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Marcel Aymé





Le

bœuf

clandestin
















Marcel Aymé





Le

bœuf

clandestin






roman














Du même auteur, à la Bibliothèque :




Le passe-muraille


La jument verte


Derrière chez Martin


Le chemin des écoliers

I




Mme Berthaud attendit que la bonne eût quitté la salle à manger et, sans espérer de le tenter, mais plutôt pour témoigner d’une compassion qu’elle jugeait décente, dit à son mari :


Tu ne veux pas que j’arrose tes carottes avec le jus des biftèques ? »


M. Berthaud, comme si l’offre lui eût été une injure, riposta en fronçant le sourcil :


« Mais non. Pourquoi ? »


Mme Berthaud n’insista pas et prit un biftèque au plat. Roberte, en prenant le sien, eut sur la langue de dire à sa mère : « Voyons, maman, puisqu’il est végétarien », et réfléchit à l’inconvenance qu’il y aurait à prendre parti dans un débat en apparence anodin, mais dont l’intimité lui était sensible. Depuis longtemps, elle avait deviné qu’aux yeux de Mme Berthaud,

ce régime végétarien dressait autour de l’époux une sorte de barrière où elle eût été heureuse de faire une brèche afin de resserrer le lien conjugal. Pourtant, comme son père se servait de carottes, Roberte leva sur lui un regard exprimant son assentiment total. Il mangeait avec distinction. Elle admira son maintien élégant, le calme visage aux traits sévères, durcis dans l’exercice de l’autorité professionnelle et que le repos du dimanche ne détendait pas. Le fait même qu’il fût végétarien lui parut admirable. Elle se reporta aux circonstances qui avaient amené cette révolution alimentaire dans la vie de M. Berthaud, mais ses souvenirs étaient confus. L’événement s’était produit deux ans auparavant, alors qu’elle passait son baccalauréat, et son attention avait été distraite par la préoccupation de l’examen. Du moins crut-elle se souvenir que les raisons d’hygiène avaient eu moins d’importance que certaines considérations d’un ordre plus élevé, plus spirituel. Cette idée lui plaisait. Elle entrevit dans cette pratique végétarienne un exercice méthodique de la volonté, la recherche d’une discipline stoïcienne qui lui semblait en accord

avec toute la personne du père. Elle-même se sentait du goût pour ce genre d’effort et, dans l’ordinaire de la vie, se pliait volontiers à des contraintes et à des obligations dont beaucoup de jeunes filles de ses amies s’étaient affranchies et se moquaient à l’occasion.


Roberte oubliait son assiette, et Mme Berthaud, intriguée par sa distraction, suivit la direction de son regard. Tout en mangeant ses carottes, le père sentit qu’on l’observait avec insistance et en témoigna une certaine mauvaise humeur qu’il exprima du reste avec modération.


Vous êtes là, dit-il, à me regarder manger mes carottes d’un air apitoyé, comme si c’était encore une nouveauté. Depuis deux ans, il me semble pourtant que vous avez eu le temps de vous faire à l’idée que je suis végétarien.


– Naturellement, dit Mme Berthaud avec douceur, mais si Roberte et moi t’avons regardé en même temps, c’est tout à fait par hasard. Je suis si bien habituée à l’idée de ce régime que j’y ai déjà pensé pour moi très sérieusement.


– J’y ai pensé aussi, dit Roberte. Je suis sûre

que je m’en accommoderais très bien. »


Le père secoua la tête et eut un sourire de bonté ferme et distante.


Ne dites donc pas de folies. Ce n’est pas une raison parce que je suis végétarien pour que tout le monde le soit autour de moi. Ce qui convient à l’un ne convient pas forcément à l’autre. Pourquoi seriez-vous végétariennes ? pour faire comme moi ? Vraiment, quand on n’a pas d’autres raisons... »


Le père suspendit sa parole et, les yeux pleins de rêve, s’absenta quelques secondes dans la profondeur de ses raisons. Roberte et sa mère étaient un peu émues.


D’ailleurs, reprit-il, on ne pourrait pas soumettre toute la maison à ce régime-là. Jacques, par exemple. À douze ans, un enfant a besoin de viande. Et Maurice, quand Maurice reviendra du régiment, il ne voudra pas se passer de viande. Non, tout ça... je ne sais pas pourquoi, du reste, nous revenons sur cette question. Elle est déjà réglée et le plus simplement du monde. Je suis végétarien. Eh bien, je suis végétarien,

voilà tout. »


