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Marcel Aymé



En arrière





nouvelles



















Oscar et Erick




Il y a trois cents ans, au pays d’Ooklan, vivait une famille de peintres qui portaient le nom d’Olgerson et ne peignaient que des chefs-d’œuvre. Tous étaient célèbres et vénérés et si leur renommée n’avait pas franchi les frontières, c’est que le royaume d’Ooklan, isolé en plein Nord, ne communiquait avec aucun autre. Ses navires ne prenaient la mer que pour la pêche ou la chasse, et ceux qui avaient cherché un passage vers le Sud s’étaient tous brisés sur des lignes de récifs.


Le vieil Olgerson, premier peintre du nom, avait eu onze filles et sept garçons, tous également doués pour la peinture. Ces dix-huit Olgerson firent de très belles carrières, vécurent pensionnés, choyés, décorés, mais aucun n’eut d’enfants. Le vieillard, froissé de voir ainsi s’éteindre une postérité pour laquelle il avait tant

fait, épousa la fille d’un chasseur d’ours et, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, engendra un fils qu’il prénomma Hans. Après quoi, il mourut tranquille.


Hans, formé à l’école de ses dix-huit frères et sœurs, devint un admirable paysagiste. Il peignait les sapins, les bouleaux, les prés, les neiges, les lacs, les cascades, et avec tant de vérité qu’ils étaient sur la toile comme Dieu les avait faits dans la nature. Devant ses paysages de neige, on ne pouvait pas s’empêcher d’avoir froid aux pieds. Il arriva même qu’un jeune ours, mis en présence d’un de ses tableaux qui représentait un sapin, s’y trompa si bien qu’il essaya de grimper dans les branches.


Hans Olgerson se maria et eut deux fils. Erick, l’aîné, ne manifestait aucun don artistique. Il ne rêvait que chasse à l’ours, au phoque, à la baleine et s’intéressait passionnément à la navigation. Aussi faisait-il le désespoir de la famille et surtout du père qui le traitait de cancrelat et de tête de morse. Au contraire, Oscar, qui avait un an de moins que son frère, se révéla dès le jeune

âge un extraordinaire artiste, d’une sensibilité et d’une sûreté de main incomparables. À douze ans, il brossait déjà des paysages à rendre jaloux tous les Olgerson. Ses sapins et ses bouleaux étaient encore plus vrais que ceux du père et coûtaient déjà un prix fou.


Ayant des goûts si opposés, les deux frères ne s’en aimaient pas moins tendrement. Lorsqu’il n’était pas à la pêche ou à la chasse, Erick ne quittait pas l’atelier de son frère et Oscar ne se sentait jamais pleinement heureux qu’avec lui. Les deux frères étaient si unis qu’il n’était pour l’un ni joie ni peine que l’autre ne ressentît comme siennes.


dix-huit ans, Erick était déjà un très bon marin et participait à toutes les grandes expéditions de pêche. Son rêve était de franchir les lignes de récifs qui lui eussent ouvert les mers du Sud. Il en parlait souvent à son frère dont la tendresse s’alarmait à l’idée des périls d’une telle entreprise. Quoiqu’il n’eût encore que dix-sept ans, Oscar était devenu un maître. Son père déclarait avec orgueil n’avoir plus rien à lui

apprendre. Or, le jeune maître, tout à coup, parut montrer un zèle moins vif pour la peinture. Au lieu de peindre des paysages sublimes, il se contentait de griffonner des croquis sur des feuilles volantes qu’il déchirait aussitôt. Alertés, les Olgerson, qui étaient encore au nombre de quinze, se réunirent pour le sonder. Parlant au nom de tous, le père demanda :


Est-ce, mon doux fils, que vous seriez dégoûté de la peinture ?


– Oh ! non, mon père, je l’aime plus que jamais.


– Allons, voilà qui est bien. J’y pense, ce ne serait pas des fois ce grand dadais d’Erick qui vous détournerait de peindre ? Ah ! bon Dieu, si je le savais ! »


Oscar s’indigna qu’on pût ainsi soupçonner son frère et protesta qu’il ne peignait jamais mieux qu’en sa présence.


Alors ? Vous avez sans doute un amour en tête ?


– Pardonnez-moi, mon père, répondit Oscar en

baissant les yeux. Et vous, mes tantes, et vous, mes oncles, pardonnez-moi. Mais nous sommes entre artistes. Je vous dirai donc que je vois beaucoup de femmes, mais qu’aucune encore n’a su me retenir. »


Les quinze Olgerson s’esclaffèrent et échangèrent à haute voix de ces plaisanteries grivoises qui étaient de tradition chez les peintres d’Ooklan.


Revenons à nos moutons, dit le père. Parlez, Oscar, et dites-nous s’il manque quelque chose à votre repos. Et si vous avez un désir, ne nous cachez rien.


– Eh bien, mon père, je vous demanderai de m’abandonner pour un an votre maison des montagnes du R’han. Je voudrais y faire une retraite. Il me semble que j’y travaillerais bien, surtout si vous autorisiez mon frère à m’accompagner dans ces solitudes. »


Le père accepta de bonne grâce et, le lendemain même, Oscar et Erick partaient en traîneau pour les montagnes du R’han. Pendant l’année qui s’écoula, les Olgerson parlèrent

beaucoup des absents et principalement d’Oscar.


Vous verrez, disait le père, vous verrez les merveilles qu’il rapportera. Je suis sûr qu’il avait une idée en tête. » Un an jour pour jour après le départ de ses fils, il prit lui-même la route et après un voyage d’une semaine arriva dans sa maison des montagnes du R’han. Oscar et Erick, qui l’avaient vu venir de loin, l’attendaient sur le seuil, portant traditionnellement, l’un la robe de chambre fourrée en peau de loup, l’autre un plat fumant de mou de veau marin. Mais le père prit à peine le temps de manger son mou, tant il était pressé de se repaître des paysages d’Oscar.


En entrant dans l’atelier, il demeura d’abord muet d’horreur. Sur toutes les toiles s’étalaient des objets d’une forme absurde, monstrueuse, auxquels leur couleur verte semblait vouloir conférer la qualité de végétal. Certains de ces monstres étaient constitués par un assemblage d’énormes oreilles d’ours, vertes, hérissées de piquants. D’autres ressemblaient à des cierges et

des chandeliers à plusieurs branches. Les moins inquiétants, malgré leur absurdité, étaient peut-être ces chandelles écailleuses, qui paraissaient démesurément hautes et s’épanouissaient en un bouquet de feuilles dont chacune était longue au moins comme les deux bras.


Qu’est-ce que c’est que ces saloperies-là ? rugit le père.


– Mais, mon père, répondit Oscar, ce sont des arbres.


– Quoi ? des arbres, ça ?


– À vrai dire, je redoutais l’instant de vous montrer ma peinture et je comprends qu’elle vous surprenne un peu. Mais telle est maintenant ma vision de la nature et ni vous ni moi n’y pouvons rien.


