Excerpt for L'ombre des arcs-en-ciel by , available in its entirety at Smashwords

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Yann Renoît



L’ombre des arcs-en-ciel


< Homo Insanis > T.1


– Roman –










Avertissement : ce roman est une œuvre de fiction. Aussi, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.



















Seconde édition.

Yann Renoît © 2017. Tous droits réservés.

Illustration Silv’r Skanda © 2017. Tous droits réservés.












ELLE



Non. Tu ne jouiras pas de moi.

Mon corps, ma détermination, n’est pas un vulgaire passage à niveau qui laisse passer le train en rythme. Ce que tu as là, devant toi, ce sont les deux versants d’un pont-levis fait de chair, d’une chair dure comme la pierre la plus dure au monde.

Je suis une forteresse impénétrable.

Tu ne me souilleras pas, tu ne me souilleras jamais. Jamais, car je suis libre.

Tu me frôles, tu voudrais entrer. Essaie si tu veux.

Ce sera vain.

Moi seule dois décider. Moi.

Tu es à mon bon vouloir. Je décide, car je suis libre.

Je suis libre !





< ELLE – dans sa chambre avec UN HOMME – appartement 207 – Lyon 8e >



— ARRÊTE ! Tout de suite !

Puissant, le cri trancha le silence moite qui s’était emparé de la chambre. Dans la pièce où seules des formes opaques et des ombres se devinaient, l’atmosphère se figea une micro-seconde, s’épaississant jusqu’à devenir presque palpable.

C’était un tableau dans lequel figurait, au centre, deux silhouettes nues et entremêlées sur un lit. D’une fenêtre recouverte d’un rideau taupe, la luminosité de la nuit et de la ville passait faiblement et cachait les détails de la scène d’une quasi-obscurité.

L’ombre d’une armoire, le reflet rectangulaire de ce qui semblait être un cadre accroché au-dessus du lit et des masses difformes et souples semées comme au hasard. Des vêtements abandonnés, sans nul doute.

Parmi ce cadre, mises en évidence par les lumières de la nuit, seules les silhouettes se détachaient vraiment de ce clair-obscur très sombre quand, des formes légèrement éclairées, une action allait naître.

Il y avait cette femme qui venait de crier et, juste au-dessus, un homme. Il semblait oppresser la femme de son corps. Il s’imposait, central, presque menaçant.

Puis le cours du temps reprit.

L’homme nu, hésitant une seconde, tenta d’approcher son sexe gonflé d’envie et de sang près des cuisses de la femme avant de s’immobiliser. Complètement.

Pour tout dire, il ne comprenait plus rien à la situation. Ou plutôt il ne comprenait qu’une seule et unique chose : il voulait pénétrer cette femme séduisante et jouir en elle. Point.


Au bar place des Terreaux, quelques heures plus tôt en fin de journée, le contrat avait plutôt été clair pour lui : elle lui avait souri, il lui avait offert un verre et, sans qu’il eût besoin de trop insister, elle avait fini par lui proposer de passer prendre le dernier verre à son appartement. Elle l’avait même laissé la ramener chez elle dans son Audi A4.

En langage d’adulte, cela signifiait que les deux partis étaient d’accord pour du sexe sans lendemain. Rien ne pouvait être plus clair.


Mais à cet instant précis, les événements ne se déroulaient pas comme il les avait planifiés et, dans les petites clauses invisibles de ce contrat tacite, elle pouvait très bien se rétracter à tout moment.

Seulement l’homme, pourtant avocat chez « Witberg, Paul et associés », avait perdu ses capacités de réflexion et d’analyse. C’était comme si soudain un brouillon raturé occupait la place de son cerveau. Ce brouillon venait même d’être réduit en cendre et jeté aux vents depuis le cri. Alors, comme seules les cendres disparates voletaient, remplaçant la moindre de ses pensées, autant dire qu’il n’avait entendu qu’un son.

Un son inutile. Une exclamation anodine de plus dans l’action.

Ce son, il ne l’interpréta pas comme l’ordre fébrile qu’elle essayait péniblement d’intimer. Pour l’homme, il n’avait qu’une signification possible : oui. Un oui déguisé, un oui de joueuse.

Elle jouait l’autoritaire. Voilà tout.

Mais elle allait bien voir. Une fois dedans, elle oublierait ses airs de grandes dames et en demanderait encore. Et elle pourrait crier à son aise alors, autant qu’elle voulait, oui, de plaisir.

Sûr de ses connaissances, l’homme glissa son corps vers les seins de la femme puis, imperturbable, alors qu’elle repoussait sa tête tandis qu’il lui léchait la peau, il continua son affaire.

Il descendait. Plus bas, toujours plus bas. Il passa sur le ventre de la femme et enfin…

Elle l’arrêta de nouveau. Serrant les cuisses pour en fermer l’accès, elle tapotait même le haut du crâne de l’homme du bout des doigts.

C’était bon, maintenant. Il n’avait toujours pas compris ?

Non. S’aidant de ses poings qui s’enfonçaient férocement dans le matelas, il recommença l’ascension.

Il la désirait. Son corps appuyait de plus en plus sur la peau blanche de cette femme qui s’agitait trop. Petit à petit, il avançait. Encore un peu, encore…

Le frottement de son sexe contre les grains de sa peau s’intensifia. Ce contact le rendait fou, il n’en pouvait plus.

Il accéléra. Il voulait explorer le petit mont ouvert que cette salope avait agité devant lui. Elle voudrait le lui refuser ?

Aucune chance. Il avait toujours gagné. Rien ne lui échappait.

Et, alors que la bouche de l’homme s’approchait du cou de la femme, pendant que sa langue cherchait le contact de ses grains salés, sans un mot, elle lança à vive allure son bras droit sur la gorge de l’homme.

Le poing serré, comme un boxeur au corps à corps.

Le souffle coupé, les poumons de l’homme se fermèrent puis cahotèrent avant de repartir. On aurait dit un tacot lâchant sans signes avant-coureurs dans une descente. Il se sentit basculer sur le côté

Cette salope l’avait poussé ou il rêvait ?!

tandis que son crâne termina la course entamée sur le sol.

La violence du coup l’avait dégagé du corps nu sur lequel il s’acharnait. Elle profita vite de ce répit pour le projeter au bas du lit.

De toutes ses forces. Des pieds et des mains. Peu importe de quoi d’ailleurs.

Il le fallait. L’homme était allé trop loin. C’était la première fois qu’elle se confrontait à ce genre de réaction.

L’adrénaline lui redonna de l’énergie et, sans hésitation, elle se releva et alluma la lampe de chevet.

La respiration de l’homme revenait peu à peu, son cerveau retrouvait une irrigation normale. Son pénis, lui, flasque et lourd sur le parquet, avait repris sa taille d’origine. Une sueur froide le recouvrait tout entier et une douleur courut de l’arrière de son crâne jusqu’à ses reins.

La douleur fut diffuse mais persista quelques secondes.

L’homme était pour l’instant calmé, réduit à un état d’impuissance identique à celui d’un étalon fraîchement castré. Il essayait juste de respirer avant d’exploser. Autour de lui, il percevait comme des petites vibrations sur le parquet.

C’était elle. À sa portée. En train de marcher près du lit.

Sur sa gauche, il aperçut enfin les pieds de cette salope. Ses charmants pieds de salope.

— Tu crois quoi, espèce de crétin ! (il perdit de vue ses pieds) Tu crois que quand je dis d’arrêter tu as ton mot à dire ? Je suis chez moi ! C’est mon corps !

