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AU ROYAUME

DE MON PÈRE



Michel N. Christophe








































ProficiencyPlus

Copyright © 2018 Michel N. Christophe

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ISBN-13 : 978-0-9987045-8-6








À tous ceux qui aiment, croient, ou veulent croire en cette Afrique qui se réveille




O dube malon, malon pe madube oa.

Si tu crois au pays profond, il croira en toi

Proverbe Duala
















UN



Il était encore tôt le matin. Elle se sentait épuisée. Voilà trente-quatre fois qu’elle composait le même numéro en désespoir de cause. Pourtant, Rémy, son mari, comptait vraiment sur elle pour ce coup-là. Avant de partir au bureau, il lui avait demandé d’obtenir un rendez-vous auprès de l’ambassade. Le temps pressait. Elle le savait, son avenir en dépendait. Il ne restait plus que quatre semaines avant le départ. Les billets avaient été achetés au prix fort. Il ne manquait que ces foutus visas et personne ne décrochait !


La réception de l’ambassade ouverte depuis une heure fermerait au public dans trois heures. Qu’allait-elle donc lui dire ? La croirait-il même ? Une douleur lancinante au dos lui faisait regretter son retour auprès de son mari. En France, elle avait bénéficié de meilleurs soins. Elle se frottait vigoureusement, regardait autour d’elle où trouver l’appareil de massage ; seul capable, en dehors des mains épaisses de son homme, de stimuler sa circulation sanguine et de dénouer des muscles tendus.

Il fallait surtout pour l’instant que quelqu’un décroche ce foutu combiné. Sans y croire, pour la trente-cinquième fois, elle composait le numéro. Une voix aigrie à l’autre bout du fil bouscula sa stupeur et lui éclaircit les idées. Danielle entama la conversation en français. Puis, se ravisa très vite face à l’entêtement de son interlocutrice camerounaise à s’exprimer en anglais. La femme comprenait pourtant parfaitement la requête. Elle cherchait peut-être à contrôler la situation par le seul moyen dont elle disposait, le langage. Là-bas pourtant, on parlait bien les deux langues !

Le lundi suivant à midi pile, il ne faudrait surtout pas manquer le rendez-vous. Elle avait persisté. Il serait impressionné, lui souvent si occupé. Il fallait tout copier en double, revoir la liste des documents à produire et vérifier qu’on avait bien répondu à chaque question. Pour s’assurer que le compte y était, il faudrait prêter attention aux moindres détails… De quoi épuiser le cerveau.


Demain, Rémy se rendrait au tribunal pour une affaire de violence policière. Il avait été convoqué à une séance de sélection des jurés. Un flic aurait employé la manière forte au cours d’une arrestation. Maintenant, le voleur portait plainte. Selon lui, une paire de lunettes de soleil subtilisée dans une banque, même de grande marque, ne justifiait pas le coup de Taser reçu. Le pistolet à impulsion électrique avait déchargé 50 000 volts pendant cinq secondes d’agonie. Le voleur n’oublierait pas de sitôt sa cuisante humiliation publique. Le malheureux épisode avait causé une défécation par relâchement. Le choc électrique par arme de torture, insistait-il, avait occasionné non seulement une tache dégradante dans son froc, mais aussi et bien plus grave encore, une tétanie de ses muscles respiratoires. Un tort, à son avis, plus grave encore que le crime qu’on lui imputait.


« Putasserie et perte de temps », songeait Rémy. Il avait d’autres chats à fouetter. D’importants rendez-vous pour préparer son voyage l’attendaient. Il ne pouvait s’autoriser le luxe de rester cloîtré pendant toute une semaine dans un palais de justice. Il ne voulait pas non plus être mêlé à cette histoire qui ne le regardait pas, et surtout, il répugnait à devoir trancher entre un voleur et un agent de police, qui mieux mieux avait commis l’outrage le plus répréhensible. L’envers et le revers d’une même médaille, ils avaient besoin l’un de l’autre pour valser. Il indiquerait au juge et aux avocats assemblés pour la sélection des jurés qu’il détestait à égalité les flics mal lunés enclins aux bavures, et les voleurs imbus de droits qu’ils s’octroyaient indûment. Il se ferait donc excuser sans grande cérémonie.


Rémy acceptait que sa mère, Joséphine, eût laissé tomber son père plutôt que d’endurer ses infidélités. Il acceptait moins de se voir condamné à l’oubli et à l’exil aux antipodes de son père. On n’avait jamais vu une tigresse plus têtue qu’elle, qui osait se dresser contre la tradition. Sa verve et sa prestance en faisaient l’envie de ses amies. Bourrée de caractère, cette Joséphine, disait-on, elle avait méprisé des tonnes d’hommes de l’acabit du père de Rémy, ainsi que leur ramassis de croyances. Et puis, qu’importe que celui-ci, son mari, ait de l’argent, soit cultivé et plutôt mignon, ou bien même qu’il provienne d’une grande famille de là-bas, du continent noir où la nuit comme le jour cultive l’émoi. Elle aussi descendait d’une chefferie de premier degré, de rois et de reines dont elle ne connaitrait jamais l’histoire et l’identité, et dont elle ne pourrait non plus jamais prouver qu’ils avaient existé ; le cordon ombilical était sectionné depuis bien trop longtemps entre l’Afrique des origines et son Amérique natale. N’était-ce pas le cas de tous les descendants d’esclaves, victimes de la jalousie de leurs voisins ? Foutus afristocrates destinés aux fers rouges de la déportation et à l’aliénation dans l’oubli et le vacarme de valeurs antagonistes.


Des hommes mesquins s’étaient chargés d’évincer les belles races, les ethnies les plus robustes dont ils craignaient la force, s’attaquant à la sève de leurs clans pour en affaiblir l’esprit, faire perdre de sa superbe et agenouiller cette succession de royaumes convoités que formaient leur Afrique. Des dizaines de millions de vies sacrifiées alimentèrent de vains rêves de puissance. L’Africain est un loup pour l’Africain. Aujourd’hui, on risque, rien qu’à y penser, de perdre encore la tête ou de perdre pied comme sur un rocher lisse. Les déportés d’abord perdraient leurs noms, se verraient dépossédés de leur personne avant de finir par s’identifier aux descendants de leurs bourreaux et de se confondre dans une grande marmite de manger-cochon qu’ils nommeraient Créolité. Et tout ça pour quoi ? Pour mieux faire oublier la honte de leur dénigrement ? Laver l’interminable insulte dans un foutoir identitaire ? Pour appartenir pleinement à une civilisation rabougrie par la peur ? Ou bien, peut-être, faire corps avec une nation conquérante, mystifiante, dénaturée, en mal d’un trop peu d’âme, évanescente, rendue malade par des idéaux trop nobles pour sa petite envergure ?


