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MICHEL N. CHRISTOPHE





J’aurais été un Dieu


Roman

























Copyright  Michel N. Christophe, 2017

ISBN-13: 978-0-9987045-6-2

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À tatie marraine









J’étais un géant nourri à la main par des géants plus considérables encore que je ne connaissais pas et ne pouvais voir. Tout le monde le savait, sauf moi. Ça faisait dix minutes que j’étais assis là à attendre que le cours tant vanté commençât. Ma vie serait-elle une succession d’attentes lentes et fastidieuses ? Il y avait déjà une semaine, une bobo parisienne, une bourgeoise à la mode, sobre, parée d’accessoires design, de bijoux tendance aux couleurs chaudes, emmitouflée dans un élégant foulard Hermès chutant sur une robe vintage, m’avait gauchement tiré d’un cours pour m’annoncer, haletante, que je faisais fausse route avec cette histoire de philo, et ferais mieux de rejoindre son département d’anglais. Elle était charmante, cette brune huppée et audacieuse. Et de surcroît, elle croyait en moi. Qu’avait-elle donc perçu que je n’eusse su capter en moi-même, pour me manifester un si grand intérêt ? Il faut avoir du toupet pour interrompre ainsi le cours d’un collègue, en faire sortir un étudiant pour lui déblatérer juste devant la porte d’entrée un soliloque sur l’inutilité du cursus dans lequel il s’engouffre. La réaction rageuse du prof de philo, à portée de voix, précipita la fuite de la madone et le retour à l’ordre moral. Je n’avais pourtant passé qu’une heure à peine dans son cours d’anglais optionnel. Oui, je l’avoue, je m’étais amusé comme un fou, et avais vraiment apprécié cette femme austère, distante, mais ô combien érudite ! La crainte qu’elle avait inspirée à mes camarades m’avait également amusé.

Maintenant, elle me renvoyait l’ascenseur. En face d’un vote de confiance manifeste, et aussi irrévérent, il ne me restait qu’une chose à faire, acquiescer et passer voir ce que le département d’anglais proposait. Ce qu’elle ne devinait pas dans sa présomption, c’est que, depuis quatre ans déjà, j’étudiais le droit et la philosophie, en double inscription. Que me réservait donc cette bourgeoise cultivée ?









***

Enfant, je ne quittais jamais Basse-Terre. Sauf peut-être à quelques reprises pour me rendre à Pointe-à-Pitre avec ma tante et sa famille. Vers l’âge de cinq ans, je m’étais subitement retrouvé orphelin. J’avais atterri chez mon unique tante. Quand je n’étais pas à l’école, de ma chambre chez tatie Olga, j’observais par les persiennes, derrière la maison en plein centre-ville, le jeu des enfants du quartier. La ville se vidait vers cinq heures, à la clôture des magasins et à l’approche de la fraîcheur du soir. Après le goûter, les garnements transformaient la rue en terrain de football bruyant. Et moi, assis près d’un grand fauteuil au salon, je faisais la lecture à grand-mère qui n’avait plus beaucoup d’yeux pour lire. Elle égrenait interminablement son chapelet tourmenté tandis que je m’appliquais à donner le bon ton, pour éviter la taloche qui résonnait très fort dans mon crâne. Elle ne m’épargnait jamais, si au lieu de faire chanter le texte, j’ânonnais. Parfois, elle s’endormait. Gare à moi si j’en profitais pour m’éclipser. Au moins cinq fois, il lui arriva d’ouvrir les yeux et de ne pas me trouver assis là, tout près d’elle, à l’admirer dans son sommeil. Inutile de raconter ce qui m’est arrivé. Vous suffira-t-il de savoir que la seule vue de son cuir courrouçait déjà mon arrière-train ? Donc, si elle s’endormait, avisé, je gardais le derrière vissé au siège comme l’imbécile qu’elle voulait que je sois. Celui-là même que je ne voulais pas devenir.

J’avais des raisons de croire que l’insistance de grand-mère à me faire lire une variété d’histoires chaque soir tenait plus à son besoin de me maintenir sous tutelle qu’à un désir réel de parfaire mon instruction, ou de se divertir. Après tout, au salon nous avions une télévision qu’elle n’allumait jamais, sauf quand tatie Olga, de repos, restait à la maison. Alors là, sans égards pour grand-mère, je m’abandonnais à regarder dessins animés et westerns à gogo, me sachant protégé de l’arbitraire. À l’hôpital souvent tard dans la soirée, tatie rentrait, malheureusement trop tard pour me sauver de la tyrannie de la bougresse. Mes amis de quartier, une fois dans la rue, insouciants, ce que je leur enviais, parlaient le créole, notre langue de prédilection. Nos jeux se prêtaient davantage à l’usage de cette langue de la proximité qu’à celui du français, symbole de la distance et de notre sujétion. Grand-mère cherchait à me sophistiquer. Vain effort. Je voulais plus que tout au monde demeurer un Négrillon, de l’espèce qui priait le Bon Dieu pour qu’on ne l’envoie plus à l’école. C’était tellement plus amusant. « Ne parle pas créole. Tire ton nez pour l’affiner. Viens écouter le monsieur à la radio comment il parle bien le français. Fais ceci, ne fais pas cela. » Y’en avait marre de ces macaqueries de civilisation contraignante.

Chaque jour, j’emmagasinais un peu plus de ces mots qui faisaient de moi un problème, et un objet de dérision, sans valeur. Quand l’on me remarquait, on ne voyait qu’une tache qu’il fallait délaver. Mes cheveux crépus devaient se faire oublier, être taillés, et ordonnés, sur ordre de grand-mère. Il fallait sourire à des gens que je n’aimais pas, et puis parfois les embrasser, malgré leur haleine fétide ; égaler les mulâtres et respecter les Blancs, aussi couillons fussent-ils. Devenir celui qu’on voulait que je sois, était si fatigant. Puis toujours m’excuser d’être né comme le soir, la couleur du péché. Le prêtre l’avait même dit un jour. Il devait être saoul. Ce salaud, je l’avais bien entendu. Mais moi, je n’étais pas encore bien noir. Cela viendrait un jour. Pour le moment, plutôt que café sans crème, j’étais marron comme le chocolat. Si j’aimais ma couleur en dépit de tout ça, c’était grâce à l’affection et aux attentions de tatie Olga. Dans ses grands yeux étincelants, bien ouverts, j’étais beau à tous les égards. Je ne comprenais rien aux histoires de couleurs que les autres adultes tartinaient du matin au soir. Ils semblaient obsédés. Moi, je n’étais qu’un petit garçon qui n’avait pas froid aux yeux. Rien ne me semblait impossible.

Tonton Dédé, ce grand fêlé, apparaissait chaque soir, juste avant l’heure du coucher ; avant que sa femme ne rentre du boulot. Il n’avait jamais faim, celui-là ; toujours déjà mangé, probablement chez une femme au-dehors. Et grand-mère n’insistait pas. Elle ne disait jamais rien et tenait à ce que sa belle-fille ne fasse aucune histoire non plus avec son fils chéri. Pour sa défense, le soir venu, il avait la présence d’esprit de rentrer au foyer conjugal. D’autres hommes eux, oubliaient, de le faire, occupés qu’ils étaient à leur deuxième foyer.