Les mots qu’elle balançait d’une voie forte et légèrement tremblotante transpercèrent ses pensées. Avec précaution, il tâta son crâne d’une main engourdie. Tandis qu’il en vérifiait l’état, il eut l’impression de sentir partout près de lui une odeur moite et prégnante. Presque bestiale.

Il ramena la main vers son nez. Rien de cassé, pas de sang à l’horizon. Pourtant, il y avait bien une odeur dans l’air de la chambre qui le stimulait.

C’était l’odeur de la femme, le mélange de leurs deux sueurs et du stupre arrêté. Ce parfum corporel, aussi fugace fût-il, lui redonnait des forces.

Du sang, il pourrait bien y en avoir. Mais pas le sien. Non, non, non, pas le sien. Elle avait osé lui faire quoi, cette salope ?!

Il se releva avec brutalité. Un de ses pieds accrocha le bas du lit et un grognement lui échappa.

Douleur et rage. Réunies.

Il avait mal et surtout sa fierté venait de perdre le dernier barreau de l’échelle. C’était la chute. La dégringolade de la virilité. Il était temps de redorer un peu son blason.

Avec des coups ? Oui, s’il le fallait. Elle avait largement dépassé la limite.

Il savait où la trouver, il la sentait, la reniflait presque comme un limier. Derrière lui, à quelques pas seulement, la femme le regardait tout en s’agitant près de son armoire. Ses mouvements étaient saccadés, sa respiration forte, l’odeur qu’elle dégageait enivrante.

L’avocat l’écouta un instant ainsi, dans des froissements et un flot de paroles qu’il n’entendait pas.

Des sons confus. Il n’y avait plus que des sons et aucun sens. Du bruit. Et un lit en désordre comme si on y avait fait l’amour.

Il se retourna, un sourire qu’il jugeait de circonstance sur les lèvres. Un sourire qui n’avait plus grand chose d’humain, un sourire qui laissait apparaître ses dents comme des outils tranchants et mortels. Comme le vestige des crocs d’autrefois.

Il souriait, ses veines se gonflaient. Il sentait revenir l’excitation. L’envie était là. Il la voulait.

Maintenant.

Il n’y aurait que quelques petites différences sur le traitement.

La femme, elle, s’était rhabillée ou presque. Elle portait ses sous-vêtements, arborant le joli soutien-gorge rouge foncé en dentelles à travers duquel il devinait le bout de ses tétons. Et sa petite culotte. Même couleur, juste ce qu’il faut de transparence pour laisser deviner son…

Cela l’excita davantage.

Oui, à son tour d’en voir de toutes les couleurs ! Désormais, tous ses membres avaient la rigidité voulue. Il était de nouveau en forme. Prêt. Au top de sa virilité même.

La femme continuait de crier et, sur la défensive, tenait désormais dans ses mains un sac. Elle cherchait, elle fouillait dedans. Ses gestes la mettaient en valeur. Les formes de ce corps qu’elle avait voilé se tendaient, se serraient. Elles l’appelaient. C’en était trop.

L’homme, tendu, les deux poings serrés, les pupilles dilatées, s’approcha d’elle. Il n’avait plus qu’une pensée. Elle avait juste changé. Lui faire du mal. Beaucoup de mal.

Elle trouva enfin le petit objet cylindrique qu’elle cherchait. Remplissant ses poumons d’une profonde respiration, légèrement tremblante, elle brandit la bombe lacrymogène vers le visage de cet être qui la menaçait.

L’homme, le regard comme fou, les muscles contractés, s’arrêta une fraction de seconde. Aveuglé par la rage, il n’avait pas vu le spray qu’elle dirigeait sur lui.

Ils se faisaient face. Prêts à l’attaque.

Les corps bougèrent, l’obscurité aussi.

Projeté, le sac à main tomba, résonnant sur le parquet tandis que des crayons de couleur, visiblement très usés, en sortirent et roulèrent sous le lit pour terminer leur course près d’un rayon de lune.

Dehors, les roulements mécaniques d’un tramway brisèrent le halo argenté que projetait la lune sur les murs de la chambre. La fenêtre, tout juste entrouverte, laissa le vent s’engouffrer. Le rideau de couleur taupe dansa.

Dans le tramway, un homme observa la danse du rideau et vit derrière l’homme et la femme face à face. Une pensée rapide le traversa puis la paranoïa immense qui le dévorait capta de nouveau toute son attention.

Cet homme ne savait rien encore. Il ne se doutait pas un instant qu’il les rencontrerait tous les deux ni que de cette rencontre sa vie changerait. À jamais.

Plus haut, dans la chambre de ce deuxième étage, alors que la violence venait de faire sauter le premier verrou qui retenait le secret qu’elle avait oublié, des bruits de pas fendirent l’atmosphère.

Un râle, des hurlements, une plainte.

Puis, rapidement, le son décrut comme si quelqu’un prenait la fuite.

La lueur fébrile de la lune revint. Les crayons de couleur tombés tremblèrent au rythme léger des lames du parquet. Dehors, au loin, le tramway avait fini de passer.

La première rencontre entre Lui et Elle n’avait pas eu lieu. Et pourtant, tout ce qui allait se jouer s’était tenu là, dans un cercle de quelques dizaines de mètres et des regards qui venaient de se croiser.





< LUI – dans le tramway – ligne T4 – direction Hôpital Feyzin Vénissieux >



Les wagons blancs du T4 traversaient l’agglomération lyonnaise. Impassibles et insensibles aux drames qui s’y jouaient, ils poursuivaient leur chemin vers l’hôpital en compagnie de la lune, toute ronde, qui observait du haut de son perchoir cette chenille d’albâtre ornée de très discrètes rayures colorées.

À l’intérieur, assis côté fenêtre, un homme voyait le paysage défiler les yeux dans le vague. Cet homme, des cheveux bruns en bataille, le visage fin et le regard encadré par des lunettes avait la mâchoire crispée. Serrée. Comme un bloc douloureux.

En réalité, il était si nerveux que des tensions se répandaient dans tout son corps. Chacun de ses doigts étaient rigides, les tendons aussi durs que les os, les os immobiles comme la pierre face à la houle.

Ils étaient là, contractés, mordant le bas du siège. L’homme s’agrippait au bout de tissu et de mousse comme si sa vie en dépendait, comme si, à cet instant précis, il se trouvait au bord d’une falaise accroché dans le vide et que ses doigts ensanglantés étaient le piolet fatigué qui l’empêchait de chuter.

Avait-il peur ? Peut-être. Beaucoup sans doute. Cependant, il ne pensait plus vraiment, il ne raisonnait plus vraiment. Ses émotions l’avaient envahi et martelaient sa lucidité.

Il avait l’envie irrépressible de les faire taire. Oui, faire taire tous ces gens autour de lui qui parlaient trop fort. Dans le théâtre, dans la rue, le métro ou ici, dans le tramway. Tous.

Taisez-vous ! Pitié, taisez-vous !

Il était bien trop nerveux ce soir.

Quelle idée aussi avait-il eu d’aller voir cette pièce de théâtre ?! Et quel titre étrange en plus pour une pièce : Papa ! Y avait-il vraiment un sens d’ailleurs ?

Oh, bien sûr, les deux adolescents à sa gauche n’arrêtaient pas de chanter et de rigoler dessus avant le début de la représentation. C’était des « papa papaoutai papa papaoutai » à n’en plus finir, et cela recommençait, « papa papaoutai » et puis leurs rires. Leurs foutus rires !

Un tel irrespect le déprimait. Heureusement, leur joyeuse humeur avait vite disparu pour laisser place au silence. Un magnifique silence d’or avait alors envahi la salle du TNP. Les lumières s’étaient éteintes tandis que les rideaux disparaissaient et qu’un léger sourire lui venait aux lèvres. Enfin, Papa allait commencer.