L’Antillais livré aux tourments du désamour de lui-même est une plaie béante et purulente pour l’Antillais orgueilleux de sa personne. Joséphine refusait de patauger dans cette mare de perdition, de sombrer dans une quête identitaire futile sur un chapelet d’îles transformé en pacotilles. Elle en avait marre des jeux pathétiques de personnes complexées qui se créaient des problèmes d’identité. Elle savait qui elle était, comme tous ceux qui voulaient bien savoir aussi, et n’avaient pas de temps à perdre à se chercher. Elle savait de quel arbre elle descendait. Les dés avaient été jetés. Comme sa mère avant elle, résistante inébranlable, voilà l’héritage qu’elle comptait laisser à sa progéniture. L’enjeu était grand. « Tant que tu ne t’aimeras pas toi-même, » avait répété man Cécé, le fichu de madras bien serré sur la tête, la mère de la mère, indépendantiste de la première heure, gardienne de la mémoire et de l’histoire de son peuple jugulé « tu ne seras pas libre, et tu ne pourras non plus prodiguer un amour pur. »


Presque toutes les fois où Rémy pensait fort à Joséphine, le téléphone sonnait et révélait les délicieuses sonorités de sa voix chantante à l’accent antillais.

— Donc, tu t’entêtes à faire ce voyage, mon fils O. Wa’y. Mi bab ? Et tu crois que tu seras bien reçu ? Quel désagrément vas-tu chercher là ?

Elle n’avait jamais caché son opposition à tout rapprochement entre son fils, son père et sa famille.

— Pourquoi ne le serais-je pas, maman ? Il y a des choses que je dois apprendre pour savoir qui je suis.

— Fais attention. Ne t’amuse pas à faire confiance à tout le monde. Tu restes un étranger. C’est tout ce que j’ai à te dire sur ce sujet.

— Pas besoin de t’inquiéter. Je suis grand.

— Et cette marie-couche-toi-là que tu fréquentais, elle a fini par te laisser tranquille ?

— Espérons-le ! On verra bien.

— Bonne chance, mon fils. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. Je te laisse maintenant.


Tout n’était qu’un grand flou. Il écarquillait les yeux, mais ne voyait rien, comme si un brouillard épais s’était abattu sur son cerveau. Il cherchait en vain à savoir au juste à quoi il devait s’attendre, à comprendre ce à quoi ressemblait la famille qui l’accueillerait à Douala. Intuitivement, il sentait qu’il aurait été préférable qu’il se laisse bercer par l’anticipation. Il n’y arrivait pas. Hanté par la sensation qui lui collait à la peau de n’avoir pas fait assez ; pas acheté suffisamment de cadeaux ; pas pensé à tout. L’attente serait grande. C’est de sa mère que Rémy tenait qu’il descendait d’une lignée royale au Cameroun. Le jour du départ, il traînait encore dans les boutiques à la recherche d’un objet insolite, le parfait présent pour la grand-mère. Il fallait penser à tout le monde, n’oublier personne ; ni les enfants, ni les petits-enfants, ni les frères, ni les sœurs, ni les cousins. Penser à tous ces inconnus. Peut-être une vingtaine, ou même une trentaine de personnes, peut-être bien plus. Tâche redoutable. Rien n’était clair, ou précis. Qui se sentirait donc oublié, ou bien même lésé ? Quel cadeau pourrait faire plaisir à une dame de quatre-vingt-quinze ans qui passait probablement ses journées dans des draps ? À trop parler au téléphone, on n’apprenait vraiment pas grand-chose finalement, et on risquait de ne rien avoir à se dire en personne. Il y serait bientôt.


L’idée même du départ sur la terre ancestrale apaisait Rémy. Il ajustait son pantalon trop grand pour lui évaluant la gravité de la situation, réalisant dans ses tripes qu’il n’était à sa place nulle part ailleurs et partout à la fois. Tout dépendait de lui, de comment il se sentait ce jour-là, de l’état de son âme. Comme sous haute tension, il désirait évacuer l’obsession, cet implacable besoin d’appartenance pour simplement faire corps, sans besoin. Son identité plurielle se jouait de son besoin. Lentement, sûrement, le réveil se ferait. La faiblesse se métamorphoserait en force davantage encore. Il fallait laver l’égoïsme, recouvrer la confiance que la misère saignait. On ne rattrape pas le temps perdu, on le dépasse en s’attelant à la tâche à grands coups de cravache. La nuit se taisait et ne portait nul conseil. Rémy serait façon-façon aux yeux de ses juges. L’important quoiqu’il arrive était toujours d’agir, d’avancer, devenir un homme fier et nouveau, poli comme le jais, d’une trempe à toute épreuve.


Il se regardait dans un miroir, hostile envers lui-même, cherchant à oublier ce qu’il était devenu. Sa représentation de lui-même avait été bousculée, malmenée. Deux ans plus tôt, une nouvelle traumatisante l’avait fait basculer dans un abîme d’impuissance et de fatalisme. La date approximative de sa mort avait été annoncée. Il se sentait exclu telle une épave rejetée par le monde, sans attaches réelles subissant une vie qu’il savait ne pas avoir choisie. S’il était rejeté, peut-être le méritait-il. Il devait être aussi mesquin qu’on le pensait. Il aurait fallu qu’il lave les péchés qui faisaient de lui un être infréquentable, abominable, à l’identité incertaine. La médecine ne pouvait plus rien pour lui. Pendant toute son enfance, quand ses camarades parlaient de leurs familles, Rémy gardait le silence. On n’avait rien à raconter quand on ne connaissait pas son père. Il fallait se protéger des railleries et des condamnations sans fondements.


Même une vie mal entamée restait digne d’être bâtie. Mais sur quelles fondations ? Comme des fruits à cueillir sur un arbre lointain élevé pour la gloire comme autant de promesses, toutes les victoires se camouflaient dans un futur maintenant incertain. Savoir qui l’on est, Rémy le sentait dans la moelle, n’était pas un luxe, mais une nécessité. Cela lui permettrait de finalement s’enraciner pour mieux se développer et pousser sans entraves dans la tête, ou questionnements gênants pour enfin confronter la mortalité, sans regret. Quand comme lui, à cause de déceptions répétées, l’on avait une peur bleue de la fatalité, remonter le fil de son identité comme une bouée à laquelle on s’accroche constituait un mouvement vers le regain de la vitalité.


