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Excerpt for Chronique d'un Noir à la Dérive by , available in its entirety at Smashwords


MICHEL N. CHRISTOPHE









Chronique dun Noir à la Dérive

Suivie de

Ketty de Sainte Marie
























Chronique dun Noir à la Dérive

    Copyright © 2016, Michel N. Christophe.

    All rights reserved.

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ISBN-13: 978-0-9987045-1-7

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« C'est une sensation très étrange pour un être jeune et sans expérience que de se sentir tout à fait seul dans le monde, emporté à la dérive, tous liens rompus, incertain d'atteindre le port vers lequel il fait route, empêché par de nombreux obstacles de revenir vers ce qu'il a quitté. Le charme de l'aventure adoucit cette sensation, la flamme de l'orgueil l'anime de sa chaleur, mais bientôt les sourdes pulsations de la peur y apportent leur trouble. »

Jane Eyre - Charlotte Brönte


























CHRONIQUE DUN NOIR À LA DÉRIVE






Chemin

Marcher le long du jour

Ramper sur ces nuits infinies

Létreinte sombre dun délire

Psychotique me tient compagnie

Et en laisse, dans ce carrefour

De lucidité, qui me rétrécit

Les pupilles - je vois flou.

Le fil ténu de mon imaginaire

Encombré dun étrange bestiaire

Na cessé de tisser la toile

Qui filtre les raclures de cette vérité-LA


Armé dun membre performeur/ perforateur

Jai creusé la terre meuble de mes ancêtres

Entre les cuisses offertes de ces filles dAfrique

Jusquà sentir la dure rocaille

Dun rejet sans faille.


Issu du ventre trop fécond

Dune Histoire complaisante

Je suis un enfant de la déraison

Et des illusions

Pas assez aimé

Et à laffection distante.


Jonction de deux mondes

Vous me condamniez à nêtre

Que le maillon faible

Dune bataille séculaire

Entre dominants et dominés.


Si les chaînes dune mère

Sont les plus ardues à briser

Tellement son étreinte nous est chère

Orphelin mais point bâtard

Je ne pourrai plus que parcourir

Vos chemins et non les embrasser

Ils ne seront jamais miens ;

Je serai DEMAIN.










Jai pris la décision de partir pour lAngleterre à un moment où l'idée de continuer à vivre en France m'était devenue insupportable. L'âge adulte avait amené la perte des illusions dintégration et la réalisation de linstrumentalité de lépiderme en milieu professionnel. Le retard des mentalités étouffait mes espoirs de développement. Je désirais autant être une fin que juste un moyen, et navais plus confiance en la capacité du français à permettre lexpression de ma valeur.


Autour de moi, tout semblait confus et incertain. Mon seul havre de paix était l'appartement spacieux que ma mère avait acheté en banlieue parisienne pour nous protéger de l'arbitraire des agences de location. Les murs de cette forteresse nous protégeaient assez bien. Enfant, de façon intermittente et dans linsouciance, j'avais habité ce grand pays froid. Je n'étais alors conscient que du contact de mon pied sur la moquette. De linstant présent. Et la vie était belle. Adulte, ce pays, mien sur papier, offensait ma sensibilité. Il était habité par des êtres qui m'effarouchaient.

L'appartement de Créteil était le théâtre de tous les débats identitaires Tiers-Mondistes épuisés. Aux petites heures du matin, las et repus de joutes oratoires, nous réalisions encore et encore notre grande fatuité. Assis sur un bout de moquette, à reconstruire le monde, à refaire l'histoire, à crever l'abcès, et à nous perdre dans le passé. Au bout de la nuit, il ne restait que nos impuissances et nos rêves avortés. Notre grande honte nous engouffrait dans le sommeil. Nous rêvions alors même que nombre de nos connaissances souffraient de désespoir sous les tropiques. Nous avions de la chance. Demain, nous le savions, le soleil allait briller encore !