Tonton Dédé détestait les Nègres. Cela faisait ricaner grand-mère. Il les pensait couillons, et surtout malhonnêtes. Je n’aimais pas tonton Dédé. C’était lui le couillon malhonnête ; de ceux qui perdaient toute contenance, tout amour-propre et grignait sans arrêt devant les Blancs-pays guère moins fourbes. Ils le grugeaient parfois, émiettant son salaire pour un retard par-ci et un oubli par-là. Cherchant à les distraire, tonton Dédé leur racontait des salades et tout plein de salamalecs pour regagner une place dans leur estime. Sans qu’il ne s’en rende compte, on se riait de lui et de sa bouffonnerie. Moi aussi, je riais. C’était une vraie tête de bourrique, ce tonton rigolard. Il devenait ridicule à force d’être chambré. Lui, la star du dîner de cons à la mode des Antilles. Amuser la galerie c’était son truc à lui. Son émerveillement démesuré devant les bagatelles du Nord en faisait à mes yeux un incorrigible abruti. C’était fini pour lui. Redressant le dos comme un cocotier devant un vent fort, il se pavanait sur l’île avec ses invités de l’autre bord, collègues du bon vieux temps. Il sortait une voix de stentor que je ne lui connaissais pas. Monsieur péchait par désir de reconnaissance. Il parlait de Paris en forçant les R d’un air supérieur. Il n’y avait passé qu’un mois en tout. Quand je serai grand, je ne serai pas comme tonton Dédé. Il était trop couillon.

Je détestais aussi surtout la façon brusque dont il traitait tatie Olga. Il lui parlait sans façon, comme on parle à un va-nu-pieds. Elle, une femme bien plus intelligente que lui, qui le ménageait et faisait mille efforts pour le laisser croire qu’il lui était supérieur en tous points. Personne n’était dupe. Sans trahir des sentiments revêches, elle prenait sa patience à bras-le-corps. Elle mettait beaucoup d’eau dans son vin avant de répondre, s’assurant à chaque fois d’utiliser des mots qu’il comprendrait. Cet homme obtus, en qui elle voyait on ne sait quoi, passait son temps à parler fort de choses qu’il ne maîtrisait pas. Pour avoir la paix, tatie le confortait dans la bonne opinion qu’il avait de lui-même et sa grande vacuité. Lui, il avait tout fait, tout vu, serré la main de tous les préfets successifs, et sondé les recoins de l’âme française. Un dimanche, après la messe, il nous déclarait solennellement que nous autres, vermisseaux antillais, engeances d’une grande nation, avions de la chance d’être nés Français.

Tatie Olga avait interrompu ses études de médecine à l’annonce de sa double grossesse. Il lui fallait parer au plus urgent : officialiser une alliance précipitée, autrement inacceptable. C’est contre les mises en garde de sa propre famille qu’elle épousa Monsieur Désiré Colma, dit Dédé. Un faux mulâtre sans grades des mornes de Dolé, qui se prenait pour le gardien de l’honneur de la République française. La peau jaune comme le ventre d’un giraumon, le nez fin, la langue bien pendue, il avait rencontré ma jeune tante à l’anniversaire de sa meilleure amie au bourg de Trois-Rivières.

Tatie Olga s’apprêtait alors à partir pour la France terminer des études. Elle disait vouloir devenir pédiatre. En un quart de tour, lui qui travaillait comme contremaître dans une distillerie, Dédé s’inventa sur-le-champ une carrière prestigieuse dans la fonction publique. Il ne voulait pas être en reste. Olga de la Ratissière, pas dupe pour un sou, gobait tout parce qu’elle le voulait bien. N’ayant rien à perdre, elle écoutait ses boniments. De toutes les façons, elle allait quitter l’île sous peu. Le ventre plat, le torse bombé, doté d’un physique de jeune premier et d’une humeur égale, tonton Dédé plaisait aux femmes. Il savait reconnaître une aubaine quand il en voyait une, et comptait bien garder le contact avec cette belle Négresse maniérée, aussi prometteuse qu’ambitieuse, qui, toute la soirée durant, retint son attention. Une amitié intéressée naquit ce soir-là au vu et au su de tous. C’était l’époque où les jeunes filles de bonne famille ne se rendaient jamais sans escorte à une réception, quelle qu’elle fût. Ce soir-là, sa mère l’accompagnait et veillait. Sans autre information que ce qu’elle avait glané, elle considérait d’un bon œil la conversation amicale que le jeune homme à la peau chapée entretenait avec sa fille aînée, la pupille de ses yeux attentifs. Elle ferait une petite enquête plus approfondie de toutes les manières et, si la relation prenait, elle saurait aviser en temps utile monsieur son mari. Olga et Désiré se fréquentèrent avec assiduité pendant les grandes vacances.

Tonton Dédé, comme je l’ai déjà dit, n’aimait pas les Nègres, ce qui ne l’empêcha pas d’épouser une Négresse avec laquelle il fit trois enfants ; tous majeurs maintenant. Ils firent de lui le grand-père de plusieurs Négrillons de mon âge, et plus petits encore. Ce n’était pas pareil, insistait-il. Son épouse avait fait des études en métropole. Elle provenait d’une famille de Noirs évolués, pas de Nègres ordinaires. Dédé ne mentionnait jamais tout le mal qu’il avait eu à intégrer cette famille d’évolués, avant d’y renoncer et de les bouder à tout jamais. On lui reprochait d’avoir menti sur sa situation et sur sa famille. On pouvait tout pardonner, sauf ça. L’accepter aurait été facile s’il avait été honnête dès le départ. L’intégrité n’était pas son fort. Il n’avait pas la trempe d’un évolué, lui. Avait-il donc honte de ce qu’il était ? Lui, le fils de deux mulâtres pauvres qui, il n’y avait pas si longtemps occupaient une case vétuste, délabrée, dissimulée par une épaisse paroi végétale. Ses parents, dans leur jeune âge, avaient endommagé le français, chacun à sa manière, par les multiples coups de roche qu’ils lui avaient lancés. En société, les fautes de grammaire, qu’on qualifiait de coups de roche, les couvraient de ridicule. Pour eux, peut-être, une façon comme une autre de railler des géniteurs égoïstes. Chacun s’était révélé le produit d’une rencontre fortuite entre un zoreille concupiscent de passage sur notre territoire, et une servante apeurée, trop facilement flattée par le dévolu que le métropolitain, le Français de France, jetait sur sa personne. Au temps des grossesses, les criquets chantaient, les géniteurs ni vus ni connus se refondaient dans la masse amorphe du lointain pays bien-pensant. Ils se souvenaient à l’occasion vaguement des doudous et du gros sirop batterie des tropiques, insoucieux de la semence abandonnée au soleil. Qu’elles étaient formidables les vacances dans les miettes de l’empire !