Vivre voulait dire lutter, faire face, et s’ériger contre l’ignorance assassine, une mémoire débile et les préjugés tenaces qui, tel un carcan, imposaient une identité mutilée. On devait pouvoir trouver une source d’orgueil dans la mémoire du sang. Au royaume de son père, il lui faudrait faire de son mieux pour retrouver le courage de défendre sa propre vie, contre tous, et surtout, les sentences de ces blouses blanches qu’il ne supportait plus. Trouver un peu de cette paix que donne le courage lui permettrait d’échapper à l’angoisse qui ôte sa saveur au moment. Avec un peu de chance, Rémy réussirait peut-être à redonner un sens aux choses.


Six mois plus tôt, son grand-oncle, le maître du bilimbi, un géant, le frère de sa grand-mère, pressentant sa disparition imminente l’avait appelé. Il ne verrait pas son petit-neveu comme il l’avait souhaité et laissait couler des larmes chaudes dans le téléphone. Rémy l’accompagnait d’un râle discret et attentif, l’imaginant fort, sage et déterminé, refusant aussi de croire en cette fin inopportune qu’il annonçait, lui le détenteur du secret, le gardien de la mémoire des anciens, arbre robuste ancré dans le sol d’une Afrique en éveil, témoin des fléaux successifs qui avaient traumatisés le continent et fait basculer l’histoire. Tout restait à construire. Il ne pouvait disparaître, pas en cette période charnière. Le grand-oncle donnait de la force à son peuple transmettant un savoir essentiel pour le renouveau et la gloire à venir. Dans l’appareil, il déclamait comme pour bien se faire entendre : « L’histoire et la généalogie ne prennent tout leur sens que si la descendance s’illustre dans le temps et l’espace, sinon tout se fige. Rien n’avance. Tout devient exploration du nombril, entrave, et puis disparaît. » Un arbre s’abattait, le terroir s’appauvrissait, et tout le monde s’en moquait.


À l’âge de quinze ans, comme si sa vie en dépendait, Rémy se mit à chercher le père qu’il ne connaissait pas. Il ennuyait sa mère de ses questions qu’elle préférait ignorer. Introuvable, tel un fantôme, Internet et les médias sociaux n’étaient que de peu d’utilité. De sa mère, il ne tira rien d’utile, à part le rappel flou et de peu d’intérêt que son père descendait d’une lignée royale. N’était-ce pas ce que tous les descendants d’esclaves aimaient croire et se répétaient souvent, comme pour étouffer le mépris dont ils se sentaient accablés ? Cherchait-elle à lui redonner confiance en lui-même ? Semblait-il en avoir besoin tant que cela ? En tout ce qui concernait son père, elle prétextait l’oubli. Son silence retentissait comme un désaveu.


La mère et son gamin se tourmentaient pour des bribes dinformations quelle répugnait à ressasser. Essayer de protéger lenfant la mena à le priver de toute vraie connaissance de lui-même et de ses origines. Quel secret inavouable cachait-elle ? La naissance de lenfant fut-elle donc irrecevable ? Le regard hagard, posé sur limmensité du vide quelle entretenait, il avait du mal à établir un rapport solide, substantiel, et à toute épreuve, avec sa mère. Quavait donc fait le père de si répréhensible et innommable qui justifierait quon afflige ainsi le fils de cette lourde sentence du silence ? Méritait-il une demi-vie meublée de questions sans réponses, vouée à cette insoutenable méconnaissance du contexte même de sa naissance ? La violence que lui infligeait sa mère, il se lappropriait et la redirigeait contre lui-même. Acide, alcool, herbe, excitants, sédatifs ; il fallait à tout prix tromper langoisse, oblitérer la honte, purger par un lent suicide la souillure quil incarnait. La mort viendrait doucement et délibérément remettre les pendules à lheure.


Rémy connaissait le nom de son père, savait que celui-ci était Camerounais. Il gobait la moindre information, suivait toutes les pistes, et cherchait la délivrance que seule la connaissance pouvait offrir. Et puis un jour, tout changea parce que lAfrique elle-même avait changé. Il trouva finalement le mystérieux géant quil avait construit dans son imaginaire enfoui dans les dédales du web, révélé au grand jour par Google dans un avis dobsèques, une semaine après sa disparition. Une douleur diffuse, assourdissante et insondable remplaçait la tension obsédante de lattente. Comment apprendrait-il maintenant ce quil voulait savoir ? Quel genre dhomme avait été son père ? La colère provoqua son larmoiement. Il avait fallu vingt ans pour trouver une piste, une lueur despoir. Il lui avait fallu vingt ans pour pleurer les larmes de son corps. Rémy ne ferait jamais la connaissance de cet homme à qui pourtant il ressemblait. Il ne subsisterait que quelques photos pour ancrer la mémoire. Il ne saurait jamais si son père avait, lui aussi, cherché à le connaitre, avait voulu le voir, le toucher, et lui conter ses origines. À la fois délivré dune quête obsessive et condamné à une fin de non-recevoir, un abîme de liberté souvrait pour engouffrer Rémy. Dautres noms inespérés mobilisaient son attention dans lavis dobsèques, ceux de neuf autres enfants abandonnés.


Autant de nouvelles pistes. Elles aussi, après plusieurs années de recherches, infructueuses. Dès lors, Rémy sinterdit de rêver, de sacharner à croire niaisement que quelque part dans le monde il manquait à quelquun. Il choisit une fois pour toutes daccepter son sort et de se résigner. Quelques années plus tard, tout changea. Un message sur Facebook secoua son univers et léveilla à la possibilité dune vraie connexion. « Mes mains tremblent. Je narrive plus à réfléchir. La photo de celui que tu appelles ton père est la même photo que jai de mon propre père. Tu dois être le grand frère perdu dont il nous a toujours parlé. »


Facebook senflamma. Survoltés, tous ses amis le taquinaient déjà et commentaient sa page. Du jour au lendemain, Rémy devenait laîné de neuf frères et sœurs. Heureux au-delà de toute mesure, la respiration haletante, il plaçait une main sur sa bouche pour contenir des émotions débordantes. Sans plus savoir où donner de la tête, il chaloupait sans musique. Les appels commençaient. Il fallait rattraper le temps perdu ; apprendre tous les noms. Rémy allait enfin appartenir à un lieu, à une culture où tout ce quil représentait serait le bienvenu, accepté, et valorisé. Dans lesprit de ses nouveaux frères et sœurs, il remplacerait le père. Il lui ressemblait trop. « Le père est mort, vive le père. » Les épaules de Rémy se déchargeaient du poids accablant de la séparation, de lisolement et du rejet ressenti. En un clin dœil, il recueillait une tranche de bonheur, la joie de vivre dune enfance insouciante, un sommeil profond, et le sentiment de ne plus arpenter la terre sans attaches profondes. Dorénavant lié au monde alentour, à lAmérique, à lEurope, et maintenant au berceau de son humanité, lAfrique lui redonnait le monde en partage. Il nétait plus ce touriste pris en otage dans lengrenage dun transit éternel.








