Excerpt for Armand by , available in its entirety at Smashwords




Emmanuel Bove







ARMAND























1926



















SOMMAIRE






I 3


II 11


III 26


IV 36


V 46


VI 54


VII 65


VIII 78


IX 90


X 101


XI 111


XII 120





I




Il était midi. À cause du froid, le soleil semblait plus pe-tit. Les vitres et les glaces ne renvoyaient pas ses rayons. Mon attention, comme celle des enfants, se portait sur tout ce qui bougeait. Parfois je caressais la tête d’un cheval, sur le front pour qu’il ne me mordît pas.


Je suivais une rue si étroite que les fouets des voitures me touchaient en passant, lorsqu’une main se posa sur mon épaule.


Je la regardai, puis me tournai.


C’était Lucien. Au lieu de m’appeler, il avait voulu faire la plaisanterie de me toucher dans la rue comme l’eût osé un inconnu.


Je ne l’avais pas vu depuis un an. Il portait le même pardessus, une autre cravate, le même chapeau. Il n’avait pas grossi ni maigri. Pourtant il était différent. Il vivait dans mon souvenir sans rides, sans coupures, sans cette fossette du menton trop profonde pour qu’il pût la raser.


Je m’arrêtai. Notre haleine, dans le froid, s’échappait à contre-temps. Je remarquai autour de ses yeux une sorte d’affaissement qui donnait à son visage une expression triste et maladive. À ces endroits, la peau plissée battait à la ca-dence du cœur. À cause de sa lèvre inférieure, plus épaisse que celle du haut, il paraissait faire la moue. L’os de son nez était saillant, les oreilles, que je m’empresse toujours de re-garder de peur de les oublier, brunes, lisses, sans les replis




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habituels du pavillon, et si petites qu’elles semblaient avoir cessé de grandir avant le corps.


Lucien n’avait jamais mis de fleur à la boutonnière in-tacte de son pardessus. Les revers en étaient déformés. Ses mains, dans les poches déchirées, ne s’appuyaient sur aucun fond.


Nous étions embarrassés, Lucien de m’avoir accosté fa-milièrement, moi d’en paraître importuné. Nous demeurions immobiles. J’attendais qu’il parlât. De le voir si pauvrement vêtu, les années malheureuses que j’avais vécues repassèrent devant mes yeux. Je les avais oubliées petit à petit. Mainte-nant elles étaient aussi nettes que si aucun intervalle ne m’en eût séparé.


La fumée des cheminées, comme de petits nuages, mas-quait parfois le soleil. Au lieu de pendre, les bordures de toile, relevées par le vent, reposaient sur les stores.


  • la fin nous fîmes route ensemble. Il se plaça à ma gauche, comme si j’étais une femme, à cause d’un vague res-pect de ce qui est à droite. À chaque carrefour, il craignait que je ne changeasse de direction sans le prévenir. Je lui di-sais alors : « tout droit ».


Il était encore midi. Nous traversions les rues, chacun pour soi, sans que l’un de nous se souciât de l’accident qui eût pu arriver à l’autre.


Un café faisait le coin d’un boulevard et d’une place moins grande que les photographies ne la représentent.


J’invitai Lucien à prendre quelque chose.







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Nous nous assîmes à la terrasse que trois braseros ar-gentés réchauffaient. Nos pieds écrasèrent des pistaches. Les siphons étaient grillagés pour qu’ils ne fissent pas explosion.


Lucien ôta son chapeau, le posa sur un guéridon, puis, parce qu’il cherchait constamment à deviner les usages, crut soudain qu’un chapeau ne se mettait pas sur une table et le reprit aussitôt.


Une cigarette fumant des deux bouts entre les doigts, la nuque à l’abri contre mon col relevé, je regardais les pas-sants. C’était une distraction de mon père. Depuis sa mort, libéré de la crainte qu’il ne m’eût surpris à l’imiter, je m’ap-plique sans grand plaisir à observer le va-et-vient des gens et


  • trouver un agrément dans le contraste de leur physiono-mie.


Lucien avait commandé un café sur lequel flottait une écume semblable à celle de la saccharine. Il était gêné. Ses doigts à peine plus longs les uns que les autres avaient des tics qui faisaient saillir jusqu’au poignet l’os qui les comman-dait.