M. Berthaud se remit à ses carottes. Sa femme et sa fille s’efforçaient de ne pas le regarder, dans la crainte d’exciter son courroux, mais il était difficile de s’en défendre. Il mangeait avec des gestes et un visage empreints d’un bonheur réfléchi et les carottes semblaient fondre sur sa langue ainsi qu’une hostie, Mme Berthaud se laissa surprendre en train de le regarder. Gênée, elle battit des paupières et se hâta de parler de Jacques, son jeune fils de douze ans, parti depuis le matin avec les scouts de la paroisse pour camper en forêt de Fontainebleau. On sourit d’attendrissement à l’évocation de ces jeunes garçons qui s’en allaient sac au dos avec une crânerie charmante et faisaient eux-mêmes leur cuisine en plein air, comme de vrais soldats. La mère avait particulièrement recommandé Jacques


l’abbé Borquin, qui dirigeait les sorties des scouts, mais les repas de fortune cuits sur des foyers improvisés lui donnaient de l’inquiétude.


Pauvres chéris, soupira-t-elle. Tu as beau dire, ils ne mangent tout de même pas comme

chez eux.


– Certainement non, ils ne mangent pas comme chez eux, dit M. Berthaud. Et après ? J’estime qu’à tous points de vue, c’est une chose excellente. Il apprend à n’être pas trop difficile. »


Il évoqua des souvenirs de guerre. Capitaine, il avait vu arriver à sa compagnie des employés de bureau dyspeptiques, anémiques, habitués à des heures de repas bien réglées et à des nourritures délicates. Ces mêmes hommes après avoir, pendant cinq ans, avalé des ratatouilles, du singe et des conserves de toute sorte, bu du gros vin rouge, de l’eau-de-vie, parfois l’eau croupie des trous d’obus où pourrissaient des cadavres, étaient rentrés chez eux après la guerre avec des estomacs d’autruche et des santés florissantes.


« C’est vrai », murmura Mme Berthaud.


Mais ces grands exemples la laissaient mal convaincue. C’était à peu près comme si on lui eût raconté que les héros de l’Antiquité se nourrissaient des cailloux des chemins. Tout ça se peut bien, mais ne prouve pas grand-chose. M. Berthaud allait ajouter quelque chose, mais il

se tut en voyant entrer la bonne. Il n’aimait pas parler en sa présence. Julia fit le service avec une promptitude qui fut remarquée.


« On voit que c’est dimanche, dit Mme Berthaud. Cet après-midi, elle doit aller au cimetière de Pantin, les jours de semaine, elle n’est pas si pressée.


– C’est humain, fit observer M. Berthaud.


– Oh, je ne lui en fais pas de reproche. Elles sont toutes les mêmes. »


Roberte, sans en faire la remarque, jugea que sa mère était injuste à l’égard de la bonne. Depuis six ans qu’elle servait dans la maison, Julia avait toujours bien travaillé. C’était une femme de quarante ans, hargneuse et taciturne, qui se dépensait à l’ouvrage avec un acharnement pesant. Quand elle faisait les cuivres, il semblait qu’elle dût leur tirer des gémissements. Comme elle était borgne, on la payait peu et Mme Berthaud lui en voulait de cette infirmité qu’elle ressentait vivement les jours de réception, car les invités pouvaient soupçonner qu’on avait une bonne au rabais, peut-être même en conclure

qu’on n’était pas très riche ; et donner à penser qu’on n’est pas très riche est ennuyeux, là-dessus toute la famille était d’accord. La question du renvoi de Julia était assez souvent débattue. Roberte, qui avait de l’affection pour elle, la défendait toujours, mais raisonnablement et sans aucune sensiblerie, admettant d’abord que l’intérêt de la maison et le prestige de la famille dussent passer avant toute autre considération. M. Berthaud se réservait les arguments généreux, celui des gages étant constamment sous-entendu.

II




Lorsque Julia apporta la tarte aux fraises, un air de musique arriva sur la table, venant d’un immeuble situé de l’autre côté de la rue d’Armaillé et, bien que M. Berthaud répudiât l’usage de la T.S.F. pour sa vulgarité, la famille ne put se défendre d’y prendre plaisir. Le concours de cette mélodie tamisée par la distance et du gâteau du dimanche fit éclore aux cœurs des Berthaud une joie délicate. Il leur semblait communier dans un ennui léger, enchanteur, qu’ils reconnaissaient bien et qui avait une saveur spécifiquement familiale. La tarte, sur laquelle flottaient des bribes de musique, était rituellement consacrée à ce long jour bâillé où, réduits à eux-mêmes et décollés de leurs habitudes de la semaine, ils erraient à la recherche d’un miracle coquet accordant la nécessité de s’ennuyer et l’oubli des heures lentes ouvertes entre deux semaines. Roberte, les yeux