Peu importe ce que son titre signifiait, le calme était enfin là.

Enfin… Si seulement.

Alléché par le résumé, il espérait de cette pièce un moment de détente et d’oubli. Profiter simplement du spectacle, se lever et applaudir. Mais non, rien ne s’était passé comme il se l’était imaginé.

Sur la scène, dans le public, partout, des regards le dévisageaient, l’ombre et lumière l’agressaient, les personnages le fixaient…

Au fur et à mesure que les actes se succédaient, la boule de peur et d’angoisse qui ne le quittait jamais vraiment s’était mise à grossir et à enfler et à…

Respire, Fabien, respire…

et il avait dû prendre deux métros…

ffffffffffffff… Respire, Fabien, tout va bien…

puis le T4 à Jet d’eau.

Respire…

Désormais complètement dévoré par la paranoïa, il n’avait plus qu’un seul désir : rentrer chez lui. Et vite.

Être chez lui, avec être en ses mains un bon chocolat chaud et un Comics. Lequel pourrait-il relire ? Pas de Batman ce soir. Ce n’était pas un soir à lire les exploits de Bruce Wayne dans sa tenue de chauve-souris. L’histoire était sombre. Beaucoup trop sombre.

C’était dangereux.

Voilà, il venait de trouver : Spider-Man.

Oui, Spider-Man ferait très bien l’affaire. Et même s’il savait exactement comment le jeune Peter Parker allait se retrouver doté de super pouvoirs, comment le mélange de son ADN avec celui d’une araignée allait provoquer toutes ses transformations, il savait que relire une énième fois l’histoire de The Amazing Spider-Man aller le calmer.

Stan Lee et Steve Ditko étaient des génies. Tout simplement.

Le bout de ses doigts se détendait peu à peu à cette idée. En fait, plus il imaginait la sensation brûlante d’une tasse remplie de chocolat chaud entre ses mains, plus le costume fantastiquement coloré de Spider-Man se précisait dans son esprit et plus il relâchait sa prise.

Il le fallait. Ses articulations commençaient à être douloureuses et l’humidité l’enveloppait déjà.

Cet automne s’annonçait mal. Sans doute du froid, du gris et de la pluie. Trop de pluie. Il risquait d’arriver souvent trempé à son travail. C’était idiot d’ailleurs. Il n’avait qu’à penser à prendre le parapluie trop grand qu’il avait acheté. Comme cela, sur un coup de tête au Carrefour dans lequel il travaillait.

Mais l’esprit trop préoccupé, jamais il ne partait au travail avec. Et après, quand la pluie s’invitait, deux options s’offraient à lui et aucune n’était plaisante. Marcher pendant quarante minutes sous les trombes d’eau ou prendre le T4. Le problème avec le T4, c’était les autres, l’attente. Être enfermé avec des gens qui…

Des complications. Tout lui semblait compliqué.

Le temps, le travail, les rapports humains. Rester calme et serein sur son siège. Regarder tranquillement par la fenêtre du tramway.

Déjà, la buée avait envahi sa vitre pour transformer les éclairages de la ville en une bouillie orange, opaque et informe. Il ne savait plus exactement où le tramway se trouvait et il n’aimait pas cela. La rame avançait, il lui était impossible de savoir ce qui se passait derrière la vitre embuée.

Et il n’aimait pas cela. Du tout.

Sa main droite, encore douloureuse, pendait inerte le long du siège. Un peu plus calme, juste un peu. Alors de la gauche, il s’amusa à faire réapparaître les beautés de la ville par petites touches. Comme un impressionniste.

Petit point par petit point, il retrouvait le mouvement régulier des automobiles. Pour l’instant, le tramway était immobilisé à un feu. Il pouvait en admirer les reflets orange puis rouges sur la carrosserie d’une belle Mercedes noire.

Ses connaissances en automobile étaient quasi nulles. S’il arrivait à reconnaître une sport d’une voiture de ville ou d’une mini, cela relevait déjà du miracle. Par contre, il adorait les reflets qui se créaient sur les carrosseries. Il avait une nette préférence pour les reflets que la nuit offrait. Et sur les Mercedes noires. C’étaient elles qui distillaient les meilleurs reflets. Les plus incroyables.

Il y avait aussi les reflets que la lune, les lampadaires et les mille phares de la ville faisaient naître. Et toutes ces ombres qui se laissaient deviner. Comme ce rideau en hauteur et les deux silhouettes qui s’en détachaient, qui se faisaient face, avant de s’évanouir. En vitesse.

Il avait imaginé une romance. Et puis, tout le reste qui se dessinait. Des milliers d’histoires à portée de vue.

Vénissy

La voie métallique se tut.

Un arrêt.

Il observa les gens qui sortaient et rentraient dans le tramway. Beaucoup avaient l’air fatigué et pressaient le pas comme pour rentrer chez eux au plus vite. D’autres, comme lui, paraissaient seuls et indifférents, plongés dans leurs pensées. Ces gens-là, il les comprenait. Surtout, ils ne le dérangeaient pas, il n’avait pas peur d’eux. C’était bien.

Malheureusement, il y avait les autres. Les plus nombreux, les plus fréquents, ceux qu’il croisait tous les jours et à qui il devait dire bonjour et au-revoir en souriant alors que tout ce qu’il désirait c’était hurler. Leur hurler de le laisser tranquille, hurler qu’il n’avait rien fait ! Non, rien !

Oui, il y avait les autres, cette part de la gent humaine qui parlait fort, avec trop de vivacité, trop de rire. Et leur présence le rendait malade.

Un groupe de cinq personnes entra justement dans son wagon. Bruits et éclats de voix. Les portes se fermèrent, le tramway se remit en route.

Plus que six stations et il serait chez lui. Avec son chocolat et…

— Ha ha ha ! Non, mais tu as vu la tête qu’Harry faisait quand elle le lui a dit !

Et… Et le premier numéro de The Amazing Spider-Man. Les trois hommes et les deux femmes qui, debout, composaient ce groupe attiraient son attention.

— Nan, mais incroyable qu’elle ait osé lui dire ça ! Hi hi hi ! Quelle débile, franchement !

Sur la vitre, les petits points qu’il avait façonnés, ces petits points d’impressionniste, s’opacifiaient. La buée, lentement, se reformait déjà.

Passant à proximité d’un parc, le tramway accéléra. Derrière, émergeant au-dessus des arbres, se dressaient les barres d’immeuble des Alouettes où tant de violences se déroulait et se dérouleraient encore. Leurs lumières jaillirent de la nuit, traînèrent un moment sur les rétines de Fabien puis s’effacèrent.

Ses doigts, les doigts de sa main droite, commencèrent à lui refaire mal. Il posa la main gauche sur la vitre, il posa le front sur la vitre. Il sentit la fraîcheur de l’automne et l’humidité du soir et ferma les yeux. Sa tasse de chocolat chaud et…

— Hé ! Mais t’es pas un peu fou, toi, d’oser dire ça à ton boss ?

— Attends, qu’est-ce que tu crois. Et tu ne sais pas tout. Hein, chérie ?

— Si tu savais, Loïc ! Et encore, c’est quand il est calme, ça. Sinon…

— Non, je crois que je préfère ne pas savoir en fait…

— Hi hi hi ! — Ha ! Ha ! Ha ! — Hi ! Hi ! Hi !

Et… Et… Ils ne peuvent pas se taire, là, leur… Du calme… Spider-Man… Le comics entre les mains… Plus que quatre arrêts… Ils ont bien le droit de rire, après tout. Non ? Non ? Ils sont simplement heureux, ils sont simplement en train de discuter entre eux, juste entre eux, sur des sujets qui me sont totalement étrangers.

