include_once("common_lab_header.php");
Excerpt for Un an à Sainte-Gemma by , available in its entirety at Smashwords

Un an à Sainte-Gemma



By Pauline Sarélot-Le Floc’h

Smashwords Edition

Copyright 2018 Pauline Sarélot-Le Floc’h

Smashwords Edition, License Notes

This ebook is licensed for your personal enjoyment only. This ebook may not be re-sold or given away to other people. If you would like to share this book with another person, please purchase an additional copy for each person. If you’re reading this book and did not purchase it, or it was not purchased for your use only, then please return to Smashwords.com and purchase your own copy. Thank you for respecting the hard work of this author.





Je m’apprêtais à passer le pire été de ma vie. Pourtant, je suis de nature plutôt optimiste. Mais même en essayant de voir le verre à moitié plein, je ne pouvais que constater à quel point ma vie ne ressemblait à rien. Je vivais avec Clara depuis trois ans. Nous étions ensemble depuis la fac. On s’était rencontrés à une soirée organisée par des amis communs. Je n’avais craqué sur elle au premier regard. Elle m’avait eu à l’usure. J’aimais ses longs cheveux blonds, ses yeux ocres et son caractère bien trempé. Elle était en fac de droit pour devenir avocate, j’étais en fac de sociologie pour devenir je ne savais quoi. Ça me passionnait, la fac de sociologie. Ça me passionnait tellement que je terminais le parcours en master 2 à quelques points du major de la promo. Une fois mon diplôme en poche, je réalisai qu’à la question « Et maintenant, qu’allez-vous faire ? », il m’était difficile de donner une réponse concrète. Tous mes camarades de promo se faisaient embaucher dans différentes boîtes pour mener des études sur tout et n’importe quoi, et pondre un joli rapport sur le diagnostic sociologique de ce tout et n’importe quoi. Voilà. C’était ça, le boulot : « chargé d’étude pour un bureau d’études ». Deux fois « étude » dans la même phrase. L’horreur. Je l’avais fait. Ma conseillère en recherche d’emploi, ou plutôt ma conseillère anti-chômage, m’avait trouvé plusieurs études à mener dans différentes entreprises de la région. A chaque fois, je me faisais embaucher pour seulement quelques jours, le temps d’observer, d’analyser, de pondre mon rapport et d’être remercié. Je l’avais fait, une bonne vingtaine de fois. Et ça m’ennuyait profondément. Quand il n’y avait pas de missions pour un chargé d’études en sociologie, j’acceptais des petits boulots en tout genre. J’étais parfois vendeur, préparateur de commandes, responsable de la mise en rayon au supermarché, livreur. Je donnais des cours de soutien scolaire, aussi. Bref. Je galérais. Et j’étais paumé. Je me rendais compte que ce master 2 de sociologie m’avait conduit vers une voie qui n’était pas la mienne, et je ne pouvais me résoudre à vivre d’un boulot qui ne m’apportait aucun épanouissement. Les petits boulots en tout genre ne m’apportaient pas d’épanouissement non plus. Mais en multipliant les activités professionnelles, j’espérais que tôt ou tard, j’aurais le coup de foudre pour un métier ou une entreprise et que ma vie en serait changée à jamais. En attendant que le miracle arrive, et devant admettre que je ne pouvais me payer autre chose qu’un minuscule petit studio éloigné du centre-ville, j’avais emménagé chez Clara. Côté épanouissement, pour elle, tout allait bien. Un cabinet d’avocats l’avait embauchée, elle adorait son job et ses collègues, elle gagnait assez bien sa vie pour louer un beau trois pièces flambant neuf dans un quartier agréable, ses parents étaient fiers, ses amis étaient fiers… La seule ombre au tableau, en fait, c’était moi. Malgré ma situation professionnelle aussi miséreuse qu’instable, je lui payais un tiers du loyer et jusqu’à la moitié des factures du mois selon mes possibilités. Dès que nous avions commencé à vivre ensemble, Clara m’avait subtilement fait passer un message comme quoi elle rêvait d’avoir un bébé assez vite, si possible avant ses trente ans. Je n’avais pas pris son projet très au sérieux car à l’époque, la trentaine, ça me paraissait loin. Très loin. Et un beau jour, la trentaine arriva. Jusque-là, entre Clara et moi, tout allait bien. J’avais un an de plus qu’elle. Le soir de mes trente ans, elle m’organisa un dîner surprise chez nous. Tous nos amis étaient là. Ils étaient tous en couple, ils avaient tous un bébé dans les bras ou un bébé en gestation, ils avaient tous du boulot, ils vivaient tous dans des logements nettement plus grands que le nôtre… Bref. C’était ma soirée d’anniversaire et je m’amusais beaucoup. Clara, elle, fit une tête d’enterrement tout du long. Je crus même, à un moment, la voir sortir de la cuisine en séchant ses larmes. Quand tout le monde fut parti, à deux heures du matin, j’aidai Clara à ranger et en profitai pour tirer tout ça au clair.

- Tu n’as pas du tout eu l’air de t’amuser.

Clara resta muette, comme si elle n’avait pas entendu ma question. C’était bien son genre. Dès qu’elle se sentait contrariée, elle se contentait de faire la tête sans décrocher un mot. Ensuite, c’était à moi de remuer ciel et terre pour comprendre ce qui n’allait pas.

- Clara, soupirai-je, je te parle. Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui ne va pas ? C’est toi qui a organisé cette soirée, et on dirait que ça t’a gonflée comme jamais. Qu’est-ce qui se passe ?

- Rien, répondit-elle sèchement en claquant la porte du lave-vaisselle.

- Clara, s’il te plait.

Elle donna un dernier coup d’éponge sur la table pendant que j’essuyais les verres. Puis elle quitta la pièce et s’enferma dans la salle de bain. Ok. Je terminai de ranger tout seul et me couchai. Elle finit par me rejoindre et fit comme si elle dormait déjà, deux secondes après s’être glissée sous la couette.

- Clara, je ne dormirai pas tant que tu ne m’auras pas dit ce qui cloche. Fais-nous gagner du temps, s’il te plait.

Je l’entendis pleurer. J’allumai donc ma lampe de chevet et l’obligeai gentiment à se tourner vers moi.

- Clara, si j’avais la moindre idée de ce qui te fait pleurer, je ne serais pas là à attendre que tu daignes me décrocher un mot. Parle-moi. Allez.

- J’en ai marre, dit-elle avec une voix toute tremblante. C’est trop dur.

- Qu’est-ce qui est trop dur ?

- Nos amis. Regarde-les ! Ils ont tous des supers situations, et ils ont tous des enfants.

- Et alors ? Nous aussi, un jour, on aura une super situation qui nous permettra d’avoir des enfants.

- J’ai déjà une super situation qui me permet d’avoir des enfants, me lança-t-elle froidement. Le problème, c’est toi, Errol.

Là, ce fut à mon tour d’être muet. En six ans de relation, jamais Clara ne m’avait fait de reproche aussi piquant. J’en étais cloué sur place. Alors que je cherchais vainement quelque chose à lui répondre, elle continua son lynchage.

- Ça fait trois ans que tu vis ici. Je t’avais proposé d’emménager avec moi pour t’éviter de retourner chez tes parents en attendant de trouver un boulot stable. A l’époque, je pensais que tu trouverais un poste rapidement. Je pensais que tu avais envie d’être embauché en CDI pour qu’on puisse faire des projets d’avenir. Je pensais qu’à trente ans, on serait peut-être propriétaires, et parents. Et bien ça y est. Toi, tu as trente ans. Moi, vingt-neuf. On n’est pas propriétaires, on n’a pas d’enfants, et surtout tu n’as pas de CDI. Tu continues de faire des petits boulots minables pour des salaires minables, tu donnes tes cours de soutien scolaire à des gamins qui n’en ont rien à faire, tu es au chômage la moitié du temps… On n’avance pas, Errol. On n’avance pas !

