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L'AUBERGE DES RÊVES



Caroline Karedo



All Rights Reserved.

Tous droits réservés.



Copyright © 2018

Caroline Karedo

Couverture © Caroline Karedo et Béatrice Gomez



ISBN 978-2-9565276-0-2

EAN 9782956527602



Distributed by Smashwords

Smashwords Edition, License Note



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À Hermès et à tous les voyageurs

de l'esprit, de l'espace et du temps.

















Les murs sont des ponts que l'on regarde

dans le mauvais sens...

 









TABLE DES MATIÈRES





TEMPS PI

LA PROFONDE HEURE

TEMPS SIDÉRAL

TEMPS MI-EUX

LE TEMPS DES ORIGINES

DÉSERTE HEURE

TEMPS MORT

TEMPS T

LE TEMPS DES DIEUX

AÎON

TRICKST'HEURE

VOL’HEURE

SYNCHRONISATION

TEMPÊTE

TEMP-O

LE TEMPS DU RÊVE

SCULPT'HEURE

TEMPS 9

TEMPS GRIS

CHINE'HEURE

LE SEPTIÈME PRÉSENT

L'UN-FINI, L'AUTRE COMMENCE

ÉPILOGUE : HEURES-MÈS

ADDENDUM

REMERCIEMENTS

BIBLIOGRAPHIE









TEMPS PI


C'est vraiment incroyable. Je nage en pleine loi de Murphy... Je sens que mon prochain rendez-vous chez le garagiste va être très légèrement tendu. Un peu acide même. MAIS QU'EST-CE QU'ELLE A ENCORE CETTE FOUTUE BAGNOLE !!?? Non, allez, ne t'énerve pas contre elle, elle est sûrement en train de te révéler quelque chose sur ta vie... ou alors tu crées sans le savoir un effet Pauli sur les circuits électroniques mais ça ne change rien au fait que... ah non c'est quoi ce voyant qui s'allume maintenant ! Meerdemerdemerde avance !!! Me laisse pas en rade ici en pleine campagne... allez, allez, fais un effort... pffff ! Et voilà... madame me fait un burn out à 22h, dans un endroit tellement paumé que le GPS n'arrive même plus à me localiser. Ne manque au tableau que le serial killer au sourire de prince charmant qui vient aimablement vous donner un coup de main et un coup de démonte-pneu derrière la tête pour faire bonne mesure.

Je ne sais même pas où je suis, si j'avais au moins prêté attention aux noms des derniers villages traversés ! Espèce d'imbécile, ça t'apprendra à conduire comme un robot... Ton prof de yoga en lèverait les yeux au ciel de consternation, tant il te répète d'être toujours ici et maintenant, en toute conscience... mais bon, après cette journée d'anniversaire, si fastidieuse et regrettable, j'ai des circonstances atténuantes (dit-elle après après avoir chuté dans le ravin... aha ah... morte de rire !). OK, aucune excuse alors, bien fait pour moi. Gentil GPS, peux-tu me dire où je suis pour que j'appelle une dépanneuse ? À cette heure-ci, ça va me coûter une blinde. Tu es sûre que quelqu'un se déplacerait d'ailleurs ? Je dois avoir un numéro d'urgence de l'assurance quelque part... Oui quelque part c'est bien le mot. C'est très vague quelque part. Ça pourrait être n'importe où et surtout pas dans mon portefeuille ni dans cette voiture. Voyons... on n'y voit rien avec cette veilleuse. Heureusement que j'ai le portable pour apporter un peu de lumière dans ce fourre-tout de sac, et le « juke box » qui marche toujours pour apporter une once de compagnie. Quoi bip bip ? Ah non pas toi !...

– Ça va Choupette ? Tu es partie comme une voleuse tout à l'heure ?

M'appelle pas Choupette ? Je ne suis plus ta Choupette, tu peux rentrer ça dans ta cervelle de poisson rouge ???

Sourire forcé dans le rétroviseur.

– Oh euh, oui, je ne me sentais pas très bien et avec la route que j'avais à faire pour rentrer...

– Tu aurais pu dormir sur place tu sais... J'avais prévu au cas où...

Oui je sais que tu aurais aimé que je dorme sur place mais moi je n'aurais pas aimé ça du tout, surtout que je sais très bien ce que tu aurais tenté. Tu crois que je n'ai pas remarqué ton petit numéro cet après-midi ?

– Merci Luc, mais je dois déjeuner demain chez mes parents, ça m'aurait fait lever beaucoup trop tôt... d'ailleurs...euh... (Non, tu ne vas pas lui demander de l'aide, je t'interdis de lui demander quoique ce soit, tu sais qu'il va en profiter un max ! TAIS-TOI !!)

– Oui, Choupette ? Tu as besoin de quelque chose ? Je ne t'entends pas rouler, tu as encore un souci avec ta bagnole ? Je viens te dépanner si jamais...

– Nonnonnonon ! Tout va bien, je me suis juste arrêtée à cause... d'une envie pressante... hem... la bière, hein ! Toujours aussi diurétique chez moi ! Ah ah !

Ma fille, tu as l'air aussi crédible qu'une vendeuse de parfum pour chien mouillé...

– Ok ma belle, alors quoi ?

– Oui, non, euh, oui je voulais juste que tu dises au revoir de ma part à Justine, je l'ai cherché partout mais je ne l'ai pas vu.

– Ah, oui, ok,... il y aura au moins quelqu'un que tu auras cherché avant de partir, hein ?... mais pas de souci je lui dirai... et au fait...

– Oui ?

– Vraiment, ça m'a fait plaisir que tu viennes, j'aurais bien aimé qu'on ait plus de temps pour... enfin, qu'on discute tranquillement, tu vois...

– Je vois...

Un ange passe. Pourquoi ce sont des anges qui passent quand on est mal à l'aise, je ne sais pas. Il faudrait que je potasse l'Ecclésiaste ou les Psaumes, mais je ne suis pas sûre d'y trouver la réponse. D'ailleurs tout le monde s'en fout.

– Écoute, on en reparlera une autre fois, hein ? Il faut que je reprenne la route maintenant...

– Oui, je comprends, on se rappelle plus tard, d'acc ?

– Oui, oui, on se rappelle...

– Je t'embrasse Choupette...

C'est tellement lourd de sous-entendus, pitié, arrêtez cette torture !

– Ouais, bises, à plus !

Et tu raccroches vite fait... voilà ! Vas-y, tu peux décrisper ce sourire de circonstance que personne ne voit sinon tu vas te claquer le grand zygomatique majeur et tu vas finir comme le Joker de Batman. Honnêtement ça craint. Même l'acide hyaluronique à haute concentration n'y pourra rien...

Le portable... la plus odieuse et perverse invention de tous les temps. Inutile en cas d'urgence, et affreusement nuisible pour le reste. Pour couronner le tout, quasiment plus de batterie, mais je vais voir si l'appli GPS peut marcher un peu mieux que la merveille de technologie ruineuse qu'on m'a fourgué avec la voiture. Ouhlà... je suis... bel et bien en rase campagne apparemment. Le prochain village est à plus de 8 km. Et si encore je pouvais faire du stop ! Même si cela n'est pas très prudent. Mais pas une voiture sur cet axe désaxé du monde civilisé ! J'adore les raccourcis du GPS. C'est formidable. Ils vous font mettre le nez là où l'Homme n'a presque jamais mis les pieds. Heureusement qu'il y avait un staff ultra-compétent pour Apollo 11, sinon les gars auraient planté le drapeau US dans le Nevada et n'y auraient vu que du feu !... ah oui, merci de me passer Space Oddity maintenant, ça tombe à pic ! Your circuit's dead, there something wrongi... yeah, merci Bowie, je le savais déjà !

