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Excerpt for Le Heaume d'Hadès by , available in its entirety at Smashwords



Le Heaume d’Hadès, Les Chroniques de l’Horizon, Tome 2 :

Dépôt légal © 2018 par Kim Richardson

Traduit de l’anglais (États-Unis)

Par Laure Valentin


www.kimrichardsonbooks.com


Tous droits réservés par Kim Richardson. Aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme ou par quelque moyen que ce soit, ni stockée dans une base de données ou un système de recherche sans la permission écrite de l’auteur. Les personnages et les événements décrits dans ce livre sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes réelles, existant ou ayant existé, ne serait que pure coïncidence non intentionnelle de la part de l’auteur. Merci de respecter le travail de l’auteur.


Édité par Grenfell Featherstone

Conception graphique de la couverture par Damonza


Imprimé aux États-Unis d’Amérique

Première édition : 2018



SOMMAIRE

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

CHAPITRE 28

CHAPITRE 29

CHAPITRE 30

CHAPITRE 31

NOTE DE L’AUTEURE

La CITÉ de FLAMMES et d’OMBRES

CHAPITRE 1

D’AUTRES LIVRES DE KIM RICHARDSON

À PROPOS DE L’AUTEURE




CHAPITRE 1





ALEXA SE TENAIT DEVANT LE CONSEIL des Ministres. Le dos droit et les mains jointes, elle s’efforçait de cacher ses émotions, malgré ses nerfs en pelote. En dépit de la chaleur dans la salle, elle frissonnait.

Le plancher tout frais ciré resplendissait de pierres incrustées, et l’on apercevait le ciel bleu à travers le dôme vitré par lequel Alexa pouvait voir d’autres immeubles flotter tout autour. La lumière du soleil qui pénétrait par le dôme réchauffait la tête d’Alexa comme un sèche-cheveux. La salle sentait le bois poli, la pierre et le métal.

Sept archanges à l’air déterminé étaient assis derrière un bureau noir en forme de demi-lune, sur une estrade qui étincelait tel un gigantesque diamant noir de l’autre côté de la vaste salle ronde. Cette fois, les rangées de gradins en bois disposés le long du mur autour de la salle étaient toutes vides. Si elle n’était pas aussi terrifiée, elle aurait pu trouver cette salle magnifique.

Alexa allait finalement obtenir son audience au tribunal, mais ça se passait moins bien qu’elle ne l’avait espéré.

Cela faisait près d’un mois qu’elle avait rencontré le dieu païen, Hadès. Même si elle avait miraculeusement évité d’être jetée au Tartare, la prison des anges, elle se sentait toujours prisonnière.

Elle avait été forcée de rester à l’Horizon, sous la supervision de l’archange Ariel, jusqu’au jour du procès. Escortée dans tous ses déplacements par des anges plus haut gradés, elle n’avait pas le droit de rester sans surveillance. La plupart des autres l’ignoraient, mais ça ne la dérangeait pas. On ne l’avait pas autorisée à recevoir de nouvelles missions en tant qu’ange gardien. Les bassins étaient une zone interdite, et même si elle était techniquement membre de la Division Anti-Démons, elle n’avait été invitée à aucune de leurs réunions. Alexa était devenue une exilée.

Pour ne rien arranger, les femmes qui travaillaient personnellement au service de l’archange Metatron semblaient toujours tapies dans l’ombre lorsqu’Alexa se déplaçait. Leurs robes moulantes identiques, leurs talons hauts rouges et leurs lunettes de soleil les distinguaient des anges habillés normalement. Metatron voulait qu’elle sache qu’il la surveillait. Il était toujours en train de regarder, d’espionner et d’attendre qu’elle essaie de s’impliquer. Elle savait que le moindre faux pas l’enverrait tout droit au Tartare. Elle ne donnerait pas à Metatron la satisfaction de l’arrêter, et elle avait adopté son meilleur comportement depuis qu’elle était revenue.

Trop de questions sans réponses devaient être résolues. Sa relation avec Erik était l’une des raisons pour lesquelles le conseil voulait l’interroger. Le souvenir de ses lèvres chaudes, de ses bras robustes et de son torse musclé la hantait toujours.

Mais la véritable raison pour laquelle Alexa avait été convoquée devant le conseil, c’était qu’il lui manquait une partie de l’âme. Même si elle ne se sentait pas radicalement différente, il n’en restait pas moins qu’Hadès l’avait laissée abîmée, endommagée et brisée quand il la lui avait arrachée.

Elle avait senti un gouffre s’ouvrir en elle quand c’était arrivé, comme un estomac vide qui criait constamment famine. Mais elle ne se sentait pas uniquement vide. Il y avait autre chose. Quelque chose de nouveau avait remplacé la cavité, quelque chose d’extérieur. Elle se sentait différente. Ce n’était pas normal. Il y avait une obscurité au fond d’elle.

Alexa chassa ses sombres pensées. Elle réfléchissait trop, comme toujours. Tout ce qui comptait maintenant, c’était de redevenir entière. Elle devait regagner la partie manquante de son âme. Elle voulait redevenir un vrai ange gardien. Tous ses problèmes seraient résolus si elle pouvait réparer son âme.

Elle savait qu’Hadès devait mourir. C’était inévitable : sa vie à lui contre son âme à elle. Malheureusement, Alexa se demandait bien comment tuer le dieu païen.

Mais avant toute chose, elle devait se soustraire à la résidence forcée et quitter l’Horizon.

Son chagrin pour Erik était constant, et elle voulait regagner le monde des mortels rien que pour le voir. Inutile de se mentir, elle était amoureuse de lui.

Elle voulait aussi revoir sa mère. La dernière fois qu’elle l’avait vue, c’était une véritable loque humaine et la pauvre femme ne semblait pas avoir mangé depuis des semaines. Alexa se sentait coupable et voulait faire quelque chose pour elle, même si le Code des Anges était clair : il était interdit de contacter sa famille. Pourtant, Alexa n’y prêtait pas attention. Dès que possible, elle irait la voir.

Elle se sentait punie par toutes ces restrictions. La seule chose qu’elle pouvait faire, c’était de s’entraîner et d’étudier. D’ailleurs, c’était exactement ce qu’elle avait fait. Avec son nouveau plan en tête, Alexa avait lu tout ce qu’elle pouvait trouver sur Hadès et les autres dieux païens. Elle avait affiné sa démonologie et avait pris des notes studieuses sur tout ce qui faisait référence aux Extralucides et leurs Maisons. Les connaissances d’Alexa sur l’Horizon, les démons et le monde surnaturel étaient limitées, car ce n’était encore qu’une débutante. Mais elle en avait assez de se ridiculiser devant les autres anges. Même les mortels avec lesquels elle avait coopéré en savaient plus qu’elle. Elle devait être mieux préparée, mentalement et physiquement.

Certes, la situation aurait pu être pire. Elle avait failli être bouclée au Tartare avec le reste des criminels, des déserteurs et des tueurs de la Légion. C’était un miracle qu’elle ait été épargnée. Mais Alexa ne croyait pas aux coïncidences. Si elle n’avait pas été emprisonnée, il y avait forcément une raison. Elle ne pouvait s’empêcher de se demander si sa liberté n’était pas une ruse pour la forcer à déraper.

Au cours de sa vie, Alexa n’avait jamais mis les pieds dans un tribunal, et c’était déconcertant de se retrouver dans une salle pleine de juges. Leur attention était fixée sur elle. Prise de vertige, elle avait du mal à respirer. C’était de loin plus intimidant que les présentations orales devant ses camarades de classe et ses professeurs. Bien sûr, sa journée au tribunal n’aurait pas été parfaite sans son plus grand admirateur – Metatron le redoutable. Il était assis derrière l’une des longues tables qui la séparaient du conseil. Alexa reconnaissait les gardes personnels de Metatron, Michelle et Jasmine. Fidèles, elles étaient assises à ses côtés. Leur seule distinction, c’était que Jasmine était plus grande et avait les cheveux plus foncés que Michelle. Même derrière leurs lunettes de soleil, on voyait qu’elles étaient splendides. Leurs traits parfaits ressemblaient à ceux des top-modèles les plus prisés. Metatron aimait s’entourer de beautés dans leur genre.

