poissons, beaucoup d’arbres autour de la crique sont fruitiers…

Il avait beau argumenter, même Mathias ne lui accordait plus son attention. Au moins la culpabilité lui avait-elle fait baisser les yeux, ce qui était plus qu’on pouvait en dire de certains.

— Et tous ces arbres sont à feuillage caduc, interrompit Aaron. Si nous nous établissons là-dessous, dès l’automne plus rien ne nous protègera des yeux des planeurs. Tu n’as aucune idée de ce dont une colonie d’Extérieurs a besoin pour survivre.

— Pourquoi est-ce que vous tenez absolument à ce qu’on aille vivre ailleurs que sur le Dragon ? dit Carole. On est très bien ici. Si vous avez à ce point le mal de mer, personne ne vous retient !

— Carole, la réprimanda Olympe.

La dispute avait au moins eu le mérite de la tirer de sa stupeur.

Éric eut un mouvement d’impatience. Il abordait régulièrement le sujet depuis le printemps, depuis que la nature avait commencé à subvenir à leurs besoins. Aaron pouvait se montrer aussi logique qu’il le voulait, plus rien ne pouvait masquer un manque de volonté évident.

Tous les résidents du Dragon agissaient comme s’ils avaient trouvé le paradis sur le navire. La vie y était certes agréable, mais cela relevait d’un aveuglement qu’Éric ne pouvait plus tolérer.

Olympe, avec qui il avait plus d’une fois évoqué ses motifs, le pria des yeux de ne pas aggraver la situation.

— Éric, je ne crois pas que ce soit le moment. J’ai quelque chose à vous dire…

Ne comprenait-elle pas qu’ils avaient déjà attendu bien trop longtemps ?

— Il est temps que nous rendions le Dragon à la Fédération, asséna-t-il.

Sa déclaration plongea la pièce dans un silence lourd.

— Quoi ? s’écria Carole, bondissant sur ses pieds. Le Dragon est à nous ! Le leur céder, après tout ce qu’ils ont fait ?

— La question n’est pas de savoir s’ils le méritent ou pas, et je me moque à vrai dire de l’aéronef. C’est son contenu qui me gêne.

Le visage d’Aaron s’assombrit comme un nuage d’orage.

— Tu voudrais les laisser remettre la main sur Prométhée ? dit-il. Pour qu’un nouveau Perkes apparaisse et décide de mettre le monde entier à sa botte ?

— Quel autre choix avons-nous ? Ne rien faire ? Ça fait six mois qu’on essaie…

— Et nous sommes tous encore en vie, que je sache ! répliqua Aaron malgré les tentatives d’Olympe pour le calmer. Ça ne me semble pas être un trop mauvais bilan !

Éric vit rouge.

— C’est tout ce qui te préoccupe, savoir si cinquante personnes vont survivre une semaine de plus à bord d’un rafiot miteux ? s’emporta-t-il. Les niveaux d’énergie qu’émet Prométhée continuent de diminuer. Les conditions de vie dans les Nouvelles Villes doivent être en train de se dégrader drastiquement. Nous ne pouvons rien y faire, à part remettre Prométhée à des gens plus compétents que nous !

— Tu veux dire à tes anciens patrons. On voit enfin où se porte vraiment ta loyauté !

— Aaron ! s’écria Olympe, excédée. Ça suffit maintenant. Éric a fait tout autant que toi pour notre survie !

— Notre priorité doit être les enfants, dit le Dr Savel, d’un ton de douce mais ferme condamnation.

Alors Éric abattit sa carte maîtresse, celle qu’il n’avait jamais voulu utiliser en présence de leurs jeunes passagers.

— Et que croyez-vous qu’il arrive aux Blancs des villes en ce moment même ? Les Foudres sont leur seule solution à la crise actuelle. Comment pensez-vous qu’ils les chargent en l’absence de Prométhée ?

La peau hâlée du docteur prit une teinte de papier mâché. Il avait été le premier témoin de ce qui arrivait aux Blancs qu’on attachait aux machines d’extraction non modifiées.

Olympe aussi avait blêmi, et même Aaron s’était troublé. Un instant, Éric osa espérer que tous mesuraient enfin la gravité de la situation.

— Comme si vous vous souciiez des Blancs ! s’écria Carole, les yeux humides. Vous les détestez !

Mathias murmura son nom et l’encouragea à se rasseoir.

Incrédule, Éric vit le docteur se replonger dans ses notes, bien qu’à son regard vague, il était évident que son esprit flottait à mille lieues de là. Aaron reprit contenance, la mâchoire crispée. Même Olympe ne le défendit pas. Elle enfouit son visage dans ses mains et ses épaules ployèrent comme sous l’effet d’un grand poids.

Plus que toute autre, cette vision lui brisa le cœur. Avait-il eu tort d’ajouter ce fardeau à tous ceux que son amie portait déjà ? Mais comment aurait-il pu l’éviter ? Il avait cru qu’elle, d’entre tous, se rallierait à sa position, à l’urgence d’agir. Que représentait le confort d’une poignée de Blancs contre la survie de tous leurs frères et sœurs ?