sur le gâteau et rêvant à un tel miracle, revoyait le matin écoulé. On s’était levé tôt pour assister au départ de Jacques et Mme Berthaud avait essuyé une larme en le voyant, par la fenêtre du salon, arpenter le trottoir de la rue d’Armaillé dans son joli petit uniforme. Jusqu’à neuf heures et demie, le cabinet de toilette avait été le centre d’allées et venues et de piétinements confus, la présence du père dérangeant l’ordre normal des ablutions. Il s’adaptait mal et promenait une conscience inquiète entre la chambre à coucher, le salon et la salle de bain. D’où résultait pour chacun un état d’attente et de malaise. Des minutes de fièvre et de tourbillon s’inséraient dans la stagnance des heures. Mme Berthaud vomissait alors pour un rien. Un autre moment pénible, l’un des plus creux de cette matinée, avait été celui où, sur le point de sortir, les Berthaud s’étaient attendus les uns les autres. À la dernière minute, il manquait un bouton ou bien Julia n’avait pas fini de repasser une ceinture. On s’attendait sans colère, résigné au dimanche dont la saveur fade venait dans le nez. À l’heure de la messe, M. Berthaud était descendu avec sa femme et sa fille, mais les

avait quittées devant la maison. Dans sa situation, il ne pouvait guère se permettre d’aller à l’église plus de deux ou trois fois l’an. Parmi les administrateurs de la Banque de Provence et de Normandie, dont il dirigeait l’importante succursale de l’avenue des Ternes, figuraient deux francs-maçons notoires et deux Juifs qui l’étaient peut-être. Sans doute ne lui eussent-ils pas tenu rigueur d’entendre la messe chaque dimanche, mais une dévotion provocante ne l’aurait pas non plus servi auprès d’eux. Ainsi qu’il le disait parfois à sa femme, il comprenait bien que des administrateurs francs-maçons fussent mis en défiance par un zèle excessif pour la religion. C’était humain. D’ailleurs M. Berthaud ne regrettait pas trop d’être privé de la messe, car il ne croyait pas en Dieu. Depuis son adolescence, il se doutait que Dieu n’existe pas et, devenu homme, il avait vu la chose confirmée dans un livre remarquablement écrit. Dieu, c’était bien vrai, n’était qu’une invention, mais la plus belle et la plus utile dans un monde égaré par la grossièreté des appétits, et les hommes d’un certain rang, d’un certain niveau,

d’une certaine situation, instruction, éducation, distinction, se devaient de la soutenir avec toutes leurs forces. M. Berthaud avait donc quitté les deux femmes en les encourageant d’un regard assez étrange, semblait-il à Roberte maintenant qu’elle y songeait, un regard très paternel où la débonnaireté n’éteignait pas tout à fait une lueur d’orgueilleuse ironie. Il était parti pour la Banque, disait-il, jeter un coup d’œil sur le courrier. Roberte et sa mère n’avaient eu qu’à monter la rue d’Armaillé pour se rendre à l’église Saint-Ferdinand des Ternes. Il y avait beaucoup de monde, de jolies toilettes de printemps, des femmes bien soignées, des parfums montant plus vite que l’encens, des hommes bien vêtus, les plus jeunes graves et appliqués, l’air obtus, têtu, les vieux plus fins, l’œil plus vif, suivant parfois la messe sur la croupe des femmes et sachant, maîtres frôleurs du péché, se repentir au bord de l’intention. Roberte était jolie, santé confort, des cheveux châtain clair, des yeux noisette au regard franc et tranquille et, qu’elle avait de son père, un nez droit élégant et une taille très bien faite qu’il aimait à reconnaître sur ses photos de 1911, sous-

lieutenant fringant et cambré. Habillée soigneusement, il fallait bien, le père était directeur, elle était tirée à quatre sans être très chic. Du reste, elle n’aurait pas voulu que le budget de la famille fût grevé par d’excessives dépenses consacrées à sa toilette, et une robe payée trop cher ne lui eût pas fait plaisir. Son tailleur, qui datait de l’année précédente, n’avait donc pas attiré l’attention des femmes. Mais les hommes l’avaient regardée, certains reluquée. Le général d’Amandine, un petit vieillard haut colleté, bien connu dans le quartier, l’avait mangée des yeux pendant tout le temps de l’office, sa mignonne tête d’oiseau dévissée jusque derrière l’épaule, tandis qu’il piaffait nerveusement de ses bottines vernies et de la pointe de son parapluie. Et bien d’autres que le général. Il y avait eu Dino, un garçon de vingt-deux, vingt-trois ans, fils d’une ancienne danseuse habitant la maison et de Dieu sait qui, drôle de monde. Catholique d’occasion, Dino, il venait à Saint-Ferdinand pour la voir, il l’attendait à l’entrée pour donner l’eau bénite et, sans la présence de Mme Berthaud, il n’aurait pas