Résumons : il fait nuit, il y a de la bruine froide qui se met de la partie, je suis paumée et en panne, je ne trouve pas ce satané numéro d'urgence, le prochain village est situé à près d'1h30 de marche et je n'ai presque plus de batterie de téléphone. Je risque l'hypothermie si je reste à dormir dans cette voiture sans couverture, sans compter l'inévitable torticolis à cause des sièges. Si je pouvais trouver au moins une station service plus proche... tiens, que me dit l'application sur les services à proximité ? « Faut pas croire au Père Noël ». Mince, c'est rude comme révélation ! On traumatise des gosses à vie comme ça. Et ça c'est quoi ? Un resto ? Ah non, un gîte. « Auberge des Rêves » Pour l'instant c'est plutôt le cauchemar. Mais je sens que mon destin rigole bien dans son coin. La bonne blague ! J'espère que le Grand Greffier Karmique va dûment noter ça dans mon dossier.

L'auberge est à environ 3,1km. 30mn de marche, vers l'Ouest. À l'Ouest, j'y suis déjà, vu que j'ai perdu le Nord... Tant pis, pas beaucoup d'autres choix de toute façon.

The Show Must Go Onii, d'après toi, Freddie ? Alors c'est parti...









LA PROFONDE HEURE


C'est sinistre cette route de nuit. L'humidité glacée transperce sans compassion mon petit blouson et mes bottines me font souffrir au-delà du supportable. Déjà pendant la journée, j'ai été obligée de les retirer pour me dégourdir les orteils. Et me voilà qui boîte, clopine et qui trébuche sur ce bitume mal entretenu. Et puis zut ! J'ai des chaussettes... je manque de tomber en descendant la fermeture éclair et je dois m'asseoir sur le sol froid pour tirer en grognant sur ces carcans-de-pied. Mentalement je note de prendre une pointure au-dessus la prochaine fois. J'ai eu tout de même une bonne idée en ne mettant pas aujourd'hui de jupe ou de robe, mais un bon jean bien confortable. Hors de question de donner à Luc plus de raisons de me coller davantage.

Mais pourquoi ai-je accepté son invitation ? Voilà dans quel pétrin je me retrouve... et ça lui donne des espoirs insensés alors que jamais je ne pourrais revenir en arrière. Il faut dire qu'il a lourdement insisté, et il sait parfaitement titiller ma corde sensible quand il veut obtenir quelque chose. Il doit pourtant bien savoir que c'est une voie sans issue puisqu'il a fait l'effort de déménager si loin, mais le passé a la vie dure parfois. On continue de rester dans l'orbite de l'autre sans plus y croire vraiment, mais on se rappelle les bons moments et on s'imagine pouvoir recréer cette magie des débuts. Des tout premiers débuts en ce qui me concerne. Parce que c'est rapidement devenu comme un rendez-vous qui n'avait jamais lieu, une salle d'attente interminable.

Comment ai-je pu être aussi patiente ? Comment ai-je pu m'oublier à ce point où je ne vivais plus que selon son planning, son temps à lui, et non plus mon temps propre ? Alors pourquoi revenir aujourd'hui fêter son anniversaire ? Se rappeler son bon vieux temps à lui ? Et comment ai-je pu le laisser m'appeler Choupette ! Bon sang, c'est si ridicule et réducteur... je trouvais ça drôle au début, presque mignon, mais au fond, n'était-ce pas une façon inconsciente de me dominer ? Aïe ! La féministe pointe son nez, mais pour une fois, elle n'aurait pas tout à fait tort...

Si seulement elle pouvait m'empêcher de frémir de froid et avouons-le, d'effroi, à la vue de cette grande masse sombre et tortueuse sur la droite... ce n'est qu'un bosquet mais les peurs d'enfance remontent à la surface sans contrôle. Le monstre sous le lit, les yeux rouges dans le placard, les grincements menaçants dans le grenier et l’affreux clown de mes cauchemars qui... Stop ! Arrête de t'emballer, tu n'es plus très loin maintenant. Je pourrais m'écouter un morceau si j'avais assez de batterie sur mon téléphone mais il faut l'économiser au cas où. Au cas où... quelle expression affreuse...

Allez, prends ton courage à deux mains, fourre-le dans tes bottines et en avant ! Pense à ton prof de yoga, cette grande bringue qui a l'air de sautiller quand il marche et écarquille des yeux tout ronds quand il te regarde... Ressens le sol sous tes pieds... le contact est grumeleux, dur, implacable et glacé lui aussi. Des gravillons pointent sévèrement à travers le fin tissu des chaussettes qui devient au bout de quelques mètres comme une protection parfaitement inexistante contre la route, qui prend une dimension toute nouvelle, dense, présente, si présente... Le corps comprend qu'il parcourt un chemin, il est obligé de le sentir dans toutes les fibres de ses muscles et de ses nerfs. Il ne flotte plus dans des semelles molletonnées et chaudes, ou coupé de la terre par huit centimètres de talons. Tu es là, tu marches, tu souffres mais tu vis. Tu marches pour vivre et tu vis pour parcourir un chemin vers un ailleurs que tu ne distingues pas encore...

Nom d’un chien, est-ce que c'est encore loin ? J'ai bien aperçu ce petit panneau discret au carrefour mais j'espère ne pas avoir manqué une autre bifurcation dans cette nuit épaissie par une chape de brume humide. Je marche depuis vingt-cinq minutes, pas très vite c'est vrai, mais toujours aucune lumière nulle part... J'ai comme le cœur qui se serre, l'impression d'être échouée au bout du monde. Ce ne sont plus des peurs enfantines qui remontent à la surface mais des images des pires moments de ma vie, qui viennent me harceler comme des fantômes moqueurs. Avalanche de désespoir, d'injustice et de colère, juste envie de crier pour briser ce silence profond qui m'écorche les oreilles de l'âme. Je n'ai plus envie de plaisanter, je ne trouve plus rien de drôle. Je déteste ma vie actuelle, aussi vide et absurde que ce coin paumé et désolé. Il fait si froid... Grelottant sans discontinuer, je me déplace en faisant un effort titanesque pour continuer à poser un pied devant l'autre.

Un cri rauque de chouette et son envol à quelques mètres en haut sur ma gauche me fait quasiment mourir de frayeur. Je peste contre le volatile mais en me retournant à moitié je m'aperçois alors que je viens de dépasser un autre chemin perdu dans la brume. Il y a un panneau indiquant que l'Auberge des Rêves est au bout, à 50 mètres. Comment ai-je pu manquer ça ? Merci la chouette, finalement... ! J'aimerai avoir ta vision nocturne. Je plisse les paupières pour scruter au-delà du brouillard et de l'ombre des arbres bordant l'allée. Rien ne semble apparaître au-delà de ce corridor végétal ténébreux mais je m'y engage d'un pas résolu avant de me rendre compte que le sol est en terre battue. Les chaussettes n'y survivront pas... pfff... impossible de les garder, elles ont déjà trop souffert, je les imagine qui crient grâce comme des condamnées dans les cachots de l'inquisition. Et je serai incapable de remettre mes bottines sans chaussettes demain, s'il y a un demain quelque part dans mon futur... Retirant le coton lourd d'humidité, je frotte avec vigueur la plante de mes pieds pour les réchauffer un tant soit peu. Je leur demande beaucoup à mes pauvres pieds aujourd'hui. Et ils vont devoir faire un ultime effort.