La mort dans l’âme, il se leva et se dirigea sans un mot vers la porte.

— Éric, attends, dit Olympe. Il faut que je vous annonce quelque chose.

Il s’immobilisa à contrecœur. Il l’entendit prendre une profonde inspiration.

— Je vais me rendre à Primville.


Chapitre 2


Olympe avait tenté de se raisonner. Elle avait refait sa vie ici et on comptait sur elle. Elle ne pouvait s’absenter sans préavis et risquer d’être capturée dans une quête dangereuse et égoïste.

Pourtant, elle ne pouvait pas non plus se résoudre à laisser son père mourir en se contentant d’observer de loin, comme les millions de Primvilliens qui suivaient sans nul doute le procès avec une curiosité malsaine à travers leurs postes de radio ou de télévision.

— Je dois déjà m’y rendre pour une affaire personnelle. J’en profiterai pour évaluer la situation des Blancs en ville.

Elle parlait vite, espérant convaincre avant qu’on ne l’interrompe. Tous les yeux étaient rivés sur elle ; même Éric avait fait volte-face. Elle n’osait pas le regarder, pas plus qu’Aaron. À la place, elle s’adressait au Dr Savel, qui n’affichait qu’une confusion désarmante.

— Je crois que Dante passe bientôt dans les parages. En partant demain, je peux être revenue dans quelques jours.

Nous serons revenus dans quelques jours, tu veux dire.

Elle prit une profonde inspiration pour se donner du courage.

— Éric, non.

— Olympe, si, répliqua-t-il, se penchant sur la table près d’elle de sorte qu’elle leva avec réticence le nez vers lui. Quelle que soit ton affaire personnelle, tu pourras t’en occuper pendant que je mène l’enquête sur les Blancs. C’est moi qui ai soulevé le point, après tout. Nous aurons fini plus vite à deux.

— Hors de question, dit-elle, bien qu’une partie d’elle lui soufflât qu’elle perdait son temps.

Éric avait sa tête des mauvais jours. Son ami lui refusait rarement quelque chose s’il avait le choix, mais lorsqu’il le faisait, il prenait toujours cet air buté. Avec nostalgie, elle se remémora combien de fois elle lui avait vu cette expression à l’époque où elle s’acharnait à lui demander d’être en meilleurs termes avec Dimitri.

— On a besoin de toi ici, protesta-t-elle quand même. Il y a trop peu d’adultes à bord du Dragon pour que nous nous absentions tous les deux…

Il l’interrompit.

— Comme ces jeunes gens aiment à nous le rappeler, les Blancs les plus âgés ont plus d’expérience de la vie que n’importe quel adulte moyen de la Fédération. Et très franchement, Olympe, si tu n’es pas sur ce rafiot, je n’y suis pas non plus.

Cet aveu d’une candeur déroutante la rendit muette. Éric ne se sentait-il pas à sa place sur le Dragon ? Il mettait tant d’ardeur à la tâche pour leur communauté !

— Tout ça, c’est très bien, intervint Aaron, et l’estomac d’Olympe plongea de dépit, mais vous vous imaginez vraiment que Dante va accepter de déposer deux ingénus comme vous ? Il y a des limites aux risques qu’il consent à prendre, et si vous êtes capturés en ville, il est cuit. Je vous rappelle que nous sommes tous recherchés. Il voudra des garanties.

— Et en quoi ajouter une personne de plus nous rendrait-il plus discrets ? s’insurgea Olympe, pas dupe pour deux sous.

Aaron haussa des sourcils ironiques.

— Tu veux vraiment qu’on reparle de tes talents d’infiltration ?

Elle rougit et le fusilla du regard. Cependant, elle pouvait difficilement lui donner tort. Aaron avait prouvé qu’il pouvait se faufiler partout, même dans l’endroit le mieux gardé de la planète, et même en traînant un poids mort comme Olympe. Elle aimait penser qu’elle était devenue plus astucieuse depuis cette époque, mais avait-elle la moindre chance d’approcher son père sans lui ?

Il était pourtant inadmissible qu’elle mette deux personnes de plus en danger. Elle se tourna vers Éric, espérant pour une fois ardemment que le conflit entre ces deux-là reprenne. Elle ne fut pas déçue.

— Je pense avoir une assez grande expérience de la garde pour savoir comment les éviter, dit-il sèchement.

Du coin de l’œil, Olympe vit Mathias, Carole et le Dr Savel quitter la pièce en file indienne, non sans une certaine hâte.

— Ou comment te jeter dans la gueule du loup.

— Aaron ! s’écria-t-elle.

— Tu veux vraiment te rendre seule en ville avec un type à la solde de la garde ?

— L’autre option étant l’homme à cause duquel elle est recherchée aujourd’hui ? rétorqua Éric.

Aaron se leva. Ils se toisaient à présent au-dessus d’Olympe. Elle avait surestimé leur capacité à rester civils.

Furieuse, elle bondit sur ses pieds et les repoussa.