été gêné de lui susurrer des choses en pleine messe, comme il s’y risquait parfois dans l’escalier, toujours rembarré avec des paroles paisibles, il avait beau avoir de grands yeux noirs et une paire de cils comme des ramasse- miettes. Roberte ne s’était intéressée à aucun de ces hommes, pas plus au général en retraite qu’au greluchon de velours. Venue pour entendre la messe, elle écoutait la messe sans distraction, sans fièvre non plus, menant la tâche d’écouter comme on fait de broder un napperon ou d’écrire une lettre de nouvel an à l’oncle Challebères de Dijon, tranquillement, raisonnablement, en prenant la chose par un bout et en allant en suivant. Il y a des âmes de chrétiens qui savent se brancher sur les mystères de la Croix d’une façon


se faire passer mille frissons dans les moelles au moindre dominus. Roberte n’était jamais transportée ni ravie, elle était bien trop appliquée et n’avait pas besoin de frissons. S’il était donné

chacun d’étreindre Dieu à chaque instant, à quoi bon la communion ? Ce qui est, c’est que Dieu est Dieu, les hommes les hommes, et que les Saints font la navette. Comme sa mère, elle

était de la robuste infanterie de la Passion, qui fait ses Pâques, qui donne pour le denier et se soucie d’abord et simplement d’être à la cadence de Dieu, et s’il n’existe pas, tout se peut, la cadence est solide quand même. Mme Berthaud avait pourtant un peu plus d’intimité avec Dieu, parce qu’elle était mère et qu’elle lui offrait ses enfants de temps en temps, à lui ou à Marie ou à quelqu’un des Saints pour les leur donner en garde ou en traitement contre les mauvais microbes, les sales vamps et les hommes vicieux. La messe avait duré comme d’habitude. On ne pouvait pas dire que le temps avait coulé bien vite, mais enfin, il fallait ce qu’il fallait. En sortant de Saint-Ferdinand, la mère avait dit :


Tu ne trouves pas que le curé Frangis a bien vieilli ? » Roberte avait répondu oui, peut-être, il m’a semblé, et sa mère : « Pauvre curé Frangis, je le revois il y a quinze ans, mais quoi, il faut bien finir, surtout que pour ces vieux d’Église, mourir, ce n’est pas si triste. Ils n’ont pas de mari, ils n’ont pas d’enfants, ils n’ont que des manies. Alors là ou là, ou de l’autre côté, et demain, c’est comme aujourd’hui. Je me rappelle, à Saint-

Eustache, on habitait rue Coquillière, tu ne te souviens pas, tu étais trop petite, toi, mais à l’époque, c’était encore un quartier bien habité, je me rappelle, il y avait pourtant des odeurs, en été, des odeurs de viande, qui venaient fort de la halle aux viandes, et même, je me suis demandé souvent si ton père, d’être végétarien ne lui serait pas venu de loin, de justement ces odeurs de viande. On a quelquefois des dégoûts, on ne sait pas pourquoi, et si on voulait chercher, on serait bien surpris, surpris ? mais non, pas tellement, on dirait tiens, oui, j’aurais dû penser. Qu’est-ce que je disais, ah ! oui, je me rappelle à Saint-Eustache, le curé, comment donc déjà, le curé, c’est trop fort, le curé... » On arrivait à la pâtisserie Pillonnet, toute pleine des fidèles dégorgeant de Saint-Ferdinand, si bien qu’on se croyait un peu au paradis, récompensé d’une heure de messe qu’on allait vous payer comptant. Mme Berthaud était tellement dans cette illusion qu’elle avait parlé d’acheter un grand Saint-Honoré, mais Roberte avait dit : « Pourquoi ? une tarte aux fraises comme d’habitude, c’est moins cher, ça fait plus de profit. » Le général

d’Amandine, qu’elles n’avaient pas vu les suivre depuis l’église, était entré sur leurs talons. Il était dans la boutique au fort de la presse, tout contre Roberte qu’il dévisageait tête en l’air, car elle était grande, dévisageait avec une envie canine, enfantine, dans ses yeux clairs écarquillés et, comme Mme Berthaud laissait tomber son sac, il s’était laissé glisser le long de son parapluie pour le ramasser et le lui avait remis en main, mais juste alors, un paquet de fidèles rués aux tartes et aux babas l’avait séparé brutalement de la mère comme de la fille, le privant, tout petit qu’il était, du bénéfice de son geste. À la maison, au retour, il y avait eu encore un mauvais moment, le plus redoutable du dimanche. On n’arrivait pas à combler l’attente du déjeuner. Le temps était long, friable aussi, tant qu’à s’étirer, il se rompait, un arrêt, on le rafistolait mal. Ces instants-là devaient peser encore sur le commencement du repas. En épluchant ses crevettes, Roberte, au plus creux de son ennui, avait cherché autour d’elle un objet digne d’attention, quelque chose comme un engrenage, une machine à remettre le temps en mouvement. Le radis noir dont

M. Berthaud faisait son hors-d’œuvre lui avait paru une chose remarquable et plus encore, en partant du radis, ce régime végétarien qui, d’ordinaire, passait inaperçu. En effet, le temps s’était remis en mouvement. Le régime avait fait passer un moment et la belle figure du père était devenue hautement végétarienne.