Le premier contact avec la terre est plutôt surprenant et doux, assez sableux, enveloppant. Rien à voir avec un sable chaud sur une plage ensoleillée évidemment mais le contraste avec le bitume est saisissant. Les orteils ont tendance à s'enfoncer, à imprimer leur marque dans ce bout de chemin.

Un petit pas pour l'Homme... Major Tom ne s'est pas totalement perdu dans l'espace finalement. Je marche avec plus d'assurance, bien que je rencontre inévitablement quelques cailloux indélicats. Et enfin, enfin, une faible lueur, aussi infime qu’un ver luisant au milieu des hautes herbes...

Mon cœur se met à battre la chamade ! Est-ce ce que ressentent les marins perdus en pleine mer, lorsqu'ils aperçoivent enfin le phare salvateur ? Je m'accroche mentalement à cette balise visuelle comme après une bouée, luttant encore contre le courant de la nuit froide et obscure qui tend sa gueule béante pour m'engloutir dans ses profondeurs. Mais le phare devient plus net, et j'aperçois maintenant d'autres lumières, plus diaphanes mais plus étendues... des fenêtres. Et un porche.









TEMPS SIDÉRAL


Les derniers mètres pour traverser la cour sont périlleux, j'ai la cruelle impression de marcher et tanguer sur des braises à l'ardence glacée. L'accostage en pleine tempête reste hasardeux et les récifs menacent encore de vous faire chavirer... Il faut garder une foi inébranlable en ses propres forces pour parvenir jusqu'à la porte sans crier au secours, ni s'effondrer avec fracas comme un pantin désarticulé sur le pont du désespoir. Le cœur, le corps et l'esprit doivent se ressaisir pour quelques ultimes secondes encore, maintenir leur cohérence, tendre la main vers la poignée...

Et enfin, une vague de douce chaleur vous enrubanne le visage transi, caressant comme du velours... L'accueil est une petite pièce avec un comptoir de bois verni dont la patine s'est ternie par endroit. Une sobre lampe de chevet à l'abat-jour beige posée à son extrémité, diffuse une lumière qui paraît éclatante après l'obscurité nocturne. Un tableau avec quelques clés suspendues meuble la moitié du mur du fond. L'autre moitié est occupée par une maxime énigmatique encadrée sobrement : « L'être humain est une auberge ». Je ne vais pas me pencher maintenant sur le message philosophique de cette phrase, parce que mon petit philosophe intérieur paraît avoir déserté les lieux pour le moment. Major Tom est toujours aux commandes et à Cap Canaveral, on continue de surveiller la mission. It's lonely out in space On such a timeless flight, Elton y va aussi de son couplet d'homme-fusée.

Pas âme qui vive pour l'instant. Le mur à ma droite est ouvert sur une salle plongée dans l'obscurité et un porte-manteau vide s'y repose, après une journée de labeur intensif. Dans l'angle à gauche, un fauteuil à haut dossier, style Louis XV, garni de tissu bordeaux un peu vieillot, me tend avec bienveillance ses bras de bois patinés et j'accepte avec gratitude l'invitation. Je laisse tomber mon sac à main à terre, je m'écroule et remonte avec des mouvements hésitants mes pieds malmenés et douloureux pour qu'ils ne touchent plus le sol pendant quelques instants. Mais ils sont si repoussants de saleté que je ne peux pas me permettre de faire plus, alors que je rêve de pouvoir les poser sur le bord du fauteuil... Je ramène alors mes genoux contre ma poitrine et les maintient ainsi de mes bras tremblotants.

Que vont penser les gens d'ici en voyant cette espèce de clocharde bizarre débarquer à cette heure tardive ? C'est si calme, on dirait qu'il n'y a personne, mais en arrêtant de respirer comme une démente pour engloutir l'air chaud à l'intérieur de mes poumons transis, je peux entendre une mélopée qui monte depuis un sous-sol. Du piano. Quelqu'un joue ici ! La musique s'arrête et reprend, semble tâtonner... peut-être même que quelqu'un compose. Je ne sais pas comment prévenir de mon arrivée, je ne vois de sonnette nulle part, il n'y a même pas de clochette à la porte d'entrée... je ne peux tout de même pas rester plantée ici comme ça, quoique ce fauteuil soit vraiment confortable, j'aimerai m'y lover jusqu'à l'aube avec une couverture...

Je renifle, j'ai la goutte au nez, je vais attraper la crève c'est certain... j'essaie d'enfiler mes bottines pour aller trouver quelqu'un dans cette auberge mais c'est un tel supplice que je préfère laisser ma fierté à la porte et pars explorer le lieu pieds nus après les avoir essuyés tant bien que mal avec un mouchoir en papier et réchauffés par quelques frottements vigoureux. Passant la tête par la porte vitrée sur la gauche, je découvre une pièce très accueillante, quoique faiblement éclairée par un unique feu de cheminée. Quelques fauteuils de style divers, un divan, et une bibliothèque surgissent des ombres par intermittence, au gré de la lueur des flammes dansantes du foyer. Je vais me réchauffer devant avec une joie indicible, afin d'enrayer mes tremblements parkinsoniens. À droite de la cheminée, une autre source de lumière monte d'un petit espace, le haut d'un escalier visiblement. Prudemment, j’avance et sens par moment la douceur mate du parquet et à d'autres, les fibres plus chaudes et rêches de tapis disséminés ça et là. Les notes s'égrènent dans l'air tiède, avec une certaine sérénité. Elles semblent me réconcilier avec la nuit, qui n'a plus rien de terrifiant ici. Au contraire, elle crée comme une bulle hors du monde, une mer de la Tranquillité... Major Tom a traversé le vide sidéral et finalement aluni.

L'escalier est un colimaçon en pierre assez étroit, mais les marches sont recouvertes de carrés de moquette. Et c'est heureux car je n'aurai pas supporté davantage le contact de la pierre nue et glacée pour ce soir... La musique s'est arrêtée et je n'entends plus rien, sauf des pas sourds qui se rapprochent et un faible raclement de gorge. Je tombe face à face avec un homme qui remonte l'escalier et a un mouvement de recul en me découvrant. Je ne sais pas quelle image il peut avoir de moi en cet instant mais sa première surprise passée il prend tout de suite un air chaleureux et me lance :

– Oh, je ne savais pas qu'il y avait quelqu'un ! Vous auriez dû appeler ! Que puis-je faire pour vous ?

Dieu merci, il ne m'a pas jeté du « Ma petite dame ». Après les Choupettes de Luc, ça m'aurait tout à fait achevé... Je finis par retrouver ma voix qui s'était perdue très loin dans le brouillard de mon esprit transi.

– Je suis désolée de vous déranger si tard, mais je suis tombée en panne et... et...

... et j'ai envie de tomber en larmes et de m'effondrer sur ces marches mais je suis tellement exténuée et hagarde que je n'y arrive même pas. Il m'observe de la tête aux pieds.

– Oh, bien, ne vous en faites pas ! On arrive rarement ici par hasard... fait-il avec un petit sourire mystérieux. En tout cas, j'adore vos chaussures !

...Il se fiche de moi ?

– Vraiment ! assure-t-il en voyant mon air ébahi. Rien de tel que de marcher pieds nus pour ressentir les énergies de la terre et se reconnecter.

C'est-à-dire qu'elles sont un peu rudes les énergies de la terre ce soir...

– Je vais vous donner une chambre. Allez donc prendre une bonne douche pendant que je vous prépare un vin chaud. Vous m'avez l'air frigorifié.