— Ce n’est pas avec cette attitude que vous allez me convaincre d’accepter que qui que ce soit m’accompagne ! Ne vous en déplaise, je peux faire plus de deux pas dans la rue sans me faire arrêter. J’irai seule !

— Non, dit Éric.

— Sûrement pas, dit Aaron.

La dispute dégénéra. Aucun d’eux ne voulait s’avouer vaincu. Olympe aurait bien prétendu renoncer à son voyage pour s’éclipser plus tard en secret, mais Éric au moins la connaissait depuis trop longtemps pour se laisser berner.

De plus, ils avaient tous deux de très bons arguments.

— Et de quel droit me refuserais-tu l’occasion de vérifier par moi-même l’état de la ville, Olympe ? insista Éric. Quelle est cette affaire personnelle qui t’autorise à te mettre en danger et m’interdit de faire de même ?

Elle sentit la morsure de la culpabilité à ces mots. Éric était tout comme elle originaire de Primville, il y avait de la famille. Elle pouvait difficilement lui reprocher de vouloir s’assurer que la cité tenait toujours debout. Elle connaissait le sort de son père, aussi infortuné fût-il, mais Éric n’avait pas eu de nouvelles de ses parents depuis des mois.

Sans oublier, lui souffla une petite voix pragmatique, qu’Éric était un ancien garde. Il pourrait se repérer dans la caserne les yeux fermés. Or la prison de Primville, où son père attendait sans nul doute son procès, était située au cœur de la caserne.

— Sans l’aide de Dante, il vous faudra quelques mois pour atteindre la ville, dit Aaron, qui mimait la nonchalance en examinant ses ongles.

Olympe n’avait pas assez côtoyé Dante pour savoir s’il bluffait. Qui plus est, Aaron ne prenait même pas la peine de brandir son atout majeur. Personne ici ne l’ignorait. Elle détestait l’admettre, mais son pouvoir de passe-muraille serait une bénédiction pour ses besoins.

Éric pour leur procurer les plans de la caserne, Aaron pour les y infiltrer… Elle avait beau refuser l’idée de toutes ses forces, elle revenait sans cesse à la charge, toujours plus séduisante.

Elle serra les poings. Avait-elle encore le choix ? D’une manière ou d’une autre, il fallait que ce voyage ait lieu. Ce n’était pas entièrement de l’égoïsme de sa part puisqu’ils avaient besoin d’informations… Si elle se le répétait assez, elle finirait par y croire.

— Hors de question que je vous emmène si vous continuez à vous chercher des crosses, s’exclama-t-elle enfin. Je ne veux plus entendre le moindre commentaire, la moindre petite pique jusqu’à ce que nous soyons revenus sur ce bateau. Et cela prend effet immédiatement !

Était-ce encore une tentative inconsciente de les convaincre d’abandonner ? Elle se surprit à retenir son souffle, et comprit vite pourquoi. Après tout, si elle avait eu affaire à Éric et Dimitri, ni l’un ni l’autre n’aurait accepté pareil marché. Elle imaginait parfaitement le regard empreint d’outrage qu’ils auraient échangé avant que l’un d’eux quitte la pièce.

Mais Dimitri était loin.

— Très bien, dit Éric.

— Exaucé, dit Aaron.

Ils lui sourirent, soulagés et satisfaits. Son frère lui manqua si fort qu’elle eut l’impression qu’on lui poignardait le cœur.

#

Les heures qui suivirent furent un supplice pour Olympe. Les Blancs étaient à peine rentrés de leur excursion que la nouvelle de leur départ imminent se répandit comme une traînée de poudre. Nombre d’enfants la prirent comme une trahison personnelle. Ils étaient persuadés qu’elle ne reviendrait pas, qu’elle les abandonnait, et rien ni personne ne pouvait les convaincre du contraire.

— Allez, tout le monde, c’est l’heure du dîner, dit-elle en pénétrant dans l’une des salles de jeux improvisées sur le second pont. Vous vous êtes tous bien lavé les mains ?

La moitié des petits l’ignora, concentrés avec obstination sur leurs tâches. Deux garçons chuchotaient dans un coin en la fixant avec de grands yeux humides. Olympe eut un pincement au cœur dont elle essaya de ne rien laisser paraître. Elle s’avança vers une fillette aux mains maculées de terre.

— Oh là, ce n’est pas très propre, ça…

Mais quand elle fit mine de la toucher, la petite éclata en gros sanglots, bondit sur ses pieds et s’enfuit en la bousculant.

Le dîner se poursuivit dans la même veine. Les plus jeunes qu’elle aidait souvent à manger ne comprenaient pas ce qui se passait, mais la tension générale provoqua chez eux de bruyantes crises de larmes. Plusieurs autres enfants boudèrent carrément le repas avec un « j’ai pas faim » buté. Les fourneaux étaient ce soir-là tenus par Éric et le Dr Savel, ce qui n’était un cadeau pour personne et n’arrangeait rien. Olympe découvrit qu’elle n’avait elle non plus aucun appétit.