Rien à voir. Rien à voir du tout avec moi.

Rien.

Il prit une bonne respiration pour débloquer le nœud qui venait de lui nouer l’estomac et effacer le point douloureux dans sa nuque. Sa main droite s’était de nouveau complètement contractée. Les cinq doigts plantés dans la mousse du siège. Dans ce fichu siège trop dur.

Il écarta la tête de la vitre

Ha ! Ha ha !

et sentit sur son front comme une brûlure. La peau piquait. Le démangeait. Terriblement.

Il écarta la main gauche de la vitre et la posa sur ses cheveux. Comme pour ébouriffer ses cheveux coupés trop courts. Comme pour tenter d’atténuer la brûlure.

— Hi ! Hi hi !

Il rouvrit les yeux. Trois arrêts encore. Cela risquait d’être long. Trop long.

Ses yeux se posèrent discrètement sur le quintuor qui s’exprimait et parlait et riait. Normalement.

Tout était normal. N’est-ce pas ?

Le couple se tenait mutuellement par la taille et parlait à un petit homme un peu rondouillard. Plus en retrait du groupe, un homme brun et basané faisait face à une femme moyenne avec des taches de rousseur sur le visage.

Ils gigotaient un peu et, parfois, perdaient l’équilibre dans les virages. Lui, de son côté, ne pouvait s’empêcher de les écouter. Surtout le couple.

Le couple ne cessait de blaguer avec le rondouillard. Le couple parlait et riait fort avec le petit rondouillard. Beaucoup. Trop. Beaucoup trop fort.

Les deux autres ne disaient presque rien. Presque. Ils faisaient mine de l’ignorer mais…

Ils balayaient du regard l’intérieur du tram. Comme s’ils s’ennuyaient. Sauf qu’ils ne s’ennuyaient pas. Ils ne le pouvaient pas. C’était impossible.

Ils le regardaient, lui, ils le regardaient de temps en temps.

Un peu. Beaucoup.

Trop. Trop souvent.

Et les autres continuaient de rire. Deux arrêts. Ce n’était plus très loin, maintenant. Il serait bientôt chez lui, bientôt avec ses…

Le rire, encore. Non, pire. Le basané parlait doucement, les taches de rousseur parlaient doucement. Le couple et le petit rondouillard rigolaient et rigolaient.

Doucement. De façon feutrée. Sournoisement.

Ils le fixaient. Ils rigolaient. Trop. Beaucoup trop.

Lénine - Corsière

Un arrêt.

Sa main droite. Sa main gauche. Les deux étaient contractées à l’extrême, prêtes à jaillir, prêtes à se défendre. Il voulait rentrer. Il avait besoin de retrouver son chez lui.

La buée avait fini de tout recouvrir. Plus de traces, plus de petits points impressionnistes. Juste la bouillie orange et opaque de la ville. Juste lui qui ne cessait de fixer les trois hommes et les deux femmes, le bout des doigts brûlant et douloureux.

Juste un arrêt.

Un.





< UNE PETIT FILLE – parc des Alouettes – Vénissieux >



Cette nuit d’automne, même si elle était fraîche, ne suffisait pas à vous glacer un homme ou une femme. Un petit pull, une veste légère, il n’y avait besoin de rien de plus pour l’affronter.

Pourtant, quand le tramway lyonnais longea le parc des Alouettes à grande vitesse, pressé de rattraper un retard de quelques minutes, le vent, frais et humide, se mit en marche comme si le tramway avait appuyé sur un interrupteur. Il commençait tout de même à se faire tard et le parc, tacheté des multiples ombres lunaires, se mit à bruisser tout doucement quelque mélodie discrète.

Les feuilles vibrèrent dans l’atmosphère et une douce musique jaillit comme d’une flûte. En fermant les yeux, n’importe qui se serait cru dans un conte. Un de ces autres mondes où l’irréel pouvait surgir à tout instant.

Le parc n’était pas totalement vide. Des chats errants, des oiseaux en train de nicher ou quelques chiens perdus parcouraient les caches naturelles des fourrés et de l’herbe un peu haute. Et, parmi cette faune et cette flore, une petite fille, toute seule, en petite robe blanche presque immaculée, se promenait.

Elle avait loupé un écureuil en retard qui, quelques minutes auparavant, rentrait chez lui toquer à son écorce. C’était à cette heure-ci le seul être humain dans le parc et, à travers les feuillages, les animaux pouvaient l’apercevoir siffloter. Elle accompagnait la flûte imaginaire du vent avec des paroles inintelligibles. Parfois, sans raison, toujours à côté des arbres, elle se mettait à tourner et à tourner autour de leur tronc.

Quatre fois. Toujours.

Puis elle repartait, jouant dans ce parc qu’elle métamorphosait. Était-elle le petit chaperon rouge sans l’habit et sans le panier ? Était-elle Gretel perdue dans la forêt ? Fallait-il la délivrer de quelque sort magique ? Un bon prince allait surgir, foulant d’un pied fier l’herbe haute pour l’embrasser. Et puis le mariage, les enfants et le « ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps ».

Oui, cela ressemblait à se méprendre à un conte mais la petite fille cherchait simplement des animaux. Pour jouer.

La petite fille était une vétérinaire au grand cœur. Malgré le froid, malgré la solitude et les pièges cachés au creux d’un arbuste, elle était là pour sauver un aigle à l’aile cassée, un chat borgne ou un chien affamé. Il ne manquait que ses compagnons de jeu.

Sur la portée du vent qui soulevait un peu sa robe, les notes prenaient forme. Elle chantonnait. C’était des « petit petit petit », des « minichat » ou des « chienchien » qui voletaient dans l’air. Et son timbre aigu se répétait, charmant.

Le vent s’amplifia. Elle avait la chair de poule désormais. Sa mission allait bientôt prendre fin.

Fredonnant, le bas de sa robe gonflé par le vent comme si elle s’était transformée en princesse, elle tourna autour d’un arbre. Quatre fois. Puis elle jeta un regard triste à la lune et aux feuilles.

La petite fille n’avait pas trouvé ses amis les animaux. Pas ce soir. Pourtant, elle voulait tellement trouver un minichat ou un chienchien ! Pour jouer et s’amuser ! Mais non…

Déçue, elle abandonna le parc et ne redevint rien qu’une petite fille.

Par un effet d’optique, l’heure se lisait sur la lune. Des branches coupaient le disque lumineux, aiguilles soudaines des heures et des minutes pour indiquer plus de vingt-trois heures. Il était bien trop tard pour une petite fille normale. Surtout âgée de neuf ans.

D’ailleurs, comme si elle venait de prendre enfin conscience de l’obscurité qui l’entourait, la petite fille se mit à rebrousser chemin. Le vent agitait désormais les grosses branches comme des épouvantails et plaquait la robe contre son dos. La mélodie s’était transformée en bourrasques violentes. La musique s’était arrêtée.

La petite fille, elle, ne s’en souciait pas. Elle venait de sortir du parc pour retrouver l’éclairage orange de sa rue. Elle la traversa puis se faufila dans une ruelle avant de tomber devant un lotissement d’immeubles.

Elle vivait à Vénissieux, dans ce quartier des Alouettes que le temps et les politiques avaient mis à l’écart de la belle et grande ville de Lyon. Les chômeurs, les modestes travailleurs et les immigrés d’il y a une à deux générations y logeaient, un peu par habitude et bien davantage par désespoir.

Il faut dire que les jolis deux ou trois pièces avec balcon, bizarrement, trouvaient toujours un autre preneur « plus adéquat ». Pourquoi oseraient-ils se plaindre d’ailleurs ? Les habitants du quartier des Alouettes avaient droit aux prestations sociales et ne payaient presque rien de leur loyer.