Douche, vin chaud... mon Dieu quel luxe tout à coup ! Au fur et à mesure qu'il remonte, j'ai la tête qui penche de plus en plus vers l'arrière. Je me demande s'il n'a pas le colosse de Rhodes parmi ses ancêtres. Il me précède jusqu'à l'accueil.

– Merci beaucoup Monsieur. Est-ce que je dois vous remplir un formulaire ou quelque chose pour la chambre ? dis-je en soupirant de soulagement...

Il me regarde avec amusement et beaucoup d'intensité.

– Vous faites souvent remplir des formulaires à vos invités pour passer un moment chez vous ?

– Euh... non, mais enfin, dans tous les hôtels en principe...

Je bredouille, je suis déconcertée...

– Vous n'êtes pas dans un hôtel mais une auberge, et dans cette auberge, il n'y a pas de clients, juste des invités... voici votre clé, vous prenez cet escalier ici, me dit-il en allumant l'accès dans la salle à droite de l'accueil. Premier étage, la porte au fond du couloir. Prenez votre temps... on a tout le temps qu'il faut ici... après vous pourrez me rejoindre près de la cheminée. Ou pas... comme vous voulez.

Je ne sais pas quoi dire, je ramasse juste mon sac oublié dans l'entrée, saisis la clé tendue et monte sans poser de question, sans savoir quoi penser. Pas de carte électronique ici, juste une bonne vieille et charmante clé avec les lettres PF gravées sur un porte-clé en bois. Sur la porte, pas de numéro, ni de PF mais le tableau d'une reproduction de pochette d'album.

Un triangle sur fond noir avec un rayon de lumière qui se diffracte à travers... The Dark Side of The Mooniii.









TEMPS MI-EUX


Je savoure comme jamais l'eau chaude ruisselant sur mon corps contracté. C'est si bon de fermer les yeux, de ne plus avoir à scruter les ombres du dehors pour se réfugier enfin dans la douce obscurité intérieure. Je respire profondément et laisse mon esprit passer de muscle en muscle pour l'inviter à se détendre. Les épaules résistent, comme d'habitude, mais finissent par lâcher prise elles aussi. L'eau tombe en emportant tout mon stress sur son passage et la vapeur monte, en élevant comme par enchantement mon moral avec elle. Les molécules dansent derrière le rideau de douche, répétant un ballet vieux comme le monde et pourtant toujours renouvelé. Pink Floyd s'invite à la représentation, et je me sens Comfortably Numbiv... Tout paraît si lointain, je me laisse envelopper par cette bulle, ce cocon de liquide chaud, et ne pense plus à rien, même si mes pieds me font encore un peu souffrir. Je m'assois au fond de la douche et les masse doucement. Mes pauvres pieds, vous qui m'avez conduit jusqu'ici, je vais vous bichonner maintenant ! Et peut-être que je vous ferai goûter aux joies de l'herbe scintillante de rosée pour vous réconcilier avec la terre... car cette marche forcée aura eu le mérite de réveiller certaines mémoires, celles du contact direct avec le sol.

J'aimais beaucoup cela à une époque. Ado je marchais pieds nus tout le temps au grand dam de ma mère qui se voyait déjà retirer des épines, des bouts de verre et soigner toutes les écorchures de sa cabocharde de fille... les rochers chauds et secs, la paille crissante des grandes herbes de fin d'été, et puis ces matins frais, ces aubes délicieuses où la terre est gorgée de l'humidité de la nuit, cette rosée de Mai, où le sol paraît presque élastique. Tout le corps frissonne de cette sensation, ragaillardi jusqu'à la pointe des cheveux. Bon sang, je n'avais pas non plus besoin de me ruiner en cours de yoga pour me dire de respirer à l'époque, je respirais de tout mon saoul ! Comment peut-on s'oublier à ce point... ?

Après quelques longues minutes encore, je me décide à sortir de la douche. J'aurai pu m'endormir dessous mais il y a un vin chaud qui m'attend et j'en ai très envie. Quel type curieux cet aubergiste ! Il a l'air d'un homme venu d'ailleurs, mais qui trouve son bonheur partout et surtout pas là où on l'attend... Je ne sais pas s'il tient cette auberge seul, mais en tout cas c'est assez original comme décoration. Ça sent le voyageur... un petit lit à baldaquin, une vieille malle en bois, un bon gros fauteuil en cuir usé près d'une lampe de chevet pour passer des heures à lire ou regarder par la fenêtre. Un tableau d'une vieille mappemonde couleur sépia au mur face au baldaquin. Il manquerait presque un vieux phonographe mais je découvre dissimulé dans un petit meuble bas un lecteur CD.

Pas de TV. Quel dommage, je ne pourrais pas voir le dernier épisode de... non, je plaisante. Je crois que j'aurais été déçue de voir un téléviseur ici. Les « mass merdias » ne sont pas les bienvenus sur la face cachée de la Lune. D'ailleurs, je ne vois pas trop le rapport avec le nom de la chambre, il n'y a rien qui évoque Pink Floyd ici... Vraiment ? Et à quoi as-tu pensé sous la douche, hmm ? Oui, mais ça c'était une pure coïncidence due à mon état physique, et le fait de voir l'affiche en entrant et bien... et bien voilà, t'en faut-il davantage ? Euh, non madame j'ai-réponse-à-tout-du-fond-de-ma-conscience, ça ira merci !

J'ai tout de même un petit souci, je n'ai absolument aucun vêtement de rechange et mes fringues sont trop humides pour que je les supporte de nouveau. Je trouve un peignoir dans le petit placard de la salle de bain, blanc et parfaitement plié au carré. Bon et bien cela fera l'affaire, j'espère qu'il ne se formalisera pas de la légèreté de la tenue. Je me frictionne encore une fois les cheveux avant de les démêler rapidement avec ma brosse. Grâce au ciel, ou à ma prévoyance, j'ai toujours un bazar invraisemblable dans mon sac à main ! L'autre jour, j'ai même retrouvé une clé Allen, dans la poche latérale. Je me demande comment elle a atterri là et surtout à quoi elle pourra me servir un jour. Il faut bien l'avouer, je souffre du syndrome de MacGyver. Je crois qu'un jour je pourrais résoudre une situation critique avec un bout de ficelle, un écrou et un tube d'eye-liner...

J'ouvre la penderie de la chambre pour déposer mon sac et découvre une dernière chose curieuse mais ô combien réconfortante ! Des pantoufles ! Une paire assez grande, modèle homme, mais qu'elles ont l'air sympathiques ! Mes orteils trépignent de joie intérieure... Je les enfile, je nage dedans, me vautre les métatarses avec délectation dans la laine moutonnante... j'ai l'air un peu ridicule dans le miroir, mais je m'en fiche royalement. God save the Feet ! Je me sens tellement bien, comme si j'étais à la maison. Allez, ça doit faire une demi-heure que je traîne, il est grand temps de descendre.

Il est devant la cheminée, il attise le foyer et remet une bûche qui s'embrase avec vigueur. Il se perd ensuite dans la contemplation des flammes. Sans se retourner, il me dit que le vin chaud est sur la table basse devant le divan et qu'il doit être à bonne température. Je m'assois en le remerciant et attrape la tasse tiède. L'odeur des épices et de l'alcool me ravit les papilles. Cannelle, écorces d'orange, miel, peut-être une pointe de clou de girofle. Je savoure le breuvage à petite gorgée, sans mot dire. Seul le feu crépite dans l'atmosphère tamisée. Enfin je repose ma tasse et je me recroqueville sur le canapé, laissant les pantoufles à terre. Il sort enfin de son silence et se tourne vers moi.

– Il était à votre goût ?

– Excellent, bien meilleur que tous ceux que j'ai pu boire jusqu'à présent !