Non », dit M. Berthaud, répondant à une question de sa femme, « je ne peux vraiment pas vous accompagner. J’ai besoin de toute mon après-midi pour faire le rapport que m’a demandé M. Éphraïm. Du reste, les Dulâtre ne m’attendent pas. Quand j’ai rencontré le docteur Dulâtre avant-hier, place Saint-Augustin, je l’ai prévenu que je ne viendrais pas.


– Comme tu voudras, mais je sais qu’ils auraient été contents de t’avoir. Je t’ai dit que Philippe Lardut sera chez eux ?


– Ah ? » fit simplement M. Berthaud, tandis que Roberte rougissait.

III




Le dimanche, on prenait le café au salon. Lorsque Julia apporta le plateau, Mme Berthaud, s’étant informée si la vaisselle était faite, lui donna congé de partir pour le cimetière de Pantin sans attendre les tasses. Roberte, les joues encore chaudes, songeait à l’indifférence avec laquelle son père avait accueilli la nouvelle que Lardut se trouverait bientôt chez les Dulâtre. Il n’était pas sans avoir entendu parler de ce garçon et de l’intérêt qu’il portait à sa fille. Le moins qu’on pût dire, quant à son attitude, est qu’il envisageait sans beaucoup d’empressement d’en faire son gendre. Pourtant, Philippe Lardut, qui accomplissait présentement son service militaire dans la banlieue comme lieutenant d’artillerie, sortait de l’École des Mines. Ses parents étaient cultivateurs dans un village du département de la Haute-Saône où les Dulâtre avaient une propriété d’agrément. Trapu, rouge de santé, il tenait de ses

origines une lenteur réfléchie, une application continuelle et très apparente. Il lui arrivait de regarder Roberte d’un œil soupçonneux, comme son père devait évaluer les bêtes à la foire, avec la crainte de faire une mauvaise affaire. Mais c’était bien là le signe qu’il était sérieux. Que pouvait-on demander de plus qui ne fût dangereux ?


M. Berthaud ne semblait pas disposé à ouvrir le débat. Tout en remuant son café, il regardait un tableau suspendu au mur dans un grand cadre doré. C’était une femme nue de Bouguereau, ayant servi d’étude pour une vaste composition traitant la mort de ce pauvre Orphée déchiré par les Bacchantes. Il trouvait toujours un plaisir très vif dans la contemplation de cette peinture. Plaisir esthétique, d’abord. C’était joli, cette Bacchante au corps souple, qui brandissait une baguette, et émouvant aussi quand on pensait à la menace contenue dans ce geste gracieux. Mais ce qui aiguisait encore le plaisir, c’était de réfléchir


l’Art et à l’initiation artistique qui confère à un honnête homme l’étrange privilège de pouvoir regarder en présence de sa famille l’image d’une

femme nue sans être soupçonné d’une arrière-pensée obscène ou simplement égrillarde. Pourtant, lorsqu’il parvenait à abstraire ses pensées en reléguant sa sensibilité artistique, il lui fallait bien s’avouer que cette nudité était quelque chose d’assez inconvenant et, en somme, d’un peu malpropre. Alors, il éprouvait un vif sentiment de fierté à se dire qu’il était capable de n’en apercevoir que la beauté.


C’est extraordinaire, fit-il observer entre deux gorgées de café. Quand on regarde longtemps une œuvre d’art, on y découvre toujours des choses nouvelles. Voyez le visage de cette femme contracté par la colère, voyez les yeux étincelants, la bouche frémissante, les narines dilatées, tous les traits, au premier abord, semblent n’exprimer qu’une violence sauvage, d’ailleurs admirablement rendue par le pinceau de l’artiste. Mais quand on y regarde mieux, on voit qu’il exprime en même temps de la douleur, du regret, comme si cette créature avait pitié du malheureux qui va mourir de sa main.


– De quel malheureux parles-tu ?

– Voyons, mais d’Orphée. On ne le voit pas, mais c’est sur lui qu’elle lève sa baguette.


– C’est vrai, fit Mme Berthaud. Je ne pense jamais à Orphée.


