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Des pavés à la plage

Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne


archives, souvenirs, bilans

édition du cinquantenaire


Gaelle Kermen

2018


Gaelle Kermen 2018


Ann’Yvonne le Doze © 2008

Vagabondages de Mai ou Comment je n’ai pas fait Mai 68


Couverture par Adam Molariss pour Indiegraphics 2018


ISBN 978046381853

Copyright


Des pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne


Gaelle Kermen


Couverture : © Adam Molariss 2018


All Rights Reserved.Tous droits réservés


Publié par Marie-Hélène Le Doze, Bretagne, France,  2018


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En hommage à Jakez Morpain (1947-2018)

le photographe de ma jeunesse

qui nous a quittés le 31 mai 2018


Il m’avait suivie au café de Buci en 67

au Belon en 68

au festival de Wight en 70

enfin chez George Whitman

à Shakespeare & co en 97


Trugarez, Jakez !




En hommage à Michel Bablon (1938-2012)




À la mémoire des camarades

connus au Comité d’Occupation,

Claude Dejacques, Jacques Bleiptreu

et ceux qui ne sont plus là

pour vivre le printemps 2018




Au bel avenir des luttes de 2018 !


tant que j'aurai soif de musique

soif de justice soif de luttes soif de vie

je ne pourrai pas m'installer dans un bonheur tranquille

confortable et stable

j'aime trop les gens qui vivent et se battent

parce qu'ils croient en la vie

en la leur et en celle des autres

je les aiderai dans la mesure de mes possibilités

avec mes petits moyens

qui peuvent être grands

telle est mon éthique et ma mystique

la soif

un amour immense

qui m'emplit le cœur et le ventre


gaelle kermen

24/12/ 68

INTRODUCTION

Histoire et histoires d’amour


Mai 68 n’était pas qu’une histoire d’étudiants et d’ouvriers, de CRS et de CGT, de manifs et de barricades, c’était aussi des histoires d’amour, des rencontres passionnées, des discours enflammés et surtout des rêves d’avenir meilleur et de changement de société.

Le temps de Mai 68 était celui du possible. Il a été exceptionnel, inexplicable, inexpliqué. Lié à ce qui s'était passé avant. Nié par ce qui s'est passé après. Nous avons eu la chance de vivre ce temps entre parenthèses. Une part de nous le porte encore.

Une phrase pour moi résume Mai 68, celle, prémonitoire, de Raymond Devos, dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, trois ans avant la Révolution de Mai : « La poésie, c'est qui perd gagne ! »

Mai 68 a été un formidable espace-temps poétique.

Cinquante ans plus tard, l’esprit de Mai est toujours vivant.

Pour en finir avec Mai 68 ? Le réussir en 2018 !

Présentation


J’ai vécu Mai 68 au Quartier latin parisien, de l’intérieur de la Sorbonne occupée. Je ne ressens aucune nostalgie d’ancienne combattante, je n’ai pas lancé de pavés, me tenant toujours à l’écart des manifestations, sauf la plus grande, celle du 13 mai qui a démarré la grève générale et l’occupation de la Sorbonne, symbole de l’Université française, phare du rayonnement intellectuel mondial.


Je ne me suis pas tout de suite impliquée dans la Révolution. Un matin, celui du 11 mai, j’ai réalisé que l’année précédente j’étais moi aussi une étudiante du lieu et si, à la rentrée de septembre 1967, je m’étais orientée vers la couture, je restais concernée par le sort de mon Alma Mater, comme je me sens encore concernée par le sort de mon autre université de cœur, l’ancienne fac de Vincennes devenue Paris-8-Vincennes-Saint-Denis, où je me suis construite telle que je reste, avec la passion de l’étude et de la recherche.

Mon compagnon de l’époque était politisé et préparait le Grand Soir. J’ignorais à quel point il l’était et me préoccupais plus de mes créations de mode que de changer le monde.


Ayant passé du temps au Quartier latin et à la Sorbonne, je suis un témoin apte à décrypter certains signes a posteriori, surtout après avoir retrouvé des notes inédites prises sur le vif du Comité d’Occupation. Cinquante ans après, j’éprouve le besoin de faire les bilans, comparer les époques et voir si l’échec d’alors peut devenir la réussite d’aujourd’hui.


J’ai regardé quelques documentaires télévisés, j’ai apprécié de revoir les films de l’époque, mais je me suis beaucoup ennuyée, à la limite de l’endormissement, en écoutant les entretiens des anciens militants. Ce n’est pas leur faute, j’imagine que leurs souvenirs devaient être intéressants, mais le montage est insupportable. Pourquoi tout morceler ainsi ? Comme si nous n’étions plus capables d’attention au bout de deux phrases. Le seul qui m’ait intéressée est l’entretien du petit-fils du général, Yves De Gaulle, lycéen en Mai 68, qui nous révèle une autre face du personnage historique.