DEUX



Comme à son habitude, Rémy pressait les quatre chiffres de son code personnel, puis franchissait le tourniquet poussant une barre de fer. Le sourire au coin de la bouche, il saluait les deux gardes armés de pistolets semi-automatiques tassés devant des moniteurs de surveillance. D’une grimace sympathique, d’un geste lent de la main et d’un bonjour laconique, ils lui faisaient signe de passer. Il fit entrer son code à nouveau dans un boîtier noir fixé sur le mur. Une grosse porte blindée s’ouvrit. Elle menait à son bureau.


Il travaillait là depuis dix mois. Pas du tout ce qu’il voulait, mais une fiche de paie valait mieux que rien. Il n’allait pas rechigner. Il n’attirait jamais l’attention sur lui. On le laissait tranquille oubliant presque sa présence. Avec une mine des plus sérieuses, il rêvassait beaucoup et s’appliquait à paraitre occupé. C’était un art que de réussir à créer l’impression d’être occupé. Il relevait de la prestidigitation. Le smartphone logé dans la boite à gants de la Range Rover lui manquait terriblement en journée. Comme un ado accro, il s’était habitué à en dépendre pour tout.


Avec son nouveau système, il s’occuperait d’abord des dossiers les plus urgents, puis des plus importants, et ensuite de ceux qu’il anticipait, deviendraient, sous peu prioritaires. Du coup, en cinq heures il achèverait le travail de huit heures. L’absence d’Internet rendait le quotidien monotone. Tout le monde, y compris le chef, gardait le nez enfoui dans la paperasse. Chacun dans sa bulle se souciait uniquement d’apporter sa pierre au projet du moment. Cet argent facile à gagner exigeait de Rémy un effort surhumain de copinage avec l’ennui. Une réelle souffrance morale.


Des papiers recouvraient chaque centimètre de son petit bureau en pagaille. La poubelle débordait. Rémy mettait de l’ordre dans les tiroirs, et refusait d’allumer l’ordinateur et les deux moniteurs juchés sur un Varidesk. Il organisait ses pensées avant de reprendre le contrôle de son environnement. Il avait dépassé le stade où l’on se fout de tout. Le travail ne servait plus qu’à financer un train de vie rangée. Il faisait tout pour garder son emploi, se levait tôt le matin, mais ne cherchait plus à impressionner la hiérarchie. Cela aurait été futile. Celle-ci ne cherchait pas non plus à lui jeter de la poudre aux yeux. Elle s’asseyait sur lui. Il faisait partie des meubles. Elle considérait sa présence et sa loyauté comme allant de soi. Plus besoin de le courtiser, de le convaincre d’accepter un emploi dont personne ne voulait. Ça ne servait jamais à rien de chercher à impressionner des gens que vous n’aimiez pas et vice versa. Ils penseraient ce qu’ils voulaient. Tout le monde se fichait des impressions d’autrui, bien qu’ils fissent semblant du contraire. C’était comme ça au bureau !


Pour se soustraire à la vue, se recueillir, et se relâcher un peu, Rémy fermait la porte de son bureau et serrait les yeux. Des vagues paresseuses aux franges d’écumes balayaient une étendue azurée, puis venaient choir sur un sable blond fin comme de la poussière d’or. Cette vision l’enivrait. Avoir les pieds dans l’eau et la tête dans les nuages, c’était ça la liberté pour Rémy. On l’aurait cru anarchiste tant il détestait toutes les formes de contrainte, ainsi que l’autorité et l’ordre qu’on lui imposait chaque jour. Il en venait à ressentir de la nostalgie pour le pays de son père ; ce lieu lointain où, il le savait, sa volonté s’épanouirait, libre de lui inventer une vie d’aventures et de conquêtes. Elle régnerait, désentravée de la routine et de la peur. Il levait l’interdit de la mère.


La petite galerie parisienne plus bondée qu’à l’accoutumée s’égayait. Les tableaux, d’un art-thérapeute rencontré à l’hôpital d’où il venait de sortir attiraient des connaissances et une foule de curieux. Le vernissage du seul ami qu’ils avaient en commun fournit l’occasion de leur rencontre. Svelte, délicate, moyenne, proportionnée, Danielle se distinguait parmi les invités, une flûte remplie de champagne à la main. Elle déambulait nonchalamment et s’arrêtait de temps à autre devant un tableau de son ancien collègue, attirée par l’énergie qui en émanait. Son petit nez hautain se faisait oublier dès que l’on tombait sur ses lèvres délicieusement sculptées où se figeait un sourire ineffable. L’on ne pouvait contempler ses yeux de biche, au noir profond, sans se sentir irrémédiablement pénétré de sa douceur. Elle bouleversait Rémy. Danielle jouait à l’ingénue alors que lui, intimidé et espiègle, fixait ses pieds avant de s’aventurer à faire un commentaire pour la taquiner :

« Oh mon Dieu, mademoiselle, vos pieds sont grands ! Vous faites du combien ? »


Choquée, elle lui tourna le dos. Elle lui tiendrait rigueur de son affront, décidée à l’éviter le reste de la soirée. « Qui dit des choses comme ça à quelqu’un qu’il ne connait même pas ? » Ne pas parvenir à faire sortir de sa tête un tel rustre, visiblement, l’incommodait. La technique de Rémy consistait à ne pas se faire oublier. Danielle, encline à lui rendre la monnaie de sa pièce s’il osait à nouveau lui adresser la parole, chercherait cette fois à l’humilier avant de l’ignorer pour toujours. Il osa lui faire un sourire de l’autre bout de la pièce où il se tenait entouré de deux femmes magnifiques. À présent, il faisait mine de vouloir s’approcher. Une occasion de le remettre à sa place se présentait. Il fallait la saisir. Rémy avait misé sur cette particularité de la nature humaine, ce dénouement favorable, cette clôture avantageuse dont toutes les personnes bafouées ressentaient le besoin. Elle mordait à l’appât. Au fur et à mesure qu’il approchait, transpercé par son regard souffreteux, soutenu, et franc, Rémy palpait une tension vive dans le visage de Danielle transi par un rictus vengeur. À la seconde même où elle l’attaquerait, il changerait de registre, ferait dans l’autodérision et se montrerait charmant. Prise dans les mailles du filet qu’il avait tendu, il la désarçonnerait. Une chose en amenait une autre. Devant un tel clown, il lui serait impossible d’alimenter sa colère. Il la faisait déjà ricaner. À présent, elle s’esclaffait. Ces deux-là garderaient en fin de compte le contact. Au chaud l’un contre l’autre, quelques semaines plus tard, elle termina dans son lit où elle le détestait passionnément.