Deux de mes cousins, Patrice, un ami martiniquais rencontré au lycée, et moi, vivions là, tranquilles. C'était notre espace de liberté, un havre de paix relative, un des seuls endroits dans ce pays inhospitalier où nos langues pouvaient se délier sans crainte. Perchés au quatrième étage dune construction futuriste et utopique, dans un symbole de larchitecture française des années 1970, Les Choux, nous avions vue sur le lac de Créteil, Paris XII, et le palais de justice en arrière-plan. Nous avions conscience de passer pour des quasis privilégiés. Nous étions tous étudiants, avions un toit que nul ne pouvait nous disputer, et des têtes pleines daspirations. À chaque affront, à chaque mensonge enseigné, nous faisions taire notre répulsion, et opposions une résistance des plus passives, au nom du diplôme. Cétait un des prix à payer.

Javais terminé une maîtrise avec mention. L'université n'était plus qu'un lieu de solitude. Je devais trouver un emploi et massumer pleinement. A leur tour, les jeunes frères et cousins venaient suivre des études, et s'armer d'une éducation. Tout me signalait qu'il fallait faire place. L'appartement de Créteil avait bien rétréci depuis que javais abdiqué ma chambre. Je dormais sur un canapé inconfortable en plein salon. Le piston me manquait. Jappréhendais lavenir. Ma vie était un foutoir. Les options défaillaient.


Je passais le gros de mon temps au Centre Pompidou à étudier le marché de lemploi, comment réussir un entretien dembauche et à planifier le reste de ma vie. En rentrant un soir, une voisine maccosta au bas de limmeuble dans lespoir déchapper aux avances trop pressantes d'un soupirant béninois qui la harcelait. La bougresse galbée captivait tous les regards, même les plus réticents. Avec ses mamelles présentes et éveillées, la cambrure prononcée de son fessier rebondi, ses yeux intenses et gris et ses airs de mulâtresse, la chabine avait le pouvoir de confondre les idiots comme les plus intelligents parmi la gent masculine. Elle fit volte-face pour lui adresser la parole :

– Yvon, permettez-moi de vous présenter mon petit ami. 

Le jeune homme balbutia quelques mots avant de prendre la fuite. Avec une fierté mal déguisée, jubilante, elle m'avisa ensuite que ce trouillard lui avait déclaré :

« Je t'aime à cause de ta teinte claire ! »

Pour faire taire cette niaiserie, j'eus envie de prendre mes jambes à mon cou. Ces considérations épidermiques mirritaient. À létage, ma vraie future petite amie attendait.

Vanessa, rencontrée à la fac, derrière son visage fermé et son orgueil mal placé, masquait maladroitement son affection pour moi. Sa volupté menivrait. Je voulais m'épancher en elle, la connaître intimement, et anéantir ses velléités de résistance. Notre amitié avait survécu la fin des classes. Maintenant, nous dînions ensemble. Je devais lui faire une proposition très sérieuse. Nous nous entendions bien, néanmoins je craignais quelle ne me fît encore une fois sentir le poids de sa superbe. Son charme et la poésie de ses formes meffaraient. Elle était un bol d'air frais. Du beurre de karité sur une peau asséchée. Elle pouvait être ma délivrance, un phare dans ma pénombre. Nous nous étions rencontrés au cours de Monsieur Kodjo, un professeur mémorable quon ne pouvait daigner ignorer tant il avait la rare qualité dimprimer sa voix sur nos cerveaux. Son timbre, son accent, sa gravité, son volume et la force avec laquelle il nous contait l'Afrique nous remplissaient dun frisson partagé.






***



Le petit restaurant brésilien, peu fréquenté le dimanche soir, coincé entre une friperie et un magasin de chaussures, offrait un décor intimiste parfaitement adéquat pour un dîner romantique. Quand jy arrivais avec Vanessa, un groupe de quatre prenait congé. Dans un coin, à quelques mètres de la porte dentrée, on devinait trois personnes, deux hommes et une femme. Seules leurs dents étaient visibles dans la pénombre. De la musique brésilienne jouait en sourdine.

– Vanessa, cet endroit te convient ? 

– Oui, cest sympa. Lambiance est bonne. Tu penses à tout, toi ! 

– Tu minspires. Voilà tout. 

Janticipais chaque réaction. Je voulais courber léchine de cette amazone, dompter son cœur et marroger sa passion. Avec une femme debout comme celle-ci, il me serait difficile de tomber. Après la première Caipirinha de la soirée, je me lançai :


Vanessa, ça fait un an quon se connaît et tu sais à quel point tu mintéresses. Je tai amené ici pour voir clair dans notre relation. 