J’ai pensé que ma voix avait son mot à dire dans le concert de l’anniversaire de Mai 68 en 2018. Non pas en thèse universitaire, mais en témoignage encore vivant de l’esprit de Mai, qu’on a tenté d’éradiquer, mais qui est toujours là, prêt à exploser, plus que jamais en ce printemps policier qui tente de désamorcer tous les fronts en lutte.


J’analyse la situation avant Mai 68 sur trois plans : personnel, transpersonnel et politique.

Pendant Mai 68, je décris ce que j’ai vu : l’occupation de la Sorbonne, mon rôle dans le Comité d’Occupation où j’assurais la veille de la trésorerie le soir et la nuit, les rencontres, les relations amoureuses et amicales.

Je publie certaines notes de mon Journal de 68 et les notes prises avec les militants sur la gestion du Comité d’Occupation élu après le 17 mai. Inédites, ces notes sont en exacte résonance avec les événements du printemps 2018 en cours.

De mes archives, j’extrais des Unes du Journal Combat pour comprendre le contexte quotidien. Parfois, je crois qu’il est question de notre actualité.


Au fil des cinq dernières décennies, j’ai fait des bilans dans mon Journal. Je décris tous les dix ans comment j’ai vécu l’esprit de Mai.

En 1978, après un retour à la nature en Ariège auprès des communautaires agricoles post-soixante-huitardes, nous étions revenus en Bretagne et restaurions la chaumière de Kerantorec pour créer une crêperie.

En 1988, j’avais été interviewée dans le Télégramme local pour évoquer mes souvenirs de la Sorbonne. Déçue de l’article, j’avais écrit un Droit de réponse, jamais publié. Je le saisis et je publie ici le premier bilan après vingt ans.

En 1998, l’Internet a changé la donne et permet la démocratie directe prônée par Mai 68. Je fais la publication des premiers documents d’archives sur mon site Internet. Gérard Pangon de Télérama se sent en « connivence » avec mon site Internet et publie une page sur lui dans le Télérama souvenir de Mai 68.

En 2008, les journées de Mai 68 sur la radio France-Inter me donnent l’occasion d’écrire mes souvenirs dans mon Journal. Ma sœur rédige un article pour mon site Internet qui décrit bien l’ambiance des événements de l’époque. Je publie cet article au début de cet ouvrage.

En 2018, je reprends mes archives. J’ai conservé une collection du journal Combat du 16 mai au 18 juin 98, le temps de l’occupation de la Sorbonne. J’en publie les Unes chaque jour sur mon blog cinquante ans plus tard.

J’analyse l’évolution de la société en un demi-siècle.

Je tente de définir ce qui nous est nécessaire maintenant.

J’essaie d’envisager les perspectives d’un printemps 68 qui réussirait au printemps 2018:

  • guerre de guérilla rurale à Notre-Dame-des-Landes ou autre Zone à Défendre (ZAD) : « Ils détruisent, on reconstruit ! ».

  • guerre de guérilla urbaine dans les facultés, les gares, les hôpitaux, les administrations, les services publics...

L’esprit de Mai revient !

Les slogans d’hier sont actualisés pour aujourd’hui.

Méthodologie


Il n’est pas question pour moi de faire une compilation de tout ce qui s’est dit, écrit ou filmé sur Mai 68 depuis cinquante ans.

Si j’avais voulu écrire une thèse, je serais restée à la Sorbonne ou à Paris-8. Or, j’ai choisi le retour à la terre quand certains de mes camarades restaient à la fac, où Jean-Claude Passeron me proposait un poste d’assistante de sociologie. Ma compréhension du monde en a été changée. Ma vie matérielle aussi bien sûr, mais c’était mon choix.

Je préfère transmettre une vision plus personnelle, avec focalisation sur quelques sujets de réflexion. Cette période de mon Journal a été publiée dans un de mes premiers livres, Le Soleil dans l’Œil 1966-68, en 2010. Il témoigne de la façon dont une jeune fille de l’époque pouvait vivre ses histoires d’amour au milieu d’événements qui allaient changer la société. L’amour reste universel, beaucoup de mes lectrices plus jeunes se sont reconnues dans mes lignes, sans jamais avoir vécu ce genre d’aventures.

Dans ce nouvel ouvrage à la fois historique et littéraire, je veux garder ce qui me semble essentiel maintenant pour comprendre l’ambiance de la Sorbonne, vue du Comité d’Occupation. J’avoue ne pas avoir compris grand-chose aux différences entre les groupuscules qui s’agitaient alors, tous dissous le 12 juin 1968. Je n’ai pas participé à leurs combats, mais, par un concours de circonstances, j’ai été un de leurs témoins directs.