Vraiment, il ne fallait pas exagérer !

Levant la tête vers son immeuble, la petite fille vit une lumière allumée : un homme la regardait – son papa était revenu ! Son papa était revenu !

La joie l’éclaira comme un phare abandonné. Elle s’était trompée de fenêtre. C’était la maison au-dessus de chez elle. D’ailleurs, le monsieur n’était plus là. Il avait disparu.

À son étage, les volets étaient clos. Comme elle les avait laissés en partant.

Les pas qu’elle avait soudain agrandis s’arrêtèrent presque. Une tristesse sans fond s’empara d’elle et, tout en continuant son chemin, elle s’approcha de l’entrée de son immeuble. Le numéro 184 s’affichait tant bien que mal, ses chiffres cassés et la peinture vieillie.

Comme d’habitude, des grands traînaient sur des marches, d’autres, assis sur un petit muret, rigolaient. Le vent étouffait leurs rires et, inlassablement, le son revenait mourir dans leur bouche.

La petite fille marchait droit devant sans se soucier d’eux. Elle rentrait simplement chez elle.

Un grand jeune homme, les cheveux très courts, la vit et laissa échapper un rot de surprise. Sa bière, dans un tintement, se vida et l’aida à se mettre debout. Le grand jeune homme venait de se relever et de dire au revoir à ses amis.

Il s’essuya la bouche et se dirigea vers la petite fille. Il la devança, attendit qu’elle arrive à sa hauteur et l’arrêta en lui saisissant violemment l’épaule.

— Je suis toute triste, grand-frère !

— J’en ai rien à faire. Qu’est-ce tu fichais, Jen’, hein ? Tu crois que j’ai qu’ça à foutre que de t’chercher. C’est l’heure de rentrer maintenant ! Merde, t’fais chier.

Il la gifla du revers de la main. Sans préavis. Parce qu’il trouvait ça approprié.

La tête d’une petite fille valdingua comme l’aurait fait celle d’une marionnette. Un coup à gauche, un coup à droite. Sans larmes dans les yeux. Juste de l’indifférence. L’habitude.

Elle remit simplement sa tête en place et regarda son grand frère avec la même moue renfrognée.

Elle était terriblement déçue.

Son grand-frère observa sa bière vide d’un air maussade. Putain, il avait foutrement envie de s’en jeter une autre.

— J’suis toute triste parce que j’ai pas pu trouver mes zanimaux. Ni mes minichats ni mes chienchiens. Et puis papa, il…

Il la gifla de nouveau. Quelques rires, dans un silence du vent, avaient trouvé l’oreille du grand jeune homme : ses amis se foutaient de lui. Ça, c’était inacceptable !

Il serra encore plus fort l’épaule toute frêle de la petite fille.

— Qu’est-ce que j’en ai à foutre de tes histoires, Jen’ ! Tu rentres et tu t’la fermes.

— Mais papa il devait revenir hier ! Il me l’a dit avant de partir. Il me l’a promis cette fois !

— Ta gueule, Jen’ !

— Je veux que papa revienne. Ça fait longtemps et j’en ai marre de m’occuper de la maison. J’ai envie de bonbons et papa m’en achète parfois lui.

— Ferme-là, Jen’ ! Tu sais bien qu’on peut pas compter sur lui alors tu continueras à faire s’que je dis !

— D’accord, grand-fr…

Cette fois-ci, il la frappa avec force. Elle tomba. En plus de la violence, la main, côté verre de bière, s’était abattue sur le visage de la petite fille.

Elle se releva, sans un mot. En réalité, c’était le grand jeune homme qui la traînait plus qu’autre chose. Son frère lui étirait le bras, sans ménagement.

Il était en colère. Dans son crâne, les émotions qui le traversaient ne cessaient d’hurler et de piétiner sa raison. Il ne supportait pas d’avoir honte, il ne supportait pas que sa petite sœur puisse le ridiculiser devant ses potes.

Le contester.

Alors il partait fuir, déversant avec virulence sur Jen’ les émotions négatives qui le rendaient fou. De toute façon, c’était lui et lui seul à gérer sa demi-sœur en attendant que son père revienne. De toute façon, même présent son paternel ne servait à rien.

Si elle le voulait, Jen’ n’avait qu’à le chercher parmi les bars, les prostitués et la crasse puante de sa cabine du camion dans lequel leur père passait la plupart de son temps. Bastien avait assez donnée, il en avait sa claque maintenant.

Pour Bastien, l’éducation de sa petite sœur se résumait en un concept d’une grande simplicité : l’adulte, c’était lui. Jen’ lui devait donc le respect et boucler son putain de clapet.

Par exemple, là, Jen’ allait ranger le bordel qui commençait à s’accumuler dans le salon. Si elle était sage, peut-être qu’il lui donnerait un peu d’argent pour qu’elle se fasse plaisir.

— Dépêche-toi, Jen’ ! (tirant sur son bras) Y a encore toute la vaisselle à faire.





< LUI, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui, chez lui… >



La porte d’entrée claqua puis chacun des trois verrous cliqueta avec frénésie.

Peur. Danger.

Ha ha ha ha ! — Hihihihi !

Il devait se calmer. Tout de suite. Ses médicaments, où les avait-il rangés ? La dernière fois qu’il les avait pris,

Hé, t’as pas du feu mec !

ces fichus médicaments se trouvaient où ?

Où ? Où ? Où ? Où ? Où ? Où ? Où ? Où ? Où ? Où ? Où ? Où ? Où ?

Pourquoi est-ce qu’il n’arrivait pas à se débarrasser de ces rires qui lui fracassaient le crâne ? Hein, Fabien ?

Tu es fou fou fou fou fou !

Et ce type qui l’avait agressé sur le chemin du retour. À lui parler, à lui adresser la parole alors qu’il se dépêchait de rentrer chez lui. Vite. Très vite. Le plus rapidement possible afin de ne pas recommencer.

Fou fou fou, fou fou fou !

Debout devant la porte qu’il venait de cadenasser, il se labourait le visage, fermant les yeux, hurlant intérieurement,

Laissez-moi tranquille !

essayant de se rappeler l’endroit où il avait bien pu mettre les comprimés que le psychiatre lui avait donnés. C’était il y a deux ans et depuis il ne les avait pris que trois fois. Juste avant qu’il ne déraillât, lorsqu’il avait l’impression que son cerveau était sur le point d’exploser et de fondre en même temps. Et qu’un seul désir le dominait : s’arracher la tête et faire taire la souffrance.

Surtout ne pas recommencer. Rappelle-toi, Fabien. Ne pas recommencer… Surtout ne pas… Les comprimés, les comprimés, les comprimés…

Dans la cuisine. Dans le tiroir gauche. Là où s’entassait tout ce dont il ne se servait presque jamais.

Lâchant le visage qu’il tenait à pleines mains, Fabien se rua sur le tiroir et balança tout le contenu par terre.

Hé mec !

La boîte roula jusqu’à son lit. Le frottement sur le parquet lui rappelait encore le bruit du roulement du T4 et les rires

Fou fou fou !

et les regards qui l’étouffaient.

Il suffoquait. À terre. La boîte.

C’était quoi le dosage déjà ? Quatre pilules. Ferme les yeux et respire. Allonge-toi sur le dos. Près du lit, près du lit. Dans ton petit chez toi.

En sécurité. Tout va bien, tout va bien… Ou presque.

Doucement, il rouvrit les yeux et observa le plafond de son appartement. De nombreuses stries le parsemaient. Il les connaissait, il les devinait malgré l’obscurité.

Fabien attendait. Attendait que la douleur dans sa nuque arrêtât de le déchirer. Attendait que le pire devînt tout juste acceptable.

