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Marcel Aymé



La jument verte






























BeQ

Marcel Aymé


La jument verte




roman

























Du même auteur, à la Bibliothèque :




Le passe-muraille

La jument verte





Édition de référence :


Œuvres romanesques complètes.


Gallimard, La Pléïade.

I




Au village de Claquebue naquit un jour une jument verte, non pas de ce vert pisseux qui accompagne la décrépitude chez les carnes de poil blanc, mais d’un joli vert de jade. En voyant apparaître la bête, Jules Haudouin n’en croyait ni ses yeux ni les yeux de sa femme.


  1. Ce n’est pas possible, disait-il, j’aurais trop de chance. »


Cultivateur et maquignon, Haudouin n’avait jamais été récompensé d’être rusé, menteur et grippe-sou. Ses vaches crevaient par deux à la fois, ses cochons par six, et son grain germait dans les sacs. Il était à peine plus heureux avec ses enfants et, pour en garder trois, il avait fallu en faire six. Mais les enfants, c’était moins gênant. Il pleurait un bon coup le jour de l’enterrement, tordait son mouchoir en rentrant et le mettait sécher sur le fil. Dans le courant de

l’année, à force de sauter sa femme, il arrivait toujours bien à lui en faire un autre. C’est ce qu’il y a de commode dans la question des enfants et, de ce côté-là, Haudouin ne se plaignait pas trop. Il avait trois garçons bien vifs et trois filles au cimetière, à peu près ce qu’il fallait.


C’était une grande nouveauté qu’une jument verte et qui n’avait point de précédent connu. La chose parut remarquable, car, à Claquebue, il n’arrivait jamais rien. On se racontait que Maloret dépucelait ses filles, mais l’histoire n’intéressait plus, depuis cent ans qu’elle courait ; les Maloret en avaient toujours usé ainsi avec leurs filles ; on y était habitué. De temps à autre, les républicains, une demi-douzaine en tout, profitaient d’une nuit sans lune pour aller chanter la Carmagnole sous les fenêtres du curé et beugler « À bas l’Empire ! ». À part cela, il ne se passait rien. Alors, on s’ennuyait. Et comme le temps ne passait pas, les vieillards ne mouraient pas. Il y avait vingt-huit centenaires dans la commune sans compter les vieux d’entre soixante-dix et cent ans, qui formaient la moitié de la population. On en avait bien abattu

quelques-uns, mais de telles exécutions ne pouvaient être que le fait d’initiatives privées, et le village, sommeillant, perclus, ossifié, était triste comme un dimanche au paradis.


La nouvelle s’échappa de l’écurie, zigzagua entre les bois et la rivière, fit trois fois le tour de Claquebue, et se mit à tourner en rond sur la place de la mairie. Aussitôt, tout le monde se porta vers la maison de Jules Haudouin, les uns courant ou galopant, les autres clopinant ou béquillant. On se mordait aux jarrets pour arriver les premiers, et les vieillards, à peine plus raisonnables que les femmes, mêlaient leurs chevrotements à l’immense clameur qui emplissait la campagne.


  1. Il arrive quelque chose ! Il arrive quelque chose ! »


Dans la cour du maquignon, le tumulte fut à son comble, car les habitants de Claquebue avaient déjà retrouvé la hargne des temps anciens. Les plus vieux sollicitaient le curé d’exorciser la jument verte et les six républicains de la commune lui criaient : « À bas l’Empire ! »

dans le nez, sans se cacher. Il y eut un commencement de bagarre, le maire reçut un coup de pied dans les reins qui lui fit monter un discours à la gorge. Les jeunes femmes se plaignaient d’être pincées, les vieilles de n’être pas pincées, et les gamins hurlaient sous les gifles. Enfin, Jules Haudouin parut sur le seuil de l’écurie. Hilare, les mains sanglantes, il confirma :


« Elle est verte comme une pomme ! »


Un grand rire parcourut la foule, puis on vit un vieillard battre l’air de ses bras et tomber raide mort dans sa cent huitième année. Alors, le rire de la foule devint énorme, chacun se tenait le ventre à deux mains pour rigoler tout son soûl. Les centenaires s’étaient mis à tomber comme des mouches, et on les aidait un peu, à bons grands coups de pied dans l’estomac.


  1. Encore un ! – C’est le vieux Rousselier ! – À un autre ! »


En moins d’une demi-heure, il trépassa sept centenaires, trois nonagénaires, un octogénaire. Et il y en avait qui ne se sentaient pas bien. Sur le

seuil de l’écurie, Haudouin songeait à son vieux père qui mangeait comme quatre, et il se tournait vers sa femme pour lui faire observer que les plus


  1. plaindre n’étaient pas ceux qui s’en allaient, mais bien ceux qui restaient.


Le curé avait fort à faire d’assister les moribonds. Exténué, il finit par grimper sur un baquet pour se faire entendre par-dessus le vacarme des rires, et déclara que c’était assez pour une première fois, qu’il fallait songer à rentrer chez soi. Le maquignon montra sa jument verte de face et de profil, et chacun se retira, content jusqu’à l’os en songeant qu’il était arrivé quelque chose. Muni des sacrements, le vieux père de Jules Haudouin décéda vers la fin de la soirée, et on l’enterra le surlendemain en même temps qu’une quinzaine de vénérables. Il y eut des funérailles émouvantes et le curé en profita pour représenter aux fidèles que la vie est un bien fragile et méprisable.


Cependant, la renommée de la jument faisait du chemin. Des environs et de Saint-Margelon même, qui était le chef-lieu d’arrondissement, les

gens se dérangeaient pour l’admirer. Le dimanche, c’était un défilé ininterrompu dans l’écurie. Haudouin acquit une véritable notoriété, son commerce de maquignon en alla mieux tout d’un coup, et, à tout hasard, il prit l’habitude de suivre la messe régulièrement. Claquebue s’enorgueillissait d’une jument qui lui valait tant de visiteurs, les deux cafés de l’endroit connurent une prospérité soudaine. Cela décida Haudouin à se présenter aux élections municipales, et sur la menace qu’il fit aux deux cafetiers de vendre sa jument verte, ceux-ci lui donnèrent un concours qui fut décisif.


  1. quelque temps de là, un professeur du

Collège impérial de Saint-Margelon, correspondant de l’Académie des sciences, vint voir la jument verte. Il demeura éberlué et en écrivit à l’Académie. Un savant illustre, décoré jusqu’à droite, déclara qu’il s’agissait d’une fumisterie. « J’ai soixante-seize ans, dit-il, et je n’ai lu nulle part qu’il ait existé des juments vertes : il n’y a donc point de jument verte. » Un autre savant, presque aussi illustre, répondit qu’il avait bel et bien existé des juments vertes, qu’au

reste son collègue en trouverait mention dans tous les bons auteurs de l’Antiquité, s’il voulait seulement se donner la peine de lire entre les lignes. La querelle fit long feu, le bruit en alla jusqu’à la Cour, et l’Empereur voulut savoir l’affaire.


  1. Une jument verte ? dit-il, ce doit être aussi rare qu’un ministre vertueux. »


C’était pour rire. Les dames de la Cour se tapèrent sur les cuisses, et tout le monde cria que le mot était amusant. Il fit le tour de Paris et, lorsque le souverain entreprit un voyage dans la région de Saint-Margelon, un journal annonça en sous-titre : AU PAYS DE LA JUMENT VERTE.