Elle s’occupa ensuite de préparer ses affaires, puis inspecta le bateau de fond en comble, cherchant à se persuader qu’aucune catastrophe n’était imminente et que tout le monde savait quoi faire pour pallier leur absence. Les Blancs plus âgés accueillirent ses recommandations sans commentaire, mais elle vit bien qu’ils la pensaient folle et irresponsable de tenter pareil voyage.

Elle alla se coucher dépitée et dormit très mal. Quelques trop courtes heures plus tard, quand ses paupières s’écartèrent difficilement sous les premiers rayons du soleil pénétrant par le hublot de sa cabine, elle se leva de fort méchante humeur.

Aussi lorsque Mathias s’approcha d’elle sur le pont baigné de la lumière du petit jour, les yeux brillant d’espoir et un sac à l’épaule, ne prononça-t-elle qu’un unique mot.

— Non.

Toute la contenance du jeune homme se dégonfla comme une outre percée. Il osa quand même parler.

— J’ai laissé ma petite sœur là-bas, mademoiselle Olympe. Elle venait tout juste d’entrer à l’Académie. Elle est si petite et je l’ai laissée toute seule… Il faut au moins que je sache si elle va bien. Vous comprenez, non ?

Cette supplique lui percuta le torse comme un coup de poing. Réalisait-il seulement à quel point il venait de frapper sous la ceinture ? L’histoire de Dimitri avait fait le tour du Dragon en un rien de temps, mais les enfants l’avaient tellement déformée qu’il était difficile de dire exactement qui savait quoi, à commencer par leur lien de parenté.

Elle inspira profondément contre la boule de chagrin dans sa gorge et carra les épaules. Elle s’efforça de ne pas se laisser happer par les souvenirs qu’il avait réveillés. Elle ne voulait pas… elle ne voulait plus penser à cela. Elle avait gaspillé des nuits entières de sommeil à s’imaginer ce qui se serait passé si elle avait été plus forte, plus rusée, si elle avait parlé plus tôt ou agi différemment… Elle en était épuisée.

— Je ne veux pas le savoir, dit-elle de sa meilleure voix d’instructrice. Ce voyage est bien assez dangereux comme ça.

Puisqu’il semblait décidé à insister et qu’elle ne se sentait pas le courage de supporter la moindre allusion supplémentaire à Dimitri, fût-elle accidentelle, elle ajouta :

— Tu peux toujours essayer d’échanger ta place avec Éric ou Aaron. Mais nous ne serons pas plus de trois personnes à quitter ce navire.

Il hésita. Puis, comme elle s’y était attendue, il alla rejoindre Éric qui patientait près du bastingage. De toute évidence, Mathias le respectait beaucoup, mais elle lui souhaitait bonne chance pour faire changer d’avis cette tête de mule.

Aaron émergea de l’écoutille, suivi du Dr Savel et de Carole. Ils se dirigèrent vers elle, mais le premier à l’atteindre fut une petite forme qui se détacha de l’ombre de Carole et courut jeter ses bras autour de la taille d’Olympe.

— T’en vas pas, dit Tristan, le visage enfoui contre sa hanche.

C’était plus un ordre qu’une requête. Attendrie, elle caressa ses cheveux.

— Il le faut. Mon papa a des ennuis, alors il faut que j’aille le voir. Mais je reviendrai, c’est promis. Dis-le à tout le monde, d’accord ?

Un peu tard, elle se rendit compte que le raisonnement ne ferait pas mouche chez un enfant comme Tristan, ni même sans doute chez aucun autre Blanc. Il leva des yeux mouillés de larmes, mais offensés.

— On s’en fiche de ton papa ! Pourquoi tu l’aimes plus que nous ?

Il s’enfuit avant qu’elle ne puisse ajouter un mot. Elle secoua la tête, mélancolique. Ce garçon lui rappelait sans cesse son frère, heureusement sans sa hargne inépuisable.

Elle fit ses adieux à Carole et au docteur, puis gagna l’échelle qui descendait jusqu’au canot en contrebas. Mathias la croisa en sens inverse, visiblement troublé, et alla enlacer Carole.

— Prêts ? demanda-t-elle à ses deux compagnons.

Éric lui sourit. Aaron exécuta une petite courbette, un bras tendu vers l’échelle.

— Après vous, madame.

Elle lui adressa une grimace narquoise et resserra les sangles de son sac à dos. Elle s’engagea sur les premiers barreaux qui couraient le long de la coque.

Lorsque le pont disparut de sa vue, la tristesse l’envahit. En un rien de temps, ce navire était devenu sa maison, plus même que l’Académie ne l’avait jamais été. Elle se jura farouchement qu’elle serait bientôt de retour.


Chapitre 3


L’ouverture de la porte de la soute tira Olympe de son sommeil léger.

— Debout là-dedans ! Les passagers ont débarqué, la voie est libre.

Plusieurs heures passées dans une pièce peu chauffée en compagnie de la cargaison et d’une unique lampe fatiguée avaient raidi les membres d’Olympe. Elle se frictionna et étira ses jambes. Aaron lui tendit la main pour l’aider à se lever, mais elle se contenta de sourire et le repoussa sans méchanceté.