Indistinct, le temps passait. Puis la raideur à la nuque diminua d’intensité. Il sut alors qu’il pouvait enfin se relever et tenter de se calmer comme il l’avait prévu : un chocolat chaud et un comics entre les mains.

Fébrile, il se redressa et trouva l’interrupteur près du lit. La lumière jaillit, à la fois agressive et rassurante.

Tu es en sécurité, ici. C’est chez toi. Rien que chez toi. Il n’y a personne d’autre.

Par mesure de sécurité, Fabien revint à la porte d’entrée, vérifia que les verrous étaient solidement ancrés et se mit en quête de ses lunettes. Il se les était arrachées

Fou !

en arrivant.

Elles attendaient au sol, entre sa table basse IKEA, le mur et le canapé trop dur qu’il avait obtenu d’occasion. C’était le désordre ici. Le tiroir gisait au milieu de la pièce, son contenu éparpillé en étoile, le meuble bas de la cuisine comme éventré.

Assis sur la table basse, il referma un instant les yeux, fit le vide


dans son esprit et se décida à préparer le chocolat chaud. Pendant que le lait chauffait doucement dans la casserole, il sentait la présence du tiroir à terre qui le hélait, l’attirait. D’un cri silencieux, le tiroir, telle une sirène, lui rappelait sa condition, sa folie.

Regardant dans le coin opposé, juste à droite de sa porte d’entrée, il vérifia la présence de ces comics dans la bibliothèque. Les reliures brillaient, rassurantes, colorées. Connues. Le cycle de The Amazing Spider-Man était là. Les livres n’avaient pas bougé.

Tout va bien, Fabien.

Quelques bulles se formèrent à la surface du lait.

La nuit serait courte. Il travaillait tôt demain. Six heures au plus tard, il devrait se lever, prêt à foncer pour arriver à l’heure au magasin. Et pourtant il allait devoir lire et lire encore des pages. Oublier, s’oublier.

S’effacer.

Se perdre dans un autre monde avant de pouvoir s’allonger sur le matelas trop moelleux du lit qui lui faisait face. Et de trouver le sommeil, sans penser à demain.





< L’HOMME – deux heures plus tard – duplex côté Tête d’Or – Lyon 6e >



L’homme avait envie de tout casser. Tout. Absolument tout.

Les chaises, le vase décoratif au milieu de la table, le mur et sa peinture à effet taupe. Inspiré par l’énervement qui revenait comme un moustique affamé, il lança un coup de poing sur la porte séparant le salon et la salle de bain.

Le bois résonna, vibra puis l’ignora d’un air dédaigneux. La peau des phalanges le piquait un peu. Toujours pas de sang.

Il ouvrit la main pour la secouer. Une rage puissante et dévorante lui brûlait maintenant l’estomac. Pourtant, ces douleurs-là ne l’embêtaient pas une seule seconde. Il s’en fichait. Il s’en foutait royalement même !

Il se servit un verre de whisky. Le buvant d’une traite, il le posa brutalement sur sa belle et grande table en verre trempé à 3000 euros pièce. Le bruit tonna dans la pièce aseptisée.

Cette salope avait osé le foutre dehors nu, jeter ses vêtements de boulot du haut de sa fenêtre. Du deuxième, bordel ! Devant une quinzaine de clients du bar en face de l’immeuble et un couple qui se promenait.

Tous l’avaient dévisagé, tous l’avaient observé comme les gens du peuple s’amusaient à regarder le lion en cage. Avec l’affront de se croire supérieurs et un sentiment de pitié au coin du regard.

Elle l’avait foutu à poil, à poil dans la rue ! et il avait dû se dépêcher comme jamais de se recouvrir. Enfiler son pantalon de tailleur et sa chemise, froissés et salis. C’était inacceptable !

Quelques commentaires avaient fusé tandis que, habillé sommairement, il avait accéléré le pas jusqu’à rejoindre sa voiture et rentrer chez lui. Dans son appartement de 80m², il comptait bien l’insulter copieusement sous la douche pendant que le linge corrompu tournerait dans la machine à laver avant d’aller illico au pressing.

C’est ce qui s’était passé, très exactement même, sauf que la rage ne le quittait pas. Non, sa rage s’amplifiait.

Une aigreur d’estomac le reprit, plus acide. En réaction, il projeta son verre de whisky vide à travers la cuisine. Le verre explosa contre la vitre du four. Les éclats étincelaient un peu partout sur le parquet.

Cette vue de désordre et de chaos le calma un instant. Il reprit ses esprits et réfléchit à la suite des événements. Il évaluait les possibilités.

Il pouvait appeler son père qui était toujours de bons conseils. Son père ferait mine de l’écouter, parsemant le silence de quelques « hum, hum » bienvenus puis, après quelques secondes de réflexion, il commencerait sa phrase d’un « Fils, écoute attentivement ce que je vais te dire » avant de promulguer la bonne parole. La vraie. Celle de l’expérience.

Sinon il pouvait s’en charger. Choisir sa voie et son propre style. Son père aimait utiliser les intermédiaires. Pour ne jamais se mouiller directement comme il disait. Mais Marc, lui, commençait à mieux se connaître. Il préférait être aux premières loges, agir, avoir les deux mains dans l’action tout en couvrant ses traces.

Il voulait maîtriser, dominer. Il désirait plus que tout apprécier sa vengeance.

Devant la baie coulissante qui s’ouvrait sur la terrasse de son duplex, il réfléchissait à un plan rapide et efficace tout en devinant les silhouettes des arbres et des arbustes du parc de la Tête d’Or.

Personne ne se mouvait encore à cette heure-ci. Seuls les fous acceptaient de travailler à trois heures du matin.

Justement… Et si…

Prenant son téléphone portable sur la table, il envoya un texto à sa chef. Dans son message, il indiquait qu’il avait besoin de son samedi – aujourd’hui donc – pour des projets personnels. Qu’il rattraperait toutes les heures perdues au besoin et qu’elle le trouverait présent au bureau dès huit heures tapantes lundi matin.

Sa tyrannique de chef lui accordait suffisamment de confiance pour lâcher du lest quand il lui demandait. De surcroît, elle lui devait bien un grand nombre d’heures qu’il avait passées à peaufiner les dossiers, très souvent après vingt et une heures, un sandwich comme seul repas. Sans compter qu’il n’hésitait pas à attaquer dès sept heures le lendemain si jamais une audience était prévue dans la journée.

Une petite pelle à la main, il ramassait avec soin les éclats de verre un grand sourire aux lèvres. Son estomac ne le brûlait presque plus. Sa rage l’incendiait avec bonheur mais il s’en fichait.

Cette foutue salope n’allait pas s’en sortir comme ça. Elle ne se doutait pas de ce qui l’attendait.

Demain, il la voulait, il la trouverait et il l’aurait !

Il ferait le nécessaire.





< ELLE – toute seule dans l’obscurité de son salon – Lyon 8>



La femme dormait. La fatigue et l’épuisement avaient eu raison de la violence qu’elle avait subie. Un peu de répit. Enfin.

Blottie derrière le canapé de son salon, sa respiration remplissait l’espace. À chaque inspiration, ses lèvres tremblotaient avec légèreté. C’était une goulée délicate, presque imperceptible. Le calme avant la tempête.

En effet, dès que l’air sortait, c’était à grands renforts de manifestations physiques. Ses narines se vidaient rapidement d’un souffle puissant. Les traits de son visage se serraient, les bras déjà recroquevillés autour de sa poitrine s’agitaient tandis que ses poings se contractaient.