– Tenez !

Il me tend un plaid.

– La cheminée n'est peut-être pas suffisante après la nuit que vous avez affrontée... et vous êtes court vêtue...

Je me sens piquer un fard, à moins que ce ne soit l'effet de l'alcool, mais tout à coup j'ai très chaud... heureusement que l'on est dans la pénombre.

– Merci... je... je n'avais pas de vêtements de rechange et...

– Ne vous en faites pas ! Je me doute bien que vous n'alliez pas remettre vos habits. Je tâcherai de voir demain pour vous en trouver d'autres en attendant de nettoyer et sécher les vôtres...

– Vous vous occupez toujours comme ça de vos clients ?

– Invités, corrige-t-il. Je fais ce que je peux pour qu'ils soient tout à fait à leur aise. C'est mon rôle, il n'y a rien d'extraordinaire là-dedans, après tout.

Il s'est assis confortablement dans le fauteuil face à moi, et bien qu'il affiche un air de grand sérieux, j'ai l'impression qu'il s'amuse beaucoup de la situation.

– Alors si vous me racontiez vos mésaventures... lâche-t-il en grattant une barbe de trois jours et en penchant un peu la tête de côté.

Par où commencer ? La voiture qui se détraque ou plus tôt encore quand je m'enfuis en catimini de cet anniversaire ?

– En fait... en fait je crois que ça a commencé depuis mon premier petit ami...

Mais qu'est-ce qui te prends de raconter ça !!? Dans mon assemblée intérieure, les protestations fusent de toutes parts et tout le monde se lève, se bouscule et m'envoie des objets improbables à la tête. Sauf une voix, profonde, posée, dont l'écho lointain fait taire toutes les autres de surprise... cette voix qu'on croyait perdue dans les abysses est de retour d'exil apparemment. Laissez-la parler... Je déglutis, un peu intimidée par les mots qui viennent de sortir involontairement de ma bouche.

– Je n'en suis pas étonné, constate mon hôte. Les gens qui arrivent ici ont en général un très long parcours, assez chaotique, douloureux parfois... Ils viennent ici pour se reposer de cette longue route. Ils déposent leurs fardeaux, leurs valises, leur passé, et commencent à regarder tout ces événements avec un œil différent, un point de vue différent. C'est l'effet que crée cet endroit, ce n'est même pas moi. Moi je suis arrivé ici un jour tout comme vous et... je n'en suis jamais reparti. J'ai trouvé un trésor ici et j'ai eu envie de le partager avec d'autres. L'ancien propriétaire cherchait à le revendre Mais ce lieu reste un parfait mystère, il évolue de lui-même, on n'en finit pas de faire des découvertes ici !

– C'est fascinant, dis-je sans comprendre exactement où il voulait en venir et en oubliant ma précédente révélation. Mais j'ai bien peur de ne pouvoir rester ici que cette nuit. Demain j'appelle une dépanneuse.

Je ne sais pas pourquoi mais cette perspective ne me réjouit guère.

– La peur, c'est l'autre face du désir...

– Euh, sans doute, mais concrètement, je dois reprendre mon job après-demain.

– Ah !... Concrètement...

Il sourit en coin ma parole, il se moque de moi...

– J'aime bien ce mot... concrètement... répète-t-il lentement, en détachant chaque syllabe. Mais vous devez être fatiguée, dit-il en se levant. D'ailleurs, moi aussi, je dois aller me coucher, je me lève tôt. Si jamais vous ne me trouvez pas demain matin, n'hésitez pas à passer derrière le bar de la salle à manger, et vous servir, il y aura tout le nécessaire pour déjeuner. Faites comme chez vous ! Je vous souhaite une bonne nuit.

– Bonne nuit et encore merci, dis-je en me levant à mon tour, enveloppée du plaid, que je garde sur moi jusqu'à la chambre.

Décidément, c'est vraiment bizarre ici... l'ambiance, l'aubergiste, les conversations... Je m'écroule littéralement sur le lit, et en tirant simplement la couverture sur moi, sans même retirer mon peignoir, je sombre dans un sommeil profond...









LE TEMPS DES ORIGINES


Attrape les images avant qu'elles ne s'envolent comme des papillons ! Mon rituel du réveil : les yeux encore clos, l'ouïe commence à prendre conscience de l'environnement, tandis que le corps reste dans un état d'engourdissement, comme en apesanteur dans la tiédeur des couvertures. La conscience y descend petit à petit, comme pour allumer la lumière dans chaque compartiment. Mais avant que le grand jour ne se fasse, je tiens à me souvenir de mes promenades oniriques avant qu'elles ne se dissolvent dans l'oubli. Un tronc de chêne, énorme, me revient à l'esprit. Une excroissance en émerge comme des mains jointes pour prier. Étrange. Je me demande ce que ça peut signifier, mais je n'arrive pas à faire de lien particulier... les formes des arbres cette nuit le long de la route, peut-être ? Mais ça ne me convainc pas trop. Tant pis.

Je m'étire comme un ressort qu'on a trop longtemps compressé. Un bâillement interminable me décroche la mâchoire et je cligne des paupières comme si elles avaient été soudées à la cire. Les voiles diaphanes du baldaquin réfléchissent une clarté virginale et la chambre est baignée de rayons solaires qui rehaussent l'éclat des boiseries. Je me dresse sur ce vaisseau, échevelée comme un capitaine qui a affronté la tempête toute la nuit et découvre qu'il a accosté dans une baie paisible et paradisiaque. I'm your cap'tainv...

Je découvre qu'on nous raconte des mensonges éhontés depuis des années : la face cachée de la Lune n'est pas si sombre que ça. C'est peut-être le sens de cette pochette finalement : de l'autre côté du prisme triangulaire noir, c'est un arc-en-ciel qui se déploie. Mais il faut d'abord y arriver pour s'en rendre compte. Traverser la vallée de la mort symbolique. Affronter l'épreuve initiatique au cœur de la pyramide pour enfin, renaître...

Et à part ça, il y a quoi au petit déj ? Je rêve de croissants plus dorés que la Lune rousse... de tartines croustillantes et de confiture d'abricot. De café bien noir. Des litres de café ! Bon sang, ce que j'ai faim ! Je me précipite dans la salle de bain. De beaux cernes m'attendent dans le miroir, les cheveux n'en font qu'à leur tête et en fait je ne suis pas certaine que c'est mon reflet. Si ? Bon... on fera avec. Mais je ne me rappelle pas avoir signé pour ça à ma naissance... je n'ai pas dû voir les petites lignes en bas du contrat.

Je m'asperge le visage d'eau glacée, histoire de rajouter une belle couleur rosée à ces joues et ce front. Je tente de discipliner ce qui se targue honteusement du nom de chevelure féminine car Baudelaire n'aurait jamais écrit de sonnet en son honneur s'il l'avait eu pour modèle. Et je défroisse du plat des mains le peignoir qui à l'air d'avoir été mâchouillé par une vache psychopathe.

Quelle heure peut-il être ? Sûrement assez tard vu que le Soleil est bien haut... d'ailleurs, je n'ai pas encore regardé par la fenêtre. C'est une porte-fenêtre plus précisément, qui donne sur un balcon minuscule. Mais la vue est éblouissante et... vertigineuse ! J'ai l'impression d'être suspendue au-dessus du vide. L'auberge est à flanc de falaise. On distingue à peine une minuscule rivière en contrebas, perdue entre les arbres. De l'autre côté, un autre massif, beaucoup moins élevé, délimite la berge qui serpente à travers la forêt. Le paysage s'étend très loin de tous côtés et apparaît tout bosselé de sapins vert sombre, ponctué de feuillus qui prennent des couleurs chatoyantes en ce début d'automne. Mer végétale ondulante dont surgissent ça et là des oiseaux qui disparaissent à nouveau sous l'écume des feuilles. Je n'ai pas eu une telle impression de relief cette nuit, même si je sentais que la route montait régulièrement... j'ai hâte de voir de jour le chemin que j'ai emprunté, de l'autre côté de l'auberge.