Tonton Dédé se disait Créole. Personne d’autre que lui ne le qualifiait jamais de Créole. Il aurait fallu qu’il bénéficiât d’un petit statut pour ça. N’est pas Créole qui veut. Quand l’alcool frappait fort, assommant sa raison, il n’était plus Nègre pour un sou. Son père était un Blanc de France, comme le savon de Marseille, lui aussi de France. Moi, petit Négrillon d’une Amérique que l’on disait française, je grandissais peinardement plus ou moins protégé de sa bêtise sous l’œil bienveillant de ma tatie adorée. Bientôt, je serai trop grand pour les taloches et autres rebuffades de la grand-mère mulâtresse. Elle n’oserait plus lever une main aigrie sur moi. Et je l’enverrais lire ses livres elle-même dans son français savane approximatif, à l’aide d’une loupe, s’il le fallut.

Ce que je prenais à l’époque pour un châtiment inhumain devint le plus beau cadeau jamais reçu de man Yenne. Il me fallut arriver en fac pour m’en rendre compte. Grâce à elle, j’ai lu la Bible en entier, et connais intimement nombre d’auteurs édifiants dont mes camarades de classe n’avaient jamais entendu parler. Les lectures de man Yenne ont rendu mes échanges avec les professeurs particulièrement enrichissants ; et m’ont rehaussé dans leur estime. Au lycée, les profs de maths et de physiques, eux, vivaient dans un monde parallèle où les mots comptaient moins que les chiffres, et la logique du cœur n’avait aucune emprise. Je les plaignais, les pauvres. Je les pensais limités, et eux ils me croyaient bête.









***

Un à un, les retardataires remplissaient le fond d’ombre de la classe, le repli des cancres et autres âmes gangrenées. Le prof de philo, un rouquin élancé à l’allure de général, arrêté devant son bureau au milieu de la salle, se laissait guider par le bout de son nez crochu, penchant vers une maroquinerie de laquelle ses doigts secs, argentés de bagues épaisses, extirpaient une liasse de polycopiés. À peine levai-je la tête que l’apparition d’une sylphide reluisante d’un éclat inextinguible me tapait à l’œil, en plein cœur, m’aveuglait et me privait de mon libre arbitre. Son passage fugace de la porte d’entrée à l’ombre du fond de la classe qu’elle cherchait avidement, trop rapide, même pour des pupilles exercées, ne dura que le temps d’un clin d’œil. Ahuri, mon cerveau se figeait. Il revivait en boucle cette entrée fulgurante. Vraiment, rien de ce qu’il se passait à l’avant de la salle ne m’intéressait plus. Mon regard tiraillé se rabattait vers l’arrière, espérant un peu plus de cet éblouissement inopiné. Je le savais déjà, la femme de ma vie se tapissait là, dans la tanière des cancres.

Sur le qui-vive, semaine après semaine, la bouche en pâte, le cœur chamaillé, écervelé, je guettais. Je n’arrivais jamais à convaincre mes pieds de suivre ma tête sans rechigner à l’assaut de l’objet de toutes mes distractions. Elle était là, comme une friandise convoitée, chaque mercredi, tentatrice, insaisissable, resplendissante, hautaine, dans l’ombre du fond de la classe. Elle faisait un pied de nez à mes sentiments durcissants, assise studieusement sur un popotin angélique. De cette souffrance soudaine, accablante, de cet élan irrépressible qui me troublait la vue, interrompait ma vie et me changeait l’idée que je me faisais de mon propre courage, Je désirais l’entretenir. Quel était donc son nom ? Si vous la connaissez, livrez-le-moi donc.

Ces jambes à n’en plus finir, ce port qui aiguisait ma curiosité, ils semblaient insoutenables et droits. Ils m’empêchaient de cogiter. Le contour ovale de cette figure si bien organisée produisait en moi l’émoi. Comment le dissiper ? Détourner mon regard ? Le troquer au besoin plus urgent de concentrer mes efforts sur l’étude ? Un bonbon pour les yeux au goût de maléfice. Effroyable dilemme. Fin pris dans des mailles diaboliques, sa superbe m’abrutissait. Tant que ces questions qui accaparaient ma conscience resteraient sans réponses, je languirai incapable de concevoir la terminaison heureuse de mes études. Ma lâcheté y veillerait. Elle m’interdisait déjà toute expression. La vie devait continuer. Le temps finirait par éponger l’affection. Lâche, brave, ou infirme, je traînais secrètement, comme une lésion honteuse, le boulet de mon entichement.

Personne ne devait le savoir, connaître ma condition. Je rapetissais à vue d’œil. Ma réputation et ma cote en dépendaient. J’étais un homme de raison, ce que mon comportement démentait. Je priais qu’on retire loin de moi cette passion qui me rendait autre et faisait de moi l’ombre de moi-même. Pour l’heure, je resterai tapi dans l’ombre à soigner mes plaies. D’ailleurs, cette histoire ne concernait qu’elle, la femme-Nutella jonchée sur le trône que je lui avais fabriqué, et moi, son fidèle serviteur. Nulle chienne de la nuit ne viendrait à bout de mon engouement viscéral. Aucune ne me ferait l’oublier, ou renoncer à elle. Je lui apposerai au visage le masque de ma muse.

Devant moi qui ne croyais en rien, surtout pas en l’amour, converti dans l’urgence, elle s’érigeait déjà comme ma religion, mon idée fixe, mon unique salut. Je ne savais même pas son nom. À cet âge, on ne sait rien. Ou si peu. On ne connaît pas encore intimement l’amour. On croit pourtant tout savoir. On a tout plein de connaissances inabouties, ratatinées, de deuxième et de troisième main, et c’est peut-être mieux ainsi, car les connaissances hirsutes de première main font mal. Elles proviennent de la souffrance et d’une longue digestion. Tout ça pour dire que je ne savais pas si ce que je ressentais était de l’amour au sens strict. Du haut de mes vingt-deux ans, ça en avait tout l’air. Mon orgueil m’avait fait dégringoler du piédestal de mes certitudes. Vaincu par la passion, je me retrouvai sur le cul de ma pudeur. En attendant le retour du courage, je m’évertuais autant que possible à étudier.

L’estime de ma bobo brune comme la nuit comptait aussi pour moi. Il me rattachait à l’idée que je me faisais de moi. Avec elle, je n’étais plus le spectre de moi-même. J’étais viril, confiant, charmant, plein de charisme, un géant en formation. Branchée, ouverte, quoiqu’un peu guindée dans son statut de mandarin, de ses attentions voilées, elle me suivait à distance. Elle me voulait du bien. Je le savais. Je le sentais. Il me plaisait de le croire en tout cas. Elle semblait large d’esprit. J’acceptai de devenir son cobaye, son expérimentation, et elle, mon exutoire. Si elle décidait de s’ouvrir un peu, mon plein d’esprit et mes bonnes notes épateraient certainement cette reine-Nutella. Malheureusement, hors portée, renfrognée dans le huis clos de sa beauté. Elle aurait dû être abordable, question d’âge, de race et d’origine. Nous avions tout cela en commun. Enfin, je l’espérai. Il ne nous manquait qu’une chose, la clef du déclic qui transformerait mes chimères en réalités jouissives. Avec la bobo, malgré une distance apparente, les choses seraient plus simples, différentes en tous cas. D’elle ou moi, je ne savais qui était le plus exotique. Le dépaysement serait assuré pour chacun. Je flairais son désir. Je l’anticipais surtout. N’avait-elle pas fait le premier pas, par un acte d’audace, et bravé l’interdit, pour ma frimousse à moi ? J’avais vu l’étincelle dans son regard vivant. Tout une déclaration muette. Ni l’âge, ni le statut social, ni le rapport de force inégal, ni nos différences visibles et invisibles n’empêcheraient le rapprochement.