L’Empereur arriva à Saint-Margelon dans la matinée et, à trois heures après midi, il avait déjà entendu quatorze discours. À la fin du banquet, il était un peu somnolent. Il fit signe au préfet de le rejoindre dans les commodités, et là lui proposa :


  1. Si nous allions voir la jument verte ? J’aimerais, à cette occasion, me rendre compte des promesses de la récolte. »

On expédia l’inauguration d’un monument à la mémoire du capitaine Pont qui avait perdu la tête


  1. Sébastopol, et la calèche de l’Empereur s’engagea sur la route de Claquebue. Il faisait un joli printemps sur la campagne, l’Empereur en était tout ragaillardi. Il admira beaucoup la maîtresse de maison qui avait un charme agreste et une poitrine de l’époque.


Tout le village de Claquebue, massé sur le bord de la route, murmurait avec ravissement qu’il n’en finissait pas d’arriver quelque chose. Il mourut là encore une demi-douzaine de vieux que l’on crut devoir, par décence, dissimuler au creux du fossé.


Après les compliments, Haudouin sortit la jument verte dans la cour. L’Empereur admira, et comme le vert l’inclinait à la rêverie, il prononça quelques phrases bucoliques sur la simplicité des mœurs campagnardes, tout en regardant Mme Haudouin au corsage. Dans cette cour de ferme tout odorante de fumier, il lui trouvait une grâce robuste, une vaillance d’étable, qui le grisaient un peu. De fait, elle était encore belle

fermière, et ses quarante ans paraissaient à peine. Le préfet avait envie de se faire une belle position, et comme il était servi par une vaste intelligence, il comprit facilement l’émoi du souverain. Feignant de s’intéresser à la conversation d’Haudouin, il l’entraîna un peu à l’écart et, pour gagner du temps, lui promit un siège de conseiller aux prochaines élections cantonales. De son côté, l’Empereur s’entretenait avec la femme du maquignon. À une proposition galante qu’il lui fit, elle répondit avec la modestie des simples :


« Sire, je suis dans le sang. »


Malgré sa déconvenue, l’Empereur voulut la récompenser d’avoir su lui plaire et maintint la promesse que le préfet venait de faire au maquignon. Lorsqu’il remonta en calèche, la population de Claquebue lui fit une magnifique ovation, puis elle alluma un grand feu de joie dans lequel elle jeta tout le restant de ses vieillards. Le lieu de cet important bûcher fut appelé, depuis, Champ-Brûlé, et le blé y poussa bien.

Dès lors, Claquebue connut une activité nouvelle et saine. Les hommes labouraient d’une main plus profond, les femmes employaient avec à-propos les condiments dans la cuisine, les garçons pourchassaient les filles, et chacun priait Dieu qu’il voulût bien consommer la ruine de son prochain.


La famille du maquignon donnait l’exemple avec une vigueur qui forçait l’admiration. D’un coup d’épaule, Haudouin poussait le mur de sa maison jusqu’à la route et s’installait une salle à manger, avec vaisselier et table à rallonges, dont tout Claquebue béa d’étonnement. Depuis que le regard de l’Empereur s’était abaissé sur sa poitrine, la femme du maquignon avait cessé de traire les vaches, elle eut une servante et fit de la dentelle au crochet. Haudouin, candidat officiel, fut élu conseiller d’arrondissement et obtint facilement la mairie de Claquebue. Son commerce prospérait rapidement ; sur les foires aux bestiaux, il faisait un peu figure de maquignon officiel à cause de cette visite impériale dont le bruit s’était répandu dans la contrée. En cas de contestation, l’on avait recours

à son arbitrage.


Alphonse, l’aîné des trois fils Haudouin, ne retira aucun avantage de ces bouleversements, car le service militaire l’avait pris pour sept ans. Il servait dans un régiment de chasseurs à cheval et donnait rarement de ses nouvelles. On espérait toujours qu’il allait passer brigadier, mais il lui fallut rengager pour obtenir les galons. Il disait que dans la cavalerie ce n’est pas comme dans l’infanterie où n’importe qui peut faire un gradé.


Honoré, le cadet, devint amoureux d’Adélaïde Mouchet, une fille mince, aux yeux noirs, appartenant à une famille dont la pauvreté était proverbiale. Haudouin ne voulait pas de ce mariage. Honoré affirmait qu’il l’épouserait et, pendant deux ans, le tonnerre de leurs disputes fit trembler les vitres de Claquebue. Majeur, Honoré épousa Adélaïde et s’installa dans un village voisin où il se loua comme journalier. Il ne consentit à rentrer chez son père qu’après avoir reçu des excuses, et le bonhomme dut en passer par là pour effacer la honte de voir ce fils mener une vie misérable à une demi-lieue de Claquebue.

Honoré reprit son métier de cultivateur et de maquignon dans la maison paternelle. C’était un garçon honnête et rieur, connaissant son affaire, mais sans ambition comme sans cautèle ; on voyait bien qu’il ne serait jamais de ces maquignons chez qui naissent les juments vertes. Son père s’affligeait de le voir dans ces dispositions, néanmoins il avait un faible pour ce garçon-là qui aimait leur métier. Au contraire, sa femme avait une préférence pour Alphonse le brigadier, à cause de son uniforme et d’une facilité plaisante qu’il avait à parler. Elle lui envoyait cent sous à Pâques et à la Saint-Martin, en cachette de son mari.


En dépit de leurs préférences, Haudouin et sa femme donnaient toute leur sollicitude à leur plus jeune fils, Ferdinand. Son père l’avait mis au Collège impérial de Saint-Margelon. Ne voulant point qu’il lui succédât dans l’état de maquignon, il rêvait d’en faire un vétérinaire. Dans sa seizième année, Ferdinand était un garçon taciturne et patient, au visage long et osseux, avec un crâne en pain de sucre. Ses maîtres étaient contents de lui, mais ses condisciples ne

l’aimaient pas, et il eut la chance qu’on le surnommât « Cul d’oignon », ce qui peut suffire à donner, pour toute une vie, soif de considération, d’honneurs et d’argent.


Un matin de printemps, il arriva chez les Haudouin un événement considérable qu’à vrai dire personne n’apprécia d’abord à son importance. Mme Haudouin faisait de la dentelle à la fenêtre de la salle à manger, lorsqu’elle vit entrer un jeune homme dans la cour. Il était coiffé d’un chapeau mou et portait un attirail de peintre derrière le dos.


  1. Je passais par là, dit-il, et j’ai voulu voir votre jument verte. J’aimerais bien en faire quelque chose. »


La servante conduisit le peintre à l’écurie. Il lui prit le menton, comme c’était encore l’usage, et la servante se mit à rire, protestant qu’il était venu pour la jument.


  1. Elle est vraiment verte », dit le peintre en regardant l’animal.


Et, comme il avait une sensibilité très vive, il

pensa d’abord la peindre en rouge. Haudouin arriva sur ces entrefaites.


  1. Si vous voulez peindre ma jument, dit-il avec bon sens, peignez-la en vert. Autrement, on ne la reconnaîtra pas. »


On sortit la jument dans le pré, et le peintre se mit à l’œuvre. Dans l’après-midi, Mme Haudouin aperçut le chevalet abandonné au milieu du clos. S’étant approchée, elle eut la surprise de voir, à quelque distance, l’artiste qui aidait la servante à se relever au milieu d’un seigle déjà haut. Elle fut justement indignée : cette malheureuse fille courait assez le risque d’une grossesse du fait de son maître sans l’aller chercher hors de la famille. Le peintre fut congédié, la toile confisquée, et Mme Haudouin se promit qu’elle surveillerait le ventre de la servante. Le tableau, qui devait perpétuer la mémoire de la jument verte, fut accroché dans la salle à manger, au-dessus de la cheminée, entre le portrait de l’Empereur et celui de Canrobert.