– C’est ce que nous verrons ! Ainsi, c’était pour vous livrer à ces dépravations que vous avez voulu vous retirer dans la montagne ? Vous allez me faire le plaisir de rentrer à la maison. Quant à vous, Erick, c’est une autre paire de manches ! »


Une semaine plus tard, les deux garçons étaient de retour avec leur père. Les quinze Olgerson furent conviés à voir la nouvelle production d’Oscar. Deux d’entre eux moururent

de saisissement et les autres tombèrent d’accord qu’il convenait de prendre des mesures énergiques. À l’égard d’Erick, soupçonné de corrompre le goût de son frère, il fut décidé de l’éloigner pendant deux ans. Le jeune homme arma un bâtiment avec lequel il projeta de franchir les récifs pour explorer les mers d’au-delà. Sur le quai d’embarquement, après de tendres adieux où il mêla ses larmes aux larmes de son frère, Erick lui dit :


Mon absence durera sans doute de longues années, mais ayez confiance et n’oubliez jamais que vous êtes le terme de mon voyage. »


Pour Oscar, les Olgerson avaient décidé de le tenir prisonnier dans son atelier jusqu’à ce qu’il eût retrouvé le goût de peindre honnêtement. Il accueillit ces dispositions sans récriminer, mais le premier paysage qu’il exécuta fut un buisson d’oreilles d’ours, et le deuxième une perspective de chandeliers sur fond de sable. Loin de revenir

une vision plus saine de la nature, il s’enfonçait chaque jour davantage dans l’absurde, et le mal paraissait sans remède.

Voyons, lui dit un jour son père, comprenez donc une bonne fois que vos tableaux sont un attentat à la peinture. On n’a pas le droit de peindre autre chose que ce qu’on voit.


– Mais, répondit Oscar, si Dieu n’avait créé que ce qu’il voyait, il n’aurait jamais rien créé.


– Ah ! il ne vous manquait plus que de philosopher ! Petit malheureux, dire que vous n’avez jamais eu que de bons exemples sous les yeux ! Enfin, Oscar, quand vous me voyez peindre un bouleau, un sapin... Au fait, qu’est-ce que vous pensez de ma peinture ?


– Excusez-moi, mon père.


– Mais non, parlez-moi franchement.


– Eh bien, franchement, je la trouve bonne à flanquer au feu. »


Hans Olgerson fit bonne contenance, mais quelques jours plus tard, sous prétexte que son fils dépensait trop de bois pour se chauffer, il le chassait de sa maison sans lui donner un sou. Avec le peu d’argent qu’il avait sur lui, Oscar loua une bicoque sur le port et s’y installa avec sa

boîte de couleurs. Dès lors commença pour lui une existence misérable. Pour subsister, il travaillait à décharger les bateaux et, à ses moments perdus, continuait à peindre des oreilles d’ours, des chandeliers et des plumeaux. Non seulement sa peinture ne se vendait pas, mais elle était un objet de dérision. L’absurdité de ses tableaux était devenue proverbiale. La misère s’aggravait à mesure que s’écoulaient les années. On l’appelait Oscar le fou. Les enfants lui crachaient dans le dos, les vieillards lui jetaient des pierres et les filles du port se signaient sur son passage.


Un jour de quatorze juillet, une grande rumeur se propagea dans le port et dans la ville. Un navire de haut bord, à la proue dorée et aux voiles de pourpre, venait d’être signalé par le veilleur de la tour. On n’avait jamais rien vu de pareil en Ooklan. Étant allées à sa rencontre, les autorités de la ville apprirent que le vaisseau était celui d’Erick revenant d’un voyage autour du monde après une absence de dix années. Aussitôt informés, les Olgerson se frayèrent un chemin à travers la foule jusqu’au quai de débarquement.

Vêtu d’une culotte de satin bleu, d’un habit brodé d’or et coiffé d’un tricorne, Erick mit pied à terre en face des Olgerson et fronça les sourcils.


Je ne vois pas mon frère Oscar, dit-il à son père qui s’avançait pour l’embrasser. Où est Oscar ?


– Je ne sais pas, répondit le père en rougissant. Nous nous sommes brouillés. »


Cependant, un homme vêtu de loques, au visage décharné, parvenait à sortir de la foule.


« Erick, dit-il, je suis votre frère Oscar. »


Erick l’étreignit en pleurant et, lorsque son émotion fut un peu apaisée, il se retourna aux Olgerson avec un visage dur.


Vieux birbes, il n’a pas tenu à vous que mon frère ne meure de faim et de misère.


– Que voulez-vous, dirent les Olgerson, c’était

lui à peindre convenablement. Nous lui avions mis un solide métier dans les mains et il s’est obstiné à ne peindre que des paysages absurdes et ridicules.


– Taisez-vous, birbes, et sachez qu’il n’est pas

de plus grand peintre qu’Oscar. »


Les birbes se mirent à ricaner méchamment. Erick, s’adressant aux matelots demeurés sur le navire, commanda :


Amenez ici les cactus, les dattiers, les ravenalas, les alluandias, les bananiers, les pilocères ! »


Et à la stupéfaction de la foule, les matelots déposèrent sur le quai des arbres plantés dans des caisses, qui étaient les modèles très exacts de ceux que peignait Oscar. Les birbes roulaient des yeux ronds et il y en avait plusieurs qui pleuraient de rage et de dépit. La foule était tombée à genoux et demandait pardon à Oscar de l’avoir appelé Oscar le fou. Du jour au lendemain, la peinture des vieux Olgerson fut entièrement déconsidérée. Les gens de goût ne voulaient plus que des cactus et autres arbres exotiques. Les deux frères se firent construire une très belle maison où vivre ensemble. Ils se marièrent et, malgré leurs femmes, continuèrent à s’aimer tendrement. Oscar peignait des arbres de plus en

plus étranges, des arbres encore inconnus et qui n’existaient peut-être nulle part.

Fiançailles




Après le déjeuner, le marquis de Valoraine proposa une promenade dans le parc. Monseigneur d’Orviel, qui était podagre, ouvrit la marche en s’appuyant au bras de la marquise, une femme de trente ans, mince, l’air fragile et dans l’œil, par intermittences, un éclair funeste. Ils allaient lentement sous de nobles frondaisons où chantaient les oiseaux. Derrière eux, marchant du même pas, suivaient le marquis de Valoraine et son beau-père, le baron de Cappadoce, qui s’entretenaient d’un projet de loi fiscale sur les bénéfices des professions agricoles. Ils étaient tous deux du même âge, le beau-père petit, sec, monoclé, le gendre massif, ventru, rieur, et toutefois déférent. Ernestine Godin, filleule du prélat, marchait le plus souvent entre les deux couples de promeneurs, qui l’ennuyaient également, et parfois pressait le pas pour rattraper l’un ou ralentissait pour attendre l’autre. Elle

pensait à un numéro de Cinérêve qui circulait clandestinement parmi les pensionnaires de l’école Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus et, l’ennui aidant, elle s’attristait de ressembler aussi peu que possible à l’image que donnait Cinérêve de Michèle Morgan. Ernestine Godin avait en effet une forte poitrine, une croupe forte aussi, des mollets de catcheur et, dans un agréable visage rond, une bouche charnue et des yeux de gros velours noir, chargés de langueur.