Vieux d’à peine une vingtaine d’années, Rémy se prenait pour un fin stratège. Il avait jeté son dévolu sur elle dès l’instant où il avait posé les yeux sur son minois. Un jour, elle allait être sa femme. Il ne se passerait plus d’elle, son petit soleil à lui. Par manque de confiance ou sous couvert d’une fausse modestie, Danielle, pourtant une jolie fille, agissait comme si elle ne se doutait pas de l’effet qu’elle avait sur les hommes.


Vingt ans plus tard quand ils se retrouvèrent, rien ne prédisposait plus Rémy à devenir un bon époux. Il n’en était pas un. Il râlait trop, partageait tout ce qui lui passait par la tête, oubliait de faire plaisir à sa femme, lançait des flatteries à tout va à toutes les jolies filles, savait tout sur tout, avait réponse à tout, jugeait tout trop vite, et prononçait des jugements définitifs qui blessaient. Il essayait pourtant de garder la bouche close. Effort vain. Cela ne marchait pas. Son air coquin le trahissait. Il faisait partie de ces hommes égoïstes à qui il fallait gratter les couilles pour qu’ils arrêtent de grogner. Quand il y avait du monde, grogner passait pour son activité préférée. Seul, livré à lui-même, la grogne ne servait plus à rien. Il fallait un public pour qu’elle en vaille la peine. Supporter un mari comme ça, un drôle de zigoto, exigeait que l’on soit plus futée que lui, que l’on dispose de la patience de Job, et surtout d’un grand cœur magnanime.









TROIS



— Il y a quelqu’un dans ta vie ?

Incrédule, Rémy baissa la tête, plissa les paupières, hésita, puis d’une voix ferme, lâcha :

— Pourquoi cette question ? Ça fait deux ans qu’on ne se fréquente plus.

— J’ai du mal à rebondir. Voilà, j’avoue. Tu me manques. Crois-moi, j’ai tout fait pour t’oublier.

— Personne ne m’arrive donc à la cheville, hein ?

— Tu peux dire ça si tu veux. Viens dîner chez moi ce soir. [Après une longue pause]. C’est vrai ce qu’on dit ? Tu pars en Afrique ?

Rémy inspira bruyamment, puis grogna.

— Qui dit ça ? Laisse, ça n’a aucune importance. Les occasions de t’envoyer en l’air ne t’ont jamais manqué. D’ailleurs, tu n’as jamais vraiment eu besoin de moi pour ça. Pourquoi ce revirement ?

— Je te cause d’amour. Arrête !


Redoutable, Christiane l’avait chassé de chez elle. Ils avaient vécu ensemble dans une enclave de plus de 25 000 habitants en pleine banlieue de Washington, à Fairfax. Pendant trois années mouvementées, blotti contre sa chair, emmuré dans son nid d’amour rance, un temple où le Kama Soutra se suivait à la lettre, religieusement, Rémy avait abusé de sa chaleur, de tous ses charmes jusqu’à ce que las, avachi, et sous l’effet des médicaments qu’il prenait, sa virilité perdit de son mordant face à l’insupportable lubricité de la maitresse des lieux. Sommé de récupérer ses cliques et ses claques, et de débarrasser le plancher, il partit dans la joie et le soulagement. Il en avait plus qu’assez de passer pour une andouille.


Rémy s’installa dans une toute petite ville de 1613 habitants au nord de la Virginie, à la pointe extrême. Il fallait plus d’une heure de route de Fairfax pour arriver à la confluence des deux fleuves, le Shenandoah et le Potomac, près de Lovettsville, aussi loin de Christiane que possible. Selon Rémy, leur relation n’avait été qu’un échange charnel vidé d’émotions. Se bernait-il ? Cherchait-il à se disculper de toute responsabilité dans l’échec de leur relation ? Quand une femme l’avait appelé, fût-elle une cousine ou bien une tante, Christiane, lui avait fait des histoires.


Il avait, selon elle, des vues sur tout ce qui bougeait. C’est cette jalousie morbide qu’il reprochait à Christiane. Il la blâmait pour la perte de sa libido. Avec tout le toupet qu’il lui connaissait, comme si elle méritait encore une once d’attention, Christiane avait osé l’appeler.


— Tu veux que je vienne manger chez toi, ce soir ? Écoute, tu as ébranlé ma confiance. Tu as gâché notre moment et m’as fait perdre un temps fou. Vis ta vie. Suis ta raison. Ne t’occupe plus de moi, espèce de nympho caractérielle. Allez, passe une excellente journée.


Quoique Rémy s’en doutait un peu, nul ne savait au juste ce dont elle était capable. Parfois méchante et brutale, si elle avait appris que depuis son départ, il avait renoué avec son ancienne flamme et s’était marié, elle se serait sentie bafouée et aurait explosé de rage. Une semaine après leur rupture, elle avait poussé le toupet jusqu’à le traquer au fond de sa campagne lui imposant sa visite. Confrontée à son refus catégorique de reprendre la relation, elle avait bouché ses W.C. y jetant une matière que le plombier lui-même n’arriva pas à identifier. Un débordement nauséabond, le remplacement d’un cabinet d’aisances, et des dépenses inattendues, voilà de quoi marquer un homme. Dire non à Christiane coûtait cher. « Pour vivre heureux, vivons cachés », se répétait Rémy. Afin de protéger sa nouvelle épouse, il en tut l’existence. Danielle n’aurait pas fait le poids de toute façon devant cette folle de Christiane et n’avait rien fait pour en mériter la furie.