À la grande surprise d’Alexa, un beau jeune ange était assis derrière Metatron. À part elle, c’était le seul autre gardien de la salle. Il avait les jambes tendues devant lui et les bras croisés sur son large torse. Au premier coup d’œil, elle lui trouva un air blasé, comme s’il avait hâte de s’en aller. Mais l’intensité de son regard trahissait une tout autre histoire.

Sa peau était de la couleur du sable doré et scintillait comme des cristaux sous la lumière. On aurait dit qu’une lueur immortelle brillait à travers lui, ou qu’il en était lui-même imprégné. Ses cheveux clairs frisaient légèrement sur sa nuque, créant un contraste saisissant avec ses vêtements noirs. Elle ne l’avait jamais vu auparavant. Sinon, elle s’en souviendrait.

Ses yeux étaient d’un gris stupéfiant. Elle n’avait jamais vu une telle couleur. Ces yeux-là appartenaient aux contes de fées. C’étaient des yeux capables de vous piéger à jamais, capables de vous faire faire n’importe quoi…

Il était somptueux en noir et chaque centimètre carré de son corps était tonique, révélant de vrais muscles de guerrier.

Tous les autres gardiens de sa connaissance ressemblaient à des êtres humains classiques. Petits, grands, gros, vieux ou jeunes, il y en avait de toutes les tailles et de tous les gabarits – des gens très ordinaires. Mais ce jeune homme était différent. Il n’avait pas le physique imposant d’un archange, mais il avait la même aura mystique. Qu’était-il donc ? Peut-être n’était-ce pas ce qu’elle croyait.

Alexa le dévisagea longuement et lorsque ses yeux gris rencontrèrent les siens, il fronça les sourcils.

Elle se raidit.

Tournant la tête vers Metatron, elle s’efforça de calmer ses nerfs en l’examinant à son tour. Metatron était persuadé qu’Alexa représentait une menace pour l’Horizon. Il était vert de rage quand Lance et elle avaient déjoué ses gardes et s’étaient enfuis dans le monde des mortels sans son autorisation. À ce moment-là, Alexa était convaincue que refermer la Porte Infernale était bien plus important que de respecter le Code des Anges. Et elle recommencerait sans hésiter, surtout pour sauver Erik. Mais Metatron n’avait aucune compassion.

Ce qui rendait les choses encore plus difficiles, c’était qu’Alexa n’avait pas revu Lance depuis leur retour ensemble. Elle avait beau interroger Ariel à ce sujet, l’archange répondait invariablement : N’y pensez plus. Lance est là où il doit être.

Alexa craignait le pire. L’avait-on envoyé au Tartare ? L’avait-on torturé ? Metatron avait-il quelque chose à voir avec sa disparition ? Et pourquoi lui et pas elle ?

Quand Metatron regarda dans sa direction, Alexa fit la grimace. Elle le voyait froncer les sourcils derrière ses lunettes de soleil. Il détourna la tête et serra la mâchoire tout en parlant avec un autre membre du conseil.

C’était flatteur, pensait-elle, d’avoir le grand Metatron à son procès, même si elle savait pertinemment qu’il était ici pour la punir. La présence de l’archange ne la rassurait pas du tout.

Ses oreilles s’embrasèrent quand l’un des membres du conseil mentionna le Tartare. Soudain, la salle lui semblait petite et exiguë, et elle avait l’impression que les dalles du sol lui remontaient jusqu’aux genoux. Au cours du mois qui s’était écoulé, chaque fois que ses pensées dérivaient vers le gigantesque cube noir du Tartare, elle s’était répété les mêmes mots : Je refuse d’avoir peur. Ce mantra l’avait encouragée.

L’archange Jérémiel, ministre de l’Administration et de la Paix et chef du conseil, tira brusquement Alexa de sa rêverie en annonçant :

— Après maintes délibérations, nous avons enfin pris une décision.

Alexa leva les yeux pour rencontrer le regard sombre de Jérémiel. Ses genoux commencèrent à trembler involontairement. Les prochains mots qui sortiraient de sa bouche allaient sceller son destin.


L’archange Ariel se leva et vint se camper à la droite d’Alexa.

Alexa jeta un coup d’œil vers Metatron, et cette fois ce fut lui qui grimaça.

Le fumier. Que savait-il ?

— Je dois dire que ce cas est particulier, continua Jérémiel.

Sa voix était rauque, mais calme. Sa robe blanche ondula autour de lui lorsqu’il se pencha en avant, et il entrelaça ses doigts sur la table. Ses yeux noirs intenses, ses pommettes hautes et sa mâchoire puissante évoquaient une peinture d’Amérindien sur une fresque murale. Ses cheveux luisants d’un noir de jais tombaient en cascade sur ses larges épaules.

— Il est très rare pour un ange gardien sans expérience d’être promu aussi vite. Sans compter qu’aucun maître instructeur ne vous a été assigné lors de votre première mission sur le terrain. Peut-être que dans ce cas, les choses auraient été différentes. Quoi qu’il en soit, il en va ainsi.

Ariel joignit les mains dans son dos et déclara :

— C’était ma décision, et j’en assume toute la responsabilité.

Alexa n’avait jamais entendu la voix d’Ariel trembler de la sorte, et elle n’en fut que plus nerveuse encore.

— Alexa est née et a grandi à Coffin Grove, poursuivit Ariel. Elle était en position idéale. Elle connaissait la ville sur le bout des doigts, et les habitants aussi. Mais ce n’est pas pour cette seule raison qu’elle était mon premier choix. Elle excellait à l’entraînement, et ses aptitudes au combat surpassaient celles de tous les autres débutants, parfois même de certains anges plus chevronnés. À ce moment-là, j’avais entièrement confiance en ses capacités en tant que gardien. Elle n’avait pas reçu l’ordre de s’absenter sur une période de temps aussi longue. Mais après tout, ce n’est qu’une débutante et j’aurais dû faire plus attention aux émotions de mortelle qui coulent toujours en elle…

— Une erreur irréversible, objecta Metatron.

Alexa se mordit l’intérieur de la joue. Elle n’avait pas réalisé que ses actions pouvaient avoir des répercussions directes sur Ariel, qui lui avait accordé toute sa confiance. Elle avait envie de se frapper pour avoir été aussi égoïste.

Jérémiel toisa Ariel du regard.

— Nous discuterons plus tard de votre mauvais jugement.

Ariel baissa légèrement la tête et son regard perdit son éclat. Il y avait une expression étrange sur son visage, comme si elle cachait quelque chose. Or avant qu’Alexa puisse en avoir le cœur net, elle était partie. Alexa se sentait coupable de ne pas avoir obéi aux ordres et d’avoir humilié Ariel devant ses pairs. Elle l’avait laissé tomber.

Jérémiel gardait une mine impassible.

— Après avoir entendu les deux archanges, Ariel et Metatron…

Le sol vacilla sous les pieds d’Alexa. Soudain, les paroles de l’archange lui semblaient très lointaines. Elle les distinguait à peine.

— Nous avons conclu qu’à l’exception de sa relation avec un garçon mortel, ce qui reste une violation très grave du règlement, et malgré cette affaire de complot visant à commettre des actes malveillants à l’égard de la Légion…

— Quel complot ?

Alexa se crispa et fit un énorme effort pour se retenir de regarder Metatron. Elle serra les poings, si violemment que ses ongles entamèrent sa paume.

C’était la première fois qu’elle était accusée de traîtrise. Dans sa naïveté, elle avait cru que son jugement portait sur le baiser échangé avec Erik, et non sur des soupçons de participation à une conspiration secrète pour renverser la Légion.

— … complot avec les ennemis de l’Horizon. Vous êtes accusée d’avoir transgressé le Code des Anges, continuait Jérémiel. Mais étant donné que nous manquons de preuves pour confirmer ces accusations, toutes les charges contre vous ont été révoquées.