– Dieudonné, tu connais ma position. Les histoires de cul ne mintéressent pas. Pour le moment, je nai pas la tête à ça. Jai des choses importantes à régler. 

– Qui te parle de cul ? Tout le monde sait que mon intérêt pour toi dépasse la chair. Non pas que je nen veux pas, mais  

– Et toutes ces filles qui te tournent autour alors ? 

Elle peuvent tourner. Cest toi que je veux. Jaimerais que tu viennes vivre avec moi. Je connais ta situation. Tu nas pas vraiment dendroit à toi. 

–  Mais toi non plus. Tu oublies ? 

–  Justement, cest pour ça que je tinvite à partir vivre à Londres avec moi. 

– À Londres ? Mais pour aller faire quoi là-bas ? 

–  Quest-ce quon fait de mieux ici ? Au moins, il y a du travail là-bas. Pendant que nous travaillons, nous pourrons améliorer notre anglais. Et puis, si ça ne te plaît plus, ce nest pas bien loin. 

–  Tu fais comme si cest dans la poche. Il ne te faut pas croire que cest si facile avec moi. 

–  Facile ? Ҫa fait un an que tu me frustres. Dormir à côté de toi, cest un calvaire. Pourquoi fais-tu semblant de ne pas maimer alors même que tu fais fuir toutes les filles qui sintéressent à moi ? 

Je taime bien. Ce nest pas la même chose. Et je ne fais fuir personne. Les filles en question sont connes comme leurs pieds. Tu devrais me dire merci. 

– O.K.  Je veux que tu viennes avec moi vivre à Londres. Rien que nous deux. Je veux que tu sois ma copine pour de bon. Tu es celle pour qui mon cœur vibre, même si tu es chiante. 

Donne-moi le temps dy réfléchir, mais nattends pas grand-chose. 

Le serveur mit fin à la conversation.

– Madame, monsieur, vous avez choisi ? 






***



Vanessa me comblait. Elle avait accepté ma proposition. Elle serait du voyage. Accompagnés de ma petite sœur Karyn, Vanessa et moi nous promenions sur les grands boulevards du côté de l'Odéon comme pour un dernier au revoir à Paris. Comme par enchantement, soudain, une stature modeste qui ne pouvait dissimuler l'identité du grand homme émergea et nous bloqua la route. Aimé Césaire, le poète martiniquais, l'homme de la Négritude, le fomenteur de troubles littéraires, en personne, était là devant nous. La veille, nous lavions vu à la télé.

Je nen croyais pas mes yeux et c'est avec peine, une fois le contact établi, que je lui rendis sa main. Il fallait qu'il le sût, dans ma tumultueuse adolescence, il m'avait aidé à définir ma sensibilité politique. Par simple politesse, sincérité, ou habitude, il se soucia de savoir qui nous étions.

Oh ! De simples enfants de la Négritude, lui rétorqua Karyn.

Trois mi-Africains, mi-Antillais, ajoutais-je.

Tant qu'il y aura des Nègres, il y aura la Négritude. » répondit-il, jubilant.

J'étais en délire. J'exultais.

Karyn, de ses yeux scintillants, me dévisageait et, lair moqueur, me lança :

Maintenant, pour fixer ce coup de main historique dans la mémoire universelle, évite de te laver.

La taquine ! Elle pouvait bien jacter, ma sœur adorée. Mon bonheur restait sans limites. Vanessa dans tout cela navait rien dit. Elle demeurait paisible. Peut-être n'avait-elle rien lu de lui.






***



Londres était l'endroit en Europe où les Noirs avaient dressé la tête, fait sentir leur présence, et où le gouvernement avait pris des mesures concrètes pour promouvoir légalité des chances devant la loi. En Angleterre, les Noirs représentaient à peine 1% de la population totale. Pour quelques billets, je partais à la conquête de ma dignité, me trouver et donner un sens à ma vie.