À l’observer sans me faire remarquer, je décelais la solitude que déguisait sa froideur. J’étais un garçon, et elle, une fille... femme, peu importait. Je saurai quoi dire et surtout quoi faire ! Nullement en reste de toupet, moi-même, comme entrée en matière, je la remercierai de m’avoir incité à changer de cursus quoique je n’en changeai pas. L’idée est qu’en effet, je valais bien la peine de son attardement. « Merci, Madame, j’aimerais aussi vous inviter à casser la croûte avec moi. Dans ma culture, on congratule concrètement. » Pour travestir mon fantasme, et donner la bonne mesure de mon raffinement, je prétexterai un repas suivi d’une pièce de théâtre loin des regards goinfres ou réprobateurs. Cette femme racée, mince et froide jouait dans une ligue bien au-dessus de la mienne. Mais, ambitieux, débonnaire et fier, je me sentais à la hauteur. Bien sûr, je me la jouais.

En acceptant mon invitation, elle me mettrait au défi de révéler ma substance. L’aventure commencerait. Avec elle, je serais un homme, un tantinet jeune, le plus fort parmi les hommes, et elle, pour moi, une dame, un tantinet mûre, la plus séduisante parmi les femmes. Je lui donnerai le sentiment d’être absolument la meilleure chose qui me soit arrivée dans ma misérable vie. Elle sera ma wonder woman à moi. Le feu indéniable de notre passion naissante éclairera la voie. Je resterai fidèle à mon instinct de mâle, moi, l’animal en rut, prêt à téter les mamelles du monde. Avec la reine-Nutella, en revanche, pratiquement invisible, je n’existais pas encore au sens propre. Elle ne montrait pas sa faille. Pour le moment, je n’étais qu’un vassal. Je le resterai à moins que le courage ne me revienne !









***

Un matin, la terre trembla. Au cinquième étage du bâtiment scolaire, je me retrouvais à faire de drôles de pas de danse dont je ne me savais pas capable. Je dandinais mes cuisses de haut en bas, propulsant incontrôlablement un genou courbé vers l’avant, puis de droite à gauche faisant vibrer violemment les mêmes cuisses tendues. Je n’ai plus jamais eu besoin de reproduire ce pas trop difficile une fois le tremblement passé. Les maîtres nous regroupèrent dans le préau, près de l’enceinte de la cantine pour permettre à des adultes en uniforme d’évaluer la condition des salles de classe. Là, avec les copains, nous nous chamaillions allègrement et de vive voix, faisant bien attention d’éviter le naturel, ce créole qui nous valait tant de récriminations à la petite école. Subitement, la lumière de notre soleil tropical nous fut dérobée par un curieux métro ; un nouveau prof gringalet que nous ne connaissions pas. Que nous voulait-il donc ? Lui qui tenait notre astre en otage et s’approchait un peu trop près de nous. Craintifs et curieux devant cette présence persistante, nous nous tûmes, feignant l’ahurissement.

— Vous parlez bien le français tous les trois. C’est formidable.

— Vive la vie, le Pepsi, et le pipi au lit. Et alors ? lui répondis-je vertement, soucieux de retrouver le soleil qu’il bannissait. Qu’est-ce que ça change ?

— Ça change que cela vous ouvrira des portes plus tard.

Convaincus d’avoir affaire à un pédophile, nous nous désengageâmes de son emprise par plusieurs pas cadencés, synchronisés, l’air contrit, reculant et protégeant nos arrière-trains. « Plus tard !  Qu’est-ce qu’il raconte ? C’est maintenant que nous voulons voir les portes s’ouvrir pour nous permettre de goûter et découvrir le monde. »









***

Les effluves de Paris exaltaient mes sens, moi l’oiseau tropical de passage. Son esthétique m’émouvait à égalité avec ses femelles émoustillantes, témoignages incarnés de sa passion pour l’art, cette éruption de sensualité. En s’y enfonçant, on souhaitait tout lui pardonner, sa dureté, sa froideur, et son indifférence. On ne pouvait se tromper, avec les bobos, une sortie culturelle s’imposait. À travers les rues sombres, il fallait maintenir une cadence brusque au risque d’arriver en retard.

La pièce de théâtre enivrait mon imaginaire. Mes neurones s’emballaient. Des pensées paradoxales fusaient de toutes parts. Je m’attelais à déceler la trame d’une histoire au premier abord sans queue ni tête. L’émotion de chaque instant retenait mon haleine. Déconnexion impossible, absorbé que j’étais par un non-sens étourdissant. Une main fluette, chaude, et mal assurée se glissait dans ma main ouverte, accueillante, et reconnaissante. Un souffle mentholé, aventureux, frôlait ma joue à la recherche de mon souffle praliné. Nos lèvres s’enlacèrent et nos langues se prospectèrent à tâtons. Consciente de sa transgression, ma bobo, de son corps convulsif, fondait sous la fougue de mes baisers conquérants. Nos épidermes surchauffés s’engonçaient dans les dédales ténébreux du délice. L’escapade dans la douce folie pouvait enfin commencer. Emporté par un parfum aux senteurs d’épices, et sa peau moite offerte à mon gourmand toucher, j’exultais. En transe furieuse, nous nous précipitions gaiement vers notre petite mort, aveugles, la rage dans le mouvement. Imperméable au qu’en-dira-t-on, et aux conventions, et à la bienséance, je sombrais dans l’extase en public. Nous étions deux esclaves volontaires d’un désir tyrannique, effervescent. Je savourais ma victoire du bout de doigts mouillés, ayant soumis la classe dominante à mon désir. L’appartement parisien situé sur la Rive Gauche dont elle avait hérité était décoré de meubles lourds, travaillés, anciens et imposants qui ne lui ressemblaient pas. Cet espace démesuré qu’elle occupait ne l’habitait pas ; jouissance et prérogatives de riches. Sa réalité s’imposait à moi comme l’antithèse de la mienne ; moi le migrant, l’exilé de l’intérieur. Cette France de la facilité, je ne la connaissais pas ! Heureusement, j’apprenais maintenant à la découvrir par-derrière. Au-delà des enclaves, les animaux qui se cherchaient se trouvaient, et les interdits comme les étiquettes retombaient pour rejoindre nos sous-vêtements sur le sol de notre déraison, là où ils ne servaient plus à rien. Ma bobo exigeait la capote, irrationnelle, mais point folle. Dans son exaltation, elle me parlait maintenant anglais et j’assumais le jeu de rôle. I was very happy to oblige! Linstinct guidait mes déhanchements. J’étais un forcené !