- J’avoue, marmonnai-je très contrarié. Mais situation professionnelle est un désastre. Mais un jour, ça changera. Un jour, je trouverai ma voie.

- Mais enfin, Errol ! Tu l’as trouvée, ta voie. Tu as un master 2 de sociologie. Ta voie, c’est d’être chargé de diagnostic et d’évaluation d’organisations, chargé d’études d’un service de ressources humaines, ou chargé d’études en recherche et développement de grandes entreprises. Regarde tes potes de promo, regarde ce qu’ils sont devenus ! Ils sont tous embauchés quelque part, et en plus ils gagnent bien leur vie. Tu as fait les mêmes études qu’eux. Alors pourquoi toi, tu n’y arrives pas ?

- Parce que ça m’ennuie ! J’ai essayé, Clara. Ces cinq dernières années, j’ai accepté plein de contrats pour mener des études en entreprise. J’ai détesté. Je ne suis pas fait pour ça.

- Mais tu adorais la sociologie !

- J’adorais la fac, j’adorais les cours. Le métier, je n’y arrive pas.

- Alors enseigne !

- Je ne peux pas, je n’ai pas le parcours pour enseigner. Et ça ne me dit rien.

- Alors qu’est-ce qui te dit ? aboya-t-elle. Etre au chômage, traîner ici toute la journée pendant que moi, je me démène pour nous faire vivre ?

- C’est facile pour toi. Tu as trouvé ta voie. Tu aimes ce que tu fais. Essaye d’imaginer une vie où tous les matins, tu te lèves pour aller faire un job que tu détestes.

- Plein de gens détestent leur boulot. Mais ils y vont quand même, parce qu’ils ont des factures à payer.

- Moi, je ne veux pas de ce genre de vie.

- Tu dis que tu vas trouver ta voie. Ça fait cinq ans que tu cherches. Alors permets-moi d’avoir des doutes sur tes motivations.

- Là, tu es injuste.

- Non. Ce qui est injuste, c’est de ne pouvoir devenir propriétaire et avoir un bébé tout ça parce que mon conjoint n’arrive pas à trouver sa voie.

Elle me tourna le dos. Blessé et énervé, je quittai la chambre et filai sur le canapé. Jamais Clara ne m’avait agressé de la sorte. C’était un cauchemar. Nous fêtions mes trente ans, et pour Clara, c’était l’occasion de me dire à quel point elle avait l’impression de vivre avec un raté qui la rendait malheureuse. Génial. Même si elle avait raison sur plusieurs points, son attitude me contrariait. Je passai une nuit quasiment blanche à ressasser cette discussion. Le lendemain, Clara se montra très froide avec moi. Je fis de même. Nous laissâmes le temps apaiser les tensions. Malgré tout, le compte à rebours avait commencé.



Dans les semaines qui suivirent, je m’efforçai d’accepter une mission de quinze jours aux ressources humaines d’une petite entreprise locale. Ce fut atroce. J’espérais que ce sacrifice prouverait à Clara que j’avais entendu sa complainte et pris note de tous ses reproches. Au terme de la mission, je rédigeai plus ou moins consciemment un rapport médiocre pour être certain que les employeurs ne voudraient plus jamais faire appel à mes services. S’en suivirent plusieurs semaines de chômage durant lesquelles je continuais de donner mes cours de soutien scolaire quatre heures par semaine. J’eus quelques contrats au supermarché bio du coin de la rue, je fus embauché à la journée pour trois inventaires, et m’essayai même à la vente d’électro-ménager. Ce contrat se termina fin juin, tout comme mes cours de soutien scolaire qui s’arrêtaient le temps des vacances d’été. Ce soir-là, je voulus faire une surprise à Clara en rentrant plus tôt. D’habitude, je rentrais de mes cours de soutien vers 19H30. Là, je passai les portes de l’immeuble à 18H avec le projet de lui payer une sortie au cinéma à la séance de 19H, et pourquoi pas un petit resto en amoureux après. Alors que j’allai poser ma main sur la poigné de l’appartement, la porte s’ouvrit de l’intérieur, et je me trouvai nez à nez avec un inconnu. Aussi surpris l’un que l’autre, nous nous dévisageâmes en silence pendant deux interminables secondes, puis Clara arriva, l’air très embarrassé.

- Oh, Errol… Euh… Je te présente Thibaud. On bosse dans le même cabinet.

Le Thibaud en question eut le culot de me serrer la main et se força même à sourire. Il bredouilla une phrase incompréhensible en guise de salutation, puis quitta les lieux par les escaliers. Je rentrai dans l’appartement. Clara fit comme si de rien n’était et commença à me raconter sa journée. Mais je n’étais pas idiot à ce point-là. Je m’approchai d’elle et l’obligeai à me faire face, à me regarder droit dans les yeux. Elle était rouge comme une tomate, et transpirante. Visiblement, elle venait de faire du sport. Je plongeai mon visage dans son cou. Sa peau était imprégnée d’un parfum que je ne connaissais pas. Un parfum plutôt masculin. Elle me servit des « ce n’est pas ce que tu crois » sur tous les tons et s’agrippa à moi pour m’empêcher d’aller vers la chambre. Je l’obligeai à me lâcher, persuadé qu’il me suffirait d’ouvrir la porte de la chambre pour trouver le lit défait, preuve de son infidélité. J’ouvris donc la porte et trouvai la chambre impeccable, le lit fait. J’eus, pendant une seconde, l’espoir de m’être trompé. Mais une autre vérification intéressante me vint à l’esprit, et la tête que fit Clara en me voyant ouvrir la porte de la salle de bain suffit à me convaincre que je touchais au but. J’ôtai le couvercle de la poubelle qui se trouvait sous le lavabo. A première vue, rien. Je vidai le contenu de la poubelle directement dans le lavabo. Au milieu des mouchoirs et des cotons de démaquillage se trouvait un préservatif usagé. Clara et moi n’en utilisions plus depuis des années. Les « ce n’est pas ce que tu crois » devinrent des « je vais tout t’expliquer », mais je n’avais pas envie d’entendre quoi que ce soit. C’était la première fois que je vivais ça. Clara continua de s’accrocher à moi en me suppliant de la laisser s’expliquer. Je me débattis sans violence et quittai l’appartement sans dire un mot. Je me dépêchai de peur d’avoir Clara à mes trousses. Je ne voulais pas qu’elle me suive. Je montai dans ma voiture et allai me garer quelques rues plus loin. A l’abri des regards, je fondis en larmes.