QUATRE



Un fantôme s’approchait de son oreille pour le mettre en garde. Des relents de muscade taquinaient ses narines et à son insu un sourire se formait sur son visage endormi. Des images de l’enfance défilaient. Elles excitaient l’imagination et rendaient le message chuchoté, intelligible. À l’approche de la traversée de l’Atlantique, hanté par des visions de man Cécé, Rémy dormait mal. Le dos voûté, le fichu de madras bien ajusté sur une touffe crépue de cheveux blancs, sa grand-mère lui apparaissait de manière prévisible, juste avant un événement capital. Depuis une décennie, elle avait retrouvé les ancêtres sur une rive lointaine, de l’autre côté de la mer. En Guinée, peut-être. Son souvenir guidait les pas de Rémy. « Commence par toi-même. Plus d’amour, toujours plus d’amour. » Il ne savait pas comment satisfaire man Cécé. Son message mettait Rémy à mal. S’aimer soi-même, cela ne voulait rien dire, pensait-il. Comment peut-on faire ça ? Il n’y comprenait rien. Il l’espérait vivement, ce pèlerinage tardif chez son père l’aiderait à mieux se connaitre et à enfin comprendre ce que toutes ces vieilles personnes lui répétaient. Il signifiait une ouverture inouïe sur la possibilité même d’un renouveau personnel. Un héritage millénaire, pesant et méconnu lui ouvrirait autrement le regard sur le monde. En l’assumant, il retrouverait courage et vigueur, fils d’une tradition puissante et inscrutable. En acceptant son identité révélée, il deviendrait l’héritier d’un royaume secret dont nul n’osait parler. Comme une personne qui avait gagné gros au jeu, à l’orée de la reconquête de son identité occultée, Rémy trépidait.


— Bonjour cousin. Tic-tac-toc. Nous sommes tous impatients de te rencontrer enfin. Tic-tac-toc. Nous comptons les jours, les heures, les minutes, les secondes. Tu as des médicaments contre le palu ?

— Oui, ne t’inquiète pas. J’en ai, mais je ne les prendrai pas. Ça donne des hallucinations.

— Tu rigoles ? Il ne faut pas jouer avec ta santé. Tu dois les prendre.

— Les moustiques ne m’aiment pas, ils ne m’ont jamais aimé. C’est plutôt l’eau qui m’inquiète.

— Tu devras consommer de l’eau minérale. Oublie le robinet. Tu n’as pas les anticorps africains.

Rémy et Danielle sortirent du lit à dix heures le jour du départ. Ils prirent un petit déjeuner simple, du café et des biscottes beurrées. Debout au milieu du salon, sur un ton mi-jovial, mi-sarcastique, Rémy annonçait : « L’envol aura lieu à dix-sept heures cinquante-cinq. Après une escale de 3 h 30, nous quitterons Bruxelles pour Douala où nous atterrirons à dix-sept heures trente-cinq le premier jour de décembre, après quatorze heures sans pouvoir se doucher, confinés dans une boite à sardine ». Il révisait des notes jetées dans un calepin, et repensait à la grand-mère paternelle dont ses sœurs avaient beaucoup parlé au téléphone. Subitement, il fut frappé par le mot « drap », comme s’il le voyait pour la première fois. Eurêka. Il s’était écervelé en vain à chercher le parfait présent. Une garantie de qualité et de luxe ; des choses si pratiques qu’on y pensait rarement, de beaux draps en coton égyptien à 400 fils blancs, accompagnés de taies d’oreillers, voilà ce qu’il lui offrirait. Il l’espérait, elle comprendrait la profonde révérence dont elle faisait l’objet. Il fallait se rendre à la banque pour payer la traite de la maison, signaler le départ à la poste, expédier les factures, réclamer la suspension temporaire de la livraison du courrier, puis arriver avec ou sans Uber à l’aéroport de Dulles trois heures avant l’envol. Au retour, juste au moment où il garait la voiture, le téléphone bipa. Le SMS de Christiane s’affichait : « Dis-moi quand tu pars et quand tu reviens. Je veux t’accompagner à l’aéroport et venir te récupérer à ton retour. Je ne te lâcherai pas. N’oublie pas. » Sans y réfléchir à deux fois, Rémy effaça le message.


Il décida en fin de compte de prendre sa voiture. Il la laisserait sous surveillance au garage de l’aéroport, où, pour dix dollars la journée, elle se dépiterait de son absence en compagnie de véhicules malmenés par leurs propriétaires et brièvement soulagés. Les autres voyageurs faisaient place à leur approche. Danielle et Rémy avançaient avec l’assurance de ceux qui se savent attendus. Un agent de la compagnie aérienne s’occupait sur-le-champ d’enregistrer leurs bagages. Il fallait ensuite se soumettre au contrôle de sécurité deux étages plus bas. De leurs museaux, des chiens nerveux passaient au crible les voyageurs. Une fois les sacs à main et les petites valises passés au scanneur, nul besoin de se vider les poches, de retirer l’ordinateur de la sacoche, ou de placer les chaussures dans un bac en plastique. « Et tout ça grâce aux chiens ! » Danielle jubilait. Elle avait mal au dos et appréciait ne pas devoir se courber plus que nécessaire.


Dans une zone d’embarquement bondée, juste devant le comptoir de United Airlines, Rémy sentait un regard posé sur lui. Une femme visiblement émue le détaillait des pieds à la tête lui souriant discrètement. Que voulait-elle donc ? Par courtoisie, Rémy répondait à son sourire. Danielle se rapprocha. L’inconnue appuyait son regard d’une insistance déplacée. Gêné, ne sachant trop quoi faire pour atténuer la maladresse de cet engagement incongru, Rémy lança gauchement :


— C’est bien à Bruxelles que cet avion se rend, n’est-ce pas ? Vu le nombre de Noirs, on aurait dit qu’il part directement pour l’Afrique.

— Oui, oui, Bruxelles, c’est bien ça ! Je suis moi aussi africaine et je me rends en Afrique, dit la Blanche. Naturalisée Ougandaise ! ajouta-t-elle. Je possède une maison à Entebbe, mais à l’origine je viens du Texas. Elle avait décidément envie de jacter.

— Incroyable. Qu’est-ce qui vous a inspiré à faire ça ? Rétorquait Rémy, plus par politesse que par curiosité.

— Tous mes bébés chocolat. Mes petits orphelins. Ils ont besoin de moi en ce moment. Certains souffrent du paludisme. Les employées n’arrêtent pas de m’appeler pour se plaindre. Les hôpitaux ne font pas assez pour les aider. Rien ne se passe. Alors j’y vais. Quand une femme blanche se plaint, les médecins s’activent. C’est dément l’Afrique.

— C’est donc pour cette raison que vous voyagez ? Pour les pousser à s’activer ?

— Oui. Les enfants ont besoin d’aide. Je suis pasteur et infirmière de formation. Mon mari s’occupe de nos ouailles ici en mon absence.

— Merci, madame, pour vos bonnes œuvres et tout ce que vous faites pour nos enfants, dit Rémy touché par autant d’altruisme. Vous semblez heureuse.

— Très.

— Que la grâce du seigneur reste avec vous alors !