Comme elle se trouvait marcher au côté de Monseigneur, Ernestine Godin s’arrêta, la poitrine cambrée, la fesse pareillement, et poussa un cri. À ses yeux venait de surgir, entre les branches d’un buisson de noisetiers, le buste d’un homme nu, coiffé d’un canotier. C’était un bel adolescent qui semblait avoir dix-sept ou dix-huit ans, au visage fin et timide. La marquise de Valoraine, elle aussi, s’était arrêtée, et tandis que sa main se crispait sur le bras du prélat, son visage devenait livide et ses narines se pinçaient.


Mais qu’est-ce qui se passe ? interrogea le baron de Cappadoce qui venait donner du nez sur

la soutane de l’évêque.


– Rien d’intéressant, répondit celui-ci. Retournons au château. »


Monseigneur entreprit en effet de retourner ; mais, lent à se mouvoir, il n’eut le temps que d’amorcer un demi-tour. Le jeune homme au canotier, ayant prestement contourné le buisson, apparaissait à tous les regards dans son entière nudité. De stupeur, Ernestine Godin s’écria encore un coup et Monseigneur avec elle et le baron aussi. C’est que le torse de l’adolescent, au lieu de reposer sur les assises qu’on aurait pu attendre, s’ajustait au corps d’un cheval gris pommelé, d’aspect robuste et plutôt rustique.


Vade retro, Satanas ! » prononça l’évêque en traçant dans l’espace le signe de la croix.


Le jeune centaure, on le vit bien, n’était pas d’essence démoniaque, car au lieu de s’évanouir en fumée, il ôta son canotier qu’il fit tourner entre ses mains, l’air embarrassé, et baissant les yeux. Imberbe, les cheveux blonds et bouclés, il avait une charmante figure qu’Ernestine Godin considérait avec un intérêt déjà vif, tandis qu’une

houle de tendresse lui soulevait la poitrine. Ne sachant pas encore certainement sur quel endroit du corps il fallait éviter de porter le regard, elle s’appliquait à ne voir que la figure et oubliait qu’il fût un centaure. Cependant, Monseigneur d’Orviel était dépité de ce que l’apparition ne se fût pas dissipée à son injonction. Aussi marqua-t-il un peu d’impatience à l’endroit de la marquise qui pesait à son bras et semblait près de s’évanouir, et il se secouait pour se libérer de son emprise. Le centaure continuait à tourner son chapeau sans oser lever les yeux. Le marquis de Valoraine, dont la face s’était empourprée, l’interpella d’une voix rude :


Aristide, vous allez me faire le plaisir de regagner vos appartements, et au trot, n’est-ce pas ? »


ces mots, le centaure rougit jusqu’aux oreilles, mais tout en gardant un maintien modeste, il s’avança vers le groupe et, s’arrêtant à trois pas du marquis, répondit :


Papa, je vous demande pardon de la peine que je vais vous faire, mais vous me demandez là une chose impossible.


– Impossible ? Que voulez-vous dire ?


– Papa, je serais au désespoir de vous avoir fâché, mais comprenez-moi. Je ne veux plus vivre reclus. Je veux connaître le monde.


– Assez d’enfantillages, Aristide, et obéissez ! »


Aristide, l’air buté, regardait ses sabots de devant et ne bougeait pas. Le marquis, en épongeant la sueur qui perlait à son front, se tourna vers ses hôtes avec un sourire gêné. Monseigneur l’observait du coin de l’œil, la bouche légèrement pincée, l’air curieux et pourtant réservé. Le baron de Cappadoce, lui, regardait son gendre avec dureté.


Alban, dit-il d’un ton froid, j’attends vos explications. »


Ayant prié Aristide de s’éloigner un moment, le marquis sembla quêter du regard auprès de sa femme aide et assistance, mais il n’obtint rien. Exsangue, l’œil terne, elle était incapable d’articuler seulement un son.

Mon cher beau-père, commença-t-il d’un ton faussement dégagé, j’aurais souhaité vous éviter de partager avec nous un pénible secret. Notre passage sur cette terre est si court ! Tout est vanité. La vie est une farce, une illusion, un passe-boule, un leurre, une lueur, un pleur, une peur, un tablier sans poches, un fablier mangé aux mites, un sablier...


– Au fait ! rugit le baron de Cappadoce.


– Eh bien, voilà ce qui s’est passé, mais n’attendez rien que de très simple. »


Le marquis s’accorda un temps de pause. Il attira sa femme contre lui, prit le visage livide entre ses grosses mains et lui sourit avec tendresse. Aristide s’était retiré auprès du buisson d’où il avait émergé tout à l’heure et regardait Ernestine Godin avec une curiosité ardente.


En 1941, alors que vous résidiez à Ambert, de l’autre côté de la ligne de démarcation, Estelle a été enceinte. N’était-ce pas là un heureux événement ? Nous nous réjouissions d’une promesse qui venait égayer notre solitude. Vous savez ce qu’était notre existence pendant

l’occupation. Séparés du monde, loin de tout, pas de voiture et, hélas ! pas de distractions, notre grande ressource était la lecture. Estelle, pour sa part, s’intéressa passionnément à l’antiquité grecque et à la mythologie. Qu’elle fût debout, au lit ou à table, elle n’arrêtait pour ainsi dire pas de lire des ouvrages sur la Grèce. La nuit, je l’entendais rêver des dieux, des Argonautes ou du jardin des Hespérides. Fatale obsession ! »


Le marquis, sur ces mots, hocha tristement le chef. Son beau-père se prit à ricaner et son monocle fulgura.


Dites-moi, Alban, vous qui avez toujours aimé monter, je pense que la lecture n’était pas exactement votre seule ressource et que le soin de votre écurie vous occupait beaucoup.


– Mon écurie ? Elle avait été dispersée en 40 pendant la débâcle. Cléo, cette jument sans égale qu’à toute autre j’ai préférée, une bombe l’a tuée dans les brancards d’une voiture de réfugiés belges. Quand nous sommes rentrés au château, après l’armistice, je n’ai plus retrouvé que Rossignol, un cheval de trait que je possède

d’ailleurs encore. Mais je crois que vous le connaissez ?


– Oui, oui, grogna le baron. Un gros gris pommelé avec une encolure ridicule. »


Sa colère tomba tout d’un coup et il devint pensif. Aristide, qui se tenait à l’écart auprès des noisetiers, continuait à fixer sur Ernestine Godin un regard fiévreux, et le soleil, à travers le feuillage, jouait sur sa robe pommelée.


Quel joli temps ! fit observer Monseigneur. Il semble que, cette année, la nature soit en avance sur la saison.


– La nature nous réserve toujours des surprises, dit le baron de Cappadoce. Et pourtant, je ne m’étonne pas autrement de l’effet produit sur ma fille par le commerce des Grecs. Estelle a toujours été une sensitive. Elle se représente si vivement les choses qu’il lui a suffi d’imaginer un mythe prestigieux pour qu’aussitôt il commence à prendre corps dans ses entrailles. Aristide ! Venez embrasser votre grand-père ! »


Aristide accourut au petit trot et le baron lui

donna tendrement l’accolade.