Je restai plusieurs heures ainsi, cloitré dans ma voiture à ruminer ma peine et mon dégoût. J’utilisai les trente euros qui se trouvaient dans ma poche, rémunération de mes deux dernières heures de soutien scolaire, pour manger dans un fast-food et aller voir un film à la séance de 22H15. En sortant du cinéma, je ne pus me résoudre à retourner dans l’appartement. Je ne me voyais pas non plus débarquer chez mes parents, et encore moins chez un pote. Tant pis. Je passai la nuit dans ma voiture. De toute façon, quel que soit l’endroit, je n’aurais pas fermé l’œil. Clara essaya de m’appeler au moins vingt fois, mais je laissai sonner dans le vide. Elle tenta plusieurs textos auxquels je ne répondis pas. Le lendemain matin, je garai la voiture non loin de la résidence et attendis de voir Clara descendre et partir travailler. Quand ce fut chose faite, j’attendis que sa voiture démarre avant de sortir de la mienne et regagner l’appartement où j’allais pouvoir prendre une douche et me faire un café. Je m’allongeai sur le canapé, pensant rattraper les heures de sommeil qui manquaient à mon compteur. Mais je ne pus fermer l’œil. Le choc vécu la veille m’obligea à dresser un rapide bilan de ma situation. A mes galères de boulot venait s’ajouter une galère émotionnelle. Je me rendis même compte que ces dernières années, si j’avais aussi bien vécu ma triste situation professionnelle, c’était grâce à la stabilité matérielle, financière et amoureuse que me fournissait Clara. Et cette stabilité allait voler en éclats. La conversation que nous avions eue le soir de mes trente ans m’avait bouleversé. Et je devais admettre que, depuis, ça allait moins bien entre nous. J’étais une épave. D’abord une épave sur le plan professionnel, et désormais une épave sur le plan sentimental. J’avais touché le fond. Je me trouvais dans un appartement qui n’était pas le mien, entièrement meublé grâce au salaire de Clara. Je n’avais pas de boulot stable, donc pas de revenus stables. A part ma voiture et mes vêtements, je n’avais rien. Strictement rien. Je restai allongé sur le canapé toute la matinée, en pleine réflexion. J’allai quitter Clara. Enfin c’était plutôt elle qui me quittait, puisqu’elle avait quelqu’un d’autre. J’allai lui faciliter la tâche. Je pris des sacs poubelles et des grands sacs de courses, puis fis le tour de l’appartement pour récupérer toutes mes affaires. Ça se résumait à deux sacs de vêtements, mon nécessaire de toilette, mon ordinateur portable, mes livres et quelques DVD. Le reste de mes affaires se trouvait toujours chez mes parents. Après avoir chargé les sacs dans ma voiture, je passai l’un des coups de téléphone les plus humiliants de toute ma vie. J’appelai ma mère, lui expliquait que Clara et moi avions décidé de nous séparer, sans pour autant lui donner de détails, et lui demandai s’il était possible de m’accueillir quelques semaines, le temps de retrouver un logement. A trente ans, ça faisait mal. Elle accepta illico et tenta de me soutirer davantage d’informations concernant cette rupture, mais je n’avais pas du tout envie de parler. Elle le comprit et respecta ma pudeur. J’avais encore des clés de chez eux. Je pouvais donc arriver quand je le souhaitais. Ça me faisait au moins une chose de réglée. En attendant le retour de Clara, je pris rendez-vous avec ma conseillère anti-chômage pour refaire un point. Dans l’après-midi, Clara tenta une nouvelle fois de m’appeler. Je ne décrochai pas mais lui envoyai le message suivant : « Je suis à l’appart’. Je t’attends pour qu’on se parle face à face. ». Elle me répondit simplement par « Ok ». Je réussis finalement à piquer du nez en milieu d’après-midi, et fus réveillé par l’arrivée de Clara à 18H. Nous nous installâmes face à face autour de la table. Je la fixai sévèrement, en silence. Elle soutenait difficilement mon regard. J’attendais qu’elle s’exprime. C’était elle la fautive, c’était à elle de s’exprimer. J’attendis longtemps, peut-être plusieurs minutes.

- Je suis désolée, finit-elle par marmonner en baissant les yeux.

- C’était la première fois, ou ça dure depuis un moment ?

Elle ne répondit pas. J’en conclus qu’il y avait eu des précédents. C’était indescriptible, ce sentiment. La colère, l’humiliation, la tristesse. J’avais envie de pleurer, j’avais envie de balancer la vaisselle par la fenêtre, j’avais envie de la traiter de tous les noms, et en même temps lui dire à quel point j’avais pu l’aimer.

- Tu comptes faire quoi ? lui lançai-je en retenant mes larmes.

- Comment ça ?

- Tu ne peux pas avoir deux hommes dans ta vie. Il faut choisir. Tu as choisi ?

- C’est… c’est compliqué.

- Non, ce n’est pas compliqué. C’est lui, ou moi. Ton brillant collègue probablement plein aux as, ou le sociologue raté.

- Errol, ne dis pas ça. Je ne t’ai jamais traité de sociologue raté. Ecoute, je sais que je t’ai fait du mal, et que la situation ne peut pas durer. Mais pour l’instant, je ne sais pas.

- Tu ne sais pas ? Répétai-je outré. Tu ne sais pas quoi ? Tu ne sais pas si tu m’aimes encore, ou si tu l’aimes lui ? Tu ne sais pas si tu as le courage de mettre un terme à six ans de relation ? Tu ne sais pas comment t’y prendre pour me mettre dehors ?

- Si je mettais un terme à ma relation avec Thibaud, tu serais capable de me pardonner ?

- Est-ce que tu m’aimes, Clara ?

- Oui, mais… J’en ai marre. Je n’en peux plus de cette situation. Même si je t’aime… ça gâche tout.

- Ok. Alors je vais te faciliter la tâche. Je pars. Définitivement. J’ai pris toutes mes affaires.

- Quoi ?

- En même temps, je n’avais pas grand-chose. Je te rends les clés de l’appartement. C’est fini.

Je sortis les clés de ma poche et les posai sur la table, devant elle. Clara me fixa, abasourdie.

- Tu veux qu’on se sépare ? Tu veux rompre ?

- Oui. Ton infidélité est la preuve que tu n’es plus heureuse avec moi. Tu viens de me dire que notre situation ne te convenait plus. Je te rends donc ta liberté.

- Mais je t’aime, Errol. Je comprends que tu sois en colère contre moi. C’est normal. On traverse une période difficile, mais on n’est peut-être pas obligés de parler de rupture définitive, non ? On pourrait peut-être faire une pause, prendre un peu de recul chacun de notre côté ?

- Si « prendre un peu de recul », ça signifie te taper tes collègues de bureau, je crois que tu l’as déjà fait, et ça n’a pas réglé nos problèmes. On arrête, Clara. Ça faisait six ans qu’on était ensemble, ça va être bizarre au début, mais c’est mieux comme ça.

- Et tu vas où ?

- A ton avis ?

- Tu vas retourner chez tes parents, à trente ans ?

Je me levai et me dirigeai vers la porte. Clara me suivit, comme si elle s’attendait à un dernier geste tendre de ma part. Mais non. Je la regardai droit dans les yeux, une dernière fois, puis quittai l’appartement sans me retourner. Elle prononça mon prénom une dernière fois. Mais il était hors de question de faire marche arrière. Encore une fois, j’attendis d’être seul dans ma voiture pour fondre en larmes.

Mes parents me posèrent un tas de questions. C’était de bonne guerre. Je fis l’impasse sur l’infidélité de Clara et me contentai d’expliquer que ça n’allait plus entre nous, depuis des mois. Je promis à mes parents de me démener pour trouver un boulot et un logement, leur glissai gentiment que dans ma situation, j’aurais plus de chance de signer un bail s’ils se portaient garants, et croisai les doigts pour que ce retour aux sources soit le plus court possible. Ma mère était triste. Elle aimait beaucoup Clara. Mon père ne dit pas grand-chose. Dans la soirée, j’annonçai notre rupture par texto à tous nos amis. Je me doutais qu’elle ne l’aurait pas fait. Je fus assailli de messages et d’appels de nos proches qui voulaient comprendre ce qui s’était passé. Je fis comme pour mes parents. Je me contentai de dire que ça n’allait plus. Point final. Et voilà. Nous étions fin juin, et mon été s’annonçait bien triste.