Je publie ici des notes que je n’avais pas mises dans Le Soleil dans l’Œil pour conserver le rythme du Journal en cahiers. Elles permettront peut-être à des chercheurs de creuser certaines pistes que je n’ai pas l’intention d’exploiter, ayant d’autres écrits à publier tant que je suis en forme et inspirée.

En guise de chronologie, je publie les notes prises en juin 1968 alors que nous étions repliés sur la faculté de Censier, après la reprise de la Sorbonne. Je les complète en avril 2018 dans le bureau de ma chaumière bretonne. Lors de la saisie de mes notes, je fais des recherches sur Internet, privilège que nous n’avions pas autrefois et dont je ne cesse de mesurer l’importance, avec l’émerveillement inaltérable de mes débuts internautes de l’été 1995.

Je fais des recherches sur les personnes dont j’avais noté les paroles. Je ne retrouve pas tout le monde. J’ai parfois l’impression qu’un courant d’air s’est infiltré dans certains dossiers et a fait voler hors des cadres certaines informations. Certains militants ont-ils demandé le droit à l’oubli sur Internet ? Pourtant, aucun ne m’a demandé d’effacer son nom sur mon article publié en mars 98, Une soif jamais ressentie, repris dans de nombreuses publications sur Mai 68.

Mes notes restent brutes de décoffrage, sans amélioration stylistique, pour conserver la réalité de juin 68. Nous vivions alors dans l’urgence permanente et la crainte de descentes de police.

Ensuite, l’ouvrage relate la façon dont on vivait Mai 68 en 1978, 1988, 1998 et 2008 jusqu’à l’évolution d’une société qui finit par vouloir « liquider Mai 68 ». Je publie ici les notes que j’en tirais dans mon Journal.

Enfin, je tente de faire un bilan des journées du printemps 1968 en les comparant avec les journées de manifestations du printemps 2018. Je donne le point de vue d’une jeune fille de la Sorbonne qui a quitté les pavés parisiens pour retrouver la plage bretonne. Je suis maintenant une vieille dame qui va à vélo à la plage.

Casamayor : « Ce que vous pensez Vous »


Je vais dans ce livre appliquer la pédagogie apprise de mon maître Casamayor. Il est le seul à qui j'aie jamais décerné ce titre de maître, en immense respect.

Casamayor (juge Serge Fuster dans le civil) a été notre professeur de Libertés Publiques à la fac de Vincennes, héritière de Mai 68, nommée d’abord Centre Universitaire Expérimental de Vincennes par la loi Faure d’orientation de l’enseignement supérieur de novembre 68. Ouvert en janvier 69, le CUEV est devenu l’Université de Paris-VIII-Vincennes, puis Paris-8-Vincennes-Saint-Denis pour garder la référence historique des débuts.

Casamayor a été le premier professeur de ma vie à nous demander ce que nous pensions, mes camarades et moi, du sujet qu’il nous donnait, sans lui recopier l’opinion des manuels qu’il connaissait mieux que nous. Vrai, c’était la première fois qu’on me demandait mon avis dans un devoir. Pourtant, j’avais fait philosophie au bac et, après une année de fac de droit (sans diplôme), j’avais obtenu une année de propédeutique à la Sorbonne. Jamais on ne m’avait demandé mon avis.

Le mois de Mai 68 était passé par là et je pouvais désormais penser par moi-même. Depuis le premier cours de Casamayor, un lundi matin de février 69 dans un amphi de l’Université de Vincennes, je n’ai plus jamais cessé de penser par moi-même.

J’ai ajouté le doute cartésien à cette maxime, pour ne jamais croire d’emblée ce que croyait le plus grand nombre. J’ai toujours eu un point de vue engageant toutes les possibilités. Je n’ai jamais laissé quiconque penser et décider à ma place.

La vie avec les autres a parfois été difficile et j’ai fini par me retirer dans ma coquille, par le réflexe de l’escargot, rentrant mes cornes de crainte d’être blessée par les déversements de haine venimeuse qu’il m’arrive d’entendre quand je regarde, écoute ou lit ce qui se dit dans les médias ou les réseaux sociaux.

J’évite toutes les discussions chronophages et stériles, n’ayant plus d’énergie ni de temps à perdre.

Mais je m’arroge le droit d’apporter ma pierre écrite à l’édifice.

Je m’en fais même un devoir dans mes écritures.


Je ne ferai pas de compilation sur les publications déjà émises sur le sujet de Mai 68. Je vais donner le point de vue d’une jeune fille que les circonstances ont fait vivre les événements de Mai 68 de l’intérieur, à la trésorerie du Comité d'Occupation de la Sorbonne.