Ce garçon-là est splendide ! un vrai Cappadoce ! Mais pourquoi diable m’avoir caché la naissance de cet enfant ? »


Tandis que le gendre analysait ses états d’âme et ceux de sa femme à la naissance de leur fils, la promenade reprit à travers le parc. Les grandes personnes allaient en avant, les jeunes gens suivaient, silencieux, à une dizaine de pas. Enveloppée par le regard d’Aristide, la filleule de Monseigneur avait les joues chaudes et l’émoi la faisait transpirer si abondamment qu’un lourd remugle d’aisselles montait aux narines du centaure. De temps à autre, elle tournait la tête pour jeter un coup d’œil furtif sur le prolongement équestre de son compagnon. Ce fut lui qui rompit le silence.


« J’aimerais bien vous voir, dit-il, à poil. »


Au sursaut qu’eut Ernestine, il crut comprendre que ses paroles manquaient d’à-propos et il s’en excusa poliment. Le marquis de Valoraine et le concierge du château, qui se partageaient le soin de son éducation, se

montraient réservés sur certains chapitres.


Papa s’est chargé de m’enseigner le latin, les mathématiques et l’histoire de France. Le concierge, lui, m’apprend à jardiner et à jouer de la flûte. Mais ni l’un ni l’autre ne me parlent des femmes. Les seules que je connaisse sont ma mère et l’épouse du concierge. Je trouve maman très jolie et je ne vous cache pas que je l’épouserais volontiers, mais elle m’a dit qu’il n’y fallait plus penser. La croupe de maman est d’ailleurs beaucoup moins belle que la vôtre. Je ne dis pas ça pour vous flatter et, en vérité, je n’imagine pas qu’une femme puisse être plus belle que vous. Quelle croupe ! ah ! quelle croupe ! »


Ernestine respirait avec oppression, elle avait de plus en plus chaud et son corsage collait à la peau de son dos. Tous ces compliments si évidemment sincères lui mettaient la tête à l’envers, lui faisaient passer dans la chair des ondes lourdes. Elle humait maintenant avec plaisir l’odeur de cheval que dégageait Aristide.


« Et moi, demanda-t-il, comment me trouvez-

vous ?


– Vous êtes formidable ! dit-elle avec un accent qui ne pouvait tromper.


– Est-ce que vous êtes prête à m’épouser ? » demanda-t-il en ôtant son canotier.


Il lut dans ses yeux qu’elle y était prête et, l’attirant contre lui, la pressa sur son torse nu. Monseigneur d’Orviel, qui tournait la tête à ce moment-là, vit l’étreinte et le canotier du centaure, appliqué sur le fondement de sa filleule, de quoi il manifesta un vif mécontentement.


Monsieur votre fils en prend vraiment trop à son aise, dit-il au marquis.


– Je reconnais mon sang, jubila le baron. Un Cappadoce n’a jamais boudé à l’amour.


– Aristide ! s’écria le marquis, lâchez mademoiselle Godin et venez ici. »


Aristide lâcha Ernestine, mais non pas aussitôt. Elle-même n’apporta du reste aucune hâte à se déprendre.


À votre place, dit l’évêque avec humeur, voilà un centaure que je ferais couper sans plus

tarder, car s’il reste entier, il vous attirera des ennuis.


– Monseigneur, répliqua le marquis, songez-vous bien que vous parlez de mon fils comme d’une simple bourrique et croyez-vous vraiment qu’on puisse, sur des apparences purement extérieures, traiter en cheval le fils d’un homme et d’une femme ?


– Mais nierez-vous qu’il y ait en lui une nature chevaline ? »


Là-dessus, le marquis demanda au prélat s’il pensait comme lui que le siège de l’âme fût dans la tête et, sinon, où il le plaçait. Monseigneur répliqua, comme il fallait, que l’âme étant immatérielle, il était vain de vouloir lui assigner un siège dans le corps et plus généralement dans l’espace.


Voulez-vous dire que mon âme n’est ni en moi ni ailleurs et qu’elle n’est nulle part ?


– La question n’est pas là, répondit l’évêque, qui se tourna à sa filleule. Eh bien, Ernestine, qu’avez-vous à me dire ? »

Ernestine Godin et son centaure, la main dans la main et les yeux dans les yeux, arrivaient auprès du groupe d’un pas nonchalant. À la question de son parrain, la jeune fille n’osa répondre, mais, se sentant coupable, retira la main qu’elle avait abandonnée.


Aristide, dit le père, votre conduite n’est pas celle d’un jeune homme bien élevé. Vous venez de manquer de respect à mademoiselle Godin et vous l’avez gravement offensée, ainsi d’ailleurs que Monseigneur son parrain. Vous allez donc leur faire des excuses.


– Voyons, Alban, murmura le baron en donnant du coude à son gendre, fichez-lui la paix,

ce garçon ! Que diantre, il faut bien que jeunesse se passe !


– Turlututu ! J’entends qu’il présente ses excuses. »


Aristide vint se planter devant son père et répondit avec autant de franchise que de modération :


« Si j’ai offensé quelqu’un, je suis tout prêt à

m’en excuser, mais quant à mademoiselle Godin, je ne vois vraiment rien à me reprocher. Au moment où vous m’avez interpellé, alors qu’elle était dans mes bras et que je sentais, à travers sa robe, ses beaux gros seins s’écraser doucement sur mon torse, je venais de la complimenter de sa croupe, en quoi je suis sûr de ne l’avoir pas offensée, car il est bien vrai que mademoiselle en a une fort belle. Regardez, papa, quelle admirable paire de fesses ! Pleines, rebondies, élastiques ! N’est-ce pas un ravissement pour l’œil ? Je disais même que les fesses de maman, pour lesquelles je me suis toujours senti du goût, n’ont pas à beaucoup près la splendeur et l’importance de celles d’Ernestine. Pardonnez-moi, maman. »


Aristide sourit gentiment à sa mère et, portant ses regards sur les rondeurs d’Ernestine, s’abîma un moment en contemplation. Monseigneur, qui avait écouté avec impatience les explications d’Aristide, se haussa vers l’oreille du marquis pour lui dire à mi-voix :


C’est bien ce que je disais tout à l’heure et ses propos me confirment dans mon opinion.

Chez lui, la nature chevaline l’emporte infiniment sur l’humaine, si tant est qu’il ait une nature humaine. Vous l’avez entendu, il parle avec la candeur d’une pauvre créature privée de la plus obscure conscience du péché. Voilà bien le signe de l’animalité.


– Est-ce qu’on sait ? dit le marquis. N’oubliez pas qu’Aristide est encore un enfant. Il vient d’avoir neuf ans.


– En tout cas, il a la taille et la raison d’un adulte, ce qui s’explique par le fait que chez les chevaux, la croissance est beaucoup plus rapide que chez l’homme. Cela seul suffit à établir que la nature de votre fils...


– Mon fils est bien comme il est ! coupa le marquis de Valoraine. Et il semble d’ailleurs que votre filleule soit de mon avis. »


En effet, pendant que ces propos s’échangeaient à mi-voix, Ernestine Godin, les yeux noyés et la bouche en fleur, laissait assez paraître son émoi, et à supposer qu’elle s’interrogeât sur la nature chevaline d’Aristide, elle n’avait pas l’air de s’en effrayer autrement.