Deux semaines après avoir quitté Clara, je rencontrai ma conseillère anti-chômage. Nous refîmes le point sur mes compétences, mes diplômes, mes expériences professionnelles aussi diverses que variées, mes motivations, ma situation. Ne souhaitant pas m’éterniser chez mes parents, je lui précisai que désormais, j’acceptais également les offres d’emplois éloignées de chez moi si l’on me proposait un logement. La conseillère fut surprise et me demanda de lui expliquer ce changement. J’avouai donc avoir rompu avec ma compagne et n’avoir plus aucune attache sentimentale dans la région. J’ajoutai que mon retour au domicile parental était assez difficile à vivre pour moi. J’affirmai même être plus motivé que jamais et souhaiter que l’année de mes trente ans soit synonyme de nouveau départ. La conseillère me dévisagea, songeuse, puis parcourut une nouvelle fois mon C.V.

- Cela fait dix ans que vous faites du soutien scolaire à domicile, n’est-ce pas ?

- Exact. Ça fait même plus longtemps que ça. J’en faisais déjà quand j’étais en Terminale.

- Donc ça vous plait ?

- Euh… oui. Oui, c’est vrai que j’aime bien. Mais ce n’est pas un métier à part entière. C’est plutôt une activité secondaire. C’est un peu comme... se faire de l’argent de poche.

- Depuis la fin de vos études, vous n’avez jamais travaillé plus de trois semaines de suite au même endroit. En revanche, vous n’avez jamais cessé le soutien scolaire. Vous qui n’avez soi-disant pas trouvé votre voie, vous exercez en réalité une activité depuis plus de dix ans.

- Oui, mais c’est… de l’argent de poche.

- Vous proposez votre soutien pour quelles matières, et quels niveaux ?

- Toutes les matières du C.P à la 3ème. L’anglais, l’espagnol, le français, l’histoire-géo, la biologie et la philo pour les lycéens. Pourquoi ?

- Parce que j’ai peut-être quelque chose pour vous, Monsieur Meyer.

La conseillère tendit la main pour attraper un dossier et le posa devant elle. Elle l’ouvrit et commença à le feuilleter, à la recherche d’un document précis. En regardant les pages défiler, j’aperçus la photo de ce qui semblait être un manoir, avec un magnifique jardin et une piscine. La conseillère ôta une feuille du dossier et referma la pochette.

- Voilà. Nous avons reçu cette offre d’emploi la semaine dernière, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne ressemble à aucune autre.

- Et vous pensez que ça pourrait me convenir ? demandai-je en grimaçant.

- Il s’agit de faire la classe à un petit garçon de huit ans. Son état de santé ne lui permet pas d’aller à l’école. Il est scolarisé à domicile.

- Et c’est… une maladie grave ? Un handicap ?

- Il me semble que c’est une infection pulmonaire. Nous en reparlerons après. Les parents possèdent un domaine viticole dans un coin isolé. L’école la plus proche se trouve à trois quarts d’heure de route. L’enfant n’est pas en mesure de supporter un tel trajet matin et soir. On lui déconseille également la collectivité. Voilà pourquoi il est scolarisé à domicile. L’année dernière, il a manqué plusieurs mois d’école. Quasiment la moitié de l’année. Les parents souhaiteraient que la personne puisse commencer début août. C’est un contrat d’un an pendant lequel l’enseignant devra terminer le programme de CE1 et voir l’intégralité du programme de CE2. Si sa santé le permet, l’enfant devrait pouvoir retourner à l’école dans un an et entrer ainsi en classe de CM1. Les parents tiennent à ce que les problèmes de santé de leur fils ne lui fassent pas redoubler une classe. La famille vit dans une grande maison, située sur le domaine viticole. Le couple travaille à domicile, mais ils sont très pris et n’ont pas le temps de faire la classe à leur enfant. L’endroit étant complètement perdu et difficile d’accès, ils proposent de loger la personne dans une petite dépendance, à côté de la maison. On vous demande trente-cinq heures hebdomadaires de présence auprès de l’enfant, avec cinq semaines de congés imposés dans l’année et tous vos week-ends libres. Vous êtes gratuitement logé, nourri si vous le souhaitez, et je vous laisse juger par vous-même la rémunération plus que généreuse.

Elle tourna la feuille dans mon sens et me la tendit en pointant du doigt la ligne sur laquelle on pouvait lire le salaire proposé. Je relus plusieurs fois cette ligne, persuadé de me tromper. Ce que la conseillère appelait « une rémunération plus que généreuse », j’appelais ça… du délire total. Je devins donc méfiant. On me demandait d’aller vivre un an dans un manoir, au beau milieu de nulle part, dans un domaine viticole, payé une fortune pour devenir instituteur d’un seul élève de huit ans. Qu’est-ce que ça cachait ? Ou était l’arnaque ?

- Il n’y a pas d’arnaque, affirma la conseillère qui semblait lire dans mes pensées. J’ai eu personnellement la maman du petit garçon au téléphone pour m’assurer du sérieux de cette annonce. L’endroit est vraiment isolé, et peu de gens sont prêts à partir un an loin de chez eux, dans un domaine où tout le monde vit en peu en huis clos. Et tout le monde n’a pas la fibre enseignante, ou les connaissances requises pour assurer le programme de CE1-CE2. Vous êtes la première personne qui correspondrait au profil.

- Ok. Et c’est où ?

Elle rouvrit la pochette contenant le dossier et en sortit une carte de France sur laquelle se trouvait un point rouge, éloigné des métropoles, là où peu de gens seraient capables de donner un nom de ville avoisinante. Misère. Pour être paumé, c’était paumé. Elle me sortit ensuite les photos du domaine que j’avais rapidement aperçues et me les tendit. Ce qu’elle appelait une grande maison, j’appelais ça un manoir. Ça avait l’air gigantesque. La bâtisse était en pierres beiges, avec de nombreux pans de toit en tuiles. Il y avait aussi des photos du jardin, de la piscine, et des nombreuses dépendances. On apercevait les vignes, et d’autres bâtiments au loin. Le tout sous un soleil radieux. La vache. Les parents du gamin devaient être richissimes.

- Si vous êtes intéressé, je peux vous mettre en contact avec les parents.

- Je ne sais pas. C’est tellement bizarre, cette annonce… Tellement attirant et repoussant en même temps…

- On vous propose de partir un an. Vous serez logé, nourri, et payé pour faire la seule chose que vous aimez vraiment faire : enseigner. Et là, il ne s’agit pas d’argent de poche, on est d’accord ?

- J’aurai tous mes week-ends ? Vraiment ?

- Tous vos week-ends pendant lesquels vous pourrez partir où bon vous semble, ou rester au domaine. Vous aurez cinq semaines de congés imposés avec quelques journées de repos supplémentaires négociables en fonction de vos besoins.

Je restai muet quelques instants. La conseillère m’adressa un regard bienveillant.

- Monsieur Meyer, n’est-ce pas exactement ce dont vous auriez besoin ? Une expérience professionnelle d’un an qui serait du meilleur effet sur votre C.V, une année pendant laquelle vous n’aurez pas à vous soucier de trouver un logement, une année qui vous permet de quitter vos parents et de vous éloigner de votre ex-compagne ? Au début de l’entretien, vous m’avez dit vouloir prendre un nouveau départ. Ce contrat d’un an, à l’autre bout du pays, dans un coin paumé, ça a tout d’un nouveau départ, non ? Prenez ça comme une année sabbatique, même si c’est tout l’inverse puisque vous allez travailler pendant un an pour la première fois de votre vie. Quittez tout, dites adieu à cette ville dans laquelle vous côtoyez vos parents et votre ex, et partez à la rencontre de ce petit garçon, et de ses parents. Cette expérience vous transformera, d’une manière ou d’une autre. J’en suis sûre. M’autorisez-vous à leur envoyer votre C.V ?