Au fil des semaines, Catherine devenait petit à petit mon nouveau cursus extrascolaire. Plus facile, prometteur à égalité, il me stimulait les sens. L’air bourgeois qu’elle prenait, n’en était pas un, c’était sa raison d’être, une complaisance de son esprit déchiré entre des valeurs contradictoires. Après un compte-rendu inattendu et musclé sur les règles de notre engagement, et les balises de notre relation, Catherine, au bout d’un mois, me donnait une clef et un code pour me faufiler dans ses nuits. De citoyen de seconde classe, elle faisait maintenant de moi un clandestin. Nous ne devions avoir aucun contact à la fac, lieu sacré où le pain se gagnait. Je devais appeler avant de débarquer chez elle. Et surtout, surtout, discrétion absolue, mon roi-lion.  J’obtempérais. Ça m’allait ! La bourgeoisie avait ses charmes discrets. Elle souhaitait entretenir avec moi une relation purement sexuelle, et contrôler mon désir sans que je ne puisse jamais contrôler le sien, et aussi m’apprivoiser pour mieux m’orienter, moi qui étais plus jeune qu’elle de dix ans. Me manipuler même, faire de moi sa chose, sans jamais devenir la mienne, son cheval de somme. Elle souhaitait me fréquenter selon ses termes, sans se soucier des miens, ou bien, de qui j’étais au fond ; être vénérée, et prendre une revanche sur l’amour en abusant de mon membre ; transaction inégale dont je ne souhaitais pour l’instant pas me plaindre. Quelqu’un devait lui avoir fait très mal. Elle m’avait avoué que depuis déjà un an elle était seule. Sa dernière relation avec un homme cultivé de son âge, comme elle féru d’art contemporain, un interne à l’hôpital Henri Mondor, l’avait laissée dépitée, résolue à ne plus jamais aimer et même croire en l’amour. Elle avait beaucoup donné mais trop peu reçu en retour. Les hommes qu’elle avait fréquentés s’étaient montrés incapables de l’aimer. Trop égoïstes pour faire durer le plaisir et s’accrocher. Elle avait probablement été excessive dans les manifestations de ses sentiments, et les avait effrayés. Et pourquoi pas ? Qui renoncerait à un bonheur même excessif ? Maintenant, aimer l’effarouchait. Cela faisait trop mal. Elle préférait se laisser bercer par une douce mélancolie qui, à l’occasion, friserait peut-être la dépression. Elle déclarait ne pas être juste bonne à maintenir une place chaude pour la femme qu’on épouse ? L’avait-il quittée pour épouser une autre ? À force de rejets, elle refusait de prendre le risque d’entrevoir ce monstre qu’elle disait être devenue. Elle ne faisait donc face à un miroir exécrable que lorsqu’elle s’habillait. À trop partager la honte qu’on charroie depuis l’enfance, on fait fuir ceux que l’on aime. De quoi parlait-elle ? Déterminée à ne plus souffrir, et, à se protéger, elle plaçait un masque froid et calculateur sur une âme douce, empreinte de générosité, et ne se donnait plus qu’à moitié. Catherine se cachait, mais restait profonde, entière, sur un nuage, loin des imbéciles au cœur indécis, et mal équipés pour des sentiments purs. Incapables d’affronter la lumière, même feutrée, esseulée, elle taisait ses pensées, ses élans, et son cœur, en échange d’une mesure de chair, de chaleur humaine, et un brin d’intimité sans fard. Elle s’en contentait. Comme tout le monde, il lui fallait des caresses du soleil pour croître. Comme un homme, elle accaparerait ce qu’elle voulait, assouvirait son désir, et puis prendrait la clef des champs. Plus d’attache, plus d’investissement affectif, et jamais plus cette comédie de l’intime. À satiété, elle n’invitait que du plaisir, et savait donner l’espace et l’air qu’on lui avait maintes fois réclamés, même si le faire l’écorchait vive. Elle avait mal. Dans mon étourdissement, j’en oubliai presque ma reine-Nutella.


Des étudiants de tous les âges empruntaient la passerelle qui menait au campus. Le métro les déversait en vagues successives dans une allée bordée de fleurs multicolores où un défilé interminable de la diversité humaine s’enclenchait. La fac bourdonnait telle une ruche, de neuf heures du matin à trois heures de l’après-midi. Bondée, dans chaque salle, des pantomimes de la connaissance se déployaient, affables, sur la toile vierge de notre ébahissement. Une procession pensante s’en allait meubler le temps à une bibliothèque bien tenue jusqu’à l’heure de la prochaine conférence. De nouveaux liens se tissaient à voix basse dans ce lieu du culte de la connaissance. C’est là que je rencontrais presque tous mes amis, et m’en faisais de nouveaux. Concupiscent, j’y observais aussi à mon aise les proies alléchantes et cosmopolites de mes chasses prospectives. C’est là aussi que dans le calme je m’évertuais à converser avec les ombres très présentes des esprits enfermés dans les livres. De très bons professeurs, ceux-là me permettaient d’avancer au rythme que je dictais. C’est moi qui décidais. Ils ne pressaient jamais la cadence. Patients, ils m’attendaient, me laissaient naviguer, cogiter, même lorsque nos rencontres s’aéraient, s’espaçaient, le temps pour moi de laisser souffler, puis enfin germer une idée, un moment dans ma révolution personnelle.

Plus que tout, j’aimais notre cafétéria. En France, la cuisine est une fête. On y respecte le palais. Jour gras, jour maigre, le plaisir était à la table ; le choix multiple toujours au rendez-vous. Les longues lignes de la cafétéria menaient vers une caisse unique. Du vin rouge, blanc ou rosé accompagnait nos montagnes de mets délicieux, sources d’énergie adaptées aux besoins de nos méninges surtaxées par une stimulation de tous les instants. Debout dans la foule, attentif au ronron de mes tripes, je me sentais subitement happé par le son alarmant d’une injustice en pleine évolution.

— Donne-moi ça bamboula, et casse-toi, tu pues. Laisse la place.