Il se tourna vers moi. Il commençait de manger un crois-sant par la languette du milieu. Nos regards se rencontrèrent. Je me vis, une seconde, jusqu’aux épaules dans ses pru-nelles. Je baissai les paupières, sans pour cela fermer les yeux. Ils se portèrent tous deux sur son visage entier. Je sen-tis qu’il s’apprêtait à parler. L’arc de ses sourcils s’accentua. Il ouvrit la bouche, si lentement que ses lèvres retrouvèrent leur rougeur avant de se séparer. J’aperçus sa langue, courte comme ses doigts, se lever pour former un son. J’écoutais déjà. Il fit un geste.







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— Comme tu as changé, Armand ! Maintenant, tu dois être riche. Tu ne pourrais plus venir dans notre restaurant. Te souviens-tu de l’année dernière ?


L’eau de Seltz faisait encore des bulles dans mon apéri-tif. Je tins ma cigarette à l’endroit où elle était sèche pour la lancer. J’en pris une nouvelle. Il y avait tant de soleil que je ne sus si mon allumette flambait.


Je me souvenais en effet de ma vie passée. À présent, c’était fini. Mais je devinai que Lucien, lui, prenait encore ses repas dans les mêmes restaurants, habitait la même chambre.


Pour qu’il ne me reprochât pas d’avoir changé, j’essayai de retrouver les manières timides et grossières de jadis. J’eus honte de mon pardessus chaud, de ma cravate surtout qui était de soie. J’affectai de ne prendre aucun soin de mes vê-tements et, quand une goutte tomba sur mon pardessus, je laissai la tache se faire.


Pourtant j’avais beau prononcer les mêmes paroles, exé-cuter les mêmes gestes, je ne redevenais pas celui que j’avais été. L’aisance dans laquelle je vivais depuis douze mois avait chassé brutalement toutes mes habitudes. Je parlais davan-tage. Il me semblait que je n’avais plus raison contre les hommes. Ceux qui se plaignaient m’apparaissaient aigris ou privés de clairvoyance à cause de leur état de pauvreté.


Lucien me regarda sans méchanceté, mais avec une in-sistance qui, dans un endroit clos, m’eût fait rougir. Je res-sentis alors cette gêne que me causait quand j’étais enfant des yeux trop près de moi.


Ce jour-là, après dix ans, je redevenais pour un instant timide. Dans un mouvement instinctif, je détournai la tête


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pour qu’il ne vît pas mes oreilles, pour que les parties de mon corps qui m’échappaient, même dans une glace, ne lui apparussent pas avec netteté.


Je demeurai ainsi quelques secondes. Je crus même que j’allais rougir. Le sang me monta à la tête, mais trop faible-ment pour teinter mes joues. Maintenant que j’ai trente ans, je rougis souvent ainsi et je suis seul à le savoir.


Puis reportant mon regard sur Lucien, j’eus conscience qu’il était de chair comme moi-même quand, dans une glace, je regarde sous ma langue.


Il vivait. Ses narines reconnaissaient les odeurs. Un jour que plusieurs de celles-ci étaient mêlées, il les avait sépa-rées, puis énumérées. Il ne confondait pas les bruits qu’il en-tendait. Il voyait l’heure d’aussi loin que moi. Il respirait à une cadence à peine plus lente que la mienne. La peau de son visage continuait sous son col. Il avait des seins, noirs parce qu’il était brun, du duvet, un nombril plein ou creux selon l’habileté de la sage-femme.


Je repris confiance. C’était un homme semblable à moi qui m’observait. Les tares qu’il découvrait sur mon visage, je les eusse découvertes sur le sien.


D’une table voisine une soucoupe tomba sans se casser. Les stores claquaient au vent. Leurs bras de cuivre mon-taient et descendaient dans les glissières sèches. Des bouf-fées d’acide carbonique, venues des braseros, nous envelop-paient. Lucien, chaque fois, toussait sèchement ainsi qu’au commencement d’un rhume.


Les jambes séparées par le pied unique du guéridon, nous faisions attention de ne pas toucher de nos genoux le dessous du marbre. De temps en temps, je surprenais dans


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sa bouche une réflexion bête. Sans cesse je l’approuvais pour qu’il ne pensât pas que j’étais devenu fier. Mais je sentis que c’était justement cela qui me trahissait.


  • un moment, je voulus l’interpeller familièrement, lui donner un nom drôle, comme par le passé. Je n’osai pas : il ne l’eût point toléré.