Elle dormait, oui. Mais elle dormait mal. Son rêve de départ s’était vite transformé en cauchemar. L’homme blond qu’elle avait jeté à la porte quelques heures plus tôt l’y avait retrouvée.

Elle était en train de peindre dans son atelier. Du moins, elle essayait. Son agresseur était à côté d’elle. Elle ne le voyait pas, elle le devinait. Sa respiration doublait la sienne, tout près de son cou. Puis, caché dans la semi-obscurité qui l’entourait, il lui ordonna de se déshabiller.

Sa présence était oppressante, rendait gauche chacun de ses gestes. Le tableau, presque entièrement recouvert de peinture noire, s’éclaircissait. Elle se concentrait pour former un visage mais elle loupait les contours. Pire que du Picasso en pleine période cubiste.

Un goût âcre se mit à jaillir dans sa bouche comme si une fontaine d’acide gastrique était apparue sur sa langue. L’homme blond proféra un nouvel ordre : « Enlève le bas maintenant. »

Elle n’avait pas envie d’obéir. Une douleur insidieuse la lançait en bas de son ventre. Elle souhaitait continuer sa peinture. Être tranquille, seule.

Mais il lui était impossible de se débattre, de désobéir à l’ordre. Impuissante ! Pourquoi était-elle aussi impuissante ?

Un gémissement plaintif interrompit la régularité de sa respiration. Puis d’autres se rajoutèrent. Son cauchemar la faisait maintenant transpirer. Une sueur froide et désagréable l’enveloppait.

La scène qui se déroulait dans sa tête changea et un souvenir s’intercala au milieu.

C’était désagréable. Très désagréable. Elle essayait par tous les moyens de crier mais elle n’y arrivait pas.

Elle cherchait à se réveiller mais elle n’y arrivait pas.

Pas encore.

Le vrai réveil attendrait.





< LA FAMILLE d’ELLE – 184 place des Alouettes – 4e étage – appartement 417 – le lendemain matin >



— Bon sang de merde mais il va l’arrêter sa putain de musique ! (plus fort) Sabine !! (frappant contre le mur) Sabine, merde !!

Écumant de colère, un homme d’une cinquantaine d’années tambourinait le plancher de son salon comme pour essayer de recouvrir les vibrations qui couraient dans les murs.

Il était neuf heures du matin plus quelques poussières et Michel prenait son habituel petit déjeuner. Un grand bol de café et le journal tout fraîchement arrivé du matin. En consommation lente : le café se finissait légèrement tiède et le journal froissé.

Sauf que ce matin ces branleurs de voisins du troisième avaient décidé de lui casser les roubignoles. Avec cette saloperie de musique techno. Du matin ? Alors qu’il buvait son café ? Maintenant ? Il ne pouvait laisser ce cirque continuer plus longtemps.

Évidemment, c’était la faute au jeune branleur qui traînait quasiment chaque soir devant l’immeuble avec les autres loustics. Tous des bons-à-rien, des feignasses de premier ordre. Des…

— Qu’est-ce qu’il y a, Michel ?

Sa femme venait enfin de répondre à son appel. Toujours trop lente, toujours en retard. Il n’était vraiment pas aidé. Bon sang de… !

— Tu n’entends rien par hasard ? Tu vois pas que j’aimerais pouvoir être tranquille du matin ?

— Et tu voudrais que je fasse quoi, hé ? Vas-y, dis-le-moi, !

Cette manie de finir ces phrases avec ce avait le don de l’agacer au plus haut point. Michel était sûr et certain qu’elle le savait. Elle le faisait exprès, juste pour l’énerver. Si elle croyait qu’il laisserait passer ça… Pas ce matin !

— Tu bouges tes pieds et tu vas toquer chez le voisin. (une pause, la regardant comme si elle était abrutie) Et tu lui dis de baisser sa merde de musique s’il ne veut pas que les flics rappliquent chez lui. C’est compris ? ?

Elle le fixa un instant en silence. Une moue de dégoût traversa son visage avant qu’un sourire impassible ne se plante sur ses lèvres. Ce vieux con ne croyait tout de même pas qu’elle allait gentiment lui obéir.

— Comme je suis désolée, Michel, mais… Je dois filer au travail et tu sais à quel point il est important, ? Tu le sais bien, depuis que tu as perdu le tiens, ?

Comme pour alimenter le feu, le son de la basse monta d’un cran et fit trembler le café. Le liquide tourna violemment, se transforma en un tourbillon et s’écrasa sur la page ouverte du journal. C’en était trop.

— Bordel de bon sang ! Je m’en vais te le corriger ce petit con, moi !

Mais il jactait dans le vide : sa femme avait déjà claqué la porte. Sabine était partie. Elle l’avait complètement ignoré.

Il avait raison. La famille prenait l’eau à tout bord ! Déjà que sa douceur de vivre, sa fille adorée, sa câline, ne revenait presque plus les voir depuis qu’elle était partie s’installer seule dans un quartier plus chicos.

La fraîcheur de Lola lui manquait. Et ça depuis que Sabine l’avait forcé à envoyer sa fille à l’internat dès le lycée. Soi-disant pour que leur fille travaille mieux, ait de meilleures conditions, se consacre au dessin et tout ce tralala !

Non vraiment ce n’était plus tout à fait pareil à la maison. Il regrettait la présence de sa câline. Alors il ne lui manquait plus que ça ! Que sa femme ne le respecte plus !

Bien sûr qu’il avait perdu son boulot mais qu’est-ce qu’il y pouvait, lui ? Les grands patrons, toujours là à vous oppresser, à vous presser jusqu’à vous tuer. Et quoi ? dès que tu commences à être un peu trop mou, que la cadence diminue, fioup ! Du balai !

Sabine le traitait bien trop sévèrement. Elle aurait préféré quoi ? Qu’il se détruise la santé pour devenir comme la loque du troisième ? Un alcoolique bourré du matin au soir quand encore il se trouvait chez lui ? Avec en prime sa femme qui le trompe et qui se barre ?

Jamais de la vie il ne laissera ça se produire. Jamais ! Il préférait laisser sa femme prendre la relève. En quoi c’était mal d’être bonniche ? Il y avait bien pire comme boulot !

La basse ne voulait pas se calmer et des tourbillons de plus en plus dangereux se créaient à la surface du café.

Bon sang ! Cette fois-ci, il allait agir ! Ce bon-à-rien qui dealait et buvait toute la journée allait comprendre à qui il avait affaire ! Il n’avait peut-être qu’une loque pour père, une pute perdue dans la nature pour mère, ce n’était pas une raison pour manquer comme ça de respect à ses voisins.

Et puis il y avait aussi la petite ! La pauvre et gentille petite. Elle risquait de finir folle dans une famille pareille ! Il l’avait même vu revenir du parc à une heure pas possible hier soir. C’était pas croyable !

Mais pas de ça chez lui. Michel avait fondé une vraie famille, la sienne, et tout comme il fallait. La famille prenait peut-être un peu l’eau en ce moment mais il allait arranger ça. Et d’abord le voisin du troisième.

Résolu comme jamais, Michel écarta délicatement son café du journal. La techno de ce bon-à-rien l’avait déjà assez taché. Et fioup, la tache bien sirupeuse pile poil sur la face d’une jolie minette. Du coup, on avait l’impression qu’elle était passée dans une machine à laver.

Jessica Bayleys qu’elle s’appelait.

« Une détective privée lyonnaise arrête le serial killer à l’amaryllis qui sévissait depuis six mois dans la région. »

Rien que ça ! Bon sang ! En voilà une qui savait tenir son business !

Par précaution, il éloigna à nouveau le journal et le plia même en deux. On ne savait jamais. Puis, avec élan, il se leva et se dirigea d’une traite dans la cuisine. Il avait un peu d’encre et de café sur ses mains. Il fallait bien laver tout ça quand même !