Je laisse la porte-fenêtre grande ouverte pour que l'air frais pénètre dans la chambre. Je cherche mon téléphone portable, mais la batterie est réellement à plat cette fois et je crois que j'ai oublié le chargeur dans la voiture, vu qu'il n'est pas dans mon sac. Tête de linotte... ce n'est pas avec ta superbe clé Allen que tu vas pouvoir le charger.... Oh ça va, la petite voix ! Lâche-moi un peu les basques... L'urgence absolue, là, immédiatement, tout de suite, c'est de calmer ma faim de louve. Je descends les escaliers avant de m'apercevoir à mi-course que j'en ai oublié les pantoufles... est-ce que je reprendrais goût à la marche nus pieds par hasard ?

J'arrive dans la salle à manger. Toutes les tables, rondes et impeccablement vides, ont l'air de petits îlots individuels. Il y en a une dizaine, reparties le long des fenêtres donnant sur la cour et plus à l'intérieur, du côté des cuisines, vers le mur attenant au bar. Sur celui-ci, une tasse et des couverts, un sachet d'infusion Chaï, un bol avec deux œufs durs et des morceaux de fromage, un avocat et des olives. Un petit pot contient une purée blanchâtre que je goûte avec méfiance. De la purée d'amande. Mais où sont mes croissants !!?? Un petit mot griffonné à côté du bol indique que le café et l'eau chaude restent à préparer. Heureusement qu'il y a du café... Comme si j'avais envie d'avocat au petit déjeuner...

Je passe derrière le comptoir sur la pointe des pieds car le sol est tout de même froid et j'ai toujours ce truc de ne pas vouloir faire de bruit quand je ne suis pas chez moi... Faut pas déranger... y'a des grandes personnes qui causent... et si les grandes personnes racontent un tas de fichues conneries, est-ce que je peux les interrompre ? NON TAIS-TOI ! Ah pardon, désolée... Sauf qu'il n'y a strictement personne à déranger ici... FAIS MOINS DE BRUIT QUAND MÊME ! La barbe... ça me donne une furieuse envie de mettre Grand Funk Railroad à fond la caisse. I wanna' hear some hand clappin', I want you to get in the groove, We're gonna' play this footstompin' music, everybody get up and groove, yeah. Je m'imagine un instant faire la coyote girl sur le bar en chantant à pleins poumons. Mais la machine à café me ramène à la réalité car elle refuse de fonctionner. Je l'observe un instant sous toutes les coutures comme un insecte contrariant que je m'apprête à épingler sur mon tableau de chasse. Si j'appuie là, ça donne quoi ? Ça vrombit. Mais toujours pas de café... bon, j'en suis quitte pour de l'eau chaude et une infusion ayurvédique.

Je regarde mon avocat, non pas avec la gratitude de quelqu'un qui vient de gagner son procès, mais plutôt avec la mine dépitée du client qui reçoit sa facture d'honoraires. Je me penche alors vers les œufs et le fromage. Croquant avec circonspection dans une lamelle blanche, je hausse les sourcils de surprise. C'est délicieux, on dirait de la tomme de chèvre, ou de brebis. Du coup ce petit côté doux et salé m'ouvre bien l'appétit et je croque dans les œufs durs. Est-ce que je me risque à tremper ça dans la purée d'amande... ? Allez, soyons fous ! Même pas peur ! Et franchement c'est pas mal... une olive, hop ! Et un peu de tisane... ah mais c'est fort ce truc !!! Beaucoup de gingembre et d'autres épices qui me donnent illico une bouffée de chaleur... on est loin de la tisane à la camomille. La douceur de l'avocat devient finalement très tentante et je coupe le fruit en deux pour plonger la petite cuillère dans sa chair verte et onctueuse. Elle apaise mes papilles enflammées par le poivre et le gingembre. Finalement j'engloutis tout et me sens rassasiée sans me sentir lourde. Intéressant... expérience culinaire à renouveler...

Je débarrasse les couverts et rapporte tout derrière le comptoir. Je fais même la vaisselle comme si j'étais chez moi. À l'accueil, je trouve une autre note à mon attention. Des habits de rechange m'attendent sur le canapé. Je me demande ce qu'il a pu trouver... Effectivement un vêtement est déposé sur le dossier. La pièce de jour semble plus grande. J'y remarque dans l'angle juste sur la droite en entrant, un crapaud, un petit piano à queue. Il est loin d'être neuf mais il resplendit d'un je-ne-sais-quoi d'éternel adolescent. Il y a aussi un bouquet de fleurs des champs posé sur un guéridon près d'une des fenêtres. Sur les murs en rondins de bois, des peintures diverses, à la fois ethniques et classiques, des photos en noir et blanc, dont un portrait de chef natif à l'air grave et hors d'âge, trônant au-dessus du doigt pointé du St Jean Baptiste de Da Vinci, comme s'il le désignait. Quand le sage montre la montagne... Le tout dégage une atmosphère hétéroclite, très cosy, avec une pointe de romantisme anglais et un soupçon de cabane de trappeur.

Je soulève le morceau d'étoffe. Mais où a-t-il dégoté une fringue pareille ? Pas dans sa propre garde-robe en tout cas... il s'en ferait à peine un pagne. Cette robe-ci à l'air tout droit sortie d'une pièce de théâtre. Elle est de style grecque, blanche et fluide, avec des passementeries discrètes dorées et rouges sur le décolleté et le haut de l'épaule gauche, l'autre épaule étant totalement dénudée. Autant cela peut faire son effet dans une soirée, autant je m'imagine mal déambuler dans cette tenue toute la journée. Je vois déjà la tête du dépanneur, la clope tombante au coin des lèvres, cracher un nuage de nicotine de derrière ses doigts crasseux de cambouis en m'observant avec insistance « Alors ma p'tite dame, on a des ennuis ?? » Et voilà c'est reparti. Ferme-là un peu, mon imagination...

Je remonte avec la robe en main et le pas lourd. Je dépose le tissu d'albâtre sur le lit et vais vérifier l'état de mes propres vêtements. Propres, ils sont loin de l'être, ils puent la sueur et l'acidité de la peur. Ils sont encore humides par endroit. Impossible de remettre ça tout de suite. Quand aux chaussettes, elles sont à présent ornées de petits trous sur le bout des orteils, et effilochés sur les talons. Mon regard passe de la robe à mon jean plusieurs fois comme si je pouvais transférer par la pensée l'état de propreté à mes affaires mais la magie est en panne. Je n'ai pas le choix, je ne peux pas rester non plus en peignoir. Je laisse glisser par-dessus ma tête le tissu en me tortillant un peu au niveau de la ceinture élastique. La robe s'arrête à 3 cm du sol, j'ai intérêt à faire attention de ne pas marcher dessus. Elle est hyper confortable malgré tout, elle épouse mes formes sans les comprimer. Est-ce que tu réalises que tu n'as pas de sous-vêtements ? Ah flûte ! Je ne songeais pas à ça. Je file vérifier devant le miroir de la penderie si ce n'est pas trop transparent. Mais tout à l'air parfaitement opaque et décent. Parfaitement, monsieur le dépanneur, je suis bien plus décente que la miss sur la photo de votre cabine... ! Tu ne nages pas en plein cliché, là ? Ooooh... si peu...