Permettez, dit le centaure en s’adressant à ses parents, que je vous parle à cœur ouvert. J’éprouve un sentiment tendre et loyal pour la croupe de mademoiselle Godin, et comme j’ai été assez heureux pour ne pas lui déplaire, nous avons décidé de nous marier le plus tôt possible. Je pense que ni vous ni Monseigneur n’y trouverez à redire. En quoi cette union pourrait-elle vous gêner ? »


Passé le premier moment de surprise, ce projet d’union entre Ernestine et le centaure ne parut pas absolument déraisonnable. Monseigneur d’Orviel n’était pas fâché de pouvoir caser une filleule dont l’avenir lui causait d’assez vives inquiétudes. Orpheline sans nom et sans fortune, elle n’avait jamais montré aucun goût pour l’étude et depuis cinq ans traînait en queue de classe à l’école Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus. Mais le pire était peut-être cette grosse santé qui la disposait à considérer la vie avec un redoutable appétit. Ce jeune centaure, après tout comte de Valoraine, était un parti inespéré. De son côté, le marquis envisageait ce mariage sans aucun déplaisir, car il lui tardait de déposer le fardeau

des responsabilités qu’il assumait à l’endroit d’un fils un peu singulier. Pour la marquise, heureusement remise de sa frayeur, elle considérait le couple d’un regard attendri.


Évidemment, le comte est très jeune, fit observer Monseigneur.


– S’il n’y avait que ça ! gronda le baron. Pendant la guerre des Albigeois, Jean III de Cappadoce avait tout juste l’âge d’Aristide lorsqu’il prit femme dans la maison des comtes de Toulouse.


– J’obtiendrais probablement une dispense de l’Église, mais elle ne servirait à rien si nous devions échouer à marier ces enfants à la mairie.


– De ce côté-là, je pourrai peut-être arranger les choses, dit le marquis. En 40, l’incendie a détruit la mairie et le registre de l’état civil. »


Le marquis laissa entendre que la complicité du maire lui était acquise et qu’il serait aisé de vieillir Aristide de quelques années. Monseigneur ne dit rien qui laissât supposer qu’il désapprouvait ou non ces tripatouillages de dates

et enchaîna sur le trousseau d’Ernestine, dont il voulait faire les frais.


On en était presque à arrêter la date du mariage lorsque le baron de Cappadoce, qui ne cessait de hausser les épaules en ronchonnant dans son faux col, dit à Aristide :


Mon enfant, faites donc faire à mademoiselle Godin une petite chevauchée dans le parc. Vous avez besoin de vous dégourdir les jambes. »


Aristide ne se fit pas prier et fléchit les jambes devant Ernestine pour qu’elle pût monter sans l’aide de personne. Ayant relevé sa jupe au genou, elle crut avoir assez fait, mais une fois à califourchon sur son fiancé, elle se trouva découverte jusqu’au haut des cuisses, ce que voyant, Monseigneur, et tandis qu’elle éclatait d’un grand rire déjà échauffé, fut pris d’une inquiétude qu’il n’osa pas dire. Lorsque le couple eut disparu au tournant de l’allée, le baron, frémissant de colère, se tourna contre son gendre :


« Ce mariage est inadmissible. Je reconnais

que la filleule de Monseigneur est charmante, mais mon petit-fils ne peut pas épouser une demoiselle Godin et je ne comprends même pas, Alban, comment vous avez pu vous arrêter seulement une minute à l’idée de cette mésalliance. Aristide est bien jeune pour songer à prendre femme, mais si vous tenez absolument à le marier, il ne manque pas de jeunes filles bien nées auxquelles ce garçon puisse prétendre.


– Vous oubliez qu’Aristide est d’une conformation assez particulière.


– Et après ? Ce n’est pas ce qui l’empêche d’être beau. A-t-il déjà rencontré beaucoup de jeunes filles ?


– Non, puisque mademoiselle Godin est la première.


– Vous voyez bien. La première qui l’a vu s’est éprise de lui sur-le-champ et vous en êtes à douter qu’il puisse se faire aimer d’une jeune fille de notre monde. »


La marquise objecta que si les filles s’éprennent facilement d’un centaure, leurs

parents ne le voient pas avec les mêmes yeux et qu’ils n’hésiteraient pas, le cas échéant, à l’éconduire, peut-être même à coups d’étrivières. Puisqu’on avait la chance qu’Ernestine Godin fût orpheline, il convenait de ne pas la laisser passer. De son côté, l’évêque fit valoir qu’au siècle du socialisme, le préjugé de la naissance était indéfendable et, au surplus, antichrétien. Le baron, loin de se laisser entamer, déclara que si son petit-fils épousait la Godin, il ne le reverrait de sa vie. Comme le prélat semblait s’inquiéter de cette irréductible opposition, le marquis de Valoraine l’apaisa d’un clin d’œil et, dès qu’il en eut l’occasion, l’assura qu’on saurait se passer du consentement du grand-père.


Pendant cette dispute, Ernestine chevauchait son fiancé sous les grands arbres du parc et ils devisaient tendrement :


Je trouve, disait Aristide, qu’il est doux d’être fiancés et doux de sentir vos cuisses me serrer les flancs. J’éprouve dans la région du ventre une sensation de chaleur qui se propage dans tout le corps et jusqu’à la tête. Papa me

parle souvent de l’âme, mais je n’ai jamais ressenti aussi vivement que j’en avais une. Et vous ?


– Ah ! il me semble, dit Ernestine, m’envoler vers la voûte étoilée sur les ailes d’azur du bonheur. Et mon âme, je la vois comme une bulle irisée bondissant dans la douceur de l’air printanier.


– Vraiment ? C’est curieux. La mienne, je ne la vois pas, mais je la sens dans mon corps et, comme je viens de vous le dire, principalement dans la région du ventre. Serrez-moi très fort avec vos cuisses. Ah ! vous me faites du bien. Quelle chaleur dans mon ventre !


– Dans le mien aussi », murmura Ernestine.


En parlant, ils avaient atteint le mur de clôture du parc et, après l’avoir longé un moment, ils arrivèrent à un portail fermé par une grille. C’était une sortie sur les champs, apparemment réservée aux charrois, mais qui n’était plus utilisée. À travers les barreaux de la grille, le centaure, silencieux, découvrait le monde et ce qu’il en pouvait voir lui sembla si beau qu’il en

eut les larmes aux yeux. Les champs, les prés, les bois, les vallonnements se déroulaient en étendues profondes, et à l’horizon, la terre se perdait dans le ciel. La grille était fermée à clé, mais Aristide, se servant d’un gros morceau de bois comme d’un bélier, eut bientôt fait sauter la serrure.


Ernestine, dit-il lorsqu’ils eurent franchi le portail, je suis libre et vous êtes sur mon dos. Je n’avais pas imaginé un bonheur aussi pur, une ivresse aussi chantante. Mon âme est, comme la vôtre, une bulle irisée, je le vois bien à présent. Et je ne sais pas ce qui, tout à l’heure, à propos d’amour, m’a poussé à vous parler de mon ventre. C’est absurde et, il me semble, inconvenant. La vérité est que mon amour est une autre bulle irisée. Et peut-être bien que mon âme et mon amour ne sont qu’une seule bulle irisée qui monte vers le ciel.