Et comme j’ai presque toujours écrit dans mes cahiers, je vais exprimer les bilans faits régulièrement sur les acquis positifs ou les interprétations négatives de Mai 68 :

  • en 1978, à 32 ans, alors que je restaurais la chaumière où j’habite encore et qui nécessite nouvelle restauration cette année,

  • en 1988, à 42 ans, alors que je venais d’avoir mon troisième enfant,

  • en 1998, quand j’écrivais depuis un an sur Internet et publiais mes premières archives, dont Trois jours de folie à la Sorbonne,

  • en 2008, quand je complétais des souvenirs sur mon blog par ceux de ma sœur, car Mai 68 restait une référence absolue dans nos vies.


La vie passe vite. Je ne serai peut-être plus là dans dix ans à 82 ans. Le cinquantenaire de 2018 est l’occasion de sortir mes archives des cartons et d’en tirer la substantifique moelle chère à Rabelais, dont l’esprit régnait encore sur le Quartier latin dans les traditions estudiantines qui ont marqué les soulèvements parisiens depuis le 13e siècle.

C’est l’occasion de réfléchir, de se souvenir, d’en tirer des philosophies de vie.

Si j’avais été encore concernée par les discours des leaders historiques, je leur aurais laissé la parole. Ce n’est plus le cas. Un des slogans de Mai 68 était : « Ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule. »

C’est sûrement le slogan le plus stupide et le plus préjudiciable. Je l’entends dans un autre sens. Je ne suis « rien » par rapport aux leaders médiatiques. Je n’ai peut-être rien à dire, mais je vais le dire quand même.

L’écrivain américain d’origine québécoise et bretonne, Jack Kerouac, écrivait : « Je ne sais pas où je vais, mais j’y vais. »


Citation exacte tirée de On the Road :

Sal, we gotto go and never stop going till we get there.

Where we goin, man ?

I don’t know, but we gotta go.


J’y vais donc. Qui m’aime me suive !


Gaelle Kermen

Kerantorec, le 3 avril 2018

AVANT MAI 68

Mon origine sociale, religieuse et politique


En 1968, je n’étais pas politisée et j’ignorais ce que pouvaient représenter les différents groupuscules d’avant Mai. Par contre, j’étais sensibilisée aux problèmes nucléaires. Habitants de Saint-Leu-la-Forêt près de Taverny où se situait le PC de la force de frappe, nous avions peur de l’usage de la bombe atomique. Nous faisions entre amis et en famille chaque année la Marche de la paix de Taverny à Suresnes.

Le mouvement beatnik m'avait intéressée d’abord par les dessins du square du Vert-Galant sous le Pont Neuf, faits par mon grand frère revenu d’Algérie, qui y passait ses journées un temps. En 1967, j’ai découvert la littérature de Jack Kerouac et des autres à la librairie américaine Shakespeare & Company ou chez mes amies américanophiles.

Le mouvement hippie me convenait mieux par la beauté des robes, la joie de vivre et l’immersion dans la nature.

Mais je ne me sentais d’aucune mouvance, d’aucun parti. Je cherchais ma route.

J’avais découvert Karl Marx lors de recherches pour un exposé sur le communisme en première année de Droit à la faculté d’Assas à Paris. Après l’exposé, je m’étais fait traiter de communiste par des étudiants d’Occident, menaçants. Mes camarades de Droit avaient dû me protéger de leur vindicte. Je me sentais du côté des minorités opprimées. C’est tout ce que j’aurais pu dire de mon engagement de l’époque.

Mes amis et amies étaient de toutes classes sociales et ethniques. Je ne me préoccupais jamais de leur origine, seule m’importait la personne elle-même. Plus que l’argent, la culture m’intéressait. C’est encore ma pratique.

J’ignorais les positions politiques de mes parents, leurs familles étaient de droite conservatrice, eux se sont gauchisés au fil des décennies. Mon père m’a appris plus tard que son grand-père maternel, ferblantier-sertisseur, était de tendance anarcho-syndicaliste. Son métier le faisait voyager dans les ports de France entre Boulogne et Saint-Jean-de-Luz et le mettait en contact avec les luttes sociales. Ce grain d’anarchisme est repérable chez certains d’entre nous. Cet arrière-grand-père, Jean-Marie Gouyec, a eu une triste fin. En faisant des recherches généalogiques, j’ai découvert qu’il était mort à Quimper à l’hôpital Gourmelen, « chez les fous ». Ses idées devaient déranger la bonne pensance catholique de l’époque.


Mon origine sociale était celle d’une fille de famille importante dans son bourg, dont la richesse avait décliné après la guerre. J’étais née après la période notable. Je n’avais pas de souvenirs de grandeur locale.