Sans bagages excessifs, nous débarquâmes à la gare Victoria et prîmes un taxi pour une auberge de jeunesse située à High Street Kensington où nous devions passer quelques nuits avant de trouver une chambre à louer chez lhabitant. Au bout de deux jours, et après de multiples coups de téléphone, nous nous installâmes dans une bourgade des plus colorées de la banlieue de Londres, Brixton, la capitale du monde noir britannique. Une ville multiethnique de la banlieue Sud comprenant en tout et pour tout 24% de Noirs. Une petite dame du Ghana avait une chambre à louer à un prix raisonnable. Quelle aubaine ! Il ne s'agissait pas de chipoter. Il faisait encore doux. L'endroit n'avait pas de chauffage central, mais la propriétaire avait promis que d'ici à quelques semaines, ce problème serait réglé. Il n'y avait pas d'eau chaude non plus, mais cela aussi allait être réglé d'ici à quelques semaines. En attendant, il nous suffirait de faire bouillir l'eau dans la cuisine et de la mélanger avec un peu d'eau froide pour une douche à la casserole le matin. Laventure avait commencé.

« Pourquoi avait-elle accepté de me suivre dans cette galère ? » Je me torturais. « Moi, Dieudonné, qui ne possédait ni BM rutilante, ni faciès de jeune premier, ni piston, et encore moins de compte en banque fourni. » Ça faisait mal dy penser.


Je ne disposais comme atout que dun immense désir de me faire une place au soleil, plein de rêves dans la tête, une confiance naïve dans ma capacité à conquérir le monde et de lespoir à gogo. Elle était belle à craquer. Élégante, elle trahissait par ses manières et son goût une éducation bourgeoise. Peut-être quelle connaissait mon potentiel ? Après tout, javais été le meilleur de la classe. Oui, ça ne pouvait être que ça. Et en plus, on rigolait bien avec moi.


Au fin fond de mon esprit, je voyais bien que, sans destination précise, javais eu tort dembarquer Vanessa dans ma galère. Je men voulais. Afro sans fric, je navais aucune idée de ce que le sort me réservait. Je navais que ma volonté. Javais peur mais javançais quand même. Je défiais linstabilité du sol en marchant dun pas sûr. Au moins, je savais mettre un pied devant lautre avec hardiesse.


Vanessa semblait accepter presque tout sans rechigner. Sa vie au cours de lannée précédente avait pris un mauvais tournant au point même de trouver refuge, à loccasion, dans une cage descalier pour la nuit. Un an plus tôt, en France, sa mère avait fait une dépression. Son grand frère avait encore une fois achevé une cure de désintoxication. Lhéroïne était sa drogue de prédilection. Sa petite sœur, mineure, était allée vivre chez son père cancéreux au Togo. Sa grande sœur était partie vivre avec son petit ami. Nous étions outre-manche pour une aventure moins pénible. Vanessa ne pouvait parler de sa famille sans verser des larmes. Donc, nous nen parlions pratiquement jamais.


Sa mère était née à Marie-Galante, une île de majesté amarrée entre la Grande-Terre et la Dominique, dans une famille de travailleurs de la canne. Elle avait profité du BUMIDOM pour partir en France. Elle travaillait comme aide-soignante le jour et suivait des cours du soir pour devenir infirmière. Son père togolais poursuivait des études en architecture quand ses parents se sont rencontrés à une soirée. Mariés pendant près de 20 ans, ils avaient divorcé pour une histoire de fesses. Cest peut-être pour ça que Vanessa détestait les histoires de fesses.

Il était question que je travaille comme assistant de français dans une école privée de Wimbledon, une belle ville de la banlieue Sud de Londres. Un de mes professeurs m'avait arrangé ça. L'école était paroissiale, dirigée par des prêtres catholiques d'origine irlandaise. Vanessa trouva rapidement une place dans une boutique de prêt-à-porter à la mode dOxford Street. Sa prestance et ses belles manières aidant, elle n'eut aucun mal à persuader les employeurs de la prendre. Mannequin de fin de semaine, elle savait plaire.