Deux mastiffs patibulaires, le poil hérissé sur des crânes crevassés et butés, s’acharnaient sur un subsaharien timoré, le bousculaient et se le renvoyaient comme un sac de misère. L’assistance, un peu gênée, mais également amusée, matait la scène sans broncher, le rictus mal avisé. Me sentant agressé, je cillais. C’est moi qu’on rudoyait de la sorte. La particule de poussière que j’étais s’identifiait dans l’âme à cette misère aussi. Ma quiétude et mon sens de la convenance réclamaient tous les deux une riposte. Sans résistance, l’intello allait se faire massacrer. Se considérait-il donc un intrus dans le pays de l’autre ? Pourquoi abdiquait-il si facilement sa place dans ce bas monde où nous tous, l’un comme l’autre, au regard du temps, rampions ? Pourquoi renonçait-il déjà à s’alimenter ? Lui qui trimait pour s’en aller, la queue entre les jambes, intimidé par les jappements de deux mâtins disgracieux. Qu’avait-il cet homme d’Afrique à marcher la tête basse, confronté à l’arrogance, à se comporter avec humilité ? À inviter l’humiliation ? Ne savait-il pas que tout ce qui est humain lui appartient aussi ? Je n’ai vraiment que cela, ma peau, et je dois la sauver. Dans ma peau fière, où que je sois, je suis encore chez moi. On me la tannerait, sous les Tropiques ou ailleurs, si je ne la défendais pas. Ils sont bizarres ces intellos qui passent leur temps à construire des monuments à l’inaction. Ils ont donc si peur de la violence, cet élan primaire de l’autre qui dit non ? Il suffirait d’y opposer un oui viril pour écarter l’affront.

— Hé. Foutez-lui la paix, sinon vous aurez affaire à moi. Je me surpris à crier.

En maître du moment, avant que la raison ne contînt mon audace, j’avais déjà parlé haut et fort. Sorti de mes gonds, je n’avais d’autre choix que d’assumer mon mouvement périlleux, ce geste effréné, irréfléchi, malgré la peur qui me minait. Donc, j’intervins, les bras bandés prêts à la bagarre. Frondeur, j’avançais le buste bombé paré à tout, même à laisser ma peau comme une offrande à la bêtise. Les dogues, comme dans un très bon rêve, sans demander leurs restes, s’éclipsèrent dans les dédales de leurs vies étriquées. Je savourais ma puissance, l’épiderme indemne. Je ne comprenais pas ce qui s’était passé. Étais-je vraiment si redoutable ? Dans mon dos, sans que je m’en susse rendu compte, deux colosses antillais s’étaient détachés des rangs et avançaient pour me porter secours. L’union faisait la force. Je venais de me faire trois amis, un lâche et deux braves. En signe de reconnaissance, nous nous cognions les poings l’un contre l’autre, comme en hommage à un rite ancestral. Je m’étais contenté d’éjaculer mon dégoût à la face de l’imbécilité ; j’avais pris position, et voilà où ça menait. Déjà une tribu se formait.


Qu’attendais-je moi-même, envisageant les choses comme je le faisais, pour dire oui à ma reine-Nutella ? Tant de douceur en promesse pour un roi qui ne devait plus s’ignorer. Troublé par mes contradictions, après le repas, évitant la foule et la bibliothèque, je partais à la recherche d’une salle vide et tranquille où réviser avant le prochain cours. J’avais juste le bon endroit en tête. La salle de classe où, pour la première fois, j’avais caressé des yeux celle qui hantait mes rêves, mon fantasme incarné. Je perdais de vue l’essentiel. J’étais là, en fac, pour obtenir un diplôme et rien d’autre. Je devais plutôt me faire une raison et renoncer à cette obsession de mon cœur asservi. Je tournai la poignée. Elle céda. Grande ouverte, la porte révéla la plus grande de mes appréhensions. Subjugué, mon cœur ne battait plus. Il implosait. Là, devant moi, éberluée, Son Altesse, en chair et en os, comme un livre ouvert en attente d’un lecteur, s’offrait à mon emprise, assise sur son beau coussin pulpeux. Dans ma poitrine, mon cœur fit un bond ultime, fatidique, et puis ressuscita. Mes pieds ivres, ces traîtres, se dérobaient. Ils ne servaient jamais à rien en face d’elle. Un petit diable coquin terrassait déjà mon ange gardien, ce couard, lui interdisant de faire de moi en cet instant décisif, un dégonflé, un homme sans vigueur, incapable de trancher les veines de la fatalité. Je flottais comme un papillon de nuit vers cette lumière qui m’aveuglait. Je balbutiais des mots sans profondeur qui déguisaient ma pudeur, et pourtant réchauffaient le cœur de celle qui frissonnait aussi, sensible aux ondulations de mon esprit conquérant, et magnétique. Soukeyna. Elle avait un nom. Le plus beau nom qui soit, Soukeyna. L’être rêvé était fait de peurs, de bon sens et de besoins, comme moi. Aérienne, plus ravissante encore, en garde à vue rapprochée, je me laissais envoûter par son sourire zélé, franc, et ses deux fentes brillant d’un feu doux, des fenêtres sur une sensibilité sans feintes. Comme pour m’en convaincre, je répétais tout bas, « Je suis ton homme », de ma voix grave, lente, profonde, éraillée, troublée par la source de mon délire ; plus pour qu’elle le sente, sans vraiment penser qu’elle pouvait l’entendre.

— Je sais, répondit-elle dans cette voix haute et aiguë qui créait un appel d’air. Je rêvais. Elle parlait comme un ange. J’étais prêt à panser toutes ses fêlures.

— Je le sais depuis notre première rencontre. Nos regards furtifs mais intenses m’ont mis la puce à l’oreille. 

Notre amitié amoureuse naquit ce jour-là, et se souda dans une flambée fusionnelle en l’espace de cet affrontement de notre désir confondu inespéré et foudroyant. Les jours suivants, nous nous attendions, espérions, puis cheminions ensemble jusqu’à la cafétéria où nous déjeunions en grande communion. J’étais devenu pur esprit. Immatériel. Mon corps n’existait plus. Il n’était qu’une enveloppe, et j’étais un esprit. Je n’avais plus de besoins ni de désirs. J’avais atteint le Nirvana, cette absence de souffrance dont rêvent les ascètes. Paumé dans la ouate, je planais entre l’inconstance du ravissement et l’insistance du contentement, confronté aux subtilités d’une âme qui engouffrait la mienne et décuplait mon engouement. La beauté salutaire de mon élue adoucissait les contours de mon ardeur. En réalité, le réconfort que le corps de Catherine me donnait, rendait possible le détachement dont je faisais preuve avec Soukeyna. Sans lui, je n’aurais su endurer la passion. Elle m’émouvait trop. Voilà à quoi m’avait servi la vie jusque-là, à arriver à ce moment crucial, à cette rencontre qui justifiait toute mon histoire, chacun de mes choix et de mes souffles. Passage inéluctable servant à ouvrir la voie à la vie, à plus de pétulance, à un sillon plus ample, et à plus de délices. Soukeyna me renvoyait ce que je lui donnais. À ses yeux, j’étais beau, viril, intelligent, et sympathique. Je rougissais de façon invisible à l’œil nu. Elle se sentait unique, belle, et suprêmement désirable dans mon regard. Elle voulait que je devienne pour elle, tout ce qu’elle était devenue pour moi. Elle ferait une bonne politicienne. Je voulais être l’homme d’une seule femme, celle qui s’appelait Soukeyna.









***

— Alain, je t’ai vu. Ne nie rien. Tu te ridiculiserais. Qui est-elle ? Ta nouvelle conquête ?