La famille était catholique, j’avais été élevée dans ces valeurs, mais j’ai été la première petite-fille à aller dans une école publique l’année avant la sixième. Pour ma grand-mère paternelle, c’était un scandale, elle disait qu’en raison de ma mauvaise santé (j’étais asthmatique comme sa sœur, ma grand-tante Soaz), je n’aurais pas dû aller à l’école et j’aurais dû bénéficier de cours particuliers. Bien sûr, nous n’en étions plus à l’époque où elle pouvait offrir les services d’un précepteur à ses deux fils aînés, l’oncle Joseph de 11 ans et mon père Louis de 9 ans pendant les vacances 1913 au Pouldu pour qu’ils apprennent le latin avant d’entrer à Saint-Yves à Quimper, selon les Souvenirs d’une enfance moëlannaise par Lucien le Doze, archives familiales.

Mais ma mère voulait me donner les meilleures chances, elle pensait que l’école publique me préparerait mieux à l’entrée au lycée de Lorient dès mes dix ans. J’avais réussi à150 de QI les tests de Quotient Intellectuel que l’on faisait passer en classe de CM2 cette année 1956 à l’école primaire publique de Merville. L’examen d’entrée en sixième m’avait été facile. Lorsque mes parents ont déménagé en 1960 de Lorient en Morbihan à Saint-Leu-la-Forêt dans le Val d’Oise, j’ai été mise à l'internat du lycée Hélène Boucher à Paris, entrant à quatorze ans en Seconde classique.

Quelques jours avant ma rentrée parisienne, le 6 septembre 1960, mon père m’avait emmenée entendre le discours du général De Gaulle sur le balcon de l’Hôtel de Ville de Lorient, qu’il était venu inaugurer. Le président y avait annoncé la construction d’un réseau routier gratuit à quatre voies, que nous connaissons encore au lieu d’autoroutes payantes comme dans le reste du pays. Ces voies express n’ont été réalisées qu’après Mai 68, quand les Bretons ont bloqué les routes pour obtenir la promesse faite au début de la décennie (voir l’article de Pierrick Tillet sur Yeti Blog. Ce qui prouve que rien n’est jamais acquis et qu’il faut parfois rappeler par l’épreuve de forces ses promesses au pouvoir en place !

Mon père nous avait toujours expliqué les événements historiques, il nous racontait l’histoire des gens qui avaient vécu avant nous quand nous passions quelque part et nous donnait les indications pour trouver ensuite nous-mêmes les informations complémentaires. Il l’a fait avec moi jusqu’à ses derniers jours, me transmettant un appétit de savoir insatiable et une bonne culture générale.


Mon père avait changé de catégorie sociale en arrivant en région parisienne. Il était veilleur de nuit chez Hachette. Je faisais partie des 10% d’enfants d'ouvriers ou d’employés ayant accédé à l’Université dans les années 60. Si les enfants de gens plus riches que mes parents venaient vers moi, c’est que je devais être plus intéressante que leurs petits camarades de rallyes mondains qu’organisait leur milieu social. Je ne faisais rien pour attirer l’amitié des autres. Je m’affirmais comme étant moi-même, jamais comme « fille de », je ne rêvais pas non plus d’être « épouse de », encore moins de « faire une fin » comme on disait alors. Me marier n’était pas mon rêve. Être moi-même en était un.


Avant Mai 68, j’étais donc fille d’un petit employé et de sa femme, qui avait été commerçante. J’avais été élevée dans la religion catholique, mais avait abandonné toute pratique religieuse vers mes quinze ans. J’étais latiniste, j’avais appris l’anglais en Angleterre avant de l’apprendre au lycée (pouvant donc lire Kerouac dans le texte), je n’étais pas politisée, mais j’étais sensibilisée par l’histoire du monde. Dès douze ans, en Angleterre, j’avais eu connaissance de l’Apartheid et du racisme contre les noirs par des amies étudiantes rhodésiennes et sud-africaines, heureuses de pouvoir se promener sans crainte dans les rues de Londres avec deux petits blancs, mon frère de onze ans et moi. En arrivant à l’internat de mon lycée, j’ai eu connaissance des conflits de l’époque, de la guerre d’Indochine aux événements d’Algérie, en passant pas l’invasion de la Hongrie par l’Union soviétique. Ayant entendu des filles de l’internat raconter les attentats d’Alger ou l’entrée des chars à Budapest, je commençais à comprendre que la vie était moins bienveillante que celle que j’avais pu entrevoir dans le premier cercle familial de mon enfance, avec des parents cultivés, tolérants, aimants, recevant des gens du monde entier et de toutes couleurs. J’ai appris très tôt à relativiser les choses et à les replacer dans leur contexte historique et humain.