Voilà déjà quatre semaines que nous habitions cette bâtisse victorienne et allumions un réchaud pour chasser la fraîcheur croissante du mois d'octobre. Finis les privilèges. L'odeur du gaz ne nous importunait même plus. Seule la douche à la casserole dans une salle de bain glaciale, au petit matin, nous dérangeait encore ; et puis, il y avait le compteur dans lequel il fallait sans cesse mettre des piécettes de façon à disposer de lélectricité pour la chambre et du gaz pour la cuisinière. Même le téléphone du couloir opérait à base de piécettes. Chaque locataire avait un compteur semblable attenant à sa chambre. La maison comportait huit chambres. Nous logions au rez-de-chaussée, tout comme la proprio. Des couples et des personnes seules vivaient aux étages supérieurs. Tout le monde venait d'Afrique. Le Nigéria et la Sierra Léone étaient surreprésentés.

La propriétaire n'était pratiquement jamais là. Elle rentrait tard sur le coup de deux heures du matin, et quand la maison se réveillait vers sept heures, elle était souvent déjà partie. Il fallait lui glisser des petits mots sous la porte si l'on désirait la contacter. Ses yeux exprimaient une fatigue irrépressible. La souffrance se lisait sans lunettes sur son visage sillonné. À notre arrivée, elle nous avait demandé si nous étions Antillais ou Africains. Méfiants, nous avions répondu que nous étions Africains, ce à quoi elle avait répondu :

Bien ! Cest tant mieux, Si vous aviez été Antillais, j'aurais certainement refusé de vous louer une chambre. Les Antillais refusent de louer aux Africains, ils disent que nous sommes trop malpropres. Et ils ont raison. Il faut bien qu'on loge quelque part, non ? Appelez-moi Tantie, mes enfants. Nous sommes une grande famille ! La maison n'est pas encore comme il faut. Je travaille dessus petit à petit. On en a vu d'autres, n'est-ce pas ?

Vivre à deux dans un espace restreint et dans des conditions déplaisantes commençait à affecter l'entente qui régnait jusqu'alors entre Vanessa et moi. Nous avions commencé à nous chamailler à propos de la lumière que je gardais trop tard pour lire, ce qui l'empêchait de dormir. Les promesses de 'Tantie' restaient suspendues en l'air alors que l'hiver approchait.

La plus lascive de nos voisines dérangeait tout le monde. Elle devait bien avoir au moins quatre amoureux. La sensualité de ses rondeurs justifiait lintérêt que ces hommes lui portaient. Chacun avait son jour de visite et possédait une clef de la maison et de sa chambre, mais il arrivait qu'un amant trop impatient vienne à l'improviste et en rencontre un autre, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Et les insultes, les cris, les coups de poings et même les plaintes des locataires fusaient de partout. Une nuit, vers deux heures trente, alors qu'elle venait de se mettre au lit, 'Tantie' entendit les éclats de rires de notre facile voisine à la croupe généreuse et décida qu'il était temps de remettre de l'ordre dans sa maison. Quelques minutes plus tard, les deux femmes s'invectivaient avec une hargne telle qu'on avait le sentiment de l'imminence d'une tragédie. Toute la maisonnée, portable en main, découchait pour assister à la scène. C'était décidé, nous allions quitter ces lieux dès que nos finances le permettraient.

Le lendemain soir, revenant de la salle de bain glaciale où elle venait de faire quelques ablutions, Vanessa m'avertit que quelqu'un était en train de nous chiper le gaz pour lequel nous avions pratiquement dépensé notre dernier sou. D'un bond, je me rendis dans la cuisine et attrapai le voleur. L'homme, un jeune Nigérien, tout confus, ne cessait de se perdre en excuses. Je lui intimai lordre de ne plus recommencer, il avait son propre compteur et son propre réchaud, il n'avait qu'à y mettre des pièces plutôt que d'exploiter notre misère déjà bien grande ! À ma grande surprise, il éclata dun rire macaque et lança :

« Français ? » Mon accent mavait trahi. Il attrapait ma main et la secouait si énergiquement quil bouscula mon humeur. Il s'appelait Hakeem.