Deux ans plus tard, la jument tomba malade, se traîna un mois languissante, et puis creva. Le

plus jeune fils du maquignon n’était pas encore assez savant dans son art vétérinaire pour nommer le mal qui l’emporta. Haudouin ne regretta presque pas sa jument qui était devenue encombrante. En effet, les curieux n’avaient pas cessé d’envahir ses écuries, et quand on est dans la politique, on ne peut guère refuser de montrer sa jument verte, même au premier venu.


Tandis que son plus jeune fils se préparait à l’état de vétérinaire, Haudouin augmentait patiemment sa fortune. Aux cultivateurs de la région, il prêtait sur hypothèques, comme pour leur rendre service et avec une bonhomie qui faisait oublier, sur le moment, ses taux usuraires. Avec l’âge, le désir lui vint de jouir de sa richesse, mais laborieusement, comme il l’avait acquise. Il voulait que son plaisir représentât de l’argent et, à son budget ordinaire, il ajouta un chapitre des plaisirs qui se montait à trente-cinq francs par mois. Malgré lui, il économisait si bien sur ces dépenses-là qu’il finit par les affecter à l’achat de titres de rentes. Il en était un peu humilié, mais chaque fois qu’il préparait ses cinquante-cinq sous pour aller à Valbuisson

rendre hommage à la Satinée, il la payait en improvisant une petite affaire où chacun d’eux trouvait un bénéfice. Sa véritable jouissance était d’être riche et de passer pour tel ; sa meilleure distraction, de s’asseoir devant sa maison et de contempler le toit de chaume des Maloret, qu’il apercevait à cinq cents mètres, émergeant d’un bouquet d’arbres. Il y avait entre les deux familles une haine presque parfaite qui ne devait rien à la jalousie ni à aucune divergence d’opinions. Jamais une parole de colère ou seulement un peu vive n’avait été échangée. Les Haudouin n’avaient jamais exploité les rumeurs qui couraient Claquebue sur les habitudes incestueuses de la famille Maloret. De part et d’autre, on se saluait courtoisement, sans même essayer de se dérober à un entretien. C’était une haine très pure qui semblait se satisfaire d’exister. Simplement, il arrivait que, pendant le repas, Haudouin se prît à rêver tout haut et murmurât :


  1. Ces cochons-là. » Alors, toute la famille savait qu’il s’agissait des Maloret.


Pendant la guerre de 1870, le maquignon connut des jours difficiles. Les Prussiens

entrèrent à Claquebue et comme il était maire du village, il eut beaucoup à souffrir. À plusieurs reprises, les soldats ennemis décidèrent de le faire cuire pour le manger. Une fois même, ils lui passèrent une broche à travers le corps. Heureusement, un officier supérieur arriva et déclara que ça ne comptait pas. Toutefois, on lui rafla son fourrage, ses chevaux, ses pommes de terre, et un matelas presque tout neuf. Ferdinand, le jeune vétérinaire installé à Saint-Margelon, n’avait plus de clientèle, et il put croire un moment qu’on allait le mobiliser. Haudouin et sa femme tremblaient à chaque instant pour leur fils Honoré, qui tiraillait au coin des bois. Enfin, dans un des premiers combats d’avant-garde, le brigadier Alphonse reçut au genou une blessure dont il devait boiter toute sa vie. Revenu à Claquebue, son infirmité eut bon air pendant six mois, puis on prit l’habitude de l’appeler le Boiteux, avec une nuance de mépris.


Sans attendre la fin de la guerre, Haudouin avait décroché les portraits de l’Empereur et de Canrobert ; un peu plus tard, il y substitua ceux de Thiers, de Mac-Mahon, puis de Jules Grévy,

de Gambetta et ainsi de suite. Mais l’effigie de la jument verte demeurait en place. Le dimanche, lorsque toute la famille mangeait du bouilli ou de la grillade de cochon dans la salle à manger, Jules Haudouin levait les yeux vers la jument verte et, la tête penchée sur l’épaule, soupirait en joignant les mains :


« Il y a des fois, on dirait qu’elle va parler. »


Alors, tout le monde dissimulait son émotion en buvant un coup d’aramon.



LES PROPOS DE LA JUMENT




L’artiste qui me peignit n’était rien de moins que le célèbre Murdoire. Avec tous les avantages d’un grand génie, il possédait un redoutable secret que je ne livre pas sans scrupule à la méditation des peintres d’aujourd’hui. Ce n’est pas que je craigne de diminuer Murdoire : les portraits qu’il a laissés, d’une vie si troublante, ses paysages même dont on a pu dire que l’ombre du grand Pan y surgissait dans les feuillages,

démontrent bien que les meilleurs procédés ne sont rien sans le génie du peintre. Mais le snobisme est allé parfois si loin qu’il vaut mieux se méfier d’un engouement possible pour un procédé artistique aussi coûteux. Puissent ces quelques mots faire office d’avertissement.


Lors donc que Murdoire, dans le champ des Haudouin, eut obtenu pour la première fois les faveurs de la servante, il recueillit sur sa palette l’essence de son plaisir, et d’un pinceau agile m’en toucha les deux yeux, les éveillant à cette vie mystérieuse et demi-humaine que les amants, les neurasthéniques et les avares interrogent dans l’eau trouble de mon regard. Une deuxième fois, Murdoire fit signe à la servante, emportant sa palette dans le champ de seigle, et son pinceau ajouta au retroussis de mes lèvres, à mes naseaux morveux, et au mouvement même de mon encolure, ce je-ne-sais-quoi de si personnel qui est comme un gémissement de la couleur. Une troisième fois aussi, mais Mme Haudouin surprit Murdoire à la fin de ses ébats, et l’obligea de quitter la ferme sans délai. J’ai appris par la suite que le pauvre garçon était mort quelques années

plus tard, épuisé sans doute par une œuvre déjà considérable.


Cependant que les Haudouin m’accrochaient dans leur salle à manger, le génie de l’artiste palpitait dans mes yeux laiteux et courait en frissons tout au long de ma robe verte. Je me sentais naître à la conscience d’un monde brutal et languissant dans lequel ma nature animale annexait l’érotisme généreux et spirituel de Murdoire. Une humanité douloureusement concupiscente hantait l’apparence de ma chair ; l’appel de la luxure faisait lever dans mon imagination des rêves lourds et brûlants, des tumultes de priapées. Hélas ! je compris bientôt la misère d’une apparence prisonnière dans le cadre de ses deux dimensions, la vanité de mes désirs privés de l’espoir de s’accomplir jamais dans l’épaisseur de la réalité.


Pour abaisser mes obsessions, je me résignai à les dériver, à les mettre au service de certaines dispositions contemplatives que mon immobilité allait favoriser. Je m’appliquai à observer mes hôtes, à réfléchir sur le spectacle qu’ils me

livraient de leur vie intime. La chaleur toujours vive de mon imagination, les regrets que je ne me défendais pas d’entretenir, et aussi cette nature double, humaine et chevaline, dont l’artiste m’avait dotée, devaient presque nécessairement fixer ma curiosité sur la vie amoureuse des Haudouin. Tandis que l’observateur ambulant ne peut s’attacher à découvrir dans le monde que les harmonies des grands nombres et le secret des séries, l’observateur immobile a cet avantage de surprendre les habitudes de la vie. J’étais encore servie dans mon entreprise par une intuition subtile dont je fais hommage au pinceau de Murdoire ; pourtant, je ne veux rien avancer que je n’aie proprement vu, ou entendu, ou déduit de court.