Un raclement de chaise retentit sur le parquet.

— Quoi ? rugit Metatron en ajustant ses lunettes de soleil au bout de son nez. Vous n’êtes pas sérieux !

Le regard glacial de Jérémiel traversa la salle.

— Les lois sont claires, Metatron, pour tous les anges. Tous les gardiens doivent les respecter ou subir les conséquences. Il est de mon devoir de défendre nos lois, mais dans cette situation, il n’y avait pas suffisamment de preuves. Nous avons procédé à une enquête approfondie et indépendante sur Alexa Dawson, et nous n’avons rien trouvé pour soutenir ces accusations de complot. Alexa a effectivement enfreint le Code des Anges par sa conduite gênante avec ce jeune mortel, et vous pouvez être assuré qu’elle sera punie pour ce comportement répréhensible…

— Punie, comment ? demanda Alexa, incapable de se retenir.

C’était imprudent et osé, peut-être, mais la pensée du Tartare la hantait toujours.

Jérémiel baissa les yeux sur elle, avec le même regard déçu qu’un père qui gronde son enfant.

— Vous serez de corvée à l’Orientation pendant un mois. Vous aiderez les oracles dans leurs tâches administratives et tout ce qui concerne les nouveaux anges gardiens.

— C’est tout ? fit Alexa.

Elle essayait de déchiffrer les visages impassibles et froids des membres du conseil sans exprimer son soulagement.

— Vous me reléguez au poste d’assistante administrative ?

Elle s’efforçait de ne pas sourire.

— De plus, continua l’archange Jérémiel, lorsque vos obligations du mois seront terminées, vous retournerez auprès de l’archange Ariel afin de commencer votre mise en liberté surveillée. Un maître instructeur vous a déjà été attribué.

Alexa se crispa en se tournant de nouveau vers l’ange inconnu aux cheveux clairs assis derrière Metatron. Quand leurs yeux se croisèrent, il lui adressa un regard désapprobateur, comme pour lui signifier que cette idée lui déplaisait encore plus qu’à elle.

— Cette affaire était vraiment particulière, et ce qui vous est arrivé est tout bonnement exceptionnel, Alexa, déclara Jérémiel.

Alexa le regarda, la bouche entrouverte.

— Ce n’est pas exceptionnel. C’est un signe ! tempêta Metatron. Cette enfant est liée à nos ennemis.

— Nous n’avons trouvé aucun signe ni aucune preuve qu’Alexa serait alliée à nos ennemis, précisa Ariel.

Sa voix était vibrante d’une colère à peine contenue.

— Alexa a été déclarée apte à reprendre le service, Metatron.

Ce dernier l’ignora.

— Les marques, ça se cache. Nous le savons tous très bien.

Jérémiel jeta un coup d’œil irrité vers Metatron avant de continuer. Il se tourna vers Alexa.

— Votre maître instructeur aura autorité complète sur vous, et il vous accompagnera dans toutes vos missions de terrain.

Alexa essayait tant bien que mal de ne pas laisser libre cours à sa contrariété.

— Jusqu’à quand ? demanda-t-elle le plus sereinement possible.

— Jusqu’à ce que nous estimions que nous pouvons vous faire confiance et vous laisser seule, répondit Jérémiel sans émotion. Étant donné ce que vous avez fait, cette punition est plutôt clémente, pour le moins. Notre décision est basée uniquement sur vos faits et gestes avant que l’on apprenne la traîtrise de l’agent Ryan. Considérant que c’était aussi votre première mission, on vous a accordé une marge d’erreur plus importante, car vous êtes encore une débutante. Il est de notre devoir non seulement de corriger votre erreur, mais aussi de nous assurer que vous en tirerez les leçons qui s’imposent.

Elle était furieuse, sans trop savoir pourquoi. Certes, elle avait enfreint le code et elle n’imaginait pas s’en sortir aussi facilement, mais elle n’aurait jamais cru qu’on lui attribuerait un gardien, encore moins quelqu’un qui la détestait déjà et semblait être à la solde de Metatron. Et elle n’aurait jamais pensé que son gardien serait un homme.

Sans doute devait-elle simplement accepter sa punition. Elle tourna la tête vers Ariel, mais l’archange était concentrée sur le conseil.

Jérémiel se pencha en avant et plissa les yeux.

— Le chef de Hallow Hall a été averti de la situation. L’Extralucide en question sera également sanctionné. Vous ne devez avoir aucun contact avec lui. Tout contact, et notamment des contacts physiques, conduirait à des punitions plus sévères. Est-ce bien compris ?

Alexa crut s’évanouir de honte. Qu’allait-on penser d’elle à Hallow Hall ? Elle s’imaginait la tête de Valérie et le sourire victorieux de Rachel. Elle sentit son ventre se contracter.

Si embrasser Erik était une erreur, pourquoi avait-elle ressenti une telle plénitude ?

— Et son âme ? demanda Metatron. Il lui en manque toujours une partie. Nous savons tous ce que cela veut dire – une alliance avec les démons. Elle est clairement de mèche avec eux.

— Vous êtes fou ? protesta Alexa. Je ne forme aucune alliance avec aucun démon.

— C’est une accusation sérieuse, Metatron, déclara alors une femme archange à laquelle Alexa n’avait encore jamais prêté attention.

Elle avait les cheveux rouge vif et sa robe verte contrastait avec sa peau laiteuse.

L’archange reprit :

— La collaboration avec les ennemis de la Légion est considérée comme une haute trahison. C’est passible de mort véritable. Mais l’archange Raphaël n’a trouvé aucune marque de cette sorte. Elle a examiné Alexa elle-même et l’a exemptée de tout soupçon. Si quelque chose sortait de l’ordinaire ou paraissait étrange, Raphaël l’aurait découvert…

— Vraiment ? Rien d’étrange ? s’exclama Metatron avec un rire sans joie. Et que pensez-vous du fait qu’il lui manque une partie de l’âme ? J’étais là quand Raphaël a procédé à ce test. Vous savez que c’est vrai.

Les yeux couleur miel d’Ariel étincelèrent.

— Il est vrai que l’âme d’Alexa a été manipulée. Nous avons des preuves qu’il lui manque une partie de son essence. Cependant, cela ne prouve rien. Seulement que ce qu’elle nous a dit est vrai…

— Mais enfin !

Metatron renversa la table d’un coup de poignet.

— Il s’agit clairement d’une infraction au Code des Anges. La sécurité de la légion devrait toujours être notre priorité ! s’écria-t-il en lançant son cigare. Nommez-moi un ange dont l’âme a été manipulée, mais qui n’était pas corrompu ! Alors ? Pouvez-vous en nommer un ?

Grand silence.

Alexa scrutait le visage des membres du conseil à la recherche d’un signe prouvant que Metatron avait tort. Il devait bien exister d’autres cas comme le sien. Mais d’après le silence gênant des archanges, Metatron disait vrai.

— Non. C’est bien ce que je pensais.

Brusquement, Metatron se tourna vers Alexa.

— La manipulation de l’âme, voilà qui devrait vous mettre la puce à l’oreille. C’est un accès libre aux rangs ennemis. C’est la marque d’une alliance – évidente, d’ailleurs. Elle a été transformée. Ne laissez pas ce visage innocent vous duper. Même le diable fut un ange autrefois. Ça saute aux yeux.

Alexa tremblait de colère.

— Je ne suis pas un vampire. Je n’ai pas été transformée.

Elle brûlait d’envie de lui enfoncer son cigare dans l’œil.

— Vous êtes frustré parce que Ryan était le traître, et que vous ne l’aviez jamais décelé. Il était juste sous votre nez depuis le début, et vous – le protecteur de la Légion – vous n’avez rien vu venir.

Metatron restait figé, et pendant un instant elle craignit qu’il la fende en deux, mais seul son visage se contracta.