Danielle réprima un sourire. Sa surprise était immense. Lui, qu’elle n’arrivait jamais à convaincre de l’accompagner à l’église, parlait maintenant de la grâce du seigneur ? Qu’est-ce qui prenait à Rémy ? Elle savait à quel point les bondieuseries lui déplaisaient. L’agent d’escale annonçait le retard de l’avion. Il faudrait patienter une petite heure, attendre encore un peu avant l’embarquement. Juste assez de temps pour faire le tour des magasins du terminal. Une bijouterie, des restaurants, du duty-free, des librairies, des magasins de souvenirs, une boutique d’électronique, des bars, sandwicheries et cafés. On en avait vite fait le tour.

Grand fut leur étonnement une fois à bord de l’avion quand ils trouvaient la missionnaire au regard attachant installée dans la rangée de sièges étroits qu’ils devaient eux aussi occuper. En les voyant, elle s’écria « Alléluia. » Il faisait chaud. Rémy se sentait coincé. Il refusait de s’ébahir davantage sur ses bonnes œuvres en Afrique. Il fit une mine patibulaire. Une demi-heure après l’heure du départ reprogrammé, la voix du capitaine résonnait dans la cabine. Il expliquait pourquoi le vol avait pris du retard. Des techniciens réparaient le moteur défaillant. Sans se faire prier, sous l’œil effaré de Rémy, Danielle tirait une neuvaine de son sac à main. « Une fois les réparations achevées vous pourrez profiter de la climatisation. » Rémy ôta son pull. Il étouffait. Une demi-heure passa. L’avion finalement évacué, les passagers se retrouvaient à nouveau dans la zone d’attente du terminal. La sono annonçait une heure plus tard que tout était rentré dans l’ordre. Le rembarquement allait être immédiat, sauf pour la vingtaine de personnes en partance pour le Cameroun. Une représentante de United Airlines aux allures de matrone expliquait que leurs bagages avaient déjà été enlevés de la soute. Il était impossible d’en assurer le transit. De toute façon, ils rateraient leur correspondance à Bruxelles et prendraient un autre vol le lendemain soir. Dans un tollé général, le groupe manifestait son mécontentement au personnel du service client. Il fallait faire autant de bruit que possible ; décliner son insatisfaction et tirer le plus grand avantage pécuniaire du contretemps imposé. Ce manquement à la déontologie de la prise en charge du client, inadmissible, n’augurait rien de bon pour l’avenir de la compagnie. Des rendez-vous importants seraient ratés à cause de United Airlines.


Le lendemain à la même heure, tout ce beau monde tapageur serait redirigé vers Paris Charles de Gaulle où après huit heures de vol, le surlendemain au petit matin, il prendrait une correspondance pour Douala où il arriverait le 2 décembre à dix-sept heures vingt. Les réclamations devaient se faire sur Internet. En attendant, Danielle et Rémy récupéraient leurs valises du tapis roulant et rentraient à la maison dans le silence.

— Il ne faut jamais blâmer une contrariété, avisait Danielle prenant un air sage, encore sous l’ascendance de l’Évangile.

— Oui, et heureusement qu’on est revenu ce soir. Deux semaines plus tard, et je t’en aurais voulu à toi aussi. Tu as oublié de sortir le sac-poubelle rempli des restes de nourriture de la veille. Il est resté ouvert sur le comptoir de la cuisine où tu l’avais laissé. Bonjour insectes, larves et mauvaises odeurs.








CINQ



Malgré le temps maussade et la température frileuse, Rémy débordait d’énergie. Son sommeil avait été réparateur. Le contretemps de la veille les avait forcés à ralentir et à se prélasser pendant toute une journée. Après avoir sacrifié un jour de vacances à l’inactivité, ils repartirent pour l’aéroport décidés à disputer quiconque empêcherait leur envol vers le Cameroun. Le dos de Danielle l’incommodait depuis. Cette fois-là, afin d’éviter le calvaire de la veille, au lieu de trimbaler des bagages lourds et encombrants entre un parking excentré et le terminal, Rémy déposait Danielle avec les bagages à la zone des départs avant de partir se garer au stationnement longue durée. Le trolley qu’elle trouva tombait à point. Danielle se mettait à son aise à l’écart des voyageurs affairés, sans bousculade, devant les guichets. Elle attendait Rémy patiemment. Les trente minutes semblaient excessives. Sans rien à charroyer, il aurait déjà dû être là. Le garage n’était pas si loin, et il prenait une navette. Se mordillant la lèvre inférieure, elle cherchait du regard sa silhouette énorme. Et s’il lui était arrivé quelque chose, un malaise, en chemin ? Son pied tapotait crescendo un rythme saccadé comme pour accélérer le temps. L’heure avançait. Prise d’effroi, elle se leva subitement, tâta ses poches et trouva son portable pour interroger l’absent. Levant la tête, elle laissa échapper un soupir. Elle venait de l’apercevoir. Il approchait à grandes enjambées. Il fallait se presser d’enregistrer les bagages, se soumettre au contrôle de sécurité et assurer le départ pour de vrai.


Au lieu de Bruxelles, ils transiteraient par Paris. Le petit groupe en rade de la veille se retrouvait dans la même section de l’avion. Personne ne parlait plus de compensations et ne revendiquait rien. Cette fois, on se contentait de prier en silence pour qu’absolument aucun pépin ne vienne retarder le voyage. Sous les regards perplexes des autres passagers, un soulagement audible s’échappa de la section quand l’appareil décolla enfin. Les trouvait-on fanatiques ? Quel genre de questions les autres voyageurs se posaient-ils sur leur compte ? Le départ pour la France se déroulait cette fois-ci comme prévu, sans contrariété. Le sommeil traînait à l’affût comme un tourmenteur, puis fut finalement chassé par cette anticipation fébrile qui attise l’éveil. Il reviendrait se venger tôt ou tard de ce renvoi sommaire. Cinq ou six fois en l’espace de sept heures, le personnel navigant de United Airlines passait proposer à boire et à manger. Sans être repus pour autant, les passagers se sentaient dorlotés.