– Tant mieux ! » dit Ernestine.


Le centaure s’éloigna du portail et marcha par les champs et par les prés en tenant à sa cavalière des propos tendres et délicats. Comme ils se

disposaient à traverser une route, arriva un gendarme à bicyclette, qui, à la vue de cet être moitié homme, moitié cheval et coiffé d’un canotier, eut le sentiment qu’on se moquait de l’autorité.


Où allez-vous ? demanda-t-il agressivement, après avoir mis pied à terre.


– Nous allons de par le monde, répondit Aristide, sans but et sans nécessité, pour le plaisir de mesurer, en tournant la tête, le chemin qu’aura parcouru notre amour. Nous suivent ou nous précèdent deux bulles irisées qui sont déjà jumelles.


– Vous avez des papiers ?


– Non, dit Aristide, qui entendait mal la question du gendarme. Vous avez besoin de papier ?


– Je vous avertis que je ne plaisante pas. Et d’abord, je vous dresse procès-verbal pour attentat à la pudeur publique.


– Vos paroles m’inquiètent, mais je ne suis pas sûr d’en saisir le sens. Qu’est-ce au juste que

cette pudeur publique ?


– Ne faites pas l’imbécile. Vous savez très bien que la loi interdit à un homme de s’exposer tout nu à la vue des passants. Allez, suivez-moi à la gendarmerie. »


Aristide, sérieusement alarmé, voyait se projeter l’ombre de la loi sur l’existence libre à laquelle il avait longtemps rêvé.


Mais, dit-il, non sans éprouver un sentiment d’humiliation, je ne suis pas un homme, je suis un cheval. »


Démonté, le gendarme fit un effort de réflexion, mais se sentit dépassé et poursuivit sa route après avoir parcouru le centaure d’un regard soupçonneux et réprobateur. De son côté, Aristide se remit en marche, pensif, la tête basse, et semblant oublier qu’il portait ses amours sur son dos, car il restait silencieux. Son attitude finit par inquiéter Ernestine, qui lui demanda s’il était sûr de l’aimer vraiment.


Plus que tout au monde, lui répondit-il, et j’en suis si sûr que je ne pense même pas à vous

le dire. »


Comme ils débouchaient d’un sentier, au détour d’une haie, ils virent une jument qui paissait dans un pré entouré d’une clôture, de bois peint en blanc. Tandis qu’Ernestine se cramponnait à son torse, il fit un temps de galop pour aller voir la bête de plus près. C’était une jolie jument alezane aux formes élégantes. Elle vint à la barrière blanche avec une coquetterie nonchalante, mais en arrivant près du centaure, elle ne put dissimuler une certaine agitation qui se traduisit d’abord par des hennissements, puis par une danse des quatre pieds. Comme elle se cabrait, Aristide, qui semblait avoir perdu tout sang-froid, se cabra aussi et, sans égard à sa fiancée qu’il venait ainsi de jeter à bas, se mit à galoper auprès de la jument, dont il était toutefois séparé par la barrière.


Aristide ! appela Ernestine de toute sa ferveur. Aristide ! mon amour ! mon âme irisée ! ma bulle sœur ! »


Mais Aristide ne s’arrêta que pour ouvrir un portillon et donner passage à la jument, avec

laquelle il reprit le galop en direction de la forêt. Ernestine Godin rentra au château, où elle conta sa mésaventure en pleurant. Le baron de Cappadoce ne cacha pas sa satisfaction, mais s’inquiéta de savoir si la jument d’Aristide était d’un sang pur.


Ah ! j’avais bien raison ! soupira Monseigneur avec amertume. Ce qui vient de se passer atteste la nature foncièrement chevaline du jeune comte.


– Mais non, protesta la marquise en rougissant, ce n’est pas une preuve.


– Peut-être, en effet, accorda rêveusement le prélat. En tout cas, il vient de se conduire comme un cochon. »


Là-dessus, les sanglots de la malheureuse Ernestine redoublant, le marquis de Valoraine lui tapota la joue et dit pour la consoler :


Calmez-vous, mon enfant. Ce n’est peut-être qu’un caprice, une passade. Je suis sûr qu’il vous reviendra. »

Mais à l’heure qu’il est, voilà plus de sept semaines qu’Aristide a disparu. Ernestine Godin est rentrée à l’école Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus et nul ne sait ce qu’est devenu le centaure, non plus que la jument alezane dont le propriétaire est furieux.

Rechute




Bertrand d’Alleaume m’a embrassée derrière la porte du petit bureau. Sa main gauche a glissé sur ma joue en écartant une boucle de mes cheveux et j’ai fermé les yeux. Il m’a semblé quitter la terre. Je me suis sentie aspirée tout entière et délivrée, accomplie, comme si mes émois de jeune fille et de petite fille, les longues années d’implorations secrètes, de rancunes, de tristesses-ardentes, de curiosités sournoises, avaient enfin abouti à ce grand bonheur. Il m’a dit : « Josette, je vous aime. » Et il m’a demandé si je l’aimais. J’ai répondu oui.


Maman et Pierre se sont annoncés en claquant une porte et en toussant. Nous nous sommes replongés dans l’album des photos de famille. La conversation s’est fixée un moment sur les attributions d’essence, puis sur le fameux projet de loi. Papa est arrivé du Palais vers sept heures

et demie. Comme toujours, en présence de Bertrand d’Alleaume, il s’est montré très gentil avec moi, affectueux, enjoué. Mes parents avaient un grand désir de me voir comtesse, ils auraient voulu encourager Bertrand à se déclarer, lui faire entendre qu’il avait la partie belle, et ils trahissaient si visiblement leur impatience que j’en ai été souvent très gênée. Pierre, lui, n’était pas tout à fait dans les mêmes dispositions. Il n’approuvait pas qu’on jetât sa sœur à la tête


d’un grand crétin qui ne serait jamais qu’un avocat sans talent ». Toutefois, après avoir donné son opinion en famille, et comme il me savait très éprise, il acceptait de se tenir à une neutralité bienveillante.


On n’attendait plus que grand-mère pour passer à table. Elle est entrée dans le salon sans avoir pris le temps d’ôter son toquet à plume et s’est écriée en brandissant son sac et son parapluie :


J’ai trente-quatre ans ! J’ai trente-quatre

ans !


– Ne vous emballez pas, lui a dit papa. J’ai eu

des tuyaux cet après-midi et il est à peu près certain que la loi ne passera pas. Les communistes sont naturellement contre, puisqu’il s’agit d’une initiative gouvernementale. Et chez les socialistes et les M.R.P., comme le projet de loi n’engage pas la politique des partis, l’unanimité est loin d’être faite. »


Au cours du dîner, il a été longuement parlé de ce projet de loi visant à instituer l’année de vingt-quatre mois. À plusieurs reprises, grand-mère, qui paraissait surexcitée, s’est attrapée avec papa. Les réflexions de Bertrand d’Alleaume, tant sur le projet de loi que sur la situation économique du pays, ont produit sur mes parents une impression profonde. J’ai cru comprendre qu’il avait des opinions politiques avancées et qu’il s’intéressait au sort des classes laborieuses, de quoi papa avait l’air particulièrement ravi. Au reste, je n’étais guère à la conversation. Les paroles de Bertrand m’étaient surtout une musique. Je m’étonnais qu’il eût gardé la tête aussi sûre et qu’il pût s’exprimer avec cette lucidité et cet à-propos. Pour moi, j’étais toute à notre amour. Je regardais mon Bertrand avec une

ferveur qui devait me donner l’air bête, et quand son regard s’arrêtait sur le mien, il me semblait bondir au plus doux du ciel. Il avait le nez grand et osseux, une toute petite bouche en forme d’o, un menton menu et, quoiqu’il eût à peine vingt-sept ans, un front dégarni très haut. Je le trouvais beau. Je pensais à son corps que j’imaginais, je ne sais pourquoi, couvert d’une épaisse toison noire, principalement sur le torse, et l’idée d’un contact avec cette chair velue m’emplissait d’un trouble délicieux où il entrait un peu d’horreur.