La mort de Kennedy avait été un révélateur de conscience politique et j’avais eu envie d’étudier les relations internationales, le droit constitutionnel, l’histoire des idées politiques et de l’économie. Sans connaître l’existence d’un arrière-grand-père anarcho-syndicaliste, j’étais passionnée par les luttes sociales et lors de mes études à Vincennes j’ai eu l’occasion de rencontrer l’ancien ministre de l'Agriculture du Front Populaire, Georges Monnet, avec le sentiment renversant de toucher un morceau de l’histoire de France en lui serrant la main avec reconnaissance.


J’avais du mal à trouver ma voie et j’aurais été bien en peine de rédiger ce qu’on demande aux jeunes en ce moment, savoir trois ans avant le bac ce qu’ils veulent faire et écrire des lettres de motivation pour entrer à l’université, dont le baccalauréat était le diplôme d’entrée suffisant. J’ai mis des années à savoir ce que je voulais faire, mais la culture engrangée pendant mes études universitaires m’a permis de m’adapter à toutes les situations dans n’importe quel milieu et toutes circonstances. L’université m’a permis d’acquérir une méthodologie de réflexion que j’ai adaptée plus tard à toutes les stratégies dont j’avais besoin, aussi bien pour couper et coudre une robe ou un manteau, dessiner et construire un bureau ou une bibliothèque, que pour faire des recherches, écrire un livre ou élaborer des dossiers pour défendre mes droits ou ceux de personnes me demandant conseil. Ma vie n’aurait pas été si riche intérieurement sans mes années universitaires.


Après une année de droit à la faculté d’Assas à Paris, j’avais dû travailler comme institutrice-remplaçante, tout en suivant des cours d’hypokhâgne par correspondance au Centre de Télé-Enseignement de Vanves. On pouvait déjà recevoir des cours sur les ondes de la radio si on avait le poste adapté. Ma famille ne l’avait pas, je me suis contentée des cours polycopiés et j’ai obtenu en juin 1966 à la Sorbonne le Certificat d’Études Littéraires Générales en Philosophie, Latin et Anglais. À la rentrée de 1966-67, je suis revenue à l’université d’Assas pour redoubler la première année et à la Sorbonne pour la suite de la licence en Philosophie, avec un intérêt nouveau pour la Sociologie.


1967 avait été une année extraordinaire de découverte de la vie à Paris, je la raconte dans Aquamarine 67, repris l’an dernier dans l’édition du cinquantenaire de 2017. Mais je n’avais toujours pas trouvé ma voie unique. J’avais besoin, pour me sentir équilibrée, d’utiliser, en plus de mon cerveau, mes mains. Je voulais étudier la couture sur un plan professionnel et j’ai été admise à l’École de la Chambre Syndicale de la Haute-Couture parisienne, dont était issu Yves Saint-Laurent, alors chez Christian Dior, et André Courrèges, que j’adorais depuis mon arrivée à Paris en 60. Plus tard, Karl Lagerfeld en est aussi sorti.


À l’école de couture, j’ai rencontré Dominique, dite Kiki, la fille de Louis Féraud, grand couturier qui venait de se marier à Mia Fonssagrives, créatrice de mode américaine dont j’admirais les modèles dans le Vogue anglais. Mia avait quelques années de plus que Kiki. Kiki et moi sommes tout de suite devenues amies.

Et c’est par l’école de la Chambre Syndicale que mon histoire a croisé celle de la France.

Avant Mai 68 des grèves en décembre


Avant Mai 68 et la grève générale, qui a vu dix millions d’ouvriers et employés cesser le travail et paralyser la France, des grèves avaient déjà modifié nos vies, la mienne en particulier.

En décembre 1967, une grève générale, c’est-à-dire sans transport ni électricité, m’a fait renvoyer de l’école de couture. J’ai été accusée d’avoir fomenté une grève. Je devais prévenir Kiki Féraud, malade les jours précédents, de la tenue de l’examen malgré la grève. Mais nous, les élèves, avions considéré que l’examen ne pourrait se tenir faute d’électricité pour les fers à repasser. Personne ne devait venir. En fait, le jour de la grève générale, tout le monde était là, sauf Kiki et moi.

J’ai été jugée responsable et coupable de l’incident. La directrice m’a renvoyée de l’école. Suite à mon renvoi, le révolutionnaire malgache avec qui je vivais depuis quelques mois, de façon sporadique, Michel Bablon, avait ameuté les dirigeants de UNEF pour me défendre. Le président était Michel Perraud depuis novembre 1967. Il est oublié de l’histoire, car il avait démissionné en mars 1968. Le vice-président Jacques Sauvageot était devenu président par intérim, c’est lui qui a été mis sous les feux des projecteurs au moment des événements de Mai 68.