Ses joues devinrent toutes roses. Elle baissa les yeux comme si elle regrettait ce qu’elle venait de dire. Catherine aurait préféré se tromper.

— Vu le temps que vous passez ensemble, ça ne peut être que ça ! Et quand comptais-tu me le dire ? puis comme si elle ne le voulait pas vraiment, elle hésitait.

— Rends-moi les clefs. Tu ne les mérites plus.

— Tais-toi. Laisse-moi parler, Catherine. C’est juste une amie que j’aime beaucoup. Rien de plus.

— Espèce de saligaud. Il t’en faut deux ? Une Blanche et une Noire.

— Tu te trompes. Il ne s’est rien passé entre nous.

— Je ne te crois pas.

— Pourtant, c’est la vérité. Elle est vierge, et tient à sa virginité jusqu’au mariage.

— Eh ben voyons ! Tu as donc essayé. Drôle de conversation pour une amie sans plus. Qu’est-ce que tu fous avec elle tout le temps ?

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire Catherine ? En quoi cela dérange-t-il notre arrangement ?

— Je suis une femme, Alain. Pas une machine, dit-elle, en élevant la voix.

— Calme-toi.

Je la pris dans mes bras, la serrai fort pendant qu’elle sanglotait, plus près de mon cœur sans dire un mot. Lui embrassant le front, je lui caressai la nuque avec une tendresse qu’elle ressentait et qui la surprit. Mon corps tendu vers le sien apaisait ses angoisses. Elle se relâcha enfin, daignant se livrer comme elle ne l’avait jamais fait.

— Au diable l’arrangement !  dit-elle subitement à haute voix.  

— Je veux t’appartenir. Voilà ce que je veux vraiment. 

Elle ne souhaitait donc pas me perdre. Pouvais-je la croire ? Cherchait-elle à me manipuler ? Il y avait-il anguille sous roche ?

— Cela me ferait trop mal, disait-elle, la voix chancelante.

Habitué à être un jouet maintenant pour elle, ma surprise fut immense. Elle tenait donc à moi.


Faire souffrir une femme ne figurait pas dans mes résolutions de Nouvel An. Les amies de tatie Olga qui, après une rupture, avaient défilé dans son salon, n’avaient jamais tenté de dissimuler leur peine. J’avais grandi entouré de leurs cris. Certaines avaient sombré dans la dépression. Elles parlaient de trahison, de vengeance, et parfois de suicide. Elles avaient présenté un vrai danger pour elles-mêmes. Méconnaissables, elles monopolisaient nos toilettes, les bouchaient même parfois, et hibernaient dans un sommeil interminable en plein milieu de notre salon. Tatie Olga toujours à l’écoute de leurs gémissements et de leurs histoires sans queue ni tête faisait preuve d’une grande générosité, ce qui irritait la maisonnée. On se coinçait pour faire de la place à leur misère. Moi, je n’y comprenais rien. Elles passaient du coq-à-l’âne, en bifurquant par le parc à cochons des hommes vaches qu’elles lamentaient. Une vraie ménagerie quoi. « Catherine ne sera pas ma victime, » me répétai-je. « Elle m’est trop précieuse. » Je me remplissais de joie à son contact. J’affectionnais ma zoreille d’un amour tranquille, croissant en douceur. Sa compagnie me rehaussait. Mon esprit exalté repoussait les limites de son propre entendement. Catherine stimulait mon intellect, aiguisait ma sensibilité, et moi dans tout cela, je lui apprenais à jouir du moment, à prendre la vie comme elle venait, et à inviter la joie pour éloigner l’anxiété. Elle perdait de son austérité à mon contact, et ouvrait la bouche pour sourire. Le masque d’épouvantail tombait. Nous nous adonnions à la récolte du présent ; un fruit qui se savoure mieux en l’absence de la critique et du reproche, ces parasites toxiques. Je lui apprenais à ralentir, à prendre le temps de respirer pour exister dans l’extase de la simplicité. J’étais monsieur Pa ni pwoblem. [Y a pas de problèmes].

Quant à Soukeyna, je l’aimais tout bonnement, mais d’un amour impatient, viscéral et jaloux. Elle m’appartenait déjà, pas dans sa chair interdite, mais dans l’esprit et la volonté affirmée. Une relation problématique au corps, à tous les corps, entretenait la distance entre nos deux souffles. Convictions religieuses obligeant, avec elle, tout passait par la palabre. Notre amour platonique aiguisait mon désir refoulé, m’ouvrait l’appétit, et me condamnait aux affres d’une faim non consentie et insatiable. Naïve jusqu’à l’insouciance, Soukeyna ne se rendait jamais compte de la souffrance qu’elle m’imposait. Était-ce donc si enviable d’être une femme sublimée, existant avec force dans les fantasmes d’un homme pourtant désiré, mais jamais chevauché ? Être et demeurer une femme sur piédestal, telle une icône précieuse, sacralisée, objet de culte d’un rite barbare. Que se passerait-il donc si, comme je l’y invitais, elle descendait du socle consécratoire ? Si, rompant la magie d’une abstinence sacrificielle, elle se livrait à sa nature, en l’absence de cette chimère qu’est la vertu ? Si elle arrêtait de régner dans l’idée, et s’engloutissait dans la chair et le péché, au royaume des humains, ici-bas, avec moi ?









***

Je me souviens d’une conversation mal verrouillée entendue à l’improviste quand j’avais dix ans. On disait que je portais la poisse. On m’accusait d’avoir occasionné la mort de mes parents. Plutôt que « on », c’est madame Julienne Colma dit man Yenne, qui m’accusait. La vieille maman de l’oncle par alliance, celle que, sans trop savoir pourquoi, on me forçait encore à appeler grand-mère. Man Yenne divaguait. C’est ce qu’elle faisait le mieux. On aurait dit qu’elle souffrait d’un début d’Alzheimer. Elle prenait ses lubies pour des vessies. C’était bien de sa bouche que les mots les plus blessants sortaient. Ma tante Olga, disait-elle, était la grande sœur de ma mère, l’unique, et par la force des choses me servait aussi maintenant de maman. Man Yenne expliquait tout cela à une de ses rares amies — personne ne la supportait plus vraiment — oubliant que je pouvais l’entendre de la salle de bain où je faisais mes besoins. Mes vrais grands-parents maternels et paternels étaient décédés bien avant ma naissance. Olga était mon unique parente de sang. Je la considérais comme ma maman, ne me souvenant plus de la première. Avant l’âge de sept ans, le sol de ma mémoire n’était pas très fertile. Man Yenne disait qu’à la mort d’un petit chien créole offert à l’occasion de mon cinquième anniversaire je fus saisi d’une profonde tristesse. Il avait avalé le reste de mon pain au chocolat laissé sur une table basse, ainsi que des médicaments qui trainaient. Je vois bien un petit chien dans le flou de ma mémoire, mais celui-là sautait partout et m’effrayait. À chaque fois qu’il me poursuivait, je me réfugiais au-dessus d’une chaise en riant pour tromper ma frayeur. Elle mentait la mégère. Je ne m’y étais jamais attaché à ce chiot. J’avais envie de hurler et, du coup, me sentis constipé, incapable d’extirper la peine qu’elle me causait. Elle insistait, redoublant de malice : la chambre des parents close. Ils ronflaient comme à leur habitude. Ayant voulu faire comme ma mère que je voyais souvent, devant un cierge allumé à l’église, prier pour l’âme de ses parents, je me serais réveillé au beau milieu de la nuit, tel un soukougnan, dans une maison coloniale en bois à structure métallique du même style que ces bicoques de la Louisiane, où mes parents et moi habitions. Possédé par un esprit malin, je me serais rendu au rez-de-chaussée pour allumer une bougie à même le sol et faire des signes cabalistiques à l’aide d’une craie blanche, avant de prier un démon africain pour qu’il me rende mon petit chien. Retourné dans mon lit, je me serais assoupi, oubliant d’éteindre la bougie. Comment madame Colma pouvait-elle raconter un tel tissu de mensonges ? Me détestait-elle donc à ce point ? Que savait-elle de la vérité ? Des démons, de Dieu, de moi ? Nous n’avions même pas le même sang. Quelle fabulatrice ! Elle aurait dû être là le soir en question.