Il regarda le conseil et déclara :

— Vous ne pouvez pas sincèrement croire son histoire avec Hadès. C’est de la folie pure. Une divinité ne l’aurait jamais laissé partir sans rien en retour. S’il ne l’a pas tuée, alors elle travaille pour lui.

— Ce sont des foutaises et vous le savez très bien ! lâcha Alexa, à la fois incrédule et surprise par sa propre audace.

Mais que disait Metatron ? Qu’elle avait basculé dans le camp des méchants ? Elle serrait les poings et ses doigts tremblaient.

Ariel se pencha vers elle et murmura :

— Alexa, arrêtez. Si vous ne voulez pas finir au Tartare, apprenez à garder votre bouche fermée quand il le faut.

Ce ne fut qu’en percevant la peur dans la voix d’Ariel qu’elle se força à se calmer.

Du coin de l’œil, Alexa pouvait voir le jeune ange qui lui avait été assigné, assis droit sur sa chaise, mais elle refusait de quitter Metatron du regard. Bien sûr, l’archange ne la croyait pas. C’était évident depuis son retour. Elle regarda chacun des membres du conseil en essayant de deviner leurs dispositions envers elle. Un membre du conseil, avec la peau couleur nuit et une toge rouge sang, la regardait d’un air plein de mépris. Peut-être que Metatron n’était pas le seul archange à la croire corrompue.

— Je n’ai rien à cacher, dit-elle après un instant. Ils ont fait leurs tests et ils n’ont rien trouvé. Je n’ai rien fait…

Metatron secoua lentement la tête.

— Un autre mensonge. Tu as fait beaucoup de choses, au contraire.

Alexa ouvrit la bouche, puis la referma.

Un autre spasme de rage déforma les traits de Metatron.

— La vérité, mon enfant, c’est qu’il n’y a pas de preuve qu’un dieu païen ait traversé le Voile. Un être aussi puissant aurait laissé des traces surnaturelles pendant des heures après l’ouverture d’une brèche dans le Voile. Des anomalies, comme des oiseaux qui percutent des murs ou des chiens soudain agressifs – des comportements qui sortent de l’ordinaire – mais il n’y avait rien, juste des cadavres de mortels et des démons mineurs.

Alexa tressaillit comme si on l’avait frappée en plein dans le ventre.

— Vous ne me croyez pas ? Vous pensez que j’ai tout inventé ?

Pendant un moment, Alexa vit une étincelle d’incertitude, de doute et peut-être même de lassitude sur le visage de Jérémiel. Mais il se contenta de dire :

— Il n’y a pas de preuves de l’évasion d’une créature, et encore moins d’un dieu païen.

Alexa reprit la parole avec peine.

— Mais je l’ai vu. Il a presque tué Erik.

— Votre costume de mortelle était considérablement détérioré, objecta Jérémiel. Vous n’étiez pas vous-même. Il est possible que vous pensiez avoir vu un dieu païen alors que ce n’était qu’un démon.

— Ce n’était pas un démon, s’écria Alexa.

Elle avait la gorge en feu.

— Il m’a dit qu’il s’appelait Hadès. Son corps était composé d’âmes. Je l’ai vu ! Il est réel, et maintenant il est quelque part, là dehors. Comment expliquez-vous ce qui est arrivé à mon âme, alors ?

— C’est simple, fit Metatron en souriant d’un air triomphant pour la deuxième fois. Un démon majeur aurait pu facilement prendre l’âme de n’importe quel ange volontaire. Des alliances avec nos ennemis, ce sont des choses qui arrivent, malheureusement. Ton cas n’est pas aussi particulier que le reste du conseil le pense. C’est une alliance avec les démons comme on en voit tant. Et je vais le prouver.

Derrière ses lunettes de soleil, Metatron avait commencé à saper sa confiance et il voulait l’en dépouiller intégralement.

Ils ne me croient pas, songea Alexa.

La douleur était vive dans sa cage thoracique, encore plus cuisante, et elle avait du mal à garder le contrôle. D’un côté, elle voulait leur crier qu’ils étaient stupides, mais d’un autre, son côté plus raisonnable, elle savait que cela ne ferait qu’aggraver les choses. Elle en avait assez fait.

S’ils ne la croyaient pas par manque de preuves, elle en trouverait.

— Merci pour votre contribution, Metatron, déclara Jérémiel.

Son regard froid survola la salle.

— Le conseil a décidé. En tant que ministre désigné de ce conseil, je déclare la réunion ajournée. Nous sommes impatients de constater vos progrès, Alexa Dawson. C’est tout.

Alexa tourna les talons et suivit l’archange Ariel hors de la salle. Elle avait l’impression d’avoir quitté son corps et entendait à peine leurs chaussures sur le sol en marbre. Son cerveau galopait à pleine vitesse. Même si la Légion ne l’envoyait pas au Tartare, elle éprouvait toujours une vague crainte sous ses côtes.

Elle savait que Metatron avait raison. Au plus profond d’elle-même, Alexa savait qu’elle avait été transformée quand Hadès avait volé une partie de son âme. Les ténèbres grandissaient en elle, et elle ignorait comment les arrêter.


CHAPITRE 2





— VAS-TU ME DIRE où nous allons ? demanda Alexa pour la deuxième fois.

Les rues du quartier de l’Upper East Side, à Manhattan, étaient éclairées de lumières dorées. Le ciel était gris et les vents glacials de janvier étaient chargés d’effluves de hot-dog et de cacahuètes grillées.

Elle sourit intérieurement à l’idée de porter un autre costume d’M-9, le meilleur de toute la Légion. Elle pouvait respirer, pleurer, et même sentir un cœur battre dans sa cage thoracique artificielle. Mais le mieux, c’était que ces costumes conféraient une force, une vitesse et une agilité surhumaines, avec des propriétés de guérison supérieures, un instinct de prédateur et des sens surnaturels accrus. Elle était tout excitée d’en porter à nouveau.

— Je te le dirai quand je le verrai, répondit Milo, son maître instructeur, froid et impatient.

Elle ne connaissait que son prénom et son grade, et elle savait qu’il aimait porter des costumes noirs hors de prix et qu’il avait été choisi par Metatron pour être son agent de supervision. La mine bougonne d’Ariel après la réunion avec le Haut Conseil montrait clairement que Milo n’était pas son choix. Elle l’avait longuement dévisagé, d’un air suspicieux, comme si elle ne lui faisait pas confiance. Alexa soupçonnait Ariel de ne pas avoir eu son mot à dire dans cette affaire. Mais tout cela n’avait plus aucune importance.

Après qu’Alexa eut terminé son mois de liberté surveillée, aidant les oracles aux tâches administratives de l’Orientation, elle était retournée au niveau cinq, à la Division Anti-Démons, pour s’entretenir avec Ariel. Mais Milo l’attendait déjà, et il semblait tout aussi mécontent qu’il l’était lors de l’assemblée.

Elle l’avait tout de suite détesté. Comment pourrait-elle apprécier l’un des espions de Metatron ?

Mais ce qui la contrariait le plus, c’était sa beauté irrésistible. Difficile de ne pas baver devant son visage et son corps. Imposant, avec une musculature puissante, Milo avait tout d’un ange guerrier. Ses vêtements noirs moulants étaient d’une étoffe raffinée et conçus pour souligner chaque trait de ses abdominaux. Son long manteau de cuir était tendu sur ses épaules larges, et deux sangles en cuir se croisaient sur sa poitrine. Les pommeaux de deux épées antiques, qu’il portait dans son dos, apparaissaient derrière le col de son manteau, lui heurtant légèrement les épaules lorsqu’il marchait.

Metatron croyait-il pouvoir la contrôler en lui affectant son bel ange gardien ? La pensait-il faible au point de ne pas voir au-delà des apparences ? Incapable de résister à un joli visage ?

C’était un imbécile s’il pensait la faire tomber pour si peu.

— Tu me crois à propos d’Hadès ? lâcha Alexa.

Elle se disait qu’une petite dispute lui remonterait le moral.