Je regardai encore une fois la photo de ce manoir. Toute cette histoire m’intriguait, je devais le reconnaître. Convaincu par la conseillère, j’acceptai de postuler.

- Vous avez le profil idéal, cancana-t-elle avec enthousiasme. Je vais appuyer votre candidature et convaincre les parents de vous appeler. Tenez-vous prêt à décrocher dès cet après-midi.



En rentrant chez mes parents, je tapai le nom du domaine viticole sur internet et tombait directement sur le site du manoir. Les parents du petit garçon se nommaient Mickaël et Juliette Fleury. On les découvrait en photo sur la page d’accueil de leur site. Ils semblaient avoir la quarantaine. Sur les bouteilles de vins produites, on pouvait lire : « Domaine de Sainte-Gemma, appellation Bourgogne contrôlée, famille Fleury, mis en bouteille à la propriété ». Je n’y connaissais pas grand-chose, en vins. Je n’y connaissais même rien du tout. Je parcourus le site pendant une petite demi-heure, tout en réfléchissant à cette curieuse offre d’emploi. Dans quoi étais-je sur le point de m’embarquer ? Le téléphone sonna. L’indicatif du numéro affiché correspondait bien à la région du domaine des Fleury. Je décrochai.

- Bonjour, vous êtes bien Monsieur Meyer ?

- C’est moi.

- Je suis Juliette Fleury. Je viens d’avoir votre conseillère au téléphone. Nous avons reçu votre C.V, et votre profil nous intéresse beaucoup. Avez-vous quelques minutes à m’accorder ?

- Bien entendu.

- Parfait. Notre fils Allan a été gravement malade. Il a fait une infection pulmonaire juste avant Noël, nous avons dû le faire hospitaliser et l’infection a récidivé plusieurs fois. Dès qu’il reprenait l’école, il retombait malade au bout de quelques jours. Avec les traitements, son système immunitaire est devenu fragile. Nous avons bien failli le perdre. Depuis juin, nous savons qu’il est tiré d’affaire, mais les médecins nous demandent de le garder à la maison pendant plusieurs mois. Entre Noël et juin, Allan a manqué quatre mois d’école. Il est encore très fatigable, et fragile de santé. La vie en collectivité est inenvisageable pour lui cette année. De plus, notre résidence est isolée, il y a une heure et demi de transport par jour pour aller à l’école. Il ne peut pas suivre ce rythme. Nous avons donc décidé de le scolariser à la maison pour son année de CE2. Et comme il a manqué quatre mois d’école en CE1, nous voudrions que vous soyez là début août, pour commencer par rattraper son retard sur le programme de CE1. Les supports pédagogiques sont fournis par un organisme de scolarisation à domicile. Le programme est déjà établi, vous n’aurez qu’à le suivre. Mon mari et moi sommes très pris par notre activité professionnelle. Nous aurons donc besoin de vous sept heures par jour, du lundi au vendredi. Vous gérerez cinq heures de travail scolaire, une heure d’activité ludique ou artistique, et une heure de pause pendant laquelle vous garderez un œil sur lui. Vous serez logé dans une maisonnette située dans le parc, tout prêt du manoir. Vous aurez le choix de préparer vos repas vous-même ou de les prendre au manoir avec d’autres membres du personnel. En dehors du temps consacré à Allan, vous serez libre de toute contrainte. La maisonnette est entièrement meublée. Nous fournissons le linge de lit, et le wifi fonctionne sur tout le domaine. Par contre, je dois admettre que les portables captent mal. Il y a votre adresse mail sur le C.V. Puis-je vous envoyer davantage de photos du domaine, de la maisonnette, et d’Allan ? Cela vous aiderait peut-être à prendre votre décision.

Quelques minutes plus tard, je reçus un mail de Juliette Fleury, avec un lien par lequel j’accédai à une vingtaine de photos. Je découvris l’intérieur de la maisonnette. L’ensemble paraissait spacieux et moderne. Il y avait une pièce principale faisant office de cuisine, salon et salle à manger. La cuisine, laquée rouge vif, était entièrement équipée. Il y avait une table en verre fumé avec quatre chaises blanches, un canapé en tissus rouge, une table basse blanche et une télé posée sur une commode à tiroirs. Dans le fond de la pièce, on apercevait un escalier en spirale. A l’étage, il y avait une chambre avec un grand lit, deux tables de chevet, un bureau et un grand placard à portes coulissantes. A côté, on trouvait une salle de bain avec une machine à laver le linge, et des toilettes séparées. Ça avait l’air lumineux, très bien entretenu. Ça faisait envie. Ensuite, je découvris plusieurs photos de l’extérieur du manoir et de ses jardins. C’était gigantesque, et magnifique. Sur l’une des photos, je reconnus la maisonnette et compris qu’elle était attenante à trois autres maisonnettes identiques. En parlant des repas, je me souvins que Juliette Fleury avait parlé « d’autres membres du personnel ». Le couple embauchait donc plusieurs personnes, qui vivaient probablement dans les autres maisonnettes. Vu l’allure spectaculaire du parc, le personnel devait compter au moins un jardinier. Ça ne faisait aucun doute. Sur les deux dernières photos, je fis connaissance avec le visage d’Allan, petit garçon de huit ans aux cheveux châtains coupés très courts et aux yeux bruns, le teint clair parsemé de taches de rousseurs. Dans le mail, Juliette Fleury insistait sur le fait que mon profil l’intéressait beaucoup, me vantait la beauté et la tranquillité du domaine, et me signalait que le contrat de travail se trouvait en pièce jointe. Je n’avais qu’à le lui retourner signé, et l’aventure commencerait. Je cliquais sur le lien et lus le contrat de la première à la dernière ligne, en m’attardant une fois de plus sur le paragraphe qui concernait la rémunération. Compte tenu de ma situation, c’était impossible à refuser. Pendant quelques minutes, je repensai à ma vie, à Clara, à ce master 2 de sociologie qui m’avait conduit dans une impasse, à nos amis communs qui auraient certainement du mal à conserver de bonnes relations avec moi, mais continueraient de fréquenter Clara. Je pensai à mes parents qui étaient adorables avec moi et me chouchoutaient pour m’aider à surmonter cette rupture, mais devaient halluciner de m’avoir dans les pattes à mon âge. Allez. Un nouveau départ. Je m’embarquais peut-être dans une aventure épouvantable, et l’année me semblerait bien longue. Mais peut-être allais-je adorer ce boulot, et ne plus vouloir partir. Allez. Je devais filer de chez mes parents, m’éloigner de Clara et de tout ce qui symbolisait ma médiocrité. Je répondis à Juliette Fleury : « Le contrat est signé, je le poste aujourd’hui. Merci de m’en confirmer la réception. ».