Les secondes passaient au bruit du jet d’eau qui éclaboussait l’évier. Les yeux perdus sur la céramique crème, Michel se voyait déjà entrer en scène. Comment il allait te le secouer, la feignasse, comment il allait lui faire taire sa musique de merde. Et si la petite fille se trouvait dans les parages, peut-être même qu’il lui expliquerait ce qu’était une vraie famille. Histoire qu’il lui ouvre les yeux. Mais pour le moment…

Il ferma le robinet et se passa les mains humides sur le visage. Ils voulaient la guerre, ils l’auraient !

Lentement, le pas lourd et pesant du conquérant, de Neil Armstrong sur la lune, il traversa le salon et approcha de la porte d’entrée. D’abord, enlever ses pantoufles et mettre ses chaussures d’hiver. De solides rangers en cuir. Il les laçait d’autant plus lentement que la musique s’accélérait. On faisait les choses bien, ou pas !

Les pieds solidement armés, Michel enfila sa veste noire en peau de daim. Avec elle, il en avait vu bien d’autres ! Sabine pouvait bien dire qu’il avait l’air affreusement ridicule dedans, il avait toujours senti ses forces se décupler dans cette veste.

Pourquoi ? Un mystère. Mais il y avait quelque chose de particulier pour sûr. Et oui, il allait le montrer de suite !

Il ouvrit la porte avec fracas et la referma avec soin. Dans l’escalier, le son était presque inaudible. Il s’entendait. Il fallait juste savoir où chercher. Tant pis, quand il fallait y aller…

Son pas résonnait sur le béton brut qui tenaient guise de marches. Ces murs froids et sales ! Et cette puanteur abominable qui venait d’on ne savait où ! Mais quand donc est-ce que la copropriété allait faire quelque chose ? Il ne payait pas ses charges pour rien.

Et voilà, des débris de canettes ! En arrivant près du palier du troisième étage évidemment. Encore une bonniche qui croyait pouvoir se la couler douce. Mais il allait gueuler, oh ça oui ! Et ça allait commencer tout de suite !

Juste devant la porte de ses voisins, la musique était devenue assez forte pour emplir les oreilles de Michel de colère.

Il respira, revint sur ses pas pour écouter comment le son se répandait à travers le palier et hésita à sonner chez un autre voisin du troisième. Après tout, pourquoi pas ? À deux, ils auraient bien plus de poids, non ?

Sa main s’avança, frôla la sonnette du voisin et hésita.

Non, il le ferait tout seul !

Revenu devant l’appartement du crime, il déclara la guerre : il sonna. Une fois. Et il attendit.

La musique continuait et Michel n’écoutait pas de cessez-le-feu. Il sonna de nouveau. Plus longtemps.

Si ce bon-à-rien croyait qu’il allait s’en tirer tranquillement, il se foutait diablement le doigt dans l’œil ! Et d’ailleurs, ça marchait ! Il écoutait des voix derrière la porte.

Une voix de femme. Qu’est-ce qu’elle racontait ? Puis, il en était sûr, le branleur de jeune. Mais leur voix ne lui parvenait pas assez distinctement. Il n’arrivait pas à tout comprendre.

Michel rapprocha la tête de la porte, histoire de saisir ce qui se passait. Ils se disputaient, se chamaillaient comme des gamins. Le volume de la musique techno ne baissait toujours pas par contre. Et surtout, voilà qu’ils se mettaient à émettre des bruits étranges. Presque suggestifs.

Michel n’écoutait plus, il vivait la scène avec avidité. Et c’était bien ce qu’il pensait, il en était sûr. Il imagina un instant la scène puis se reprit.

Le fils, encore jeune, faire ça comme ça dans le salon familial. Et avec quelle sorte de nana, hein ? Bon sang de bon sang mais quelle famille ! Ça, pour sûr, ça ne se serait jamais produit chez lui.

Et la musique ? Tant pis, ce n’était plus le moment. Maintenant qu’ils étaient occupés, ils allaient bien finir par arrêter l’appareil. C’était trop dommage, il n’avait plus qu’à remonter chez lui. Bien sûr, il aurait pu appeler la police mais et puis quoi encore ! Après, les voisins allaient croire que Michel était un indic’ !

Les basses se prolongeant toujours jusque dans les murs de la famille, avec, parfois, des bruits sourds qui traversaient le sol de son appartement. Quelle bande de sauvages !

Michel, quant à lui, s’était tranquillement réinstallé sur le canapé ses pantoufles aux pieds. Le café n’était pas encore froid. Parfait.

Il déplia le journal, traversa rapidement l’article sur Jessica Bayleys – la photo l’intéressait bien plus – et s’arrêta sur un article scientifique. Nom de… ! Trois physiciens avaient gagné des millions avec un truc à la gravitation ! Le Nobel qu’ils avaient eu !

Pour sûr, voilà des sous qui tomberaient bien mieux dans les mains de Michel. De quoi remettre en ordre les quelques fuites récentes de son portefeuille. Au moins, lui, il en avait réellement besoin, il avait des problèmes que l’argent réglait. Pas comme chez ces gens pour qui tout va bien !





< UN PHYSICIEN – Thomas Konnors – villa eleagna – Monts d’or >



Tandis que le physicien sirotait son café, une nostalgie soudaine et désagréable l’envahit en même temps que l’amertume de son extra noir.

Regardant sa montre – il était neuf heures et… sept minutes –, il se rappela que cela faisait exactement vingt-trois ans, sept mois, onze jours, trente-sept minutes et dix-huit secondes qu’il n’avait pas fait l’amour avec une femme. Depuis Mary Smith et la troisième année à la faculté d’Harvard. Un mardi après-midi, juste après le TD de physique expérimental.

Réellement fait l’amour. Pas baiser, évidemment.

Non pas que cela le dérangeait. Il avait juste le souci de l’exactitude. L’exactitude du physicien qui réussit à obtenir le Nobel pourrait-on même dire ! L’exactitude de la réussite.

Ce même souci l’emmena à considérer que son dernier baiser, le dernier french kiss, remontait à plus de vingt ans. Et, en ce qui concernait un sentiment s’apparentant à de l’amour… Là, s’il occultait Mary, son exactitude plongeait dans les abysses, dans une surface infinie comme l’est celle des fractals. Il touchait un point impossible à quantifier, impossible à maîtriser d’un bout à l’autre. Mais peu importait en fait l’exactitude de ce point.

La vérité, c’est que lui, Thomas Konnors, avait décidé sciemment de faire appel aux mains expertes d’une péripatéticienne. Par intérêt pour son corps, évidemment. Pour se donner corps et âme à ses recherches sans être dérangé par les pollutions du côté primitif de son cerveau. D’ailleurs, cela avait porté ses fruits : ses recherches avaient été couronnées et par le plus prestigieux des prix : le Nobel.

La tasse en porcelaine retrouva son socle. Comme cette nostalgie étrangère persistait, il pensa qu’il était peut-être temps de se rappeler au bon soin d’une de ces dames.

Après tout, avec l’argent du Nobel, ces faux-frais n’étaient qu’atomes parmi les astres. Il avait mérité cette petite compensation, évidemment. Ce n’était qu’un corollaire au prix qu’ils venaient de recevoir.

Il se demandait ce que les deux autres avaient bien pu faire après la remise. Ses collègues de recherche plus exactement. Après avoir passé huit ans à travailler avec lui, ils méritaient bien ce terme. Ni plus, ni moins. Des collègues. Et c’était déjà bien assez ! D’autant plus que, évidemment, c’était lui qui avait porté le projet à bout de bras.


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