J’ai connu quatre générations de Haudouin, la première à son âge mûr, la dernière à son matin. Pendant soixante-dix ans, j’ai vu les Haudouin à l’œuvre d’amour, chacun y apportant les ressources d’un tempérament original, mais la plupart (je pourrais bien dire tous, à quelque degré) demeurant fidèles, dans la recherche du plaisir et jusque dans l’accomplissement, à une

sorte de catéchisme qui semblait leur imposer, en même temps qu’un certain rituel, des inquiétudes, des scrupules, des préférences. Si je n’avais soupçonné là qu’un phénomène d’hérédité, je n’en aurais pas parlé, car c’est un mystère bien au-dessus de mes connaissances de jument. Mais j’ai vu que les belles familles ont des traditions érotiques qu’elles se transmettent d’une génération à l’autre tout comme les règles de bien-vivre et des recettes de cuisine. Ces traditions ne se limitent pas à des habitudes de prudence et d’hygiène, elles commandent une façon de faire l’amour, d’en parler ou de n’en pas parler. Je ne dis là à peu près rien que tout le monde ne sache déjà. La vie érotique est si étroitement liée à des habitudes domestiques, à des croyances, à des intérêts, qu’elle est toujours conditionnée, jusqu’à concurrence des initiatives individuelles, par un mode d’existence qui peut être celui d’une famille. Il est donc impossible d’imaginer dans le détail le mécanisme de transmission. Les parents enseignent leurs enfants dans une certaine manière de faire l’amour, la plupart du temps sans s’en douter, en parlant de

la pluie, du beau temps, de la politique, du prix des œufs. Il existe aussi un mode de transmission plus direct, car les enfants possèdent une étonnante faculté de surprendre les paroles prononcées à voix basse, les gestes furtifs qu’ils mimeront plus tard, et d’interpréter exactement les conversations déguisées.


Dans la famille Haudouin, il y avait bon nombre de ces traditions qui lui étaient communes avec les paysans de Claquebue, les unes d’ordre mystique, les autres d’ordre économique. C’est ainsi que Jules Haudouin éprouvait à l’égard de la nudité féminine une frayeur superstitieuse. Il avait la main plus hardie que le regard, et il ignora toute sa vie que sa femme était marquée d’un large grain de beauté sur le haut de la cuisse. L’aisance que lui donnait la complicité des ténèbres ne signifiait nullement qu’il eût égard à la pudeur de l’épouse. Il était même fort éloigné de ces raffinements. Au plaisir comme à la tâche, il ne considérait pas que sa femme fût son égale. D’ailleurs, la nudité des autres femmes lui était également insupportable. Un soir que la servante rangeait la vaisselle dans

la salle à manger à la clarté d’une bougie, Haudouin passa par là et fut pris d’un caprice de maître. Comme il prenait ses mâles dispositions, elle releva docilement ses jupes et découvrit ce qu’il fallait de peau nue. À cette vision, le maître rougit, il n’eut plus que faiblesse en la main et détourna son regard sur le portrait du président de la République. La physionomie sérieuse de Jules Grévy, son regard appliqué et soupçonneux achevèrent de confondre Haudouin. Saisi d’un sentiment de crainte religieuse en face de ce participe divin qu’était pour lui le président, il souffla la bougie. Un moment, il demeura immobile et coi, comme se dérobant à un péril, puis l’obscurité lui rendit l’inspiration ; j’entendis le souffle rauque du vieillard et le halètement complaisant de la servante. Cette aversion, mystique pour le plaisir des yeux, cette croyance obscurément enracinée que la vision du péché est plus abominable que le péché lui-même, étaient assez ordinaires à Claquebue, car le curé entretenait ses ouailles dans l’opinion que la colère de Dieu se retranchait dans le ventre des femmes, mieux que partout ailleurs ; et c’était un

article de foi qu’il fallait s’y risquer seulement les yeux fermés. Le curé savait qu’un mystère en appelle un autre et lui est une sauvegarde. Parmi les derniers venus des Haudouin, je connais un jeune homme marxiste, nudiste, freudiste éclairé (c’est ainsi qu’il se nomme lui-même) et je ne l’entends pas sans sourire faire profession d’athéisme, car je sais qu’il ne prend jamais son plaisir sans avoir éteint la lumière ou tiré les rideaux ; hors des camps nudistes où elle se voile miraculeusement d’innocence, la nudité des femmes lui inspire le même éloignement sacré qu’à son bisaïeul de Claquebue. Seul, le ventre des filles publiques, sans doute parce qu’il est un jeu hors de réalité, ne le trouble pas ; encore n’insiste-t-il jamais auprès des tolérées pour qu’elles retirent leurs chemises.


Jules Haudouin se montrait presque aussi soucieux de la pureté de ses mains que de ses regards. Quand il caressait sa femme, ses mains n’avaient jamais de ces attentions qui obligent les natures rebelles ou un peu lentes à s’émouvoir. Ses attouchements n’étaient qu’une enquête nécessaire, car Mme Haudouin ignorait tout de

l’hygiène intime, et il fallait l’occasion d’un accouchement pour qu’elle consentît à porter le savon plus haut que la jarretière. Ce défaut d’hygiène, commun lui aussi à toutes les femmes de Claquebue, n’indiquait pas une répugnance de l’eau et du savon, car il arrivait à Mme Haudouin de se laver les pieds et toujours avec satisfaction ; il était simplement la conséquence d’une modestie chrétienne, entretenue par des influences qui établissaient là des interdictions pertinentes. Il va sans dire que le curé ne défendait pas expressément aux femmes de se laver où bon leur semblait, mais il cernait habilement la question en les rappelant à chaque instant à la pudeur, et évitait avec un grand soin de commenter tel passage des Écritures qui pût faire soupçonner l’excellence des ablutions. Il agissait ainsi autant dans l’intérêt de la paroisse que dans celui de la religion. Parfaitement dévoué


  1. son troupeau, le curé de Claquebue était un homme honnête, rude, indiscret jusqu’à se rendre insupportable ; peu soucieux de plaire, capable d’une injustice et même de jouer un mauvais tour

  2. quelqu’un pour le remettre dans le bon chemin,

il s’acquittait de sa mission avec l’âpreté et la prudence d’un paysan qui jette le grain là où il lèvera, et ne dépense pas son effort à ensemencer une terre qui lui rendra des chardons. Sachant que le bidet ou la gyraldose ont des effets plus subversifs qu’un banquet anticlérical de vendredi saint, il en préservait ses brebis.


    1. vrai dire, la modestie de Mme Haudouin répandait une odeur un peu forte qui incommodait parfois son époux. Elle ne l’empêchait pas, et bien au contraire, mais elle le fortifiait dans cette opinion que le plaisir des femmes était d’une qualité assez méprisable pour qu’il n’en prît pas de soin. Aussi menait-il les choses vivement ; sa femme commençait à peine

  1. s’émouvoir qu’il modulait déjà son aise. Mme Haudouin s’en consolait par des artifices dont elle souffrait mille remords, consciente que l’horreur du péché réside surtout dans un effort difficile vers le plaisir. Il lui arrivait de chercher le secours d’une excitation préalable en portant la main sur son seigneur, mais celui-ci se dérobait toujours avec mauvaise humeur ; le chatouillement qu’il en éprouvait n’ajoutait rien à

son élan et une telle initiative lui paraissait une atteinte au principe de l’autorité du mâle. Il prétendait n’avoir besoin de personne pour mener son affaire. En desserrant son étreinte, il lui arrivait par inadvertance d’engager sa main sous la croupe de sa femme, il en avait presque toujours un accès de gaieté qui l’incitait à faire des plaisanteries. Dans ces rondeurs fessières, il ne découvrait nulle féminité ; sans pouvoir l’expliquer, il les considérait comme une zone neutre, et son hilarité provenait de la représentation qu’il s’en faisait, tendues sur un pot de chambre. C’était la seule partie du corps féminin dont la vue lui semblât récréative et même plaisante. D’ailleurs, le curé de Claquebue tolérait qu’on en fît des plaisanteries et voulait bien en sourire à l’occasion. Il n’y voyait point de péril sérieux et se sentait, là-dessus, d’accord avec l’Église qui, pratiquement, a toujours consenti au génie français que le diable n’a point d’asile dans cet endroit charnu.