Elle le regretta quand elle se hissa sur ses pieds et manqua aussitôt trébucher. Peut-être avait-il raison de la traiter comme une dame peu dégourdie cette fois, se dit-elle, penaude, en lissant sa robe.

Elle avait porté des robes et des jupes toute sa vie, mais il avait suffi de six mois en pantalon pour qu’elles lui soient soudain étrangères. Qu’en aurait dit sa défunte mère ? Olympe ne parvenait pas à se représenter sa réaction si elle avait appris que sa fille préférait aujourd’hui s’habiller comme un homme, ou comme une manuelle à l’usine. Si cette tenue n’avait pas été nécessaire pour ne pas attirer l’attention sur elle en ville, elle s’en serait volontiers passée.

Dans le couloir les attendait le capitaine du dirigeable, un grand homme dégingandé à la barbe poivre et sel bien taillée. C’était un ami d’Aaron et un allié de sa colonie, habitué à faire traverser gens et ressources d’un côté à l’autre des murs d’enceinte des cités. Le Dragon comptait maintenant parmi ses clients ; une bonne partie de leur stock de médicaments avait séjourné dans cette cale.

— Merci pour ton aide, Dante, dit Aaron, s’approchant du capitaine pour lui serrer la main.

— Pas de problème, tu le sais bien. Mais je te serai reconnaissant de ne plus me ramener autant de monde à l’avenir ! Tu n’imagines pas combien Philippe a râlé après vous avoir fait monter. Celui-là, quand il est lancé…

Ni Aaron ni Éric ne se tournèrent vers Olympe quand elle émit un soupir ironique.

— Je ferai de mon mieux. Tu repars à cinq heures demain matin, c’est ça ?

— C’est ça. Faites attention à vous, là dehors. Ça commence à devenir tendu dans les villes.

Il les déposa à la sortie de la nacelle et prit congé avec une révérence un peu vieillotte.

— Qu’est-ce qu’il voulait dire ? murmura Olympe.

Éric haussa les épaules. Il enfila le chapeau qu’il avait apporté. D’ordinaire toujours tiré à quatre épingles, il devait avoir oublié son rasoir sur le bateau, car un début de barbe lui mangeait les joues. Olympe s’amusait de le voir ainsi. Ils étaient décidément bien différents des versions d’eux-mêmes qui vivaient dans cette ville moins d’un an auparavant.

— Nous allons vite le savoir.

Ils traversèrent le grand hangar et descendirent un long escalier. Il était un peu plus de six heures du soir lorsqu’ils pénétrèrent dans le hall d’accueil de l’aérogare, et les lieux regorgeaient de voyageurs. Olympe vit un homme replier son journal et aller machinalement le poser sur un socle prévu à cet effet, où il resterait à la disposition des usagers jusqu’à ce qu’on le remplace par le journal du lendemain et le recycle. Éric fit un détour pour s’emparer du quotidien et s’y plongea immédiatement.

Ils franchirent les portes de la gare. Olympe s’arrêta sur le perron. Primville, elle, ne semblait pas avoir changé d’un pouce.

La journée de travail s’achevait et bientôt le centre-ville serait pris d’assaut par les citadins en quête d’un dîner ou d’une distraction. Déjà, on se pressait autour des fiacres qui attendaient leurs clients sur la place devant eux. L’air était lourd de l’odeur des chevaux. Quelques notes de musique s’égrenaient depuis une rue avoisinante.

— Alors… la caserne, dit Aaron, la tirant de sa mélancolie.

Elle soupira.

— Oui…

Elle avait mis à profit le voyage pour leur expliquer l’enjeu de cette visite. Aucun de ses compagnons n’avait fait de remarque, bien qu’ils sachent tous deux que ses rapports avec son père étaient dernièrement devenus houleux, et elle leur en était reconnaissante.

— Non, dit Éric.

Elle le fixa, estomaquée. Allait-il refuser de l’aider, après tout ? Il n’avait pas protesté lorsqu’elle avait parlé de s’infiltrer dans la caserne. Aaron et lui avaient même eu une conversation presque civile sur le meilleur plan pour y parvenir.

— Non ? répéta Aaron, et son ton montait déjà.

D’un regard, Olympe le rappela à sa promesse et le dissuada d’ouvrir la bouche. Éric brandit son journal, s’éclaircit la gorge et lut :

— « L’association des parents d’élèves de l’Académie de Piliers de Primville s’inquiète grandement de la bonne tenue des cours en ces temps troublés. En effet, le confinement à son domicile du directeur de l’Académie, Victor Kines, a entraîné une augmentation draconienne des mesures de sécurité et un bouleversement du rythme de vie scolaire dans l’établissement, déclare la présidente de l’association, qui regrette en outre que les accusations portées contre M. Kines ne soient pas rendues publiques par la mairie. Comment leur confier nos enfants en toute quiétude devant ce manque de transparence ? interroge-t-elle. »

Olympe était stupéfaite.

— À l’Académie ? Mon père…

Elle s’interrompit brutalement, baissa la voix comme quelques quidams passaient près d’eux.