Après un nouveau passage à la salle de bain, je tente de remettre mes bottines, mais sans succès. Les ampoules menacent d'exploser avec la force d'une bombe thermonucléaire si je les soumets de nouveau au frottement du cuir. Les pantoufles ? Ce serait très comique. Néanmoins, je risque de me faire foudroyer par Zeus en personne pour cet écart vestimentaire. On ne plaisante pas avec ça sur l'Olympe. C'est un aller simple garanti au-delà du Styx. Je repars donc encore une fois sans chaussures. Il faut que je trouve l'aubergiste, que je téléphone et que je m'occupe de tout ce bazar. Toujours personne en bas, il est peut-être dehors ?Il y a un 4x4 dans la cour, je suppose que c'est le sien et qu'il est donc dans les parages, surtout qu'il ne laisserait pas l'auberge en plan à cette heure de la journée — quelle heure d'ailleurs, je n'en sais toujours rien, il n'y a de pendule nulle part.

Dehors, j'emprunte avec précaution sur la petite allée qui ceinture le bâtiment. Ce sont des galets ronds et doux coulés dans le ciment. J'ai l'air de marcher sur des œufs mais au moins ça ne me fait pas grimacer. En tendant l'oreille, j'entends un bruit mat qui se répète avec régularité. Sur le flanc Est de l'auberge, on distingue un appentis sous lequel il est en train de fendre des bûches. Il est torse nu et en sueur, les cheveux attachés en catogan. La force mâle en action. Je reste sans rien dire à le contempler, et curieusement toutes les voix intérieures sont coites... on dirait que des dizaines de pupilles curieuses observent le spectacle de derrière mon esprit. Et finalement, l'une des voix lâche : Luc a l'air d'un minet ridicule à côté de lui... Mais de quoi j'me mêle !? Ferme-là !! Il n'est pas question d'envisager... Ah ah ! Dis ça à tes hormones ! Si une seule de mes hormones ramène sa fraise, je la mets au pain sec et à l'eau pendant trois mois, compris ? Je suis furibonde contre moi-même... Je ne voudrais pas avoir l'air de critiquer, constate une autre voix, très gênée, mais disons que c'est déjà le régime actuel... Oui, mais ce n'est pas une raison pour s'émoustiller à la seule vue d'un homme coupant du...

– Oh bonjour ! dis-je en souriant comme une imbécile qui s'est fait surprendre les doigts dans le pot de confiture. Je vous cherchais...

– Vous m'avez trouvé, semble-t-il, répond-il en s'essuyant le front avec un mouchoir qu'il coince de nouveau dans sa ceinture. Vous avez bien dormi ?

– Oui, bien. Et longtemps. Je ne sais même pas quelle heure il peut être, en vérité.

– Et bien en vérité... dit-il en scrutant le ciel, c'est l'heure d'aller à la rivière. Je dois récupérer quelques truites... vous m'accompagnez ?

Il a un sourire radieux en disant cela, comme si le fait d'aller chercher des poissons était la meilleure nouvelle de la journée.

– C'est-à-dire que je dois m'occuper de mon véhicule en panne et...

– Ne vous en faites pas pour ça, j'ai un ami qui va venir tout à l'heure pour s'en occuper. Il peut réparer n'importe quoi et ça vous coûtera moins cher qu'avec un garagiste lambda. À moins qu'il ne faille des pièces de rechange très spécifiques, vous devriez pouvoir repartir en fin de soirée ou demain matin...

– Génial ! T'en penses pas un mot... Vous êtes vraiment super. Et merci pour la robe. Je me demande d'où vous avez pu sortir une merveille pareille...

– Cette auberge recèle bien des secrets, mais en l'occurrence, il arrive que j'organise des représentations de théâtre avec quelques amis. J'ai trois pleines malles d'accessoires et de tenues. C'était ça ou une robe de style hollandais du XVIème... Je me suis dis que vous n'aimeriez pas le col en dentelle... déclare-t-il malicieusement.

J'essaie de revoir mentalement des tableaux de peintres hollandais, et des représentations de « soucoupes voilantes », enserrant le cou de femmes austères, me font frémir. Ça me démange rien que d'y penser.

– Non, celle-ci est très bien, dis-je en grimaçant et me grattant la nuque. Mais je ne voudrais pas la salir en me promenant en pleine nature et je ne peux toujours pas mettre de chaussures...

– Oh pour ça, on peut sûrement trouver une astuce...

Mais qu'est-ce qu'il fabrique ?

– Asseyez-vous sur cette bûche, et donnez-moi vos pieds.

Il déchire des bandes de tissus d'une taie d'oreiller aux couleurs délavées qu'il a prise sur un fil à linge et se met à envelopper mes chevilles et mes pieds d'un geste sûr. On dirait un infirmier sur un champ de bataille.

– Pas trop serrée ?

– Ça va... aïe ! Il y a juste les ampoules qui me chagrinent...

– Elles éclaireront votre chemin ! rétorque-t-il en clignant d'un œil...

Je grimace un peu, mais je suis si fascinée par cet homme qui prend soin de mes petons de cette façon si singulière que je reste bouche bée. Il me demande de marcher quelques pas pour voir si ça convient. La sensation est très différente de celle de chaussures mais l'amorti est suffisant pour tolérer la présence même de petits cailloux. Je lui confirme que ça me paraît bien.

– Alors en route ! Je prends juste une gourde d'eau et on y va !

Il enfile une chemisette, qu'il boutonne rapidement et passe la gourde en bandoulière. Il ouvre la marche en fredonnant un air inconnu. Je le suis avec précaution sur un sentier pentu, tout en tenant le bas de la robe levé. C'est assez peu pratique et m'empêche d'avoir un bon équilibre. Je me fais l'effet d'une princesse ridicule qui n'a rien à faire dans cette aventure mais tient néanmoins à suivre le preux chevalier qui l'a recueilli cette nuit.

– Attendez ! Je voudrais coincer cette robe.

– Je n'attends rien du tout, déclare-t-il d'une voix forte. Ça fait des années que je n'attends plus rien de personne, et vous devriez apprendre à « inattendre » aussi... ça vous éviterait des déboires avec vos fameux petits amis je parie...

Mais comment peut-il savoir que... ? J'ai envie de lui répondre quelque chose, mais il marche à grandes enjambées et disparaît dans le détour du sentier. Je relève à la va-vite le bas de la robe et confectionne avec les pans un nœud qui maintient enfin le tissu à mi-mollets. Je me presse alors pour tenter de le rattraper. Le sol du sentier est friable et brun comme du cacao et de grosses pierres lisses et grises affleurent par endroits. Sur la pente, ce sont de gros blocs de rochers couverts de mousse et de langues de cerf au vert lustré qui surgissent de derrière les troncs d'arbres et les fougères. Je l'aperçois qui s'est arrêté près d'une de ces grosses roches qui bordent le chemin. Il a les deux mains posées dessus et la tête baissée. Cela me laisse le temps de le rejoindre. En reprenant mon souffle, je lui demande en chuchotant :

– Mais qu'est-ce que vous faites ?

Après quelques secondes, il me répond sur le même ton, en regardant de tous côtés avec la mimique exagérée d'un conspirateur :

– Je parle avec les pierres, mais ne le répétez à personne !

Ok, il se paie encore ma tête... Je me rembrunis, et cherche une petite phrase bien ironique à lui sortir, comme l'une de ces répliques de films inoubliables. Mais je n'en trouve pas, mon petit scénariste intérieur doit être en train de régler ses comptes avec le producteur, car plus personne ne suit son scénario depuis belle lurette ; il menace sûrement de démissionner. De toute façon, l'aubergiste est reparti à grands pas et je dois caracoler de nouveau pour ne pas le perdre.