– C’est un tort. On ne comprend rien à ce morceau de peinture si on ne pense pas à Orphée. Moi, j’y pense toujours. »


force de regarder le Bouguereau, le père se mit à somnoler et finit par s’endormir. Il était trois heures un quart lorsqu’il s’éveilla. Il reprocha à sa femme de ne l’avoir pas réveillé et alla s’enfermer dans une petite pièce qui lui servait de bureau. Une demi-heure plus tard, Roberte et sa mère étaient prêtes à partir. Avant de sortir, Mme Berthaud entrebâilla la porte du bureau et dit en passant la tête : « Nous partons. » le père, penché sur des papiers, fit avec la main un signe amical sans prendre le temps de lever le nez.


Les Dulâtre habitaient près de l’École Militaire, le métro était direct. Les deux femmes s’acheminèrent vers la station Étoile. Mme Berthaud marchait lentement, à cause d’une

pesanteur dans la jambe qu’elle éprouvait aux changements de saison.


En somme, demanda Roberte, qu’est-ce que papa pense de Philippe ?


– Il ne peut pas en penser grand-chose puisqu’il ne l’a encore pas vu, fit observer Mme Berthaud. Il pense peut-être... Tu sais qu’il est question pour lui de quitter la succursale et d’être le collaborateur direct de M. Éphraïm. Ce serait pour lui un grand changement de situation, de relations, de tout. Il pense peut-être qu’il vaudrait mieux pour toi de ne pas trop te presser. »



Roberte ne répondit pas. Son regard devint dur. Elle n’était pas très éprise de Lardut, mais elle avait reconnu en lui ce qui était à ses yeux le plus important : une tête solide. Son physique même, ramassé et inélégant, ne lui déplaisait pas. Elle l’opposait avec une satisfaction mélancolique à la silhouette étirée et sportive de son frère Maurice, un brillant athlète, mais d’un caractère faible et irrésolu, d’une intelligence à éclipses, et alternativement en proie aux idées

générales et à la neurasthénie. Le format champion-jeune-premier inspirait à Roberte une méfiance profonde. Le cas de son frère aîné, qui l’inquiétait beaucoup, avait de bonne heure attiré son attention sur les jeunes gens dont il avait fait ses amis. La plupart étaient de grands sportifs, beaux, bien découplés, élégants, d’apparence solide, mais au moral, mouvants, incertains, déjà mal assis dans la vie et dont l’activité intellectuelle lui semblait vouée à l’inefficacité. L’un d’eux, qui avait l’âge de Maurice, s’était suicidé l’année précédente sans aucune raison pressante ou seulement plausible. Parmi les jeunes hommes en âge de faire des maris, elle écartait ainsi toute une catégorie de sujets d’un type agréable et même séduisant, mais qui lui semblaient affligés de disharmonies secrètes. Sans pouvoir s’en expliquer, elle pensait à eux, et aussi à son frère, comme à des produits de culture artificielle, quelque chose d’assez comparable à ces tomates que des savants américains, avait-elle entendu dire, amènent à la grosseur d’un melon par des procédés scientifiques. Le type de Lardut, robuste et trapu, pareil à un arbre ayant poussé

malgré les intempéries, lui paraissait rassurant, naturel et son équilibre moral et mental compensait, à son avis, bien des défauts dont l’importance ne lui échappait nullement.


L’instinct maternel de Mme Berthaud l’avertissait que Lardut serait pour sa fille un bon mari, mais personnellement, il ne lui plaisait guère. Elle rêvait plus volontiers d’un gendre de romance, un Chérubin qui eût enchanté l’amour conjugal par son art savant de dire tendrement les choses. Ce genre d’éloquence avait manqué à M. Berthaud, justement. Jamais il ne lui avait parlé de son amour. Non, jamais une parole brûlante, jamais une comparaison gracieuse. Depuis trente ans qu’ils étaient mariés, pas une fois il ne lui avait parlé de ses seins. C’est pourtant une chose qui se fait. « Tes deux seins sont comme deux faons », dit le roi à la Sulamite. Son silence même manquait d’ornements. On lit dans de très bons livres le récit d’étreintes silencieuses pendant lesquelles les bouches se meurtrissent et les dents se heurtent. Ce sont des riens, mais qui embellissent la vie d’une épouse comme les fleurs embellissent un appartement, et