Les jeux d’amour tenaient fort peu de place dans les préoccupations du ménage Haudouin. Les époux n’en parlaient jamais, ni pour se faire

part d’un caprice soudain ni pour commenter une rencontre heureuse dans le plaisir. Quand, par dérogation extraordinaire, Haudouin avait caressé sa femme au milieu de la journée, ils en demeuraient un peu gênés, comme s’ils eussent accompli une mauvaise action. Non seulement ils se blâmaient d’avoir dérobé ces instants-là au travail, mais cela leur semblait aussi contraire au bon sens que d’aller au sabbat en plein jour. Ils montraient plus d’intérêt pour les ébats amoureux d’autrui que pour les leurs, et ils en parlaient volontiers, avec une grande liberté de langage. Cette aisance venait de ce qu’ils se sentaient alors dans un rôle de censeurs. Haudouin, conscient d’épauler les bonnes mœurs, dénonçait le péché avec une certaine verve, en appelant les choses par leurs noms.


Les étreintes du couple Haudouin étaient rares. L’initiative en était interdite à l’épouse, du moins pratiquement. Haudouin, qui était en toutes choses un homme ordonné, n’avait jamais songé


  1. en régler la fréquence. Il lui arrivait de prendre son plaisir tous les soirs pendant une semaine, puis de s’abstenir plusieurs semaines. Pourtant, il

n’obéissait pas simplement au hasard de l’inspiration. Il pratiquait une certaine économie du plaisir, selon les travaux dont il était occupé. Tant qu’il menait une affaire difficile, laborieuse, il s’abstenait, ou se montrait moins assidu à l’amour. Ce n’étaient ni la fatigue ni la tension de son esprit qui l’empêchaient d’être dispos, mais il tenait qu’en affaires la continence est un secret de réussite. C’est pourquoi il ne fut jamais si ardent


  1. caresser la servante que dans les dernières années de sa vieillesse qu’il avait assis sa situation de fortune, et s’en donna d’autant plus librement que ces amours ancillaires lui semblaient, par leur peu d’importance, échapper à toute espèce de reproche. Mais, dans cet accès même de tardive paillardise, il savait encore le prix de la modération, et je l’ai entendu bien souvent dire à son fils Ferdinand : « Tant que tu n’auras pas de clientèle solide et les palmes académiques, n’abuse pas de ce que je te dis. » Le vétérinaire entendit la leçon paternelle et s’il n’apporta pas la souplesse et l’à-propos du vieil Haudouin dans l’économie de sa puissance, du moins sut-il se limiter dans l’observance d’une

règle étroite. Les fils du vétérinaire ne s’y tinrent pas à beaucoup près, et quant aux derniers des Haudouin, l’on peut dire qu’ils se dépensent à leur fantaisie, séparant délibérément leur plaisir de leur travail. Ainsi ai-je vu fondre en trois générations ce capital de continence que l’aïeul léguait comme un secret de réussite. Et aujourd’hui, il y a beau temps que les descendants ont cessé d’acheter des valeurs d’État. Au lieu de faire des économies, ils dépensent bêtement leur argent avec des femmes. Voilà ce qui arrive quand on ne règle plus ses caprices sur les nécessités du travail.


Pour l’observateur réduit à l’immobilité et à l’inaction, il n’est rien de plus réconfortant que le spectacle de la contradiction. Moi, j’ai vu Jules Haudouin sur la fin de sa vie, anticlérical et radicalisant, enseigner à ses fils un secret qu’il tenait, peut-être sans le savoir, du curé de Claquebue. Car il ne se passait guère de dimanche que le curé ne dénonçât en chaire les relations de cause à effet qui existaient entre la luxure et la pauvreté, laissant à entendre que Dieu

augmentait la prospérité des hommes qui boudaient à caresser leurs femmes.

II




Lorsqu’il eut fait les frais d’installer à Saint-Margelon son fils Ferdinand, Haudouin le pressa de chercher une femme. Le père souhaitait qu’elle eût des manières de la ville, de l’ambition et une dot. Ferdinand n’était pas beau ; le profil sec, la peau rose vif et le menton galochard, il dégoûtait son frère le brigadier Alphonse qui l’appelait « Fouille au Train ». Mais le jeune vétérinaire avait d’autres séductions plus solides ; il était laborieux, économe, rangé, bon catholique, il faisait merveille aux enterrements, et dans la ville tout le monde était d’accord qu’il avait l’air vraiment convenable. Quand il marchait derrière une procession avec une livre de cierge dans la main, il y avait bien des mères qui le regardaient avec émotion. De plus, il était habile dans son métier ; la première fois que le père Haudouin vit son garçon, les bras nus et sanglants, découper un veau dans une parturition

délicate, il en fut enthousiasmé aux larmes.


  1. Maintenant que j’ai vu ça, dit-il, je suis tranquille, je peux m’en aller. »


    1. toutes ces belles qualités, Ferdinand joignait le sens commercial ; il eut bientôt une clientèle importante. Dans ce temps-là, il n’était pas rare de voir la vertu récompensée. Ferdinand fut distingué par les parents d’une fille unique. Les époux Brochard, retirés des affaires, songeaient à bien marier leur fille Hélène. D’abord, Mme Brochard fit quelque résistance. Elle s’était flattée qu’Hélène épouserait un avocat, ou un notaire, ou un officier de cavalerie, car son éducation avait été soignée par les demoiselles Hermeline qui tenaient une pension très bien. Le vétérinaire sut faire savoir que ses études avaient été aussi coûteuses que n’importe lesquelles et M. Brochard le soutint avec fermeté. Hélène était une assez belle fille, robuste, sérieuse et tendre ; son jeune corps avait trop d’impatience pour qu’elle balançât sur le choix de ses parents. Dans les premières années de leur mariage, les époux eurent trois enfants : Frédéric, l’aîné, Antoine et

Lucienne. Le vétérinaire se jugea pourvu et sut s’en tenir là.