Je l’examinai à la dérobée. Il avait bu son café. Le verre à la bouche, il attendait que le sucre pas fondu glissât jusqu’à ses lèvres.


Je me rappelai alors qu’il avait ri aux éclats, qu’il s’était emporté. À présent, près de moi, il ne se risquait même pas à parler.


La main entre les jambes pour tirer la chaise, je m’ap-prochai de lui. Il eut un geste de recul.


— Tu as peur de moi ?


— Non, non. C’est un mouvement instinctif.


Il se tut. Comme s’il attendait que je fasse pour rire le simulacre de le frapper, il se raisonnait. Il avait fermé les mains pour que ses doigts, à la merci d’un bruit, ne pussent le trahir.


Tant de frayeur enfantine chez un homme m’émut.


— Lucien, viens donc demain déjeuner chez moi. Je par-lerai de toi. Je tâcherai de te trouver une place. On arrangera tout cela. Nous serons mieux qu’ici. Tu verras mon amie. Elle est très gentille. Nous habitons quarante-sept rue de Vaugirard.


— Le déjeuner, c’est à midi ?




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— Oui, viens un peu après pour que tout soit prêt.


Un sourire rayonna autour de ses lèvres. Ses yeux bleus se posèrent sur moi plus longtemps que de coutume. Il bal-butia quelques mots. Un peu de joie se dégageait de lui.


Il était midi et demi. Les cloches sonnaient toujours. J’appelai le garçon. Il ne vint pas. Je dus chercher un canif dans ma poche pour faire assez de bruit.


Lucien s’était levé. Il attendait que je fusse debout pour mettre son chapeau. Il y avait des miettes de croissant dans les revers de son pantalon. Cependant que je comptais ma monnaie il se chauffa à l’un des braseros, le pardessus ouvert pour que la chaleur atteignît plus vite son corps.


Nous fîmes quelques pas sur le boulevard, avec indéci-sion, sans paraître nous connaître, et nous nous arrêtâmes à côté d’un arbre plus jeune que les autres qui, près de nous, eut un peu l’air d’un tiers.


— Alors, Lucien, je te quitte. Tu sais que je compte sur toi pour demain. Viens sûrement.


Il ne répondit pas. Il baissait les yeux, ce qui donnait à son visage, parce que tous les cils se ressemblent, un air de fillette. Il avait espéré beaucoup plus de notre rencontre. Il ne savait sans doute où aller. Je pensai à l’emmener tout de suite chez moi mais, à cause de Jeanne à qui cela aurait dé-plu, je n’osai le faire.


Je lui tendis la main. Il la prit, la tint comme un vieillard, celle d’un jeune bienfaiteur, sans que son expression chan-geât, sans que ses pieds se plaçassent l’un devant l’autre.


— Tu t’en vas déjà, Armand ?




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Ses yeux me suppliaient de rester.


— Oui. Jeanne m’attend.


Il lâcha ma main. Je lus sur son visage qu’il eût désiré m’accompagner, me voir entrer chez moi, attendre que seule une porte nous séparât.


Quelques secondes s’écoulèrent. Je demeurais indécis. Je comptais qu’il partirait le premier. Patiemment il attendait que je prisse une décision.


De nouveau je lui tendis la main, franchement, pour qu’il me tendît la sienne même de mauvais gré. Il la serra. Ainsi jointes, elles m’apparurent un instant semblables à quelque en-tête symbolique. Puis je le quittai avec netteté, sans me retourner, sans lui parler de loin.


Je pris une direction quelconque. Dans les rues droites, une heure silencieuses, le vent soufflait aussi fort qu’au-dessus des maisons. Quoique j’avançasse, l’ombre des réver-bères conservait la même inclinaison. À l’horizon, les nuages de la veille se pressaient les uns contre les autres comme si, sous d’autres cieux, d’autres nuages les empêchaient de pas-ser.
























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II




Le lendemain, quand je pénétrai dans la salle à manger, Jeanne, hésitante pour les couteaux, mettait le couvert.


Les battants du buffet étaient ouverts, découvrant trop d’assiettes pour nous deux. La pendule qui ne marche pas marquait midi juste afin de tromper le moins possible. Le so-leil qui, dans la matinée, avait éclairé la pièce s’en allait, comme si la journée était déjà finie.


Jeanne avait placé des mimosas dans un vase de verre, bien que je n’aimasse point à en voir les tiges, qu’elle choi-sissait pourtant, qu’il s’agît de roses ou de violettes, très longues.