Le jour-J, je partis en début de matinée après avoir chaleureusement salué mes parents. Je fis une pause à mi-chemin pour déjeuner sur une aire d’autoroute. Le GPS m’annonçait une arrivée à 14H15. Dans les cent derniers kilomètres, je bénis l’inventeur de la climatisation en constatant que mon tableau de bord annonçait une température extérieure de trente-six degrés. Les cinquante derniers kilomètres semblèrent durer une éternité. Je traversai quelques minuscules villages, et me trouvai le reste du temps en pleine campagne, ou en pleine forêt, ne croisant quasiment aucun autre véhicule. Cinq kilomètres avant l’arrivée, je découvris enfin un panneau « Domaine de Sainte-Gemma » m’indiquant de tourner à droite. Je m’enfonçai alors dans un bois plutôt sombre où l’étroitesse de la route et le peu de visibilité vous obligeaient à rouler très lentement. Au bout du chemin, le bois s’arrêtait et laissait place à un mur de pierres formant une grande arche sous laquelle se trouvait un portail ouvert. Un grand panneau « Domaine viticole de Sainte-Gemma, M. et Mme Fleury », était fixé au mur de pierres. Je franchis le portail et roulait tout doucement sur l’unique chemin qui montait au manoir. J’avançais en reconnaissant petit à petit les lieux découverts en photo. Deux-cents ou trois-cents mètres avant le manoir, la route se divisait en trois. Tout droit, directement au manoir. A gauche, parking des visiteurs. A droite, parking du personnel. Juliette Fleury m’avait dit de me garer sur le parking du personnel. Je tournai donc à droite. Le parking se trouvait quelques dizaines de mètres plus loin, et on y comptait quatre voitures. Je me garai et sortis du véhicule. Le choc thermique fut assez violent. Il faisait une chaleur écrasante. Juliette Fleury m’avait dit de me présenter directement au manoir lors de mon arrivée. Je remontai donc un chemin gravillonné en fixant cette grande bâtisse angulaire construite sur trois niveaux. La partie centrale était un peu plus haute que les deux ailes latérales. Tout avait dû être entièrement rénové. Les nombreuses fenêtres se trouvaient toutes partiellement cachées par leurs volets blancs, pour conserver un minimum de fraicheur à l’heure où le soleil cognait. A certains endroits, du lierre grimpait sur les murs. Pour accéder à la grande porte d’entrée vitrée, il fallait monter cinq petites marches de pierre. Après avoir gravi un chemin en pente sous un soleil de plomb, l’effort me parût insurmontable. Personne aux alentours. L’endroit semblait désert, alors qu’on pouvait désormais compter cinq voitures sur le parking du personnel. Etrange. En appuyant sur la sonnette, je déclenchai une musique reproduisant le tintement de Big Ben. Ça me fit presque sursauter, tant ça tranchait avec le silence environnant. Quelques secondes plus tard, une dame vint m’ouvrir. Elle devait avoir plus de cinquante ans. De taille et de corpulence moyenne, elle portait des vêtements à la fois élégants et décontractés, dans des matières fluides. Ses cheveux bruns étaient ramenés en chignon bien serré. Elle avait l’air assez strict, au premier abord. Ça me rendit tout timide.

- Monsieur ? me lança-t-elle un peu sèchement en me fixant droit dans les yeux.

- Errol Meyer. Je suis l’enseignant, pour Allan. Madame Fleury m’a dit de me présenter directement au manoir.

- C’est exact, dit-elle en me serrant la main. Bienvenue, Errol. Je suis Marjolaine, la gouvernante. Ici, tout le monde s’appelle par son prénom et tout le monde se tutoie.

Elle me fit entrer et referma vite la porte derrière moi. Il faisait nettement plus frais à l’intérieur. Je revivais. Le grand hall d’entrée, carrelé en noir et blanc et très lumineux, entourait un grand escalier en marbre et desservait six pièces. Rien que ça. Marjolaine me demanda de la suivre. Nous entrâmes dans une cuisine d’au moins trente mètres carrés. Entre les fenêtres se trouvaient deux gros frigos américains, cernés de plantes vertes. Les autres murs étaient recouverts d’éléments de cuisine hauts et bas, en bois clair. Au milieu de la pièce, un ilot central, plus grand qu’un lit double, était entouré de tabourets métalliques. On entendait le bruit d’un lave-vaisselle en plein travail. Devant l’évier, dos à nous, un grand gars baraqué terminait d’essuyer les verres à pied. Marjolaine me fit signe de m’asseoir sur le tabouret de mon choix. Le gars se retourna.

- Ah, salut, dit-il en m’adressant un sourire.

- Errol, voici Basile. Basile, voici Errol. Il vient d’arriver.

Basile se sécha les mains avec un torchon et m’en tendit une pour me saluer. Marjolaine ouvrit un des frigos et en sortit deux grands pichets qu’elle posa devant moi.

- Je peux te prendre des verres, Basile ?

- Bouge pas, Marjo.

Il ouvrit un placard haut et en sortit trois grands verres à jus qu’il posa sur l’ilot, avant de s’asseoir en face de moi. Marjolaine désigna les pichets du doigt.

- Ce sont des infusions glacées, m’expliqua-t-elle. Par cette chaleur, on en boit des litres. Citron-menthe, ou fruits rouges ?

- Fruits rouges, répondis-je timidement.

- Tu pourras en refaire à la papaye ? lança-t-elle à Basile tout en me servant. C’était extra.

- A vos ordres, chef.

Marjolaine prit son téléphone et envoya un message à Juliette Fleury pour l’informer de mon arrivée. Basile se servit un verre de citron-menthe et le claqua contre le mien.

- Santé ! Alors, tu es avec nous pour un an ? me demanda-t-il avec enthousiasme.

- C’est ce qui est prévu.

- Tu viens de faire combien d’heures de route ?

- Cinq. Quelle chaleur !

- C’est toujours comme ça, l’été. Par contre, l’hiver, on caille.

- Donc toi, tu es…

- Le cuistot ! Je suis là du lundi au vendredi, de 10H à 18H. Je prépare le déjeuner et le dîner. Je fais la vaisselle, et je commande aussi les courses pour tous les repas, ceux du week-end et tous les petit-déj’ inclus. Je veille à ce que les frigos soient toujours pleins.

Marjolaine reçut un message sur son portable.

- Juliette arrive, me dit-elle en quittant son tabouret. Je vous laisse, les garçons. J’ai du pain sur la planche.

Elle quitta la pièce, me laissant seul avec le cuistot. Basile devait avoir autour de quarante ans. Il était très grand, robuste, et complètement chauve. Il portait un polo de rugby et un pantalon en toile recouverts d’un tablier blanc, avec des sandales en cuir aux pieds. Il souriait constamment et avait l’air très sympa.

- Tu habites sur le domaine ? demandai-je pour faire connaissance.

- Non. J’ai une maison dans un petit village, à une demi-heure d’ici. Ma femme travaille à 100km du domaine, donc on a trouvé quelque chose à mi-chemin entre son job et le mien. Je n’aimerais pas vivre ici. C’est trop isolé. Tu viens de loin, toi. Pas facile de rentrer chez toi tous les week-ends.

- En fait, je n’ai pas de « chez moi ». Je vivais chez ma copine depuis trois ans, et on a rompu fin juin.

- Ah. Désolé. Pas trop dur ?

- Si. Un peu. Mais c’est comme ça ! Nouveau départ.

- Donc tu profiteras de tes week-ends pour visiter la région. Faudra venir chez moi ! J’ai deux enfants de sept et dix ans. Deux filles. Elles sont cools. Faudra me dire quels sont tes plats préférés, aussi. Je peux adapter les menus à ma guise, et j’aime bien faire plaisir aux gens. Tu mangeras ici de temps en temps, non ?

- Peut-être. Je ne sais pas encore. Je ne suis pas difficile à nourrir. J’avoue que je raffole de la cuisine asiatique.

- Tu vas bien t’entendre avec la patronne, alors. En tout cas, moi, de 10H à 18H du lundi au vendredi, tu me trouveras dans cette pièce.