Mme Berthaud appréhendait vaguement que Lardut en ignorât toujours le prix. Ces choses-là ne s’apprennent pas à Polytechnique. Encore M. Berthaud était-il bel homme. Ce n’était pas le cas de Lardut. Le portrait qu’elle en avait tracé à son mari, bien qu’elle fût sincèrement acquise aux projets de Roberte, n’avait rien caché des imperfections de l’amoureux : il était lourd, trapu, il était gauche, avec une grosse tête de paysan rusé et méfiant. Elle avait eu beau vouloir se rattraper par l’énumération de ses mérites, M. Berthaud avait été très défavorablement impressionné. Fier de la beauté de ses enfants, il n’entendait pas donner sa fille à un rustre mal équarri. Sans doute pouvait-on espérer que le rustre ferait une assez belle carrière, mais le père voyait plus large. Il n’avait pas voulu que Roberte poursuivît ses études au-delà du baccalauréat, craignant qu’elle ne rencontrât sur les bancs de quelque Sorbonne un étudiant voué à une existence obscure de pédagogue, de petit médecin ou de bureaucrate syndiqué. Pis encore, elle aurait pu s’amouracher d’on ne sait quel artiste peintre ou torcheur de sonnets ou autre

voyou anarchisant. En protégeant sa fille contre de telles aventures, il n’obéissait pas seulement à un préjugé orgueilleux, mais encore au désir très sincère de la voir heureuse, et les conditions de son bonheur lui apparaissaient clairement. Depuis qu’il était promis au rang de collaborateur particulier de M. Éphraïm, l’un des principaux administrateurs de la Banque de Provence et de Normandie, il visait à la marier de ce côté-là, non pas dans la famille même de M. Éphraïm, car il eût été ennuyé de donner Roberte à un Juif, mais dans celle de M. Lerond ou celle de M. Tissandier, deux autres administrateurs chez lesquels il aurait alors accès facilement et où les fils étaient nombreux. Ce n’était du reste pas l’argent qui le séduisait dans un tel mariage. La perspective d’unir sa fille à un rentier multimillionnaire et oisif l’eût laissé presque froid. Mais rien ne lui semblait plus souhaitable pour une femme, ni plus beau, que de partager la vie d’un de ces merveilleux jeunes gens nés dans le ruissellement des affaires, princes du sang de la finance, auxquels il suffit d’avoir une idée, de former un projet, pour que la réalisation en soit

assurée ; qui mettent sur pied, comme sans y penser, les combinaisons les plus inattendues, font jaillir une usine ou une cité du pétrole dans l’inspiration d’un cocktail, impriment au labeur des autres la cadence de leurs fantaisies et agissent et se meuvent avec une aisance parfaite, inconsciente, dans ces milieux de grandes affaires où un Lardut n’arrive à se frayer un chemin qu’au prix d’un labeur pesant et tout imprégné de la sueur de ses origines, quand il ne se consume pas en vaines manœuvres dans l’antichambre. Depuis le temps qu’il prenait ses premiers grades dans la banque, M. Berthaud rêvait à ces sommets.

IV




Mme Berthaud et Roberte arrivaient sur la place de l’Étoile. Une délégation des A.C.M.B.A. honorait le Soldat Inconnu sur lequel venait de s’incliner un groupe des J.R.M.C. Une délégation de l’A.S.T.U. attendait son tour. De loin, on apercevait sous la voûte de petits hommes noirs qui tournaient en rond en se repassant un briquet. Une famille d’Anglais traversait entre les clous pour essayer de prendre une photo qui trouverait sa place dans l’album réservé aux curiosités et aux mœurs étranges des Français. Mme Berthaud et sa fille, trop habituées à ces manifestations du souvenir, ne voyaient rien. À moins d’une bannière et d’un effectif de quarante chapeaux haute-forme, les délégations échappaient toujours


leur attention. Il était quatre heures un quart. Elles se hâtaient vers le métro pour rattraper le temps perdu avec une vieille demoiselle qui les avait tenues immobiles au milieu de la rue

pendant près de vingt minutes.


J’ai oublié le livre pour la grand-mère Dulâtre ! s’écria Mme Berthaud en arrivant en vue du métro.


– Tiens, dit Roberte, je n’y ai pas pensé non plus. Tant pis, elle l’aura une autre fois.


– Pauvre femme, j’ai déjà oublié une fois. Je m’en veux. Je m’en veux. »


Roberte essaya d’apaiser sa mère. Celle-ci se montrait nerveuse et faillit les faire écraser toutes les deux.


Non, ce n’est pas bien. Et qu’est-ce qu’ils vont penser de moi. De quoi aurai-je l’air ? »


Roberte lutta encore et dit en arrivant au métro :


Je cours le chercher. Va m’attendre en bas, sur le quai. Ne te trompe pas, c’est la ligne 10.


– Mais non, n’y va pas. Nous sommes déjà en retard. Tant pis, elle l’aura une autre fois. Le livre doit être sur la table de la cuisine. Je l’ai oublié là après l’avoir enveloppé. »

Roberte partit d’un pas allongé et fut en moins de cinq minutes rue d’Armaillé. À l’autre bout de la rue, Dino marchait à sa rencontre. Il était vêtu d’un ample pantalon bleu et d’une blouse de daim munie d’un fermoir éclair en haut duquel moussait un foulard de soie rouge. Elle pressa l’allure et eut la satisfaction de lui claquer au nez la porte de l’ascenseur. Elle ouvrit la porte de l’appartement avec précaution afin de ne pas troubler le travail du père et, sur la pointe des pieds, passa devant la porte du bureau pour gagner la cuisine. La moquette étouffait complètement le bruit des pas. Une légère odeur de graisse et de brûlé flottait dans le couloir.