Elle était vêtue d’un peignoir japonais qu’elle endossait difficilement à cause des manches qu’elle confondait avec les poches.


Elle s’approcha de moi, m’embrassa à plusieurs reprises. Je me vis contre son corps dans une glace. Elle croyait que j’avais fermé les yeux. Je la tenais par la taille. Sa tête s’était penchée sur mon épaule.


Bien que Jeanne soit de la même grandeur que moi, elle s’efforçait toujours de prendre des attitudes de femme petite.


— Jeanne, habille-toi donc, il va arriver.


J’étais prêt. J’avais mis un complet foncé, un gilet clair, une cravate que Jeanne m’avait faite, tant bien que mal, car






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elle ne savait coudre quoi que ce fût pour un homme, des bottines à boutons qu’elle m’avait achetées pour me vieillir.


  • mesure que le temps passait, la fraîcheur de mon vi-sage, le brillant de mes cheveux, les plis de mes habits s’en allaient. Ce n’est que tout de suite après que ma toilette est achevée, durant quelques minutes seulement, que j’ai le sen-timent d’être à mon aise. Je parle alors avec esprit. Mes gestes sont pleins d’aisance. Je suis un autre homme.


J’aurais voulu que Lucien arrivât à ce moment et pour-tant je regrettais de l’avoir invité.


Il rappellerait à chaque instant par sa timidité, par son sans-gêne, l’homme que j’avais été. Il mangerait mal. Il bal-butierait quand mon amie lui parlerait. Il prendrait appui sur moi de manière si visible qu’il apparaîtrait que des liens nous attachaient encore, que ce n’était pas par charité qu’il se trouvait ici, mais à cause de notre amitié.


J’étais ému. Par désœuvrement et nervosité, j’allais d’une pièce à l’autre. Si nos fenêtres n’avaient pas donné sur la cour, je l’eusse guetté. Parfois je m’arrêtais dans l’anti-chambre, écoutant si l’on montait, regardant la pile élec-trique en haut du mur, bien que le fil ne bougeât pas quand on sonnait.


Jeanne, aidée de la femme de ménage, préparait le dé-jeuner. Elle se dépensait autant que si l’on eût reçu son frère, s’ingéniait à ne pas oublier des détails que Lucien ne remar-querait pas.


Je craignis qu’elle ne regrettât de s’être donnée tant de mal lorsqu’elle le verrait. Pour lui épargner une désillusion, je m’approchai d’elle au moment où, portant une pile




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d’assiettes comme les bonnes des dessins humoristiques, elle se rendait à la salle à manger.


— Il ne faut pas te fatiguer à ce point. Mon ami est un garçon très simple. Il a toujours vécu pauvrement. Je l’ai in-vité surtout parce qu’il me faisait pitié…


Jeanne s’étonna. Je lui avais dit tant de bien de Lucien pour qu’elle ne me reprochât pas de l’avoir invité, qu’elle ne comprenait pas que je fisse à présent des réserves. Elle avait beaucoup de cœur. Elle croyait plus au bien qu’au mal. Je sentis que mes paroles la déroutaient, qu’une seconde elle me soupçonna d’égoïsme et de jalousie.


Je continuai pourtant :


— Tu ne feras pas attention à son silence. Il ne parle presque pas. Il n’a jamais été dans une famille… Il se tient très mal, mais il est très bon.


J’allai m’asseoir dans la salle à manger. C’était la cin-quième fois que je me rendais dans cette pièce pour que mes yeux fussent agréablement surpris par la nappe, les fleurs, la branche de mandarines sur le buffet.


J’essayai de lire un journal, mais seule la plus grande annonce m’intéressa. J’agitai une jambe nerveusement. Ce mouvement me soulageait un peu, ce qui faisait dire à Jeanne chaque fois qu’elle me surprenait que j’avais une ma-ladie nerveuse. Ou bien, dans une contraction qui me faisait serrer les dents, je tendais les mollets comme si j’eusse voulu qu’ils fussent plus gros pour les montrer.


Les minutes passaient. J’allumai une cigarette. Pour ne pas fumer dans la salle à manger, je passai au salon. Une poussière légère, sur laquelle on eût pu déjà écrire, recou-



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vrait les meubles. Je m’assis de nouveau, sans croiser les jambes parce que Lucien ne devait plus tarder d’arriver et, les mains jointes, je me tournai les pouces dans les deux sens, sans plaisir, sans comprendre que tant de railleries s’attachassent à ce passe-temps insignifiant.