La porte s’ouvrit et Juliette Fleury entra. Je me levai illico de mon tabouret pour me présenter. Elle s’avança vers moi et me tendit la main, toute guillerette. Déjà, en photo sur son site internet, je l’avais trouvée jolie. Elle l’était encore plus en vrai. Belle quadragénaire épanouie, d’allure sportive, des cheveux blonds cendrés ramenés en queue de cheval, de grands yeux bleus, un teint mat, et un sourire ravageur. Charmante.

- Bonjour Errol, j’avais tellement hâte de te rencontrer ! clama-t-elle en me secouant la main. Je suis Juliette. Ici, pas de chichis. On se tutoie et on s’appelle par nos prénoms. Tu as fait bonne route ?

- Oui. Aucun problème.

- Ils font peur, les cinquante derniers kilomètres. N’est-ce pas ?

- J’avoue.

Nous échangeâmes un regard complice qui n’échappa pas à Basile. Juliette prit place sur un tabouret, je retournai m’asseoir à côté d’elle et le cuistot lui sortit un verre pour qu’elle se serve à son tour. Son choix se porta sur l’infusion citron-menthe.

- Voilà comment s’organisent les journées. Tu feras classe à Allan de 9H à 10H30, puis de 11H à 12H. Pendant la pause, j’aimerais que tu ne t’éloignes pas trop de lui. Il peut faire un tour dans le parc, jouer un peu dans sa chambre, venir boire un coup à la cuisine. Sur le temps du midi, tu es libre de faire ce que tu veux. Allan déjeune avec le personnel, ou avec son père et moi si nous avons le temps. Tu peux faire toi-même ton repas dans la maisonnette, ou déjeuner ici. Il suffit de prévenir Basile. Ensuite, tu reprends la classe de 13H30 à 15H, puis de 15H30 à 16H30. Il prendra son goûter. Puis de 17H à 18H, j’aimerais que tu lui fasses faire une activité ludique ou artistique. Pour l’instant, il ne peut pas faire de sport. L’organisme qui fournit les supports pédagogiques nous a envoyé tout un tas de pochettes contenant des activités manuelles. Si tu manques d’idées, tu n’auras qu’à piocher là-dedans. A partir de 18H, tu es libre comme l’air. Pendant le week-end, nous n’avons pas besoin de toi, tu peux donc partir mais tu peux aussi passer le week-end ici avec nous. Aucun problème. Pareil pour les vacances. Tu auras une semaine de congés à la Toussaint, une semaine à Noël, une semaine en février, une semaine en mai, et la dernière semaine de juillet quand le contrat s’arrêtera. Si tu as besoin de quelque chose, tu demandes à Marjolaine. S’il y a des problèmes avec Allan, tu m’en parles directement.

Nous terminâmes nos infusions glacées. Basile attrapa nos verres pour les laver, et rangea les pichets dans le frigo. Juliette se leva et me fit signe de la suivre.

- Je vais te faire visiter les lieux, et te présenter à tout le monde.

Nous retournâmes dans le hall d’entrée. A côté de la cuisine se trouvait une grande salle à manger. Juliette m’expliqua que toutes les autres pièces du rez-de-chaussée étaient des bureaux réservés aux salariés du domaine viticole. Nous montâmes au premier étage. Il y avait un grand salon avec une télé, une bibliothèque, un canapé d’angle et trois fauteuils assortis. On comptait six chambres et deux salles de bain. Juliette frappa à la porte de l’une des chambres et entra.

- Allan, viens dire bonjour.

Je m’approchai de la porte. Allan, visiblement très occupé avec un jeu de construction, rechigna d’abord à se lever, puis finit par venir jusqu’à moi sans dissimuler son déplaisir.

- Bonjour, grommela-t-il en soupirant.

- On dit « Bonjour Errol ! », gronda Juliette.

Allan lança un regard agacé à sa mère, puis me fixa avec un sourire forcé.

- Bonjour Errol.

- Bonjour Allan, répondis-je. Ravi de te rencontrer.

- J’espère que tu n’es pas trop sévère.

- Je ne suis sévère que quand il le faut.

Le petit garçon, qui avait effectivement l’air bien fragile, retourna à côté de son lit pour continuer son jeu. J’observai sa chambre. Un lit simple, un grand bureau, des étagères remplies de jouets, des posters de cinéma.

- Pendant les cours, vous pourrez vous installer aussi bien dans la chambre d’Allan que dans le salon ou la salle à manger. Ces endroits sont calmes, pendant la journée. Vous pourrez même travailler à l’ombre sur la terrasse, s’il ne fait pas trop chaud. N’est-ce pas Allan ? Errol viendra te chercher dans ta chambre, tous les matins à 9H. Vous ne serez pas obligés de toujours vous installer au même endroit. Ça serait bien de changer, d’accord ?

Il répondit par un hochement de tête et nous fit bien comprendre qu’il souhaitait qu’on le laisse tranquille. Juliette referma la porte et m’emmena à l’autre bout du couloir. Au niveau de l’escalier, nous croisâmes une toute jeune femme, petite et frêle, qui descendait avec une pile de draps dans les mains.

- Lorine ! héla Juliette.

La jeune femme s’arrêta, et sa grimace nous fit comprendre qu’elle ne tiendrait pas longtemps sans pouvoir poser la pile de draps qui pesait une tonne.

- Je te présente Errol, l’enseignant d’Allan. Lorine est notre féé du logis, me dit Juliette. A l’occasion, tu verras avec elle pour qu’elle passe faire un brin de ménage dans la maisonnette.

- Enchantée, marmonna Lorine. Excusez-moi, mais je dois porter ça en bas, et c’est très lourd.

Elle tourna immédiatement les talons et descendit les escaliers. Fée du logis. C’était une bien jolie expression pour me présenter la femme de ménage. Au bout du couloir, Juliette frappa à une autre porte. Une voix qui j’imaginais masculine grommela un « quoi ? » qui ne donnait pas du tout envie d’entrer. Juliette ouvrit la porte.

- Yannis, tu viens dire bonjour ?

Juliette recula pour laisser sortir son fils. Je n’avais même pas pensé à ça. A aucun moment elle m’avait dit avoir d’autres enfants, et je n’avais même pas posé la question. Je me trouvai donc face à un pré-ado qui ressemblait beaucoup à Allan, en un peu moins pâlichon.

- Errol, je te présente Yannis, le grand frère d’Allan. Il a douze ans et va rentrer en cinquième.

Je tendis la main au garçon qui me la serra avec mollesse. Visiblement, on le dérangeait.

- C’est tout ? lança-t-il à sa mère.

- Errol sera avec nous toute l’année, ajouta-t-elle. Il s’occupe d’Allan.

- Ok, soupira-t-il. C’est bon ? Je peux y aller ?

Yannis referma sa porte. Juliette leva les yeux au ciel.

- C’est le début de l’âge pénible ! me confia-t-elle. L’année dernière, c’était encore un petit garçon joyeux qui passait son temps dehors à courir après un ballon. Maintenant, c’est à peine s’il daigne quitter sa chambre pour venir manger. Il ne nous parle plus, ne veut plus rien faire avec nous, passe ses journées dans sa chambre avec sa console… Et on ne peut rien lui dire ! A la moindre remarque, il nous traite d’emmerdeurs et se renferme encore plus. Mais bon. Il parait que c’est normal.

Nous montâmes au deuxième étage. Là encore, on trouvait un grand salon. Pas de télé, mais un billard et un baby-foot. Il y avait trois chambres et une salle de bain.