Après dîner, il a fait sa demande en mariage. Grand-mère et maman ont versé des larmes d’attendrissement. Pierre, qui faisait l’effort d’être aimable, m’a paru un peu triste. Papa, lui, a prononcé des paroles émues et, m’ayant baisée au front, s’est essuyé les yeux comme à la dérobée, non sans s’assurer qu’il était vu de tout le monde. Je me suis sentie moins heureuse. Maintenant que la famille y était en tiers, notre amour me semblait s’être alourdi. L’impression a d’ailleurs été passagère. Avant le départ de Bertrand, nous nous sommes trouvés encore une fois en tête à tête dans le petit bureau. Fougueusement, il m’a

prise aux reins, m’a collée contre lui et a mis sa langue dans ma bouche. Par ma cousine Andrée, qui a mené une vie de jeune fille beaucoup plus libre que la mienne, je savais que cela se faisait, mais j’étais loin d’imaginer une sensation aussi brûlante.


La journée du lendemain a été la plus belle de ma vie. Retrouverai-je jamais cet état de grâce, cet envol de l’âme et de l’être tout entier, cette suave douceur de me sentir portée par la vie ? Dans la matinée, j’ai reçu des fleurs que Bertrand m’envoyait. Il m’a téléphoné un peu avant midi.

Josette, m’a-t-il dit, je vous adore. » Il m’a appelée sa chérie, son doux amour, son trésor, sa petite fiancée bien-aimée. Et il m’a dit qu’il croyait vivre un rêve merveilleux. Moi, je tremblais un peu au bout du fil. Je lui disais :

Moi aussi, Bertrand. » J’étais gênée parce que les bonnes pouvaient m’entendre, et sans doute écoutaient-elles. Tout de même, je lui ai dit d’une voix un peu étranglée : « Bertrand, vous êtes mon chéri. » Enfin, il m’a proposé de venir me prendre dans l’après-midi, vers cinq heures, pour faire une promenade au bois, si maman voulait

bien l’y autoriser.


Ce jour-là, le déjeuner de midi a connu une animation à laquelle j’étais seule à ne pas participer. Mes parents eux-mêmes étaient dans un état d’exaltation que rien ne paraissait expliquer. Pierre les considérait avec une curiosité un peu soucieuse. Pour grand-mère, elle se dépensait en gesticulations, en glapissements, et sa nervosité confinait au délire. Vers le milieu du repas, elle a téléphoné à une amie dont le gendre était député. On l’entendait crier : « Allô ! Il faut absolument voter la loi des vingt-quatre. C’est une occasion unique de remonter le moral des Français !... » Elle est revenue à la salle à manger avec des yeux de folle. Selon les informations qu’elle venait de recueillir, le vote de la loi des vingt-quatre devenait de moins en moins probable. Cette nouvelle, qui lui semblait désastreuse, m’a laissée tout aussi indifférente que s’il s’était agi d’un changement de ministère. Comment n’ai-je pas senti, même confusément, la menace que recélait cette journée ? Mon amour aurait dû m’avertir. Il est vrai que personne ne comprenait la portée véritable de l’événement qui

se préparait. Si ardemment qu’elle souhaitât de voir passer la loi des vingt-quatre, grand-mère n’en escomptait aucun avantage réel.


Bertrand est venu me prendre à cinq heures. J’avais mis mon tailleur citron, bordé de fourrure blanche, sur lequel il s’est extasié. Nous avons suivi l’avenue de Saint-Cloud et dépassé les lacs pour nous enfoncer dans le sous-bois. Le temps était très beau, presque d’été, mais les feuillages avaient encore leurs plus tendres couleurs. Il m’a dit des choses exquises, délicates, en m’appelant des plus doux noms. Sa voix, un peu sourde, qui semblait voilée par l’émotion, avait parfois des inflexions bouleversantes. Les promeneurs devenaient plus rares à mesure que nous nous éloignions des lacs. Confiante, j’ai voulu à mon tour lui représenter le grand bonheur qui était en moi depuis la veille. Quand les mots me manquaient, il se penchait sur mon visage et il m’embrassait. Quittant une allée tranquille, nous avons marché sous les arbres et fini par nous arrêter au plus épais du bois. Là, il m’a embrassée très longuement. Il m’a ensuite expliqué ce que représentait l’amour à ses yeux :

avant tout, une union des âmes, mais aussi une union des corps. Il a introduit sa main sous ma blouse, il m’a pris les seins l’un après l’autre et il a voulu les voir. Il m’a embrassée encore. S’il l’avait voulu, je me serais donnée à lui, mais il ne l’a pas demandé.


Le soir, au dîner, contrairement à ce que je redoutais, personne ne m’a parlé de ma promenade avec Bertrand. Papa, retenu au Palais, avait téléphoné de ne pas l’attendre. La conversation a encore roulé sur la loi des vingt-quatre. Les débats avaient commencé à la Chambre dans l’après-midi. Un orateur communiste avait dénoncé ce qu’il considérait relativement à la situation économique, comme une manœuvre de diversion ne pouvant avoir d’autre résultat que celui de consoler quelques vieilles coquettes. Grand-mère fulminait contre les communistes. Vers la fin du dîner, ayant passé plusieurs coups de téléphone, sa fébrilité, son exaspération devinrent telles que maman et Pierre en eurent de l’inquiétude.


« Voyons, grand-mère, à quoi bon te faire tant

de mauvais sang ? lui a dit Pierre. Si le gouvernement décrète que les années sont de vingt-quatre mois, tu seras en droit de proclamer que tu as trente-quatre ans. Et après ? Au fond, il n’y aura rien de changé.


– On a tout de même l’âge qu’on paraît, appuya maman.


– Non, répliqua grand-mère, on a l’âge qu’on

»


Le repas terminé, je me suis retirée dans ma chambre. Longtemps, je suis restée assise sur mon lit à lire des vers de Paul Géraldy. Que c’est beau ! En me déshabillant, j’ai regardé mon corps dans la glace et, heureuse d’une certitude, je lui ai souri.