*


* *




Soudain, on frappa. C’était Lucien. Il n’osait sonner.


Je me levai. Ma poitrine se serra. Je n’éprouvai pourtant aucune gêne à respirer. Le journal que j’avais voulu poser sur la chaise était tombé à terre. Je sentis une fraîcheur entre les doigts.


Je rencontrai Jeanne dans l’antichambre. Je lui dis :


— C’est Lucien. Laisse-moi ouvrir.


Ma voix, parce quelle est toute proche de mes oreilles, me parut trembler. On eût dit qu’elle ne faisait pas le tour, que je l’entendais de l’intérieur. Mes mains étaient grasses de sueur comme si je venais de caresser un cheval. Je ne sa-vais si j’étais rouge ou pâle. Un souffle froid passa sur mon visage.


Je tournai le commutateur à fond pour qu’il ne se fermât pas seul. La plus faible ampoule de l’appartement éclaira l’antichambre. Je tremblai en tournant la molette du verrou, m’écorchai presque jusqu’à la dernière peau au clou du bou-ton de la porte.






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C’était lui. Debout sur le paillasson, il était plus grand. Je remarquai tout de suite que la main qui avait frappé était hors de la poche, qu’il conservait son chapeau sur la tête, qu’il regardait derrière moi, dans l’appartement.


Nous restâmes ainsi quelques instants sans que je l’invitasse à entrer, sans qu’il prononçât un mot. J’étais gêné de ne pas porter de chapeau ni de pardessus, d’être chez moi devant lui encore dehors.


Enfin je m’effaçai. Il se retourna parce que chaque fois qu’il quittait un lieu il craignait d’oublier quelque chose, puis il entra. Les rôles m’apparurent un instant renversés. Il habi-tait l’appartement. Je lui rendais visite.


Il s’arrêta tout de suite. Je poussai la porte de loin, avec détachement, pour qu’il ne me soupçonnât pas de la fermer à clef. Il examinait une canne trouvée dont je n’osais me ser-vir. Je levai la main pour qu’il me tendît son chapeau. Il en coiffa lui-même la canne qui m’apparut alors, durant un court instant, celle de quelque fêtard. Je l’aidai à ôter son pardessus. Je le pendis au plus mauvais crochet du porte-manteau, les autres étant pris. Nous étions, tous les deux, nu-tête, sans pardessus. Je retrouvai mon assurance.


Lucien, les mains à l’étroit dans les poches de son ves-ton boutonné, se tourna vers moi et, parlant bas, prit des airs de complice.


Bien qu’il fût profondément troublé, il tenait à paraître à son aise. Il eut une expression qui visait à me faire entendre que j’étais plus malin que lui, que j’avais su saisir une bonne occasion. Je fis semblant de ne comprendre, tant je craignais que Jeanne, ouvrant subitement une porte, ne nous surprît.





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— Est-ce que j’entre ? murmura-t-il en s’élevant à mon oreille, les mains prêtes à s’appuyer contre les murs au cas où il perdrait l’équilibre.


— Mais oui. Je vais te conduire.


Je le précédai dans la salle à manger. Il me suivit. Je m’approchai de la fenêtre. Il me suivit encore. Il ne s’éloi-gnait pas de moi.


Je le vis alors à la lumière du jour.


Les rayures de son pantalon étaient interrompues à un genou par un accroc reprisé au lieu d’être stoppé. Il avait mis un faux-col empesé et une cravate noire dont un bout devait être plus long que l’autre sous le gilet. Son veston, boutonné de haut en bas, le serrait. Pour lui, être boutonné était néces-saire quand on rendait une visite.


Il ne cessait d’épier de tous côtés, avec sans-gêne, comme s’il savait que rien ne m’appartenait. Soudain, il por-ta son regard sur moi, puis cligna de l’œil.


J’eus l’impression que jamais cet homme ne sortirait de la pauvreté, qu’il y était voué pour toute sa vie à cause de son insolence envers ses bienfaiteurs.


Je ne pus cependant m’empêcher de lui répondre par un clignement de l’œil droit, car je ne sais cligner que de l’œil droit, trop bref comme ceux de ma sœur quand elle s’amu-sait à imiter les filles de la rue.