- La dernière chambre, au fond à droite, est celle de notre fille aînée, Emma. Elle est partie la semaine dernière pour un mois en Angleterre. Ses notes d’anglais sont catastrophiques. Ça nous semblait être une solution radicale. Tu feras sa connaissance fin août. Elle a seize ans et rentre en première scientifique.

Nous redescendîmes dans le hall et quittâmes le manoir en direction des vignes. Tout au bout du domaine, on apercevait un grand bâtiment et deux plus petits, en charpente métallique orange.

- Nous faisons le vin là-bas, m’expliqua Juliette pendant que nous traversions les vignes. Ces bâtiments abritent tout notre matériel de récolte, nos installations de vinifications, nos barriques et nos bouteilles. Il y a aussi un espace convivial pour recevoir nos clients et faire une dégustation. Par contre, tous nos bureaux sont dans le manoir, au rez-de-chaussée. Fin août, ça sera les vendanges. On emploie un grand nombre de personnes, à ce moment-là. Et on n’a pas une minute à nous. C’est le moment tendu de l’année. Pendant deux mois, tu ne nous verras quasiment pas !

Nous entrâmes dans le grand bâtiment métallique. Juliette me fit faire le tour des installations, comme une visite guidée. C’était intéressant, mais ça ne me passionnait pas plus que ça. En revanche, je fus scotché en découvrant la cave qui abritait des centaines, voire des milliers de bouteilles.

- C’est bizarre, je pensais que Mickaël serait là.

- Oui oui, je suis là.

Il se trouvait tout au fond de la pièce, dans la pénombre, et s’avança vers nous. Juliette fit les présentations et son mari me donna une poignée de main ferme et enjouée. Lui aussi, je l’avais vu en photo sur son site. Mickaël Fleury était plutôt grand, svelte, grisonnant, et portait des lunettes de vue.

- Nous sommes ravis de t’accueillir ici, me dit-il souriant. Comme tu le vois, c’est le calme avant la tempête. La plupart de nos employés sont en vacances. Ensuite, on peaufinera l’organisation des vendanges, et à la fin du mois, ça sera parti pour le grand rush. Tu as rencontré Allan ?

- Les présentations sont faites, répondis-je simplement.

- J’ai même réussi à lui présenter Yannis, ajouta Juliette. Tu admireras la performance. Il s’est levé et a marché jusqu’à la porte !

- Waouh, fit Mickaël avec ironie. Il a peut-être même brûlé une calorie au passage. Bon. Je termine ici, et ensuite je retourne au manoir m’occuper des contrats pour les vendanges. On se voit au dîner ?

Je ne sus quoi répondre.

- Oui Errol, dit Juliette. Tu n’es quand même pas venu avec ton pique-nique. Tu dîneras avec nous ce soir, ok ? Ça sera l’occasion de mieux faire connaissance avec Allan, avant d’attaquer la première journée de classe demain.

Les Fleury s’échangèrent un smack, puis Juliette et moi retournâmes au manoir. Nous prîmes un chemin légèrement différent qui me permit de découvrir l’arrière du manoir. Et là, je tombai béat d’admiration devant l’immense terrasse, et la piscine.

- En dehors de tes heures de cours avec Allan, tu peux venir barboter quand tu veux. Maintenant je vais t’emmener à la maisonnette. Tu dois être pressé de t’installer.

Les dépendances retapées en quatre maisonnettes se trouvaient à quelques dizaines de mètres du parking du personnel, à deux minutes à pieds du manoir.

- Nous t’installons dans la première maisonnette. La deuxième est occupée par Marjolaine, la troisième par Lorine, et la dernière est vide. Nous y installerons un couple de vendangeurs pendant les deux mois de récolte. La plupart des chambres du manoir seront également occupées. Tu verras, ça sera animé.

Juliette ouvrit la porte et me tendit immédiatement le trousseau de clés. L’intérieur correspondait exactement aux photos reçues. Sur la table en verre fumé se trouvaient une pile de manuels scolaires, tout un tas de supports pédagogiques, et un dossier de plusieurs pages. Juliette s’en empara et le feuilleta devant moi.

- Je t’ai préparé un planning pour t’aider à mémoriser les horaires de classe d’Allan. Je t’ai également mis un plan du domaine, quelques informations utiles concernant le linge, le ménage et les repas. Et voici un document indispensable : tous les numéros de portable des personnes travaillant sur le domaine, que ce soit au manoir ou au vignoble. C’est immense, ici. Sans les portables, on passerait notre temps à faire des kilomètres à pieds à travers le domaine juste pour se dire que c’est l’heure de manger ou qu’un client est arrivé. Enregistre-les tous dans ton répertoire. Pour tes appels ou tes messages, utilise plutôt le réseau wifi. Le code est inscrit en bas de la feuille. Voilà. Je vais te laisser t’installer, et on se retrouve pour dîner au manoir à 19H30. Ça te laisse le temps de préparer ta première journée de cours pour Allan. Si tu as besoin de quelque chose, appelle Marjolaine. A tout à l’heure ?

En attendant que je réponde, Juliette m’adressa un sourire radieux. Je marmonnai un petit « à tout à l’heure » et la regardai partir sans savoir quoi penser de son sourire. Etait-elle comme ça avec tout le monde, ou essayait-elle de m’amadouer parce qu’elle se doutait que son gosse me ferait vivre l’enfer ?



Je passai donc le reste de l’après-midi à l’abri du soleil dans ma maisonnette. Je rangeai mes vêtements dans le placard de la chambre, mon nécessaire de toilette dans la salle de bain, je posai mon ordi portable sur le bureau et entassai mes DVD dans un des tiroirs du meuble-télé. J’avais fait quelques provisions, histoire d’avoir au moins de quoi prendre un petit déjeuner et grignoter si l’envie m’en prenait. Il me restait trois heures avant d’aller dîner. Je m’ouvris une cannette de soda et m’attaquai à la montagne de documents préparés par l’organisme de scolarisation à domicile. Comme me l’avait dit Juliette, un planning avait déjà été établi. J’avais un plan précis de notions à voir chaque semaine. Parfait. On m’avait bien prémâché le travail. J’avais jusqu’à la Toussaint pour terminer le programme de CE1. Je pris le temps de parcourir tous les manuels, tous les fichiers, et préparai le nécessaire pour les cinq heures de cours du lendemain. On m’avait si bien accueilli que je souhaitais à mon tour faire bonne impression. Vers 18H, je vis Lorine passer devant ma maisonnette, probablement pour regagner la sienne. Elle n’avait pas l’air d’avoir plus de vingt ans. Une fois mes premiers cours préparés, je suivis les conseils de Juliette et rentrai tous les numéros du personnel dans mon répertoire, constatant que je ne les avais pas tous rencontrés. J’ignorais qui étaient Willy, Béryle et Louis. Suspense.

A 19H30, je quittai mon nouveau petit logement pour rejoindre le manoir avec un brin d’anxiété. J’allai dîner avec la famille Fleury. En entrant dans le hall, je tombai aussitôt sur Mickaël qui quittait l’un des bureaux du rez-de-chaussée. Après m’avoir demandé si tout me convenait, il m’entraîna dans la salle à manger où Allan et Yannis se trouvaient déjà attablés. Juliette et Marjolaine finissaient d’apporter les plats préparés par Basile, en passant par une porte qui reliait directement la cuisine à la salle à manger. Mickaël me pria de m’asseoir à côté de lui, en face de Juliette et Marjolaine, et à côté d’Allan. Je m’exécutai. Marjolaine, qui dînait avec nous, commença le service. Mickaël me présenta une bouteille de rosé.


Continue reading this ebook at Smashwords.
Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-26 show above.)