— Ou tu crois que j’ai tout imaginé, comme ton patron Metatron ?

Milo frémit au mot patron, mais si ça le dérangeait, il n’en laissa rien paraître.

— Si le dieu païen s’est vraiment échappé, je suis sûr qu’il se montrera bien assez tôt. Une créature comme lui ne peut pas se cacher indéfiniment.

— Alors, c’est oui ou non ? Tu me crois ou pas ? La question est simple.

Milo s’arrêta et se retourna. Ses yeux gris étaient troublants.

— Je ne l’ai pas encore décidé, dit-il.

Sur ce, il fit demi-tour et reprit sa marche.

— Ce n’est pas exactement la réponse que j’attendais, répondit Alexa.

Elle dut courir pour le rattraper.

— Qu’est-ce qu’on fait ici ?

Elle pressa le pas pour ne pas se laisser distancer par Milo.

— Quel est le danger ? Tu sais, tu ne m’aides pas beaucoup. Je ne sais pas lire dans les pensées des gens.

— Ah bon ? fit Milo par-dessus son épaule. Et moi qui croyais qu’on avait là un ange avec toutes sortes de dons et de talents cachés.

Alexa eut envie de lui gifler l’arrière du crâne.

— Eh bien non, pas du tout.

Je suis ordinaire, pensa-t-elle, mais elle savait que ce n’était pas vrai.

— Alors ? Vas-tu me dire pourquoi nous sommes ici, ou faut-il que je te tire les vers du nez ?

Milo sourit sans conviction.

— En fait, pendant que tu étais occupée à jouer la secrétaire pour les oracles le mois dernier, il y a eu une recrudescence soudaine d’activités surnaturelles et de morts inexpliquées à New York. Nous avons découvert des centaines de cadavres de mortels, et leurs âmes avaient disparu.

— Hadès, souffla Alexa, avant de courir pour le rattraper. Je te l’avais dit.

— Peu importe ce que c’est, reprit Milo. J’étais en train de mener ma petite enquête quand le conseil a exigé que je garde un œil sur toi. Ce n’est pas ma décision. J’ai du mal à travailler avec les autres, notamment avec les novices comme toi qui sont toujours attachés au monde mortel. Tu es une distraction inutile et tu vas me gêner dans la progression de mon travail. Mais je n’ai pas le choix, je dois accepter que tu me suives.

— Je ne suis pas un chien, protesta Alexa d’une voix perçante. Je ne te suis pas.

— Appelle ça comme tu veux. Mais la vérité, c’est que je suis ici pour les affaires de la Légion, alors ne te mêle pas de ça et essaie juste de ne pas te faire tuer.

— Et moi qui pensais que tu rendais service à Metatron en me surveillant. Apparemment, tu n’avais pas le choix. Ils t’ont obligé, c’est ça ? Je me demande ce que tu as fait pour les mettre en rogne. Ça ne devait pas être très joli pour te retrouver coincé avec moi. Alors, qu’est-ce que c’était ?

— Pitié, épargne-moi tes jérémiades de novice émotive.

Il avait interrompu Alexa comme si elle ne lui avait pas posé de question.

— Bon, allez, contrôle-toi, petit ange. Sinon, tu vas retourner à l’Horizon.

— Waouh. C’est une menace ? Tu es vraiment un sale type, ce n’est pas croyable !

Alexa résista à la tentation de tendre le pied pour lui faire un croche-patte. Il serra les dents, mais ne répondit pas et continua de marcher. Elle ne pensait pas pouvoir haïr un autre ange aussi fort que Ryan, mais si Milo ne changeait pas, il risquait de prendre sa place.

La puanteur habituelle de Manhattan, mélange de poubelles, de goudron chaud, de gaz d’échappement et d’aliments frits était masquée par l’odeur de la neige. Mais le son des klaxons, le vrombissement des taxis, le crissement des freins et le brouhaha de l’humanité, tous ces bruits-là étaient typiques de Manhattan. Ils marchèrent sans dire un mot sur la Cinquième Avenue, deux anges gardiens sous les yeux des mortels.

À leur gauche s’étendait Central Park, une carte postale pittoresque sous un tapis de neige blanche. Les boules blanches lumineuses des lampadaires oscillaient comme de petites lunes. Un couple se tenait sur Gapstow Bridge et prenait des photos en s’embrassant. La poitrine d’Alexa se serra quand leur étreinte se fit plus passionnée, et elle détourna les yeux du couple joyeux.

Depuis qu’elle avait remis les pieds dans le monde des mortels, elle revivait les derniers mois. Alexa essaya de repousser ces sentiments humains qui semblaient reliés à son costume de mortelle. Elle aurait préféré ne rien sentir. Elle aurait voulu que ses émotions soient changées en acier en même temps que le reste de son corps. Chaque pas était plus lourd et plus difficile que le précédent, car elle retrouvait ses émotions. C’était comme marcher à contre-courant dans une rivière.

Un grand jeune homme aux épaules larges attira son attention. Il marchait devant elle, ses cheveux bruns flottant sur le col de sa veste de moto noire. Elle reconnaissait cette démarche, ce corps, la façon dont ces épaules se balançaient gracieusement à chaque pas, avec toute la nonchalance du monde.

Erik.

Alexa bondit sur lui et le prit dans ses bras.

— Erik ! Qu’est-ce que tu fais ici ?

Elle le retourna pour mieux le regarder—

Ce n’était pas lui. Il la dévisagea avec de grands yeux ronds. Il avait un beau visage, mais ce n’était pas Erik. Alexa sentit la chaleur se propager dans son cou et sur son visage.

— Oh, excusez-moi. Je vous ai pris pour quelqu’un d’autre.

L’inconnu sourit en haussant les épaules.

— Ce n’est rien.

Son souffle forma une brume glacée et Alexa le regarda disparaître dans la foule de mortels, sur la rue de Manhattan. Elle savait que Milo la regardait.

— Qu’est-ce que tu ne comprends pas quand je te demande de contrôler tes émotions ?

Milo avait l’air déçu.

— Tais-toi. Je ne veux pas t’entendre.

— Ça devait arriver. Je savais que tu ne ferais que me gêner dans mon enquête avec ton hystérie de gamine.

Le lampadaire illuminait les cheveux de Milo, et pendant un moment, on eût dit qu’il portait une couronne de cristal.

— Il est trop tôt pour que tu reprennes du service. Tu ne devrais pas être ici.

— Tu ne sais pas de quoi tu parles. Reste en dehors de ça.

Alexa rougit de colère, les poings serrés. Chaque fois qu’il ouvrait la bouche, elle sentait sa haine envers lui se décupler. Elle voulait écraser les jointures de ses doigts contre sa joue et voir sa tête exploser sous l’impact.

— Je ne peux pas me permettre de me traîner une novice qui saute sur tous les mortels qu’elle croise, fit-il d’une voix sifflante. Tu vas tout gâcher.

Il hésita un instant et ajouta :

— Tu devrais rentrer.

Mais Alexa tenait ferme.

— Je n’irai nulle part. Je suis ici parce que je suis prête pour le service, tout comme toi.

Ses yeux étincelèrent de colère.

— Tu n’as rien de commun avec moi.

— L’époque où tu étais mortel remonte-t-elle si loin que tu as oublié ce que c’était que d’être un humain ? D’avoir des sentiments ? De se soucier de quelqu’un d’autre que de toi-même ?

Les traits de Milo s’assombrirent et il se retourna.

— Je n’ai pas oublié.

— Tu es un salaud sans cœur, Milo, dit Alexa. Je ne t’aime pas et, de toute évidence, tu ne m’aimes pas non plus. Et je m’en fiche totalement. Mais le fait est que je suis ici, que tu le veuilles ou non. Tu n’as pas le choix. Alors rends-nous un bon service à tous les deux, et fais comme si je n’étais pas là. Avec un peu de chance, on pourra peut-être se supporter.

Milo ne fit aucun commentaire et se remit à marcher dans la rue. Ses longues jambes travaillaient sans effort. Il glissait sur le béton comme s’il portait des patins aux pieds.