Lucien se tenait à présent près du buffet. Il cherchait à en voir les rayons supérieurs, entre les battants ouverts, sans se baisser. Il agissait comme si je n’étais pas là. Aux regards qu’il jetait de temps en temps sur la porte, je sentis qu’il se défiait seulement de Jeanne. Il faisait même en sorte que je


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le comprisse. Un sentiment d’amour-propre l’incitait à me laisser entendre qu’il était ici autant que moi, que c’était seu-lement à cause de la chance qu’une différence existait entre nous.


Je voulus lui parler. Je cherchai un sujet qui ne lui eût pas permis de prononcer une parole blessante.


— Assieds-toi, Lucien. Nous n’allons pas tarder à déjeu-


ner.


Il contourna la table, s’approcha de la cheminée.


— Assieds-toi, Lucien.


Entre la pendule et un chandelier, il se regarda dans la glace, puis comme il pouvait voir sans bouger la tête toute la pièce s’y reflétant, il ne la quitta plus des yeux.


— Assieds-toi donc.


Il allait obéir lorsque la porte s’ouvrit.


Jeanne parut en robe claire, la gorge et les bras nus, une main de Fathma en pendant. Bien que ses oreilles fussent percées, les boucles dont elle se parait étaient maintenues à l’aide d’une petite vis. Elle s’était rougi les lèvres et, comme les actrices, avait mieux dessiné celle du haut. Ses mains étaient vides. Parce qu’elle venait de faire sa toilette, elle tournait machinalement à son doigt son alliance pour la sé-cher complètement.


Quoiqu’il n’y eût qu’une faible clarté dans la salle à manger, elle sembla éblouie. Elle s’arrêta dès le seuil, cher-cha la fenêtre des yeux. On eût dit qu’elle venait de quitter une importante occupation.





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Un instant après, comme si elle nous apercevait seule-ment, elle eut un sourire.


J’ai souvent remarqué cette attitude chez Jeanne. Elle aime à paraître surprise. Elle est grande. Pour être femme quand même, elle s’efforce d’avoir des distractions, des naïvetés, des surprises.


Elle s’avança. Recevoir la rendait si heureuse qu’elle ne remarqua pas que Lucien était pauvrement vêtu. Elle voulut tout de suite le mettre à l’aise et de loin, en marchant, lui tendit la main.


Je lui présentai mon ami. Il avait joint les talons dans un mouvement réflexe, oublié depuis la démobilisation. Sa timi-dité disparaissait sous la raideur du garde-à-vous. Seule sa main, dans celle de Jeanne, comme détachée de lui-même, le trahissait.


— Armand m’a beaucoup parlé de vous, dit Jeanne, pas-sant tour à tour du sourire au sérieux, avec une rapidité qu’elle croyait de bon ton.


Elle me regarda de manière à me laisser entendre qu’elle savait se mettre à la portée de tout le monde. Comme beau-coup de femmes, elle pensait qu’un signe d’intelligence n’était compréhensible que pour l’homme qu’elle aimait. J’étais confus. Je sentais que Lucien avait deviné la significa-tion de ce regard.


Il avait rougi. Des gouttelettes de sueur perlaient sur son front. Sa timidité le privait de ses moyens. Jeanne lui impo-sait. Dans cette pièce il se sentait perdu. Pour la première fois il me jeta un regard qui me combla tant il était humble.






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Pendant quelques secondes personne ne parla. Lucien, les mains jointes, contemplait le vase de mimosas. Il trouvait dans ces fleurs, venues comme lui du dehors, un soutien.


— Allons, mettez-vous à table, messieurs.


Je m’assis. La table avait été mise de manière que, tout en respectant les usages, je conservasse ma place.


Lucien, lui, restait encore debout. Il n’osait toucher une chaise de peur de rayer le parquet.


— Lucien, on déjeune.


Cette fois, il s’assit, regarda sous la table, où tout était compliqué, avant d’étendre ses jambes.


Jeanne, entre nous, commença de nous servir.


Bien que Lucien s’appliquât à copier tous mes gestes, il ne remarqua pas que, ma soupe finie, je laissai ma cuiller dans l’assiette. Il posa la sienne sur la nappe.


  • table, assis comme moi, comme tout le monde, dans cette salle à manger, il eût pourtant suffi qu’il parlât, qu’il fît des gestes, pour devenir un homme semblable aux autres.