Avec le même luxe de précautions, Roberte ouvrit la porte de la cuisine, et resta clouée au seuil, la gorge serrée, les yeux agrandis par l’horreur du spectacle. M. Berthaud, assis à la table de la cuisine, les épaules courbées sur son assiette, mangeait un biftèque saignant qu’il venait de faire sauter à la poêle. Sur son ventre était noué le tablier de cuisine de Julia. La poêle, encore luisante d’un jus onctueux, était posée sur le fourneau à gaz, à côté d’une assiette de beurre.

Surpris en train de porter un morceau à sa bouche, le père restait la fourchette suspendue, le visage crispé et pâli, les yeux levés sur sa fille et remplis d’une affreuse angoisse. Tous deux, immobiles, béants, avaient perdu la notion de l’opportunité et oublié le pouvoir des mots contre l’évidence. L’idée d’interroger ou d’expliquer ne les effleura ni l’un ni l’autre. Roberte, la main sur la poignée de la porte, était écrasée par l’énormité de l’événement et, refusant d’en développer les conséquences, faisait appel à toutes ses facultés d’inertie. Ce fut la peur qui la fit reculer. Sous le poids de son regard, le regard du père avait vacillé et, éteinte aussitôt, y passait une lueur presque meurtrière, trahissant le mouvement involontaire de la bête en défense, qui se sent forcée dans ses retraites les plus secrètes. Elle fit un pas en arrière sans le lâcher des yeux, comme on assure sa fuite devant un ennemi dangereux en le tenant en respect jusqu’à la dernière seconde, puis elle courut dans le couloir, courut dans l’escalier, et ne reprit le pas qu’aux étages inférieurs. Dino fumait une cigarette dans le vestibule de la maison. Par jeu, il se mit en

travers de la porte, les bras en croix, et modula d’une voix câline :


« On passe pas. On passe pas. »


Roberte eut une envie fugitive de lui jeter les bras autour du cou et de pleurer sur son épaule. De près, il remarqua son visage bouleversé, les larmes qui brillaient aux cils et laissa le passage aussitôt avec une mine très joliment consternée. Dans la rue, elle se remit à courir, sans raison, et, observant que les passants la regardaient, songea

remettre de l’ordre sur son visage et dans sa conscience. D’abord, elle chercha à se rassurer, à se persuader qu’un trouble aussi violent était disproportionné à l’événement qui en était l’occasion. Après tout, le père n’avait pas commis un crime. Simplement, il s’était caché de sa famille pour faire une entorse à son régime végétarien. Il avait cru devoir se cacher. Non, ce n’était pas un crime. Il est des mensonges plus graves, par exemple celui de l’adultère qui se consomme en dépit de la parole donnée, du contrat. Sur ce chapitre, Roberte n’était guère disposée à l’indulgence. Pourtant, elle dut

convenir qu’elle eût été moins profondément blessée s’il s’était laissé surprendre en compagnie d’une femme. Pareille découverte ne l’eût point amenée à réviser aussi complètement l’idée qu’elle s’était faite de lui jusqu’à ce jour. L’adultère, pour autant qu’il lui semblât, n’était pas essentiellement un mensonge, mais plutôt une erreur dont les voies apparaissaient, en somme, assez naturelles. Il n’imposait pas à l’esprit du juge, même le plus austère et le plus prévenu, l’idée d’une difformité morale.


Roberte avait beau se défendre d’approfondir la conduite du père, certains faits matériels surgissaient à chaque seconde malgré elle et faisaient craquer toute une façade. Chacun d’eux établissait clairement la préméditation. Le matin, en quittant sa femme et sa fille à l’heure de la messe, M. Berthaud s’était rendu dans une boucherie pour y acheter un biftèque, puis avait glissé le paquet dans la poche intérieure de son veston. Cette viande rouge et molle, enveloppée d’un morceau de papier, il l’avait portée sans dégoût sur sa poitrine, presque sur sa peau. En rentrant à la maison, il l’avait dissimulée

probablement dans un tiroir du bureau, entre des papiers. Au déjeuner il avait mangé ses carottes en songeant à ce morceau de viande et à aucun moment sa physionomie, le ton de sa voix ou de ses propos ne laissaient paraître qu’il fût le moins du monde gêné ou honteux. À plusieurs reprises,


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