Le lendemain matin, à travers mon sommeil, j’ai perçu comme une rumeur dans la maison. Mes yeux s’entrouvraient à peine lorsque mes parents sont entrés dans la chambre. J’ai tout de suite reconnu papa. En dépit de ses cheveux noirs, de sa moustache noire et bien qu’il flottât dans son complet, il avait en somme peu changé et ne paraissait pas beaucoup plus jeune que la

veille. Mais maman était transformée, et j’ai hésité à la retrouver dans cette jeune femme de vingt-deux ans, au visage frais, qui me tendait les bras. Grand-mère est entrée à son tour en dansant, avec un joli rire jeune, et m’a dit : « Vois ta petite grand-mère de trente-quatre ans, ma chérie. » C’est elle qui m’a le plus étonnée. Grande, mince, la démarche souple, elle était très belle et,


première vue, rien, ni dans ses traits ni dans les proportions de son corps, ne rappelait la vieille dame que son accoutrement, son maquillage, son souci de paraître encore rendaient un peu ridicule. Je n’avais pas eu le temps de réfléchir que tous trois se pressaient à mon chevet, m’embrassant et m’ahurissant de leurs bavardages. Maman m’appelait son bébé joli, grand-mère sa toute petite petite-fille. Et moi, de sentir et de voir mes mains si menues dans les leurs, la vérité m’est apparue tout à coup. J’ai poussé un cri d’horreur et j’ai fondu en larmes. De plus belle, ils m’ont embrassée, caressée, en riant et en s’efforçant de me faire partager leur allégresse.


Si mon bébé pleure, j’appelle le grand loup méchant », disait maman. Et papa : « Comme tu

dois être contente ! C’est si charmant d’être une vraie petite fille ! » Leur enjouement m’était odieux, j’enrageais d’entendre leurs sottises. J’aurais voulu les écarter, les chasser d’auprès de mon lit, mais, en face de ces grandes personnes, je n’étais qu’une fillette de neuf ans que ses larmes ne protégeaient pas. Enfin, Pierre est arrivé, Pierre, un petit garçon de douze ans, que j’ai reconnu sans peine pour l’avoir vu tel autrefois. Son visage était triste et sévère. Il s’est approché, a tiré maman en arrière et s’est adressé aux grandes personnes d’une voix enfantine, mais résolue.


Laissez Josette tranquille, vous l’embêtez. Elle n’a pas plus envie de rire que moi. Laissez-nous.


– Pierrot, a dit ma mère, mon petit bambin chéri...


– Ah ! non ! surtout pas de bambin chéri. Allez-vous-en. »


Les grandes personnes se sont retirées avec des sourires indulgents. Pierre s’est assis sur mon lit et nous avons pleuré.

Est-ce que tu crois que Bertrand d’Alleaume va m’aimer encore ? lui ai-je demandé.


– Je ne sais pas. J’espère. Il doit avoir treize ans ?


– C’est vrai, je n’y pensais pas. Treize ans et moi neuf. La différence n’est pas si grande, hein ? »


Pierre m’a regardée avec un air de tendresse inquiète qui m’a fait peur.


Après tout, pourquoi ne t’aimerait-il pas ? Il y a des situations plus désespérées que la tienne. »


Il m’a confié qu’il était épris d’une femme de trente-quatre ans, qui devait en avoir dix-sept à présent. La veille, ils étaient allés ensemble au cinéma et ils s’étaient embrassés dans le noir.


Maintenant, c’est fichu. Un gosse de douze ans, ça n’a plus d’intérêt pour elle. Du reste, tout est changé. Elle avait un mari âgé, avec barbe grise et rhumatismes. Maintenant qu’il est jeune et peut-être beau, sûrement qu’elle va s’intéresser

lui.

– Quand même, tu devrais essayer.


– Pour qu’elle me rie au nez ? Non, je ne veux pas la revoir ou, plutôt, je ne veux pas qu’elle me revoie. Je ne dois pas oublier qu’elle est une grande personne et moi un enfant : une espèce intermédiaire entre l’homme et l’animal domestique, une espèce qu’on est tenu de ne jamais prendre au sérieux, qu’on peut réduire au silence, injurier, gifler et qui n’a même pas le droit d’avoir en tête d’autres pensées que celles qu’on lui prête. Heureux âge ! comme disait papa, ce vieux melon, ce vieux crétin de papa, borné par sa réussite, son honorabilité et sa réputation de grand avocat. Il a beau avoir trente ans de moins, je t’assure qu’il n’a pas changé. Tu crois peut-être que ce qui le réjouit, dans l’aventure, c’est d’avoir retrouvé sa jeunesse ? Il n’y pense même pas. Toute sa joie, c’est de se dire qu’à vingt-neuf ans il est un maître du barreau, un homme arrivé, officier de la Légion d’honneur. Et ce qui finit de le rendre heureux, c’est de me retrouver enfant, de sentir qu’il me tient de nouveau à sa merci. Tout à l’heure, il m’a embrassé et il a dit en me regardant avec l’air

attendri d’un ogre qui s’apprête à bien déjeuner :


Cher petit, te voilà revenu à l’âge des jeux innocents et des jolis rêves bleus. » Le salaud ! Oser me dire ça ! Et pendant qu’il me parlait, je voyais briller dans ses yeux une lueur de triomphe et de méchanceté. Lui-même a compris que je le devinais. Il a paru gêné et mécontent. Je suis sûr qu’avant une semaine, il aura trouvé un prétexte pour me flanquer une paire de claques.


Tu exagères et tu te rends plus malheureux encore. Je suis sûre que papa t’aime bien.


– C’est entendu, nos parents nous adorent. Ce n’est pas ce qui les empêchera d’être des tortionnaires sadiques.


– La colère te rend injuste. Tortionnaires sadiques !


– Tu me trouves injuste, Josette ! Tu as la mémoire courte, mais moi, je n’ai pas oublié les années d’enfance, qui ont été des siècles d’attente, de désespoirs, d’élans toujours condamnés. Et les bons parents, sournois, attentifs, retors, qui entrouvraient devant nous un monde défendu auquel il fallait faire semblant de

ne rien entendre, de ne rien voir. Et les lectures. Et les conversations que nous étions censés ne pas comprendre. Et les soirs de réception, bouclés dans nos chambres. Rappelle-toi tout. Rappelle-toi le petit pré fleuri de Vilainville. Même loin des parents, on était muré dans cette misérable enfance. »


Je me suis souvenue de Vilainville, de mes lourds chagrins de petite fille, quand je sanglotais, couchée dans les fleurs du petit pré pour moi si plein d’enchantements et où j’étais pourtant comme une ombre en quête de son corps. J’ai senti mon cœur se serrer, mais un autre souvenir, celui de ma promenade au bois avec Bertrand d’Alleaume, est venu dissiper l’amertume de cette évocation et j’ai souri. Mon frère m’a regardée avec étonnement et peut-être commisération.


Recommencer les années d’enfance, ai-je dit, c’est dur. Tout de même, ce ne sera pas comme autrefois. Nos parents ne pourront pas oublier que tu as eu, toi, vingt-quatre ans et moi dix-huit. Maman ne pourra pas non plus

m’empêcher de sortir avec mon fiancé. Même en admettant qu’elle nous surveille un peu, il faudra bien qu’elle m’accorde un minimum de liberté et, tu sais, je ne serai pas assez bête pour n’en pas profiter. Je ne demanderai à personne la permission de faire l’amour avec Bertrand. Tu m’approuves, Pierre ? »


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