Parce que la femme de ménage était restée, Jeanne avait mis un timbre la table. Elle sonna. Elle était si peu habituée à le faire qu’elle ne sut d’abord avec quelle force appuyer et que, quoiqu’elle eût posé le doigt sur le bouton, aucun son ne retentit.


Ce fut dans le silence que la femme de ménage changea les assiettes. Avant de les poser sur la table, elle les regardait obliquement pour surprendre les reflets. Elle avait mis un ta-blier blanc. Elle n’en avait pas moins un faux air de bonne.




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— Alors, Lucien ?


Il leva la tête. Je découpais le poulet, m’attardant à la jointure des ailes où je me sentais plus sûr de moi.


— Comment trouves-tu ce déjeuner ?


Il hésita un instant, embrassa du regard tout ce qui se trouvait sur la table et dit enfin :


— Très bien.


— Tu es content ?


— Oui.


— Il faudra que tu reviennes souvent.





*


* *




Il fut décidé que l’on prendrait le café dans le salon. J’avais des frissons comme après chaque repas. Jeanne plia ma serviette et la sienne. Seule celle de Lucien demeura dé-faite sur la table.


Aucune porte ne donnant de la salle à manger au salon, nous dûmes passer par l’antichambre froide et triste, devant la cuisine où flottaient des couches de fumée bleue.


Un réchaud à gaz, imitant une bûche, flambait devant la cheminée du salon. Le piano, dont le propriétaire de l’appartement avait la clef, était fermé. Deux tableaux, bien qu’ils ne fussent pas de la même grandeur, faisaient pendant. Une carpette, comme ayant été lancée sur le parquet ciré,



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était de travers. Les tentures, écartées par les cordelières, avaient en tombant une courbe que Jeanne, dans le jour, corrigeait plusieurs fois.


— Assieds-toi, Lucien.


Il désigna plusieurs sièges.


— Oui, là.


Il s’installa, non sans avoir comme dans les jardins lon-guement regardé son fauteuil.


La femme de ménage apporta le café, posa le plateau sur une table de bois découpé à la chinoise, à peine plus haute qu’un tabouret.


Lucien à cet instant se rendit-il compte qu’il ne parlait presque pas, reprit-il soudain confiance, fut-il frappé par l’aspect de cette table au point de ne pouvoir s’empêcher de faire une observation, voulut-il par une boutade se montrer sous un autre jour, je ne saurais le dire. Toujours est-il que, à peine la femme de ménage se fut-elle retirée, il prononça cette parole sur un ton ironique :


— Elle n’est pas bien haute, cette table !


J’étais assis devant le piano, sur le tabouret qui ne tourne plus, les pieds à côté des pédales. Je regardai Jeanne. Elle eut le haut-le-corps que j’attendais. Je sentis qu’elle était froissée.


Elle avait acheté cette table afin que le salon, qui était hostile et froid lorsqu’elle loua cet appartement meublé, de-vînt plus intime. C’était elle qui avait confectionné les abat-jour et le pouf sur lequel elle s’asseyait maladroitement. Elle appelait cet appartement son intérieur. Elle avait voulu des



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rideaux à mi-hauteur des fenêtres, une veilleuse électrique pour la chambre à coucher. Elle s’efforçait en déplaçant cer-tains objets, même si cela nuisait à notre confort, de laisser deviner une présence féminine. Aussi, la remarque de Lucien la blessait-elle profondément.


— Que veux-tu dire, Lucien ?


La cheminée et le piano, tous deux de marbre noir sem-blait-il, étaient parcourus des mêmes reflets. La bûche, rayée comme les branches de pierre des tonnelles, avait rosi. La lumière pâle de la cour éclairait la pièce.


Il ne répondit pas. Il avait compris que son observation avait jeté un froid. Son visage s’était fermé, ses coudes, ser-rés contre son corps.


Jeanne se leva. Elle lui apporta une tasse de café.


Il ne voulut pas la prendre.


— Alors, Lucien, qu’as-tu ? Prends donc la tasse.


Ses traits se détendirent. Il saisit la tasse d’une manière si maladroite que Jeanne ne sut à quel moment la lâcher.


Puis à petites gorgées d’abord, d’un trait ensuite, il but son café.





*


* *




Bien qu’au dehors il fît encore jour, la nuit tombait déjà dans le salon. Jeanne s’était retirée. La femme de ménage n’avait plus qu’un quart d’heure à rester.