— Mon père est détenu dans ses quartiers à l’Académie ? Mais pourquoi ?

Le haussement d’épaules d’Éric était raide.

— Il n’y a pas exactement de procédure en place pour l’arrestation de quelqu’un d’aussi haut placé qu’un directeur d’Académie, avoua-t-il.

Aaron émit un son de dérision. Olympe était trop secouée pour y prêter attention.

— Bon, eh bien… balbutia-t-elle. On prend le métro ? C’est encore le plus simple, et gratuit.

Ils prirent la direction de la plus proche station, à deux pâtés de maisons de là.

Olympe ignorait si cette émotion qui comprimait ses entrailles était de l’excitation ou de la crainte. Elle s’était préparée à infiltrer un lieu hostile, pas le foyer où elle avait grandi. Cela donnait une perspective complètement irréelle à leur tâche. Et pour ne rien arranger, tous leurs plans s’écroulaient.

Mais ce serait sans doute plus simple, après tout. Mesures de sécurité renforcées ou pas, l’Académie n’avait pas été conçue pour emprisonner des gens ou résister à des intrus.

— Allons bon, qu’est-ce qui se passe ? soupira Aaron.

Olympe revint à l’instant présent. Au pied de la haute colonne de soutènement du métro qui accueillait l’ascenseur, un attroupement agité s’était formé. Personne ne semblait savoir s’il voulait monter ou descendre, et des embouteillages s’annonçaient même dans l’escalier, pourtant rarement utilisé.

Olympe s’approcha d’un usager solitaire.

— Excusez-moi…

L’homme parut surpris, presque offensé d’être interpellé ainsi. Il la dévisagea des pieds à la tête d’une façon qui la fit rougir d’humiliation. Pour finir, il lui tourna le dos et rétablit une distance de sécurité entre eux.

— Dites donc, un peu de politesse peut-être ? s’exclama Aaron.

— Laisse, c’est ma faute, lui murmura-t-elle.

Elle portait certes une robe, mais celle-ci n’avait rien des tenues élégantes qui emplissaient son placard si peu de temps auparavant. Elle avait été fabriquée à la main à l’Extérieur, et la coupe était aussi grossière que le tissu. Elle n’aurait pas dû adresser la parole à un gentilhomme. Le pauvre aurait sans doute volontiers répondu à la fille du directeur de l’Académie, mais qu’une paysanne l’approche et il nageait en pleine confusion.

Aaron grommela, mais consentit à ne pas faire d’esclandre. Ce n’était pas le moment qu’ils se fassent remarquer pour des sottises.

— Quoi qu’en disent les critiques, je trouve cette robe très seyante, lui glissa-t-il avec un clin d’œil.

Elle se sentit recommencer à rougir, bien que cette fois la sensation n’eût rien de désagréable. Peut-être qu’elle pourrait mettre des jupes plus souvent sur le navire, après tout… Elle aurait certainement moins chaud cet été, et puisqu’elle ne grimpait pas aux mâts…

Un sursaut de culpabilité lui rappela qu’ils n’étaient pas seuls. Elle chercha Éric du regard, étonnée qu’il n’ait pas fait le moindre commentaire. Elle le trouva plus loin, engagé dans une conversation animée avec un homme vêtu d’une salopette tachée, une besace fatiguée à l’épaule.

— … scandaleux, proprement scandaleux, disait-il quand Olympe et Aaron les rejoignirent. Pas une semaine ne passe, je te dis !

— Pas une semaine ne passe sans qu’un des métros tombe en panne ? répéta Éric.

— Oui. Oh, ils prétendent que c’est de la « maintenance ». Mais crois-en vingt années d’expérience dans la maintenance, mon gars : ils se paient nos têtes.

Il tapota l’épaule d’Éric et les laissa seuls. Éric avait l’air sombre. Ses avertissements revinrent à la mémoire d’Olympe. Elle s’efforça de les chasser ; elle ne pouvait s’inquiéter de tout cela à la fois ou elle n’en dormirait plus la nuit. Pour l’instant, il fallait que son père soit sa priorité.

— Pas de métro ? dit-elle d’une voix soigneusement neutre.

— Je suppose que nous n’avons plus qu’à prendre un fiacre, dit Aaron.

Éric dressa un sourcil.

— Et avec quel argent penses-tu accomplir ce miracle ?

Olympe ouvrit la bouche pour lui reprocher son ton, mais la referma aussitôt. Ils avaient en effet un problème.

#

— On pourrait demander à Dante de nous avancer ? hasarda Olympe.

— Il n’est pas à ce point généreux, dit Aaron.

Éric secoua la tête, frustré. Leur visite ne commençait pas sous les meilleurs auspices. À pied, traverser Primville leur prendrait des heures.

Sans parler de ce que cet évènement laissait entrevoir de plus sinistre. Éric n’avait jamais connu le métro en panne. Les lignes de métro étaient les veines de la cité, tout le monde les empruntait. Les réparations se faisaient dans les petites heures du matin, quand le service s’interrompait pour la nuit.