Travailleur méthodique, Ferdinand augmentait sa clientèle et soignait en même temps sa réputation d’homme vertueux. Il donnait quinze francs par an à l’hôpital et quinze francs à l’orphelinat. Sa maison était bien tenue, pas plus accueillante qu’il n’est décent. En toute saison, il portait une jaquette et un chapeau noir qui était un compromis entre le melon et le haut-de-forme. Il devint dans la ville un homme important et entra sans tapage au conseil municipal. Le vétérinaire avait quelques ambitions politiques. Par inclination il se sentait monarchiste et le demeura deux ans après la guerre, mais il n’avait point de goût à faire figure d’opposant. D’autre part, il songeait à utiliser l’influence que son père avait acquise dans l’arrondissement. La mort dans l’âme, il se relâcha de son assiduité à la messe et passa pour un républicain d’une grande modération. Devenu conseiller municipal, il poursuivit son évolution en s’attachant à la fortune politique de Valtier, le député de Saint-Margelon. Ensemble ils furent gambettistes, puis

après qu’une usine importante se fut établie dans la ville, considérant que les intérêts de la population avaient changé, mais n’avaient point démérité de leur sollicitude, ils devinrent tous les deux radicaux. Le vétérinaire fut en exécration dans toutes les bonnes familles cléricales ; son nom prononcé avec horreur par le curé de Saint-Margelon. Il ne devait jamais s’en consoler, et lorsqu’il se trouvait dans une réunion électorale ou à un banquet où l’on dénonçait la perfidie des curés, il applaudissait avec un grand courage, tandis que son cœur se serrait douloureusement. Pourtant, Ferdinand Haudouin s’arrangeait toujours pour militer d’accord avec sa conscience ; il trouvait que le rôle d’un homme sage et éclairé, tel que lui, était de se tenir dans l’actualité ; et pour apaiser, dans une certaine mesure, le remords de sa conduite, il se disait qu’en dépit de ses sympathies, il avait su choisir là où il voyait le devoir ; il en fut d’ailleurs récompensé par des fonctions importantes qu’il obtint dans la municipalité et par les palmes académiques.


Le vieil Haudouin avait une admiration

déférente pour ce fils qui lui faisait honneur, et dont le zèle catholique l’avait un moment inquiété. Il n’y avait personne dans la famille Maloret qui pût prétendre à une fortune aussi brillante, pas même les deux fils naturels de la Tine Maloret, une vieille rusée qui, après avoir mené la vie jusqu’à cinquante et plus, avait réussi


  1. se faire coucher sur le testament d’un ancien huissier. Lorsqu’il rencontrait le vieux Maloret, Haudouin lui disait d’une voix perfide :


    1. J’ai eu du chagrin de savoir que ton neveu s’était fait refuser aux postes encore un coup. Ta sœur a eu tant de mal pour les élever, dans sa putain de vie... »


Il prononçait ces derniers mots d’un air de parfaite candeur, comme s’il ne se fût point avisé du sens précis qu’ils avaient en l’occasion. Maloret lui aurait bouffé les foies. Alors, Haudouin parlait de son fils Ferdinand :


  1. Il a une belle position, maintenant ; c’est un garçon qui m’aura donné bien de la satisfaction. »


Haudouin parlait moins volontiers de ses deux autres fils. Il est vrai qu’il n’avait pas besoin d’en

parler, puisque Alphonse et Honoré demeuraient


  1. Claquebue. Le père ne s’entendait ni avec l’un ni avec l’autre. Lorsqu’il faisait une observation à Alphonse, l’ancien brigadier avait une façon déplacée de lui répondre qu’il ne s’était pas fait trouer la peau pour se laisser morigéner comme un gamin, et le vieux trouvait qu’il n’y avait aucun rapport entre ses justes remontrances et la jambe raide. Blessure glorieuse, sans doute, et Jules Haudouin était le premier à s’en prévaloir dans un banquet politique, mais qui n’autorisait ni la paresse d’Alphonse ni son penchant pour la boisson.


Quant à Honoré, son père lui donnait sa malédiction une fois par semaine, et cela n’allait jamais sans de grands coups de gueule de part et d’autre. Honoré, pourtant, n’était ni un paresseux, ni un révolté, ni même un indifférent, au contraire un bon fils comme il était bon père et bon époux ; mais sa seule présence à Claquebue représentait un danger permanent pour les intérêts de sa maison ; il se dérobait paisiblement, comme sans y penser, à tous les usages et les petites habiletés qui consolidaient l’influence de son père à

Claquebue. Par exemple, il ne se gênait pas, le matin même d’une élection municipale, de traiter de malpropre, et simplement parce qu’il était un malpropre, l’électeur dont la voix importait le plus à son père ; ou bien, sollicité en famille de donner son avis sur tel projet, il le déclarait malhonnête, alors qu’il eût été raisonnable et décent d’en vanter l’habileté, puisqu’une décision de famille est toujours respectable.


  1. J’entends, disait le bonhomme, que tu te conduises bien avec Rousselier. Il est républicain et des nôtres.


– Oui, mais avec ça, il est la dernière des crapules.


– Crapule ou pas, il vote. »


  1. bout d’arguments, le père accusait sa bru de dresser son garçon contre lui, car il n’avait jamais pardonné à Adélaïde d’être entrée sans un sou dans sa maison et non plus, mince et osseuse, de n’avoir pas de ces seins lourds, de ces fesses bien larges qui honorent les familles. Quand la dispute en venait à ce point, la malédiction paternelle était en route, et Honoré jurait qu’il allait quitter

la baraque le lendemain. Il l’eût fait comme il le disait, si le vieux n’avait fait les premiers pas, terrifié par la vision d’Honoré et d’Adélaïde qui allaient traverser le pays, attelés dans les brancards d’une charrette de hardes et poussant devant eux leurs trois ou quatre enfants. De son vivant, Mme Haudouin mère exerça une influence apaisante dans la maison. Elle mourut trois ans après la signature de la paix, d’un mal de langueur assez mystérieux, sur lequel les médecins n’avaient pu se prononcer.


Devenu veuf, le vieil Haudouin se montra plus indulgent à l’égard de ses deux aînés. Il se prit d’une affection particulière pour sa petite-fille Juliette, la deuxième née des cinq enfants d’Honoré, et sa bru lui en parut plus aimable. Quelques mois avant sa mort, il entretint ses trois fils de ses dispositions testamentaires. Il prélevait sur sa fortune une somme de dix mille francs, avec laquelle il constituait une dot à sa petite-fille Juliette qui en aurait la libre disposition au jour de son mariage. Le reste allait par tiers à chacun de ses garçons ; mais pour équitable qu’il pût paraître, son testament était d’une perfidie

réfléchie. Considérant que l’argent se dissipe plus facilement qu’un domaine, il avait constitué l’héritage d’Alphonse en espèces immédiatement monnayables, car il pensait que l’aîné serait tôt ruiné, et il ne voulait pas que la terre des Haudouin passât trop vite en des mains étrangères. C’était livrer l’ancien brigadier aux tentations dangereuses des écus trébuchants, et celui-ci s’en montra d’ailleurs enchanté. Honoré recevait la ferme avec les prés attenants et le fonds de commerce de maquignon. La part de Ferdinand consistait en prés, champs et bois.


Comme le vétérinaire protestait qu’il était lésé,


  1. cause de la dot de Juliette qui avantageait la maison d’Honoré, le père lui répondit :


    1. C’est comme ça, mais tu as raison de gueuler. Il faut toujours essayer d’avoir plus que son compte. Je ne veux pas qu’il soit dit que tu n’auras rien gagné à te plaindre, et pas plus tard qu’aujourd’hui, je te donne la jument verte. Tu l’accrocheras dans ton salon. »


Ferdinand reçut le tableau avec piété, lui fit faire un beau cadre noir, et l’accrocha dans le

salon au-dessus du piano, à la place d’honneur. Les visiteurs non avertis pensaient que ce fût une enseigne de vétérinaire, mais ceux qui savaient le regardaient avec déférence.


Le père Haudouin, qui n’avait jamais été malade, se coucha un après-midi et mourut en une semaine. On l’enterra à côté de sa femme, et Ferdinand leur fit faire à tous deux de belles grosses pierres tombales en marbre noir, telles qu’on n’en avait jamais vu à Claquebue. Les pauvres morts d’à côté, sous leurs petits bourrelets de terre, en étaient attristés dans les nuits.