***

— Je n’ai pas encore décidé de ce que je ferai une fois le diplôme en poche. Ma mère voudrait que je reste en France. Elle n’arrête pas de me rabâcher que nous sommes Françaises, après tout. Elle, oui, je le comprends, mais moi je ne me sens pas du tout Française. Je suis née au Sénégal et ai vécu toute ma vie au Sénégal.

— Tu possèdes donc la nationalité française ?

— Oui, depuis la naissance. Ma mère est moitié antillaise et moitié sénégalaise. Elle l’a eue par son père, et puis nous l’a transmise à mon frère et à moi.

Je ne l’aurais jamais cru si elle ne me l’avait dit elle-même.  Plus Africaine, tu meurs ! Quand je la regardais, c’est une attitude qui n’avait d’égale qu’en Afrique que je voyais. Une suffisance hautaine et détachée qui semblait dire, je sais qui je suis, moi. Une nonchalance délibérée, insolente et têtue que nul remous ne semblait perturber, l’esprit enraciné dans une culture millénaire, elle avait appris que s’agiter était vanité.

— Si ta mère est Antillaise et Française de surcroît, comment se fait-il que tu transpires autant l’Afrique ?

— Ben, tout simplement parce que l’Afrique m’imprègne et je l’assume. Je suis Africaine, pardi. T’es marrant, toi. Ma mère s’accroche à cette identité des îles, alors qu’elle n’a pas connu son père, ou très peu. Je crois que c’est une réaction au manque. Ou bien, peut-être, une forme de rejet de ce qu’elle a vécu. Son père était militaire de carrière dans l’Armée française. Quand elle avait huit ans, il a quitté ma grand-mère, et l’on ne l’a plus jamais revu. Quand tu rencontreras ma mère, il ne faudra surtout pas gâter son humeur avec ça !

— Pourquoi ? Tu penses me la présenter ?

— Pourquoi pas ? Tu n’es pas mon petit ami ?

— Oui, mais un drôle de petit ami, sans avantages en nature. Je ne sais pas ce que ça fait de moi. Peut-être un tout petit ami.

Finir comme enseignante dans une fac africaine ou européenne représente pour moi l’aboutissement d’un rêve d’enfance. Toutes les femmes d’influence dans mon jeune âge commandaient le verbe et s’en servaient avec panache pour façonner leurs alentours, inculquer à l’entourage des notions de savoir-vivre et d’hygiène. J’aspire moi aussi à devenir une femme d’influence. Je cherche à produire un monde meilleur. Le sous-développement commence dans la tête. Pour s’y soustraire, il faut emmener vers le haut avec soi autant de monde que possible. Devenir professeur d’université exige un doctorat, de longues études. Je ne sais pas encore qui financera tout cela. Certainement pas ma mère. Quoique chef d’une petite entreprise, elle trime tant bien que mal pour garder la tête hors de l’eau.

Soukeyna était élancée. Elle faisait penser à un mannequin. Elle pourrait facilement épouser un homme riche disposé à l’aider, ou sinon, venir travailler au salon de beauté avec elle, disait sa mère. Boubacar, son jeune frère filait un mauvais coton. Il était influençable. Sa maman voulait l’envoyer en pension à Melun, lui offrir une vie plus structurée ; en tout cas, le soustraire aux mauvaises influences du quartier. Mais le pensionnat coûtait cher. Qui aiderait à le prendre en charge ? Le paternel ne se manifestait plus depuis cinq ans déjà. Il ne donnait rien pour aider la famille. Quand Rokhaya avait quitté le foyer conjugal, meurtrie dans son orgueil, refusant la coépouse qu’il cherchait à lui imposer, plutôt que de se faire houspiller, elle avait préféré renoncer à l’Afrique des traditions qui la lassait, lui préférant l’Afrique du lointain souvenir.

Dans un premier temps avec Boubacar, elle s’était installée à Choisy-le-Roi où elle avait des amies. Pour permettre à Soukeyna de boucler sa scolarité, et parce qu’il lui manquait le sou, elle la laissa avec ses parents. La petite les aiderait. Plus proche des grands-parents traditionnels avec lesquels elle avait passé toute son adolescence, Soukeyna ne comprenait plus cette femme émancipée qu’était devenue sa mère, en porte à faux avec le clan familial dont elle rejetait les croyances. Une fois partie à son tour pour le pays des leucodermes, elle eut beaucoup de mal à s’y faire. Chacun pouvait y faire et dire ce que sa conscience lui dictait ; porter et manger ce qu’il voulait. Comme gardienne de l’honneur des siens, protégeant sa vertu comme une véritable militante, elle rejetait tacitement cette trop grande liberté qu’elle ne comprenait pas autrement que comme un signe de décadence. Ne partageant pas les valeurs de sa mère, elle se terrait dans le silence de sa chambre pour éviter l’affrontement et toutes les conversations déplaisantes qui menaçaient d’ébranler l’harmonie du foyer. Elle n’était pas une Légitimus comme sa mère, mais une Ndiaye. Elle aimait, elle, son Afrique avec toutes ses splendeurs et ses tares. Cet attachement lui coûtait cher dans cette France déjà engourdie par la peur de l’étrange autre.

Douze mois après son arrivée, en fin d’année scolaire, après avoir passé et réussi l’écrit, elle s’était embrouillée avec un professeur venu faire passer les examens oraux.

— Mademoiselle, lui avait-il dit, où avez-vous obtenu votre bac ? Dans une pochette surprise ? Avant de venir ici prendre la place d’un Français, assurez-vous de bien parler et de bien comprendre le français. 

— Monsieur, pourquoi cette agression ?  avait-elle répliqué.  J’ai fréquenté l’école française Jean Mermoz de Dakar, de la maternelle jusqu’au bac, et je vous assure que je comprends le français et le parle correctement. Je trouve votre propos franchement trop injurieux. 


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