Il s’aperçut qu’il se grattait la mâchoire et se força à arrêter. La barbe qu’il s’était laissée pousser ces derniers jours le démangeait horriblement. De plus, elle lui donnait un air de sans-abri. Si cela n’avait été un mal nécessaire, il se serait rasé sur-le-champ.

Comme il scrutait les alentours, affectant autant de nonchalance que possible, il repéra deux uniformes familiers tournant au coin d’une rue. Les gardes municipaux s’approchèrent pour dissiper l’attroupement.

D’une pression sur le bras d’Olympe, Éric l’encouragea à quitter les lieux. Elle interrompit sa discussion avec Aaron, aperçut les nouveaux venus et le suivit sans faire d’histoire. Lorsqu’ils furent tous trois à l’abri derrière une bâtisse, elle lui adressa un sourire compatissant.

— Des connaissances ?

Il haussa les épaules avec jovialité, mais ne répondit pas.

Olympe était principalement connue des résidents de l’Académie, et elle avait tant changé que seuls ses proches ne la prendraient pas aujourd’hui pour une étrangère. Comment lui expliquer qu’il était presque une célébrité parmi ses collègues et pouvait être identifié n’importe où en ville ? La popularité qu’il avait hier cultivée avec tant d’enthousiasme se retournait contre lui. Il en était réduit à se cacher derrière une barbe de deux jours et un chapeau informe. Mais qu’il ose en souffler un mot, et Aaron s’acharnerait à convaincre Olympe qu’il n’aurait jamais dû les accompagner.

Ils se mirent à sillonner les rues voisines, en quête d’une idée pour gagner quelques sous.

— Nous n’aurions peut-être pas dû laisser nos sacs sur le dirigeable, dit Olympe comme ils dépassaient une boutique de bric-à-brac. Nous aurions pu vendre quelques affaires. Un bol, ou… Le fait main, c’est exotique, non ?

— Parfois trop, si tu veux mon avis, répondit Aaron. Tâchons de ne pas nous faire remarquer.

Elle acquiesça, songeuse, et glissa machinalement un bras dans le sien. Frappé en plein cœur, Éric dut détourner le regard. Autrefois, c’était à lui qu’elle aurait adressé ce geste d’affection tranquille. Combien de fois avaient-ils marché ainsi, proches à se toucher, dans les jardins de l’Académie ou lors d’une soirée au théâtre ? Quelques mois plus tôt, il aurait tenté de se réapproprier son attention. Mais à quoi bon ? Elle revenait toujours à Aaron, et il était fatigué de se battre pour un sourire ou un mot.

À la place, il scruta la ville autour d’eux. Il y avait de plus en plus de monde, à présent. Les magasins concluaient leurs dernières affaires et fermaient pour la soirée, laissant la part belle aux restaurants et aux amuseurs de rue. Des groupes d’amis se retrouvaient et s’embrassaient. Les chevaux commençaient à peiner à fendre la foule et les cochers pestaient contre les piétons.

En apparence, tout était normal. Pourtant, Éric ressentait une sorte de malaise. C’était dans les traits tirés de cet ouvrier, ou les cernes de cette mère de famille. C’était dans les conversations creuses et les terrasses des restaurants qui échouaient à se remplir. C’était surtout dans les uniformes qu’il ne cessait d’apercevoir du coin de l’œil. Une dispute éclata sur le trottoir. Les gardes se mirent en action comme une machine bien huilée, préparée, et le cœur d’Éric se serra. Il n’avait jamais vu autant d’agents en ville.

Il abandonna son journal sur le premier socle qu’il trouva. La feuille de chou s’extasiait pendant quatre pages sur le gala annuel de la caserne qui approchait, à croire que tout dans la cité allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Tant de mensonges lui donnaient la nausée.

Quelques mètres plus loin, Olympe s’arrêta brusquement.

— Il doit bien y avoir un moyen de gagner un peu d’argent, dit-elle, à bout de patience. Nous pourrions travailler une heure ou deux ?

L’amusement d’Aaron était visible. Malgré toute son empathie, Olympe n’avait aucune notion de la manière dont la plupart des gens vivaient leur vie.

— Je ne pense pas qu’il existe un seul restaurant qui accepterait de nous embaucher dans ces tenues.

Elle grogna et enfouit son visage dans ses mains.

Éric jeta un nouveau coup d’œil derrière eux et soupira. Errer ainsi au hasard présentait son propre lot de problèmes, surtout quand la foule ne cessait de se densifier. Il allait finir par se perdre…

— Très bien, suivez-moi.

Olympe se redressa, pleine d’espoir.

— Tu as une idée ?

— Elle ne me plaît pas spécialement, mais de toute évidence nous n’en avons pas de meilleure.

Il prit la tête de leur groupe et les ramena à la place de l’aérogare.

Les fiacres disponibles s’étaient raréfiés. Il s’immobilisa dans l’ombre d’une maison et glissa une main dans sa poche. Dès qu’il ferma les yeux, des odeurs contradictoires de friture et de déjections équines assaillirent ses narines. Il fronça le nez et se força à se concentrer.