Bientôt l’on commença d’avoir des preuves que la jument verte était un talisman. Ferdinand reçut un grand diplôme d’honneur et une médaille de bronze, il fut nommé adjoint au maire de Saint-Margelon, eut une obligation à lots qui lui rapporta dix mille francs et un peu plus tard devint conseiller général. On disait qu’il était riche à deux cent mille francs. Enfin, vers la quarantaine, le vétérinaire connut une joie magnifique : grâce à son influence politique, il lui

fut donné d’obtenir un emploi de balayeur municipal à cet ancien condisciple qui l’avait autrefois surnommé « Cul d’oignon ».


Cependant, ses deux frères voyaient bientôt péricliter leurs héritages respectifs. Honoré connaissait toutes les ficelles du métier de maquignon, mais l’exemple de son père n’avait jamais pu le décider à maquiller une bête ou à dissimuler les imperfections d’un cheval. Il avait une grande amitié pour les bêtes et manquait de vendre un cheval à bon prix pour le plaisir de le garder huit jours de plus ; ou bien il revendait au prix d’achat pour être agréable à un ami. Le pire était qu’il prêtât de l’argent à tort et à travers. Son commerce de bestiaux déclina rapidement ; il finit par l’abandonner, sans la moindre amertume, et redevint simple cultivateur. Comme il s’était endetté, sa situation finit par devenir difficile. Le vétérinaire lui consentit des avances d’argent à plusieurs reprises et, « pour éclaircir les affaires », lui racheta à bas prix la maison paternelle et les champs. Toutefois, Honoré en gardait la jouissance moyennant qu’il fournît son frère en haricots, pommes de terre, primeurs,

fruits, et cochon salé.


Alphonse, plus encore que son frère le maquignon, mérita les calamités qui s’abattirent sur sa maison. Sa jambe raide le gênait pour travailler dans les champs, mais il aurait pu vendre du drap ou de l’épicerie, à tout le moins se contenter avec le revenu de son capital. Au lieu de cela, il se soûlait au bon vin, fumait pour trente sous de cigares par jour, et tenait table garnie d’un bout à l’autre de l’année. Et non seulement il faisait des orgies à domicile, mais il s’en allait à la ville où il demeurait quelquefois plusieurs jours, traînant dans tous les mauvais lieux de l’endroit, en compagnie des voyous et des peaux. Son capital écorné de moitié, il épousa une fille de belle jambe et de peu de principes qui acheva de dévorer le meuble et l’immeuble. Justement indigné, le vétérinaire ne fit rien pour lui venir en aide. Trop souvent, il avait dû souffrir la honte de voir l’ancien brigadier, presque toujours pris de boisson, surgir dans le salon de la jument verte, en tenant des propos qui consternaient les invités (une fois, il avait même chanté l’Internationale). La ruine consommée, il

eut pourtant la bonté de payer le voyage de sa famille jusqu’à Lyon, où Alphonse parut vouloir se fixer.


Ainsi, la mauvaise fortune des deux aînés portait témoignage de la puissance tutélaire de la jument verte. Divinité bienveillante, gardienne des bons principes, des traditions salvatrices, elle dispensait fortune et honneurs aux Haudouin de bonne volonté, prudents, laborieux, méthodiques, et attentifs aux bons placements.


Les jours de réunion familiale dans le salon, lorsqu’il savait ses comptes bien en ordre, le vétérinaire se sentait comme soûl du bonheur de vivre raisonnablement. À regarder le chemin parcouru depuis son installation à Saint-Margelon, il lui semblait dans sa modestie, oublieux de son labeur et de ses sages combinaisons, qu’il n’eût rien fait de plus méritoire que de cueillir des fruits juteux sur un arbre mystique poussé en pleine tripe de jument verte. C’était le moment, pour les trois jeunes Haudouin, d’entendre l’histoire de l’animal fabuleux qui avait dérangé un empereur. Frédéric,

jamais las de cette épopée, écoutait avec des battements de cœur, rappelait parfois un détail oublié du vétérinaire, ou introduisait pieusement quelques enjolivures. Lucienne dissimulait qu’elle avait envie de bâiller et se récriait poliment aux bons endroits. Quant à Antoine, le plus jeune, l’on pouvait déjà prévoir, à son mauvais sourire d’ironie, qu’il ne ferait jamais rien de bon dans la vie.


Mme Haudouin détestait ces histoires de jument ; elle pensait, sans oser le dire, que le vétérinaire abrutissait ses enfants. C’était une mère affectueuse et douce, toujours en révolte sourde contre la sévérité du père à l’égard de ses enfants. Elle avait gardé, de son passage à la pension des demoiselles Hermeline, un goût très vif pour la musique et la poésie. Elle savait encore par cœur des poèmes de Casimir Delavigne. En cachette de son époux, elle réunissait ses enfants pour leur faire admirer les plus purs poètes romantiques qu’elle découvrait avec eux. Dans le salon coulaient des torsades de vers éplorés, et il y avait des jours où tout le monde pleurait, sauf Lucienne qui n’y voyait pas

raison. Lucienne était une enfant sage, assez jolie, et il y avait lieu de croire qu’elle ferait plus tard un bon mariage, mais les poètes ne l’intéressaient pas. Elle était d’abord soucieuse de ne pas salir ses robes et de donner toute satisfaction à ses maîtresses et à ses parents. C’était une bonne petite fille.


Les deux garçons prenaient plaisir aux récitations poétiques de leur mère, Antoine surtout qui savait par cœur au moins mille vers et se réjouissait de jouer ainsi un bon tour au vétérinaire. Ce garçon-là nourrissait à l’égard de son père une haine définitive. Au collège, il s’appliquait à être toujours parmi les derniers, en escomptant le déplaisir qu’en aurait M. Haudouin. À toutes les fins de semaine qu’il présentait son carnet de notes scolaires à la signature des parents, son père grinçait qu’il allait le fourrer en pension. Sa mère arrangeait les choses, et ce n’était pas facile, car Antoine ne répondait aux menaces paternelles que par des paroles de défi. Ainsi, non seulement il était musard, paresseux, indiscipliné, mais il manquait encore à ses devoirs de piété filiale.

    1. Un flibustier et un mauvais sujet, disait M. Haudouin. Il me fait penser à son oncle Alphonse. »


Sur le fils aîné reposaient toutes les grandes espérances du père. Frédéric tenait toujours la tête de sa classe. Il n’avait pas hérité le physique ingrat du vétérinaire, et ses camarades l’avaient en sympathie à cause de son caractère avenant. Lorsqu’il était sous le coup d’une punition, il savait racheter sa faute par des paroles habiles, au contraire d’Antoine qui expiait avec une morgue silencieuse. Frédéric semblait donc promis au destin orgueilleux de porter la fortune des Haudouin, ou, comme disait déjà Antoine en ricanant, de perpétuer la branche verte des Haudouin.


  1. Celui-là ne me donne pas d’inquiétude, disait le vétérinaire. Il réussira. »


En effet, les choses arrivèrent comme il disait. Frédéric devait réussir ; il n’y eut qu’une petite alerte vers le temps de sa quinzième année. Le pauvre garçon devint amoureux d’une jeune fille qui mourut dans un accident de chemin de fer. Il

crut son cœur brisé à jamais et voulut mettre la chose en vers. Comme les rimes venaient mal, il chercha autre chose et pensa ne pouvoir moins faire que d’entrer dans les ordres. Il serait frère prêcheur. Déjà, il se voyait vêtu de bure, avec une retombée de cordelière qui lui battait les jarrets. Quand il fit part de son dessein à sa famille, le vétérinaire lui dit simplement :


  1. Tu seras privé de dessert jusqu’à ce que tu aies changé d’avis. »


La vocation de Frédéric se trouva humiliée qu’on lui proposât un obstacle aussi médiocre. Après avoir tenu bon pendant deux mois et donné aux pauvres les cinq sous d’argent de poche que son père lui allouait par semaine, le garçon finit par se rendre aux raisons que lui fournissait sa mère de faire une carrière mondaine.