– Au fait, lancé-je en criant cette fois, comment vous appelez-vous ?

Il se retourne et fronce le front d'un air de réfléchir intensément.

– Comment voudriez-vous m'appeler ?

– Quoi ? Comment ça ? Vous avez bien un nom ! Je ne vais pas vous héler comme dans un film de cape et d'épée...

– Et comment hèle-t-on dans un film de cape et d'épée ? demande-t-il amusé.

– Vous savez, du style « Holà tavernier ! Une pinte ! » dis-je en agitant les bras et en prenant une grosse voix.

– Ah ah ! Vous faites ça très bien ! Même si la tenue ne correspond pas à l'époque.

Je baisse les yeux sur la robe et du fond de ma mémoire me revient un passage d'Antigone appris par cœur au lycée. Et les paupières closes, je récite avec passion :

Non je ne me tairai pas ! Je veux savoir comment je m'y prendrai, moi aussi, pour être heureuse. Tout de suite, puisque c'est tout de suite qu'il faut choisir. Vous dites que c'est si beau la vie. Je veux savoir comment je m'y prendrai pour vivre...

J'ouvre les yeux, il est là à me contempler avec les prunelles pétillantes, comme s'il était ébloui par une apparition. Au point que je me retourne pour regarder derrière moi. C'est vraiment moi qu'il regarde comme ça ?

– C'est sublime. Je crois que l'auberge commence à agir sur vous, vous commencez à vous révéler...

Et il s'en retourne tout joyeux en sifflotant. Quant à moi, je demeure perplexe. Je ne me souviens pas que mon professeur de lettres de l'époque ait eu une réaction similaire... Je me remémore encore son ton ennuyé à la fin de ma présentation de la tragédie : « Un exposé bien monocorde... » avait-il lâché. Au moins j'avais réussi à endormir tout l'auditoire de la classe qui pour une fois ne gesticulait pas dans tous les sens. J'ai des talents d'hypnose insoupçonnés, avais-je pensé, dépitée. Mais du coup, je m'étais dégoûtée du théâtre alors que je rêvais d'essayer. À chacun sa tragédie... Antigone était morte, et j'avais emmuré mes passions. « Créonisée » par le jugement des autres...

En attendant, je ne connais toujours pas son nom. Il ne connaît pas davantage le mien. Il aime bien le mystère. Comment aimerai-je l'appeler ? Je n'en sais rien. Il est si... hermétique par moment. Tiens, d'ailleurs, pourquoi pas Hermès ? Mais Hermès me fait plutôt songer physiquement à un chenapan fluet qui fait de mauvaises blagues. Avec ses larges épaules, son air grave et son regard pénétrant, il m'évoque plutôt sa contrepartie égyptienne... Thot.

– Bien monsieur l'aubergiste... Je crois que je vais vous appeler Thot, lui dis-je en guettant sa réaction.

– Thot... comme Thot-Hermès ? demande-t-il en marquant une pause.

– Oui, après tout vous êtes très très très grand...

Je souris en me tenant les côtes, essoufflée de la descente et réjouie que nous ayons atteint la rivière.

– Vous m'avez démasqué ! Mais je ne vous révélerai pas tous les secrets de ma Table d'émeraude d'aubergiste comme ça... me prévient-il. Toutefois... je peux vous dévoiler un truc ou deux...

– C'est trop aimable à vous, je suis tout ouïe ! dis-je avec un air de fausse et profonde révérence.

– Vous voyez ce grand chêne, là ?

Il me désigne un arbre immense un peu plus loin le long de la berge.

– Regardez ses branches... et maintenant observez ses racines. Elles s'enfoncent très profondément dans le sol, elles forment comme des branches mais inversées. Le réseau du ciel et le réseau de la terre. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ! annonce-t-il d'une voix caverneuse et grave.

J'éclate de rire.

– Merci pour cette brillante démonstration...

– Pas de quoi, à votre service !

– Mais vous savez c'est drôle, cet arbre me rappelle un rêve de cette nuit.

– Ah oui ?

Il est tout aux aguets à présent, et me scrute avec intensité, comme si le sujet l'intéressait au plus haut point. Je lui raconte la vision du tronc et des mains en prière. Il plisse le front en regardant droit devant lui et lâche :

– Vous savez qu'un groupe de gens, hier, dans une fête religieuse au Portugal, s'est fait tuer par un chêne centenaire qui a été arraché par une petite tornade ? Je l'ai lu ce matin dans les brèves du net.

Ah !... Personne n'a rien à dire dans les circonvolutions de mon cerveau ? Tout le monde sifflote ou se cure les ongles, l'air embarrassé.

– Vous voulez dire que j'aurai... inconsciemment « capté » cet événement ? risqué-je.

– Possible... ou alors vous vous êtes souvenue que vous verriez ce grand chêne là-bas et que je vous ferai part de cette information.

– Attendez, il y a comme une légère incohérence dans ce que vous dites ! Comment j'aurais pu « me souvenir » du futur ? On ne peut pas se souvenir d'une chose qui n'a pas encore eu lieu !

– Si vous le dites... fait-il en souriant en coin.

C'est possible d'avoir une conversation censée ? Cinq minutes ? S'il vous plaît... derrière mon lobe temporal droit, je distingue des rires étouffés et moqueurs. Il se dirige d'un pas souple vers un endroit précis de la rivière. Elle est peu profonde, environ dix mètres de large et scintille au soleil. L'eau est d'une limpidité incroyable et j'ai tout de suite envie d'y plonger les pieds. De petits monticules de galets et de roches forment de minuscules cascades ça et là, et créent des zones de turbulence. J'aperçois depuis la rive des bancs de petits alevins qui restent avec précaution dans des cuvettes d'eau peu profondes, où la température est plus chaude. Enfin, plus chaude, c'est relatif. Car en trempant mes mains, j'ai l'impression d'un bac rempli de glaçons.

– Elle est belle cette rivière, elle est si paisible...

– Ne vous y trompez pas ! Après de fortes pluies ou au sortir de l'hiver, elle est déchaînée comme une femelle ourse qui verrait ses petits menacés.

Je jette un œil inquiet à la forêt.

– Ne me dites pas qu'il y a des ours ici, je ne vous croirai pas.

– Et pourquoi pas ? Il y a tout ce vous voulez qu'il y ait ici. C'est un lieu magique, étrange... C'est le domaine de Thot-Hermès, c'est vous qui l'avez dit.

Un frisson me parcours l'échine. Toi, mon imagination, voilà un billet pour de longues vacances loin d'ici. Aux Baléares par exemple. Y' a pas d'ours là-bas.

– Et vos truites ?

J'espère que je ne donne pas l'impression de vouloir changer de conversation.

– Elles sont juste là ! me montre-t-il, en désignant un tronc mort qui trempait en partie dans l'eau.

Il enjambe le bois humide et se baisse derrière pour récupérer une cordelette qu'il tire à lui sur plusieurs mètres. Il en ramène une grosse nasse où s'agitent avec frénésie les pauvres poissons. À l'idée de le voir les tuer devant moi, je suis remplie de pitié pour ces truites.

– Elles sont magnifiques n'est-ce pas ?

Il lève la nasse devant moi et devant mon visage malheureux, il me lance :

– Vous n'aimez pas le poisson ? Vous êtes vegan ?

– Non, j'aime beaucoup le poisson, mais là, de les voir comme ça...


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