Malheureusement, cet exercice n’avait jamais été son point fort. Qu’on lui montre du métal et il pouvait le mouler de toutes les façons possibles et imaginables, même le faire bouillir s’il le fallait. Il pouvait affecter tout le métal dans une zone. Mais quant à savoir où chaque pièce se situait, quelle forme elle tenait actuellement, quelle était la qualité de l’alliage… Voilà le genre de choses qui lui donnait une migraine.

Une voiture s’approcha, lui offrant une meilleure vision de ses entrailles. Enfin, il trouva ce qu’il cherchait : une ligne de faille, encore minime, mais idéalement placée. D’une pression mentale, il la magnifia.

Un craquement sonore résonna. Il rouvrit les paupières pour voir l’une des roues arrière se détacher de son essieu et le coin de la voiture percuter les pavés dans une gerbe d’étincelles. Des cris de surprise s’échappèrent de la cabine. La famille qui s’y était installée se hâta de sortir tandis que le propriétaire descendait de son siège pour examiner les dégâts.

Éric croisa le regard troublé d’Olympe.

— Ce n’est pas ce à quoi je… commença-t-elle.

Puis elle s’interrompit et haussa les épaules, penaude. Éric retourna son attention vers la scène pour qu’elle ne voie pas le pli amer de ses lèvres.

Que s’imaginait-elle ? Que cela lui faisait plaisir d’agir ainsi ? Qu’il appréciait le désarroi sur le visage du conducteur, son impuissance comme ses clients s’éloignaient vers un autre transport ? Qu’il aimait devoir se cacher de gens qu’il avait autrefois appelés ses compagnons, se comporter comme un criminel dans la cité qu’il avait servie pendant des années ?

Une part de l’esprit d’Éric n’avait toujours pas accepté son passage au statut de hors-la-loi. Il était entré dans la garde dès sa sortie de l’Académie parce qu’il croyait sincèrement que les règles et les lois des Nouvelles Villes étaient légitimes et nécessaires. Rien n’était encore venu rompre sa foi. Il n’avait fait que découvrir que la Fédération opérait en dehors du cadre de la justice, s’arrogeant des droits sur la vie de millions d’hommes et de femmes qui n’étaient en rien cautionnés par les Traités de Fondation.

Et au lieu de se battre contre cela, il brisait l’outil de travail d’un citoyen qui n’avait rien demandé. Qu’il ait l’intention d’y remédier dans la foulée n’y changeait pas grand-chose.

Il s’approcha de la voiture. Le conducteur et un de ses collègues étaient agenouillés devant l’essieu.

— Pas de chance, vieux, dit le collègue. Par les temps qui courent, ça va te coûter une fortune de faire réparer ça.

— Excusez-moi, intervint Éric. Je pense pouvoir vous aider.

Les deux hommes l’examinèrent. Ils déduisirent bien sûr de son apparence qu’il était un travailleur manuel.

— Combien vous demandez ? dit le conducteur.

La roue manquante reposait sur les pavés un peu plus loin. D’un mouvement, Éric la fit basculer sur la tranche et rouler jusqu’à eux.

— Nous devrions pouvoir nous arranger.

Les hommes se relevèrent. Le conducteur ôta son chapeau, immédiatement plus aimable.

— Les temps sont durs même pour les Piliers, hein ?

— J’en ai peur. Mes amis et moi venons d’arriver en ville, nous aurions bien besoin de vos services.

— Pour sûr ! Une course si vous me réparez ça, c’est entendu.

Il ne songea pas un instant qu’Éric pût être responsable de ses déboires, malgré la gêne financière évidente dans laquelle il se trouvait. Un Pilier ne saurait être un voleur. Cela allait à l’encontre de la sagesse populaire.

Pourtant, son compagnon semblait plus méfiant. Il s’écarta pour laisser passer Éric, mais continua de le fixer avec insistance. Le reconnaissait-il ? Si leurs visages avaient été diffusés à la télévision ou dans les journaux… Heureusement, Olympe et Aaron gardaient leurs distances, attendant qu’il leur fasse signe.

— Je ne sais pas si vous trouverez mieux ici que là d’où vous venez, vous savez, papota le conducteur tandis qu’il prétendait mesurer la casse. C’est qu’on a eu le Jeudi Écarlate et le Mardi Rouge, nous autres.

— C’est vrai. Comment se passe la reconstruction ?

— Oh, c’est à peu près terminé. Le Grand Conseil nous a nommé un nouveau maire, M. Tilles. Pour ce qui est de reconstruire et d’accuser les terroristes de l’Extérieur de tous les maux, il est au taquet. Il nous prépare même le gala annuel comme si de rien n’était. Mais pour les vrais problèmes, là, il n’y a plus personne.

Il prit un air entendu auquel Éric hocha la tête, feignant de comprendre.

— Tu ne crois toujours pas que c’est les Extérieurs ? intervint l’autre. Le Jeudi Écarlate, c’était cet arriviste de Perkes, ils l’ont dit dans les journaux. Mais le reste…


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