Alexa remarqua que les piétons ne lui rentraient jamais dedans, alors qu’ils n’arrêtaient pas de la heurter. Devant lui, ils semblaient se disperser comme s’il fendait un océan. Hésitante, Alexa le suivait.

Elle se faufilait dans la foule tout en restant à distance raisonnable derrière Milo. Elle était fâchée contre elle-même et embarrassée de sa propre stupidité. Elle avait dévoilé ses sentiments pour Erik le mortel, Erik, ce rêve qui s’évaporait lentement. Et Milo était aux premières loges pour assister à son humiliation.

Quand Alexa avait fait le grand saut jusqu’à Manhattan avec son nouveau maître instructeur, c’était avec des sentiments mitigés. Ce qui l’avait tourmentée, qui lui avait donné tellement de problèmes au sein de la Légion, n’était plus qu’un souvenir lointain. Cette fois, elle n’avait pas eu peur en pénétrant la surface miroitante de l’eau. Son aquaphobie avait disparu. À vrai dire, ça lui semblait même un peu ridicule maintenant. Elle avait tellement changé au cours de ces derniers mois.

Et elle changeait encore.

Elle le sentait. Même maintenant, en marchant dans le monde des mortels, elle pouvait le sentir comme un cancer se propageant de sa poitrine jusqu’à ses veines. C’était subtil. Si elle ne se concentrait pas, elle ne s’en rendait pas compte. Et pourtant c’était là, toujours là. La transformation. C’est le nom qu’elle lui avait donné. Elle pouvait le sentir écouler sa noirceur en elle. La modifier. Peur et noirceur palpitaient en elle comme le battement de son cœur dans sa poitrine froide et vide.

— Dépêche-toi, novice, lança Milo. Pourquoi es-tu si lente ? Du nerf. Je ne vais pas te porter.

— Si tu m’appelles novice encore une fois, je jure que je vais t’arracher les yeux avec mes ongles.

Pour la première fois, Milo esquissa un sourire.


Alexa n’avait pas été spécialement impatiente de retourner dans le monde des mortels pour passer du temps avec l’ange beau gosse. Elle savait qu’elle rentrerait directement à l’Horizon si elle entravait la mission de Milo, mais elle voulait voir Erik. Avec Erik, elle avait la tête sur les épaules et elle se sentait normale.

Cela n’allait pas être facile, étant donné que son maître instructeur ne la quittait pas d’une semelle. Mais elle avait une idée en tête.

Elle allait essayer de semer Milo.


CHAPITRE 3





ILS POURSUIVAIENT LEUR chemin dans la neige fondue. Devant eux, un groupe de jeunes ralentit le pas pour envoyer des textos et dérapa en glissant sur le trottoir. Les mortels éclatèrent de rire en retrouvant leur équilibre et Alexa ne put réprimer un sourire.

Milo jeta un œil vers Alexa par-dessus son épaule.

— Tu vois ce grand immeuble en verre et en acier, avec le toit en cuivre ? C’est là que nous allons.

Alexa suivit son regard. L’édifice avait plus de trente étages et se dressait telle une pointe scintillante. Elle devait se pencher en arrière pour distinguer le dernier étage. Il y avait quelque chose d’effrayant dans cet immeuble. Seul l’étage du sommet projetait une lueur jaune par ses fenêtres, comme si personne n’habitait dans le reste des étages. Un panneau peint au pochoir au-dessus de l’entrée indiquait : Luxe New York, Cinquième Avenue.

Alexa traversa la rue et continua en sautillant sur le trottoir, à l’angle de la 102e Rue Est. Elle devait courir pour rattraper Milo.

Il se tourna alors vers elle.

— Quand nous entrerons, j’aimerais que tu restes près de moi, mais pas trop.

— D’accord.

— Contente-toi de me suivre, reprit-il en fronçant les sourcils. Ne fais rien et ne touche à rien, à moins que je te le dise. C’est compris ? Je ne veux pas que tu gâches tout.

— J’ai dit d’accord, répond Alexa avec humeur. Même si je ne sais pas ce qu’on cherche.

Elle afficha un grand sourire et ajouta :

— Je serai sage, promis.

Milo serra les dents et rejoignit l’entrée de l’immeuble pour ouvrir la porte.

Ce fut la pression qui la frappa en premier. Ses oreilles se débouchèrent comme à l’atterrissage d’un avion. Et quand elle déglutit pour soulager la pression, elle perçut une puanteur de chair carbonisée, de fruit pourri, de soufre et de mort. C’était une odeur qu’elle pouvait presque sentir sur sa langue, qui lui laissait un goût amer dans la bouche et la gorge. C’était une odeur qu’elle ne pourrait jamais oublier – celle des démons.

Alexa s’arrêta net. Son estomac s’était changé en glace. Elle était frappée par une tristesse accablante. C’était comme si toute une foule venait brusquement d’être assassinée.

— Tu le sens, toi aussi ? dit Milo.

En une seconde, il fut près d’elle, se déplaçant si furtivement qu’elle frissonna. Elle avait l’impression qu’il pouvait voir les ténèbres qui obscurcissaient son âme. Il l’observa prudemment, comme si elle risquait de s’embraser sans crier gare.

— Des âmes sont mortes ici, beaucoup de mortels, très récemment, dit-il. J’ai déjà éprouvé ce sentiment de deuil auparavant, mais ça fait toujours le même effet.

Alexa essaya de cacher sa surprise devant l’intimité soudaine dont Milo faisait preuve.

— Je… oui. J’ai ressenti quelque chose de ce genre. Comme si j’étais triste, tout d’un coup.

Elle n’avait jamais rencontré un autre ange avec des sens intuitivement aussi proches des siens. Apparemment, Milo avait plus de talents qu’elle ne l’avait imaginé.

Ils arrivèrent dans un hall avec des motifs modernes gravés sur le sol de marbre blanc et gris, et d’innombrables portes et ascenseurs.

Un long couloir s’étendait devant eux, jusqu’à une salle de réception avec des sofas et des fauteuils datant du milieu du siècle. À l’extrémité du salon, il y avait un bureau de réception. Une jeune femme aux cheveux coupés au carré était assise derrière le bureau. Quand les deux anges entrèrent dans le salon, elle s’anima.

Alexa s’étonna que l’humaine ne fasse pas grise mine et ne porte pas de masque. Mais peut-être ne pouvait-elle pas sentir la même chose qu’eux. Les humains étaient incapables de percevoir la puanteur pourrie des démons et autres créatures surnaturelles qui circulaient parmi eux. Alexa ne voyait aucun démon, mais ses sens angéliques décelaient le pouls de la mort dans l’air. Des démons se cachaient dans cet immeuble.

Milo traversa le salon et s’arrêta pour examiner une liste de noms sur un grand panneau, sur le mur de gauche. Alexa le suivit et se hissa sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus son épaule, en prenant soin de ne pas le toucher.

— Que cherchons-nous ? demanda-t-elle à voix basse.

Milo la dévisagea, comme pour lui rappeler qu’elle était censée obéir à ses ordres sans piper mot.

Alexa lui renvoya son regard.

— Tu n’as jamais dit que je n’avais pas le droit de poser des questions.

— Et je n’ai jamais dit que j’allais y répondre.

Le regard intense de Milo la mettait mal à l’aise, mais elle ne tourna pas la tête. Si c’était un concours pour savoir qui baisserait les yeux en dernier, elle allait gagner.

Milo la fixa pendant une seconde supplémentaire, puis il tapa légèrement de l’index sur le panneau pour désigner un nom.

— Professeur Stephen Prevost. C’est un antiquaire et un collectionneur privé d’art et d’artefacts amérindiens.

Elle remarqua que l’appartement du professeur se trouvait au dernier étage.

— En quoi concerne-t-il ton enquête ?

— À part le fait que l’immeuble empeste la fiesta de démons, tu veux dire ? Il m’intéresse beaucoup, répondit l’ange.