Vanessa avait reçu un billet d'avion. Son père allait être hospitalisé en France pendant plusieurs semaines, il désirait la voir et lui remettre un peu d'argent. Il avait fait le voyage de son Afrique natale. Elle devait partir à sa rencontre. En attendant, jallais rester pendant trois jours, sans le sou, enfermé dans une chambre à savourer ma salive. Au bout du deuxième jour, en plein après-midi, quelqu'un frappa à la porte. J'ouvris. C'était Hakeem. Il m'invita à monter dans sa chambre regarder un film vidéo. Il savait que nous n'avions pas de radio et encore moins de télévision. Jamais aucun bruit, autre que nos voix, némanait de notre chambre. De plus, il voulait briser la monotonie de sa vie et partager ce qu'il avait, comme pour se racheter. Il m'offrit un repas fait essentiellement d'épices. Alors que je déclinais, mon estomac grogna si fort qu'il couvrit ma voix presque complètement. Sans formalités, mon hôte poussa une assiette fragrante croulant de nourriture devant moi. Avant qu'il ne termine son plat, le mien était déjà propre. Nous ponctuâmes le film de paroles chaleureuses. Hakeem brillait déjà de tous les feux de l'amitié. Ma doudou fut accueillie à son retour par deux bouches pleines de dents tout sourire auxquelles elle répondit par un regard étincelant de joie.

Le lendemain, Vanessa et moi, nous commençâmes à chercher un autre logement. Nous n'étions pas les seuls. Femme facile devait quitter sa chambre dans les heures à venir. Expulsée ! Cela ne chagrinait personne ! Un jeune homme de la Sierra Leone disputait la propriétaire dans le couloir. Sa femme enceinte, assise en haut des escaliers, regardait la scène passivement, les mains posées en dessous de son ventre rond.

Y en a assez de vos « appelez-moi Tantie » ! Vous n'êtes pas ma tante. Ce n'est que du chantage. Ça fait déjà des mois que vous nous dites que le chauffage sera rétabli, en attendant ma femme doit respirer du gaz qui brûle ! Africains, oui on est Africains et vous n'allez pas vous servir de ça pour nous exploiter. Non, il n'est pas question que nous payions plus pour le loyer, c'est déjà trop cher ! D'ailleurs, nous allons partir dès que nous le pourrons, c'est-à-dire très bientôt.

À ce moment, je trouvai le courage d'informer la propriétaire que nous aussi, Vanessa et moi, allions bientôt partir. Elle commença une longue litanie sur le respect des anciens qui se perdait, et nous jura que les Nègres n'étaient pas reconnaissants.

– Dorénavant, je louerai aux Arabes !






***



Lewisham était situé dans le sud-est de Londres. C'était un endroit tranquille où il faisait bon vivre, une petite ville travailliste de 240,000 habitants dont 12% dAntillais et 9% dAfricains. Nous partagerions dorénavant un grand appartement avec un jeune Mauricien récemment converti au catholicisme. Sa petite annonce avait stipulé qu'il cherchait des chrétiens pratiquants. Le loyer était abordable et nous étions prêts à jouer les dévots pour un logement décent.


Nous louions deux chambres :

Une petite meublée d'un lit à une place, d'une table, d'une chaise et d'une armoire, elle nous servait de bureau ; et une grande chambre à coucher avec un lit à deux places que Vanessa avait arrangé délicatement.

Le reste de l'appartement était bien équipé. La lumière du soleil linondait. Le charme principal de ce grand appartement était que notre colocataire y passait très peu de temps. Il travaillait sans cesse. Et quand il ne travaillait pas, il était soit à la messe, soit en visite chez sa famille nombreuse. Vanessa travaillait beaucoup elle aussi. Son salaire conjugué au mien rendait notre quotidien moins précaire. Être deux faisait toute la différence.

Le samedi soir, Hakeem venait rendre visite aux 'Frenchies.' Nous finissions la soirée souvent dans un pub ou un 'wine-bar' à la mode. Vanessa ne buvait pas. Elle se contentait de nous accompagner et de nous regarder engloutir des bières frappées, au rythme d'une musique déchaînée. Elle se levait pour danser au ravissement de tous. Elle créait des attroupements. Sur le coup de onze heures, il fallait déguerpir. Nous prenions alors congé d'Hakeem. Lui aussi, il avait déménagé. Il habitait désormais à Battersea, au sud de la Tamise, près du fleuve. Il devait prendre un bus, et à cette heure de la nuit, les bus se faisaient rares. La semaine suivante, il nous présenterait sa nouvelle copine. Vanessa se sentirait moins seule.