Malgré l’intervention de l’UNEF, estimant qu’on ne pouvait pas renvoyer une élève pour cause de grève générale, mon renvoi avait été maintenu par la directrice de l’école de la Chambre Syndicale. Mais ma mère avait négocié un placement en maison de couture, chez Pierre Balmain, rue François 1er, avec la formation d’un CAP de couture en parallèle.


Mon travail chez Balmain commençait le 2 janvier 1968. Il s’est achevé pendant l'occupation de la Sorbonne. J’ai « oublié » de retourner au travail même après la reprise des transports publics parisiens, métro et bus. J’ai préféré reprendre mes études à la rentrée universitaire de 68 à Nantes en Faculté de Lettres, puis à la fac de Vincennes, où j’ai enfin trouvé matière à me mettre sous la dent et où, prise de fringale de travail de recherches, j’ai terminé en trois ans trois licences (Philosophie par équivalence du diplôme de la Sorbonne et les unités de valeur complémentaires passées à Vincennes, Droit avec option Science Politique et Sociologie), plus une maîtrise es Sciences Humaines fin 1972.

Je me suis ensuite inscrite en doctorat d’État, j’ai fait deux ans de recherches, mais, partie vivre en Ariège, où j’ai mis au monde deux enfants, je n’ai pas terminé le travail. Je me suis inscrite à la Fac du Mirail de Toulouse, mais, ayant demandé le divorce, je suis revenue vivre en Bretagne. Je me suis inscrite à la Fac de Rennes, mais je n’ai pas pu poursuivre mes projets.


Ce printemps 2018, je constate que toutes « mes » facultés sont en grève contre la loi ORE, qui sélectionne les étudiants par ordinateur au lieu de prévoir des constructions nouvelles pour accueillir les enfants de l’an 2000. Toutes mes facultés ont été occupées ce printemps. Une seule ne fait pas parler d’elle, la Faculté de Droit d’Assas. Je me sens de nouveau concernée par le sort des étudiants et je les suis d’un œil attentif.

Pas par les médias traditionnels, qui ne donnent qu’une information truquée et tronquée, mais par des abonnements en ligne à des militants qui me livrent en direct des informations brutes de décoffrage, sans modification ni montage. Je préfère croire des étudiants occupants, des cheminots ou des zadistes, que les discours officiels, qu’ils viennent du gouvernement ou des presses serviles.

Le 22 Mars n'est pas une très bonne date pour moi


Le 22 mars est la veille de ma première tentative de suicide. Je n’avais pas encore lu L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar, mais j’estimais déjà que le choix de Zénon (le choix de sa mort) pouvait être honorable et philosophiquement justiciable. Le fait d’être niée dans mon existence récente me semblait une raison majeure d’en finir. Une phrase peut tuer. On est fragile à vingt ans !

Le 23 mars, attendant mon révolutionnaire malgache depuis la veille, j’ai tenté de me suicider. Quand Michel Bablon est rentré de Nanterre, il m’a trouvée inconsciente, j’avais avalé tous mes médicaments contre l’asthme. Il était accompagné de la jeune fille qui ne le quittait plus, Catherine, très jolie avec des boucles blondes charmantes. Ils m’ont accompagnée à l’hôpital Cochin en taxi, je me souviens que le chauffeur avait peur que je dégueule dans son véhicule, mais Bablon l’a rappelé à l’ordre en lui disant que j’aurais pu être son enfant et qu’il devait faire vite.

La nuit, j’ai un peu émergé, stimulée par une jeune aide-soignante antillaise, qui me parlait beaucoup. À côté de moi, une vieille dame est morte. C’était la première fois que je côtoyais la mort. La jeune aide-soignante ne m’a pas lâchée et elle a réussi à me redonner l’envie de revenir parmi les vivants.

Le lendemain, Bablon est venu me voir, accompagné de Kiki Féraud, mon amie de l’école de couture qu’il avait eu l’idée d’appeler. C’est la meilleure idée qu’il ait eue au cours de notre vie commune.

Dominique m’a emmenée chez elle à ma sortie de l’hôpital. Mais avant, elle m’a donné un conseil : ne pas dire au psychiatre qui allait venir m’interroger que j’avais voulu me suicider. C’était arrivé à une amie de sa mère, Madame Féraud, appelée Zizi dans la maison de couture, je l’ai toujours appelée Madame Féraud, en signe de respect.

L’amie de Madame Féraud avait été internée en hôpital psychiatrique et avait eu beaucoup de mal à sortir de l’engrenage. Kiki m’a conseillé de dire que j’avais eu une crise d’asthme, que j’avais paniqué et pris trop de médicaments sans m’en rendre compte.