La maison de Ferdinand Haudouin était mélancolique. Les contraintes imposées par le vétérinaire, les déceptions conjugales de sa femme, qui tournaient en langueur, la figure maussade de Lucienne, et la mésentente des deux garçons y entretenaient une atmosphère de

méfiance et de rancœur. Frédéric et Antoine s’aimaient comme deux frères, pas plus. Ce lien fraternel n’empêchait ni le dédain ni la colère, mais facilitait les réconciliations.


Le dimanche, quand le mauvais temps interdisait toute sortie, la maison était plus morne qu’à l’ordinaire. Mme Haudouin et ses enfants souffraient d’ennui à crier, tandis que le vétérinaire, tout en vérifiant ses comptes, surveillait les besognes scolaires avec un souci méticuleux. Dans ces moments-là, Antoine priait pour que son père mourût dans le courant de la semaine, et la prière le soulageait un peu.


  1. la belle saison, il était habituel d’aller passer le dimanche à Claquebue. Ferdinand attelait son landau et conduisait toute la famille chez l’oncle Honoré. Pour les enfants, qui s’entendaient bien avec leurs cousins, c’était une journée de détente, et Mme Haudouin goûtait le plaisir de voir son époux traité sans ménagements par son frère.


L’oncle Honoré et le vétérinaire ne se détestaient pas tout à fait, il y avait même entre eux un véritable sentiment d’affection, et il

n’arrivait rien à l’un, heur ou malheur, que l’autre n’en fût touché. Aucune rivalité ne les séparait, car Honoré n’avait point d’ambition. Chacun d’eux méprisait l’autre, mais Ferdinand n’avait presque jamais l’avantage dans leurs querelles, les raisons de son mépris n’étant pas de celles que l’on avoue. « Je trouve que tu manques un peu de diplomatie », disait le vétérinaire pour reprocher à Honoré sa franchise ; tandis que son frère, le prenant sur le fait, pouvait s’écrier : « Tu mens comme un sagouin. » Ce rapport de tons était à peu près constant entre les deux frères. Tous deux passaient pour être républicains avancés, anticléricaux et même irréligieux. Cette attitude, chez Honoré, n’avait rien de systématique : il était républicain depuis l’Empire et l’était resté avec passion, parce qu’il lui semblait que la République eût encore besoin d’être défendue ; anticlérical pour faire échec à la puissance toujours indiscrète du curé, irréligieux parce que la perspective d’une vie éternelle l’écœurait. Au contraire, Ferdinand continuait d’adorer en secret ce qu’il brûlait méthodiquement, et le zèle de son frère, mesuré

mais sincère, le blessait à chaque instant. Malheureusement, il n’y avait aucun moyen de le lui faire savoir sans se déjuger soi-même, et le vétérinaire se voyait même obligé de protester de toute sa vigueur quand Honoré lui jetait : « Je te dis que tu es resté calotin dans les moelles. »


La seule satisfaction de Ferdinand était de songer que la fortune avait souri à chacun selon ses mérites et qu’il avait été infiniment plus favorisé que son frère Honoré. Encore celui-ci le lui eût-il disputé, car il avait une merveilleuse facilité à être heureux et ne croyait pas qu’il y eût un sort plus enviable que le sien ; il ne voyait qu’une ombre à sa joie de vivre, mais c’était le souvenir d’une humiliation toujours cuisante que le temps n’apaisait pas. Honoré, d’abord empêché d’en tirer vengeance, avait fini par se résigner à cette plaie d’orgueil, lorsque, par un caprice du hasard, l’activité politique du vétérinaire remit toute l’affaire en question et lui donna un


développement nouveau. Les choses commencèrent un après-midi de grand soleil, qu’Honoré fauchait sur la plaine entre les bois du

Raicart et la route qui traverse Claquebue dans sa plus grande longueur.

III




En arrivant à la route qui séparait le Champ-Brûlé de sa maison, Honoré Haudouin posa sa faux sur le blé coupé et redressa sa haute taille dans la lumière ardente. La sueur collait sa chemise sur son dos, dessinant de larges poches molles autour des aisselles. Honoré souleva son chapeau de jonc, et d’un revers de main essuya la sueur qui perlait à ses cheveux gris, coupés court. Regardant à sa gauche, il vit le facteur qui sortait de sa maison, la dernière du village sur le bord de la route, à l’endroit où la plaine s’étranglait entre la rivière et une avancée du bois.


  1. Déodat est prêt pour partir, songea-t-il. C’est quatre heures qui s’en vont déjà. »


Honoré eut envie de boire frais et traversa la route. Dans la cuisine aux volets clos, il entendit sa femme qui frottait le parquet avec une brosse de chiendent. La pièce lui sembla fraîche comme

une cave. Un moment, il demeura immobile, jouissant de la fraîcheur, et de cette obscurité qui reposait ses yeux de la lumière dure. Il ôta ses sabots pour rafraîchir ses pieds nus sur le carrelage. Du fond de la cuisine, monta une petite voix métallique, un peu essoufflée :


  1. Tout est sur la table, dit l’Adélaïde. Tu trouveras deux oignons épluchés à côté de la miche. J’ai mis la bouteille à refroidir dans l’eau.


– Bon, dit-il. Mais qu’est-ce que tu fais de récurer la cuisine ? On dirait qu’il n’y a pas de besogne plus pressée à la maison.


– Sûrement qu’il y en a de plus pressée, mais si Ferdinand arrive demain avec sa femme et les enfants...


– Il n’ira pas regarder le parterre de la cuisine, qu’est-ce que tu me racontes ?


– Il aime quand même à trouver sa maison propre...


– C’est entendu, sa maison... sa maison...


– Toi, tu te crois toujours chez toi. »


Honoré faillit donner dans la querelle que

l’Adélaïde lui cherchait par manière de distraction, mais il s’avisa que rien ne valait de boire frais. À tâtons, il chercha le seau d’eau froide, y plongea les avant-bras et s’aspergea le visage. Puis il but à la bouteille jusqu’à perdre respiration. Sa soif apaisée, il apprécia plus librement la qualité du breuvage, un mélange de vin âpre et d’infusion de feuilles qui laissait dans le nez un mauvais goût de tisane.


  1. Ça ne risque pas que je me soûle », dit-il avec un peu d’humeur.


L’Adélaïde lui fit observer que le litre de vin était à sept sous et qu’il fallait faire durer le tonneau jusqu’aux prochaines vendanges. Elle ajouta que les hommes étaient tous pareils. Ils ne pensaient qu’à leurs gueules.


Retranché dans un mutisme patient, Honoré taillait dans la miche de pain rassis ; il alla s’asseoir sur le rebord de la fenêtre et commença de croquer un oignon. Sa femme interrogea d’une voix radoucie :


« Il en reste beaucoup ?

– Pas tant, j’aurai déjà fini sur les sept heures. Sans me vanter, mais j’aurai bien juste choisi le temps de la fauche. C’est mûr plein l’épi et tendre pourtant dans la tige. Des blés qui se coupent tout seuls que c’est doux comme du poil de fille. »


Le silence retomba entre les époux. Honoré songea en mordant son pain :


  1. Ça se fauche tout seul, et c’est peut-être encore trop de mal pour le bénéfice qu’on en a ? »



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