À part la masse enivrée qui se déversait dans la rue à la fermeture des pubs, la ville somnolait. Nous marchions sans hâte en direction de lappartement. Vanessa sappuyait sur mon épaule. Elle avait mal aux pieds. Compatissant, je feignis de la soulever pour la transporter ; trop fatigué moi-même pour compléter le geste, elle me sourit comme soulagée, lair de se dire : « Vraiment, non. Je pèse trop. » Nous éclatâmes dun rire complice.


Une fois son souffle repris, elle me lança :

Dieudonné. Quattends-tu de la vie ? 

La question me prit au dépourvu, mais jy avais maintes fois pensé.

–  Jaimerai devenir professeur en fac. 

Pourquoi prof ? Tu nen as pas marre des études ? 

Quand jétais petit, ma mère narrêtait pas de dire que je narriverai à rien dans la vie. Que jétais insignifiant. Elle pensait même que jallais rater mon bac. Donc, pour lui clouer le bec, je me suis forcé à travailler. 

– Elle avait tort. Je comprends bien, mais ça y est maintenant, tu as fait tes preuves ! 

–  Oui, mais en même temps, je ne connais rien dautre, et je me dis que prof, cest pas si mal. Jétais tellement déterminé à lui rabattre le caquet que je nai rien calculé dautre. Et toi ? Quattends-tu de la vie ?

–  Je veux mon propre studio de danse et faire carrière dans le show business. 

Estomaqué, jouvris la bouche pour rire de bon cœur, car rien ne mavait préparé à entendre ça. Hâtivement, Vanessa riva ses lèvres sur les miennes comme pour me faire taire.


La copine dHakeem n'était pas vilaine du tout. Son intelligence la rendait séduisante. Vanessa se lia damitié avec elle. Moi, je gardais mes distances. Les hommes sont faibles. Je ne pus néanmoins supprimer un serrement de cœur quand, m'ayant pris à part, Hakeem me dit :

Je ne veux pas aller trop loin avec elle. Elle, cest plutôt le genre qu'on épouse. J'ai trop peur de ça. Tôt ou tard, il me faudra le lui faire comprendre !


Cette révélation m'attrista, car cette fille était bien. Hakeem ne serait qu'une courte étape infructueuse dans sa vie. Sa goujaterie me renvoyait la mienne en pleine face. Je le jugeais mal. Jétais sûr daimer le plaisir que Vanessa me donnait parfois. Je navais plus le courage de voir plus loin. J'avais peur, moi aussi. Peur de perdre ce que javais avec elle en parlant trop fort damour. Dabord, je devais me construire au plus vite.

J'avais été attiré par la superbe de Vanessa. Elle était forte, inapprivoisable, hautaine et droite, tout ce quelle disait que jétais. Elle me revigorait. J'étais parti en Angleterre dans l'espoir de retrouver un peu de cette fierté que je pensais également posséder. Je n'y avais trouvé que des souffre-douleurs luttant eux aussi pour un petit espace vital. Je cherchais hors de moi ce quelle semblait cultiver intérieurement : lestime de soi. Existait-il un abri sûr contre le sentiment d'inadéquation qui menaçait mon évolution ?

Toute ma vie, j'avais fui, préféré ne pas appartenir. L'appartenance me privait de ma liberté fondamentale, et mimposait une responsabilité trop grande envers lautre. Ma famille m'avait présenté le nationalisme comme un palliatif. Grand, je me sentais petit. J'avais préféré opter pour les plaisirs faciles de la chair avec une femme que je désirais par-dessus tout autre. Jendurais ma connerie.


Il faisait froid. Le temps était lugubre. Je voulais à tout prix sortir, me changer les idées, échapper à la prison de mes ruminations. Vanessa, allongée sur le lit, lisait et leva à peine les yeux quand j'entrai dans la chambre. Hakeem nous avait beaucoup parlé dun film américain. Il y avait une séance à neuf heures et elle voulait y aller. Streatham était loin, mais ça n'avait aucune importance. Nous étions contents de faire quelque chose ensemble.


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