Qui n’aime pas Paris, cette cité enchanteresse, une des plus belles au monde, construite avec soin pour faciliter l’essor de la pensée ? Même y transiter à moitié éveillé, en autopilote, est une aubaine et ressemble à un rêve. L’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, avec ses terminaux tentaculaires, ses couloirs interminables de tapis motorisés et ses boutiques lumineuses, n’enlevait pourtant rien à l’angoisse que Rémy ressentait à l’idée de rater la correspondance pour Douala. Ni lui ni Danielle ne disposait pour l’instant de cartes d’embarquement. Danielle, elle, restait sereine. Sa mère, ses frères et sœurs vivaient là, tous à Paris. Si elle ratait l’avion, au moins elle les reverrait. Il fallait au plus vite trouver un agent d’Air France, quelqu’un capable de les aider. Dans trois heures, l’avion décollait. Dans l’immédiat, ils passeraient un autre contrôle de sécurité, puis prendraient une navette pour changer de terminal. Il fallait faire vite. Cette fois-là, une dame au sourire interdit décida de retenir le sac de Rémy à la sortie du scanneur. Il s’impatientait. Que voulait-elle donc ? À Washington, ni chien de police ni agent de sécurité n’avait jugé utile de le fatiguer ainsi. Le temps s’écoulait insouciant. Elle attendait du renfort. Rémy et Danielle échangeaient de gros yeux ronds. Le sac n’avait pas quitté le compartiment au-dessus de leurs têtes pendant toute la traversée de l’Atlantique. À quoi rimait donc cette mise en scène ? Pourquoi ce retard ? Ils s’inquiétaient. De ses mains couvertes de gants en latex, tout doucement, la dame sortait un à un du sac qu’elle retenait en otage, livres, carnets, stylos, ordinateur, chargeur, papier, miroir, médicaments, puis, l’œil sadique au reflet criminel, s’attardait maintenant sur la trousse de toilette. Elle en enlevait un tube de pâte dentifrice et un flacon d’huile de ricin à moitié rempli.


— Non, non, et non rouspétait Rémy. J’ai besoin de me brosser les dents, moi aussi.

— Ce tube n’est pas autorisé. Il est trop grand, monsieur.


Rémy tira le tube des mains de l’agent et en dévissa le bouchon. Il en fit sortir une larme de dentifrice dans l’espoir vain de démontrer qu’il ne s’agissait pas d’un explosif. Le flacon d’huile, il n’en démordrait pas, était indispensable à sa peau sèche. Rien à faire. Elle ne voulait rien entendre. L’agent de sécurité ne le regardait même plus, conforté dans son entêtement par une armée de collègues.


— Le règlement c’est le règlement.

Ces mots conformistes ne faisaient rien pour arranger l’humeur de Rémy. Ils l’offensaient plus qu’autre chose. À Washington, aucun agent n’avait daigné faire cas de ces petites choses-là. Des machines à renifler les explosifs ainsi que des chiens policiers bien plus performants encore avaient déterminé qu’il pouvait continuer à se brosser les dents et à s’enduire la peau de son huile de ricin s’il le voulait. Voilà qu’en France, une mal embouchée à laquelle il n’avait rien demandé le condamnait à poursuivre son trajet la peau sèche et l’haleine fétide. Rémy rageait contre une attitude intransigeante, lourde, et si familière aux conformistes.


Au bas du bâtiment se trouvait l’arrêt du bus pour le bon terminal. Une foule hagarde, mal réveillée et incertaine, examinait chaque inscription pour s’assurer de la bonne direction. Le chauffeur perdait un temps fou à rassurer ceux qui l’interpelaient. Il les menait à bon port. L’aéroport chichiteux devenait inefficace tant son organisation compliquée défiait la logique. Le sommeil revenait, se vengeait et amenuisait l’éveil. Il fallait encore résister un peu. Une fois dans le deuxième avion on pourrait finalement dormir un peu.


Le terminal du départ avait l’allure d’un centre commercial haut de gamme avec ses magasins de marque, son design futuriste, son long et large couloir principal. Ici, tout semblait plus chic qu’à Washington. Le petit groupe de la veille avançait à pas fébriles vers la porte d’embarquement, mû par la nécessité de trouver un agent et une carte d’embarquement. Quand Rémy et Danielle quittèrent le groupe pour les toilettes, ils aperçurent le comptoir d’Air France coincé dans le pli d’un mur. Le groupe l’avait manqué. Rémy fit marche arrière pour capter l’attention d’un vieux monsieur camerounais à la traîne. Il lui indiquait le comptoir et lui demandait, une fois les formalités accomplies, de bien vouloir partager l’information avec les autres. Rémy et Danielle, leurs cartes d’embarquement en main, se précipitaient aux toilettes les plus proches pour éviter un accident humiliant. Rémy obtint d’un voyageur généreux une perle de pâte dentifrice. Il pouvait finalement se brosser les dents. Les ablutions terminées, il regagnait le groupe devancé de plusieurs minutes par Danielle. Elle le menait au comptoir d’Air France. Muni de son titre de transport, le vieux monsieur, « juste avant que tu ne reviennes » lui dit-elle, avait déclaré ne rien devoir à personne. Son cas réglé, ce qui arriverait aux autres ne le regardait plus. Lui, c’est à Yaoundé qu’il partait. Il se retrouvait au mauvais terminal parce qu’il avait bêtement suivi des côtiers.


Après sept heures dans les nuages, il fallait redescendre sur terre. Danielle palpait l’impatience de Rémy prêt à bondir hors de l’avion avant les autres passagers. L’avion se posait. Du compartiment de stockage au-dessus de leurs têtes, il ne restait plus aucun bagage. À peine la porte ouverte et dégagée, Rémy se précipitait à grandes enjambées vers le terminal, sans l’attendre. Épuisée par un long voyage, elle peinait à maintenir la cadence. Au bout du couloir se tenait un homme incontournable à l’allure guerrière. D’une main, il tenait un cellulaire à une oreille et de l’autre main, une pancarte démesurée à la hauteur de son ventre. Son corps et son regard se figèrent et ses lèvres se mirent à trembler d’émotion. Le guerrier avançait droit sur Rémy qui distinguait de plus en plus nettement son nom sur la pancarte.

— Impossible de te rater. Tu es l’image crachée de ton père. Bonjour, je m’appelle Samba. Ta tante m’a chargé de te récupérer. Je travaille à l’aéroport. Elle t’attend en bas avec les autres. D’abord, on passe au contrôle des passeports. Ensuite, on ira chercher vos valises.


Elle pressait maintenant le pas et semblait requinquée. Des gouttelettes de sueur perlaient le front de Danielle, ajoutant une touche d’originalité à son maquillage. Des ventilateurs impotents ronronnaient, agitant mollement l’air. Il faisait une chaleur étouffante. Dans une salle immense, les nationaux et les visiteurs en deux files distinctes se coinçaient les uns contre les autres pour empêcher les resquilleurs de prendre leur place. Un agent de l’ordre public sévère veillait au respect des consignes de sécurité. Partout, ce jour-là, le thème restait : stricte obéissance et respect des règles. Son corps tendu signalait qu’on avait intérêt à se tenir à carreau et à faire ce qu’elle disait. Une fois la courte file des nationaux vidée, elle examinait l’autre file d’un œil suffisant, avant de s’écrier :


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