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Lucien, assis dans un fauteuil, ne bougeait pas. La bûche du réchaud était toujours intacte. Une buée légère ternissait les vitres.


Nous n’échangions pas une parole. Il ne s’était pas levé depuis que nous étions entrés au salon. Accoudé sur les bras de son fauteuil, il n’avait pas cessé de tout examiner.


— Il serait peut-être temps que tu rentres chez toi.


Il sursauta. Sa bouche s’entr’ouvrit. Privées d’appui, ses lèvres eurent des tressaillements. Ses sourcils se levèrent et se froncèrent tour à tour sans qu’une seule fois ses yeux se fussent fermés.


Il y eut une telle détresse dans son regard que tout d’un coup je me rappelai sa condition.


Je me levai. Il guetta tous mes mouvements. Je m’ap-prochai de lui.


— Lucien !


Il croisait ses doigts le plus qu’il pouvait, s’efforçant de ne laisser aucun interstice entre chacun d’eux. Il s’arrêta de le faire. Ses mains se séparèrent. Les doigts encore écartés sans qu’il s’en doutât, il me regarda.


— Tu ne peux pas rester ici. Je ne suis pas chez moi.


Il parut ne pas entendre. De temps en temps, comme si une personne se fût trouvée là, il jetait un coup d’œil sur la table de bois découpé.


— Allons, viens.


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Je lui pris la main. Quoiqu’elle fût plus grande que la mienne, je voulus le relever comme Jeanne quand elle est assise dans l’herbe.


Il se raidit et, doucement, se dégagea.


— Tu n’es pas sérieux, Lucien. Il faut que tu rentres. J’irai te voir demain dans l’après-midi.


Il m’écouta avec attention. Ses mâchoires tremblaient sous la peau à l’endroit où elles se joignent.


— Tu viendras sûrement ?


— Je te le promets.


Rassuré, il se leva. Je le conduisis dans l’antichambre.


La porte du salon était restée entr’ouverte. On aperce-vait la bûche entourée de rayons. Sa chaleur nous suivait. De loin, vue ainsi, la pièce était intime dans la demi-obscurité.


Soudain, sans que j’eusse eu le temps de le retenir, il re-tourna dans le salon.


— Tu dois bien comprendre qu’il est tard, Lucien.


Il s’était assis dans le même fauteuil, s’était accoudé de la même manière, avait croisé ses jambes pour qu’il me fût plus difficile de le relever.


— Il faut t’en aller, Lucien. J’irai te voir demain.


Il ne voulait pas partir. Il serait resté ici toujours. Il avait peur de se trouver seul.


Je fermai le réchaud comme au théâtre les lumières. J’ouvris la fenêtre, écartai les tentures, portai les tasses à la




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cuisine, toutes dans la même main, afin de pouvoir ouvrir les portes.


Quand je revins il se leva, fit quelques pas, s’arrêta.


— Il faut donc que je m’en aille, Armand ?


— Mais oui. Il va faire nuit.


Il s’approcha de moi. Je devinai qu’il était prêt à pleurer. Derrière ses lèvres pincées il se mordait la langue. Il me prit le bras, le serra de toutes ses forces. Sa tête se pencha. Il te-nait son pardessus si mal que les poches s’ouvraient vers le sol. Il resta ainsi quelques secondes, appuyé contre mon épaule.


Puis, réconforté par quelque résolution, il se rendit dans l’antichambre.


— Au revoir, Armand.


Sur le palier il se retourna, se pencha pour regarder en-core derrière moi. Il eût tenté de rentrer dans l’appartement que je lui eusse barré le passage.


Maintenant, face aux marches, il réfléchissait.


Je fermai la porte. J’écoutai. Je ne l’entendis pas des-cendre. J’ouvris de nouveau. Le chapeau enfoncé dans la tête pour ne pas le faire tomber, il mettait son pardessus. Il ne me voyait pas. Je repoussai la porte sans bruit.















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III




Vers quatre heures de l’après-midi, comme je l’avais promis, je me rendis chez Lucien. Jeanne se trouvait chez son frère. Elle aimait à rentrer tard. J’étais libre jusqu’au dî-ner.


Il faisait le même temps que la veille. Depuis une se-maine il y avait chaque matin, dans le ciel bleu, la même traînée blanche qui s’évanouissait vers midi. Chaque matin le soleil, en avance d’une minute parce que l’année commen-çait, apparaissait sans qu’aucun nuage ne le masquât.


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