Alexa fut étonnée lorsqu’il prit le temps de lui expliquer :

— Tout ici trahit la présence des démons. En ce moment, je remonte la piste de plusieurs décès que les mortels n’ont pas pu expliquer, parce qu’il leur manquait nos sens aiguisés. Chaque meurtre présentait des traces d’énergie démoniaque. Toutes les victimes étaient des collectionneurs et marchands d’art privés, et leur trace m’a amené à New York. Aucun de leurs artefacts n’a été volé. La police n’a aucune piste, mais ils ont raté un détail crucial dans leur enquête. Tous les morts avaient un point commun.

— Lequel ? demanda Alexa, sa curiosité piquée au vif.

— Ils étaient tous membres de l’organisation Les Couronnes du Monde, répondit Milo. C’est une société secrète d’hommes riches qui aiment porter des toges et des chapeaux colorés. Et figure-toi qu’ils aiment aussi échanger les pièces de leurs collections dans le plus grand secret.

— Et alors ? fit Alexa en haussant les épaules. Pourquoi en faire un secret ?

— Parce que certaines de leurs possessions les plus précieuses ont été volées dans des familles importantes, en temps de guerre, expliqua Milo.

L’intensité de sa voix la fit frémir.

— Les objets que ces marchands échangent sous le manteau reviennent de droit à leurs pays d’origine. Ils n’ont aucune légitimité pour s’en prétendre propriétaires. Et d’après ce que j’ai vu, la plupart des objets auraient leur place dans des musées.

— Donc ce professeur fait partie de la société ?

— Exactement, acquiesça Milo. Il semblerait que ce soit le dernier encore en vie. Les autres ont tous été tués. S’il y a un lien entre sa collection et le fait que les démons visent exclusivement les membres de sa société, je veux m’assurer qu’il nous en parle.

Alexa fronça les sourcils.

— Et comment comptes-tu t’y prendre ? Tu crois que ce professeur va cracher tout ce qu’il sait à propos de sa collection secrète à des inconnus comme nous ? Je ne pense pas. À moins que tu tortures ce pauvre bougre.

Milo regarda Alexa comme si elle n’était rien de plus qu’une raclure de semelle.

— Il nous dira tout.

Avant qu’Alexa puisse trouver une réplique, il se dirigea vers la réceptionniste.

— Bonjour, lança-t-elle gaiement.

Ses grands yeux bruns enveloppèrent le corps de Milo et son visage vira au rouge.

— Puis-je vous aider ?

Elle passa la langue sur ses lèvres avec sensualité.

Alexa leva les yeux au ciel devant les minauderies de la femme. Elle traversa la salle pour venir se placer à côté de Milo. Elle hésitait entre rire ou foudroyer la femme du regard, et elle se contenta de croiser les bras. Milo et Alexa n’étaient pas en couple, mais la réceptionniste ne le savait pas. Elle ne lui accorda pas la moindre attention, pas plus que si elle était ce bouquet de lys dans le vase sur la table. Les dents blanches de Milo brillèrent quand il sourit et il se pencha sur le bureau, à tel point qu’il aurait presque pu l’embrasser. La femme s’immobilisa et prit une vive inspiration. Séduite par sa beauté, elle fit remonter sa poitrine en croisant les avant-bras, la faisant presque déborder de son pull en cachemire décolleté.

— Oh, bon sang, murmura Alexa dans un souffle.

— Je suis convaincu que vous pouvez m’aider, poursuivit Milo en susurrant, d’une voix plus grave qu’Alexa ne l’avait jamais entendue. Pouvez-vous me dire si le professeur Stephen Prevost est là ? Je viens juste de rentrer d’un voyage en Australie avec quelque chose qui l’intéressera beaucoup. Je suis certain qu’il sera ravi de me voir. Lui et moi, ça fait longtemps qu’on se connaît.

Il fallut quelques secondes à la femme pour se ressaisir et réagir à l’effet que lui faisait Milo.

— Ah. Oui. Oui. Bien sûr. Il est rentré il y a environ une heure. Donnez-moi un moment, je vais l’appeler.

La femme décrocha le téléphone et composa un numéro. Après quelques instants, elle raccrocha.

— Je suis désolée, mais il ne répond pas. Le professeur Prevost est un homme vraiment occupé. Peut-être pourriez-vous revenir plus tard.

Milo pencha la tête.

— Je ne peux pas plus tard. Voyez-vous, je repars dans quelques heures. Et il est impératif que je parle avec le professeur Prevost. J’ai juste besoin de la clé de son étage.

— Sa clé ? fit-elle d’un ton las.

À l’entendre, on aurait dit qu’elle venait de se faire faire un plombage et que les muscles de sa bouche ne fonctionnaient plus.

Brusquement, elle fronça les sourcils, comme si l’effet se dissipait.

— Comment… c’est à quel sujet ? Avez-vous un rendez-vous ? Il ne vous recevra pas sans rendez-vous.

La peur passa dans ses yeux pendant un instant et elle se pencha en arrière, cherchant son téléphone à tâtons.

Milo tendit la main pour prendre celle de la réceptionniste avant qu’elle puisse passer un autre appel. Il la serra tout doucement et, d’une voix aussi suave que la caresse de sa main, il lui dit :

— Comment vous appelez-vous ?

La femme cligna des paupières comme si elle ne s’en souvenait plus.

— Paula.

— Paula, répéta Milo sur un ton lascif et rocailleux, d’une voix d’amoureux. Nous avons rendez-vous, le professeur et moi, vous avez oublié ?

Alexa se rapprocha tandis que la femme répondait en battant des cils :

— C’est vrai, vous avez rendez-vous ?

En voyant de plus près le visage de Paula, Alexa constata que ses yeux n’étaient pas concentrés, comme si elle traversait une sorte d’extase. Même sa bouche était légèrement entrouverte. Alexa était stupéfaite et un peu agacée de la facilité avec laquelle la réceptionniste était tombée sous le charme de Milo. Elle avait envie de la gifler. D’accord, il était vraiment beau, si beau que ce n’était pas normal, mais là, ça frôlait le pathétique.

— J’ai vraiment rendez-vous, dit Milo en révélant ses dents blanches. Le professeur Prevost m’a demandé de monter immédiatement dès mon arrivée. Il m’a dit que tout ce que je devais faire, c’était de vous demander la clé de son étage, Paula, et que vous me la donneriez. Ce n’est pas un problème, je vous assure. Je suis son ami. Il me fait confiance.

— Il vous fait confiance, répéta Paula.

Son visage était rayonnant lorsque Milo hocha la tête pour confirmer, et elle s’approcha encore plus de ses lèvres.

— Je peux avoir les clés, Paula ? demanda Milo, de son intonation la plus intime.

Il y avait une musicalité dans la manière dont il prononçait son prénom, une familiarité qui mettait Alexa profondément mal à l’aise.

Paula fouilla dans un tiroir et en sortit une petite clé argentée. Elle la remit à Milo sans sourciller.

Milo observa la clé magnétique et déposa un baiser sur la main de Paula.

— Merci, Paula.

Les yeux de la réceptionniste s’écarquillèrent de surprise et elle afficha un sourire radieux. Alexa se sentait mal pour la femme et elle en voulait à Milo de l’utiliser ainsi. D’une certaine façon, ça lui semblait déplacé. Elle espérait que cette démonstration de flirt était exceptionnelle et ne ressemblait pas au comportement habituel de l’ange guerrier.

Milo se dirigea vers les ascenseurs et Alexa le suivit, se glissant à l’intérieur. Elle eut le temps d’apercevoir le visage euphorique de Paula avant que les portes de l’ascenseur se referment.

— Qu’est-ce que tu as fait à cette pauvre femme ? demanda Alexa.

Les pouvoirs manipulateurs de Milo lui faisaient un peu peur.

— Comment as-tu fait ça ?

Milo haussa les épaules et se pencha pour passer la clé magnétique dans la fente au-dessus de laquelle on pouvait lire : Pour accéder à l’étage 30, insérer la carte correspondante. Lorsqu’il l’effleura, elle tressaillit, un peu trop vivement pour qu’il ne s’en rende pas compte. Il sentait l’iode, le citron et la sueur masculine. Les anges peuvent-ils avoir un tel parfum ? Il était proche d’elle dans l’ascenseur, et elle avait du mal à ignorer son odeur et son pouvoir. Il se pencha encore plus près, mais elle refusait de reculer. Elle n’allait pas se laisser intimider. Sa chemise était déboutonnée au niveau du col et elle apercevait ses pectoraux. Elle se demanda s’il s’était volontairement déboutonné avant de parler à Paula.

— Je n’ai rien fait, dit Milo.

L’ascenseur se mit en branle et Milo s’adossa contre la cloison. Son expression était indéchiffrable, mais il avait les lèvres pincées.

Alexa le regardait froidement.

— Tu sais ce que je veux dire, petit malin à l’esprit de Jedi. Comment t’es-tu débrouillé pour qu’elle te donne la clé magnétique de l’appartement ? On aurait dit qu’elle était en état de transe.

— J’ai demandé la clé et elle me l’a donnée, dit Milo.

Ses cheveux dorés reflétaient la lumière et ses lèvres bien dessinées frémirent.

— Parfois, il suffit de demander gentiment.

— Laisse tomber.

Alexa se garda de lui dire le fond de sa pensée et reporta son attention sur le panneau de contrôle. Le bouton du numéro 30 était absent. Sans la carte, il était impossible d’atteindre le dernier étage.

Pour la première fois depuis son retour, elle se sentait un peu nerveuse – nerveuse, et nue sans ses armes.

— Je peux avoir une de tes épées ?

— Non.

Le sourire de Milo disparut. Alexa leva ses bras et se tira les cheveux.

— Seigneur, tu es tellement insupportable.

— Tu n’as pas besoin d’arme, dit Milo. Nous sommes ici pour parler au professeur et lui soutirer des informations. À moins que tu veuilles le tuer ? Ça, je ne te le recommande pas, surtout après tout ce que tu as fait…

— Ce que j’ai fait, siffla Alexa. Dis-moi, qu’est-ce que j’ai fait au juste ? Hein ?

Comme Milo ne répondait pas, elle reprit :

— Tu viens juste de dire que ces collectionneurs avaient été tués par des démons, alors il est fort probable qu’il y en ait d’autres cachés dans le coin. J’ai besoin d’une arme. J’ai besoin de me défendre. Ariel ne m’a pas laissé emporter de lame des âmes, mais…

— Tu aurais dû y réfléchir avant de faire n’importe quoi.

Elle se rendit compte qu’elle tremblait de rage lorsque Milo s’avança dans son champ de vision.

— Tu ferais mieux d’apprendre à contrôler tes émotions, sinon nous aurons des problèmes.

Alexa serrait les poings, mais elle s’efforça de retrouver son calme. Elle lui adressa un sourire.

— Excuse-moi de ne pas être parfaite comme toi, beau gosse. Je ne suis pas parfaite et je ne prétends pas l’être. La perfection, c’est surfait. Les défauts sont tellement plus palpitants.

La mâchoire de Milo se détendit sensiblement et, pendant une fraction de seconde, il sembla perdre le contrôle.

— Tu prends ton rôle d’ange gardien trop à la légère, dit-il, et c’est une grosse erreur. Tu devrais faire un effort.

Alexa sentit la gifle de la vérité dans ses propos.

— Ne t’inquiète pas, papa. Dès qu’on retourne à l’Horizon, tu peux demander ton transfert. Comme ça, je ne laisserai aucune tache sur ton personnage parfait.

Milo se raidit et ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais il se ravisa et se contenta de hocher la tête, les sourcils froncés. Ils continuèrent leur ascension en silence. Milo avait l’air un peu fâché et Alexa sourit.

Elle se crispa lorsque les lumières indiquant le vingt-neuvième étage s’allumèrent. Bientôt, l’ascenseur s’arrêta au trentième. Elle se tendit, sur le qui-vive, quand les portes s’ouvrirent.

Des œuvres d’art et des vitrines en verre avec des artefacts autochtones étaient alignées le long du couloir. Même avec un œil de profane, Alexa savait que ces objets étaient de culture amérindienne, du Mexique et d’Amérique latine. La collection était impressionnante : une coiffe inca, des colliers, des masques, des petits objets en ivoire, des vêtements de fourrure, des costumes de danse, des céramiques, des poteries ouvragées et des métiers à tisser. Alexa avait l’impression d’être dans un musée d’ethnologie.

Pourtant, aussi fascinantes que soient les œuvres exposées, la puanteur de l’énergie démoniaque lui mettait les nerfs à vif. Elle était si forte qu’elle la faisait suffoquer. On aurait dit qu’elle marchait dans la fumée d’une maison ravagée par un incendie.

Milo la sentait, lui aussi. La peur sur son visage reflétait la sienne.

— Nous arrivons trop…

Un cri perçant de terreur pure, presque surnaturelle, fendit l’air et Alexa s’arrêta net. Il continua sans s’interrompre, comme une note sur un violon. Puis il monta dans les aigus en faiblissant lentement, jusqu’à se taire abruptement.

Les mains d’Alexa rejoignirent aussitôt ses hanches pour tâter son fourreau de cuir vide. Elle poussa un juron silencieux.

Le son revint, plus vif cette fois, suivi par un autre, puis un autre. C’était le hurlement de quelqu’un que l’on torture, et il provenait de l’autre côté du couloir.


CHAPITRE 4





MILO BRANDIT SES ÉPÉES en un seul mouvement et s’élança comme une fusée vers le couloir. Il se déplaçait comme le personnage dans DC Comic, Flash, plus vite qu’aucun autre ange. Alexa se précipita derrière lui, mais il la distança et disparut dans une pièce.

Alexa déboula dans la salle une seconde plus tard, les poings fermes et prête à se battre. Milo s’était arrêté, ses épées tendues devant lui. Elle se plaça à côté de lui et regarda alentour. Elle avait les larmes aux yeux à cause de la puanteur nauséabonde de démon et de mort.

La vaste salle était un chef-d’œuvre de design architectural, épuré et moderne, avec un sol en marbre gris brillant et un poteau de ciment qui supportait un haut plafond. Il était meublé avec toutes sortes d’installations modernes et de décorations luxueuses : un bar complet avec des centaines de bouteilles de vodka, de rhum, de gin et de vin ; des sofas de cuir blanc et des chaises ; et encore plus d’artefacts et d’œuvres d’art qu’il y en avait dans le hall d’entrée. Manhattan scintillait à travers l’immense baie vitrée, mais la somptuosité de cet ameublement exceptionnel était atténuée par la présence d’une vingtaine de femmes droguées à moitié nues, qui se prélassaient sur des canapés et des fauteuils à côté d’une pile de cadavres en putréfaction.

Un homme se tenait au milieu de la salle, la sphère brillante d’une âme dans les mains.

Il était imposant. Il mesurait plus d’un mètre quatre-vingt et sous son costume sur mesure, Alexa devinait un physique musclé. Son visage était beau, mais fermé et anguleux. Et là où Milo n’était qu’or et lumière, cet homme était ténèbres et ombres. Ses cheveux foncés et son teint d’olive contrastaient avec le blanc de son costume.

Ses yeux noirs la transpercèrent. Il l’observait avec un mélange d’agacement et d’admiration. Un cadavre de mortel était étendu, écrasé sous ses pieds.

Alexa sentit la noirceur féroce qui tourbillonnait autour de lui, une énergie diabolique froide et répugnante. En regardant de plus près, elle se rendit compte qu’il n’était pas entièrement matérialisé. Il n’était pas aussi solide qu’il lui avait d’abord semblé. Il avait des allures de fantôme. L’électricité statique crépitait dans l’atmosphère et elle décelait quelque chose de pourri. Elle savait qu’elle était en présence d’un pouvoir puissant, très puissant.


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