J’ai pensé que c’était raisonnable et c’est ce que j’ai dit au jeune psychiatre blond et bleu qui est venu me voir le lundi. D’après mon agenda de 68, je suis sortie le mardi après-midi, Kiki m’a emmenée chez elle, où j’ai été gâtée par l’employée de maison de Madame Féraud, Dora, qui officiait dans le même immeuble de la rue de l’Université où Kiki avait son studio.


Le 27 mars au soir, nous sommes parties à Courchevel en train. Au matin, j’ai été éblouie de voir le soleil se lever sur les montagnes enneigées. J’avais connu Saint-Gervais-les-Bains et le Mont-Blanc lorsque j’avais onze ans, lors d’un long séjour thermal. Cette fois, je séjournais dans un chalet tenu par une amie de Louis Féraud, qui rappelait à sa fille que son père y était venu en amoureux avec la starlette américaine Kim Novak...

Je me reposais. Je faisais un peu de patin de glace, j’en avais fait à Londres petite fille, puis jeune fille à Paris. Mais je n’étais pas assez solide pour faire du ski.

Kiki veillait à ce que je mange bien et reprenne du poids. Elle tenait aussi à ce que je m’amuse, pour me changer les idées. Je me suis laissée séduire par un jeune homme qui tenait une boîte de nuit, un soir. Histoire d’oublier Michel. La série des amants commençait. Quand je suis revenue à Paris, j’étais mieux dans ma tête et dans mon corps.


Nous sommes parties de Courchevel le vendredi soir 5 avril, j’avais rendez-vous avec mon médecin à Enghien le matin à 10 h 30. Il a dû me donner un congé maladie.

J’ai été entourée à mon retour à Paris par Kiki et ses parents. Ils m’ont entourée et choyée dans une ambiance lumineuse, saine et joyeuse, juste en face de l’Élysée quand je dînais chez Louis et Mia. « Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. »

Cette période « luxueuse » de ma vie est liée au souvenir olfactif du parfum pour hommes de Louis Féraud, Corrida, en hommage à sa jeunesse non loin des arènes arlésiennes. En écrivant ce chapitre, j’ai soudain senti le parfum dans mon bureau. Je suis montée dans la salle de bains ouvrir les beaux flacons noirs à pointe de diamant que j’ai conservés vides… J’ai trouvé deux gouttes de mémoire qui ont habillé ma nuit.


À la fin du mois d’avril, sur mon agenda j’ai commencé à faire des listes sur les travaux de couture que j’envisageais. Kiki et moi rêvions de monter une boutique de mode et de faire nos preuves vis-à-vis de gens talentueux comme ses parents et aussi sa belle-mère, Mia Fonssagrives, qui préparait l’inauguration d’une boutique avec son amie Vicky Tiel, 21 rue Bonaparte, le 3 mai. Liz Taylor et Richard Burton étaient des commanditaires financiers de la boutique. Kiki et moi aidions aux préparatifs.


Quelques jours plus tôt, j’avais vu un très bel homme par la fenêtre de l’arrière-boutique qui donnait sur la rue Visconti. J’ai cru reconnaître Richard Burton, dont je savais qu’il était un des financiers de la boutique. Une belle tête d’empereur romain. En fait, c’était Louis Féraud, le papa de mon amie, que j’ai mieux connu dans les semaines suivantes et qui m’a confié plus tard beaucoup de choses de sa vie commencée à Arles au quartier populaire de La Roquette. Louis était beau comme les bustes de César que l’on retrouve parfois au hasard des crues du Rhône. La mémoire filtre beaucoup de choses, mais j’ai gardé en médaillon son profil d’empereur de la mode.


La boutique faisait l’angle de la rue Visconti où habitait Michel Bablon. La tentation était grande de le revoir. Comment je suis revenue vivre dans l’atelier de la rue Visconti ? Je ne me souviens plus.

Au 29 avril, j’ai noté « emmanuel michel mutualité ». Est-ce à un meeting de « La mutu » que je l’ai croisé ? Je note un petit michel dans mon carnet le lendemain, le soir du 30 avril, quand, au lieu d’aller à la piscine de la rue de Pontoise, je vais aider à la boutique.

Le 1er mai, je vais à la piscine dès 10 heures, puis à la boutique et je note encore michel et catherine.

Le 3 Mai 68 chez Mia et Vicky


Le 3 Mai 68, le soir des premiers débordements au Quartier latin, j’étais rue Bonaparte à l’inauguration de la boutique Mia et Vicky. J’étais loin de la révolution.


Ma sœur attendait son amoureux au Pot de fer dans la belle robe de soie grise que je lui avais créée dans un tissu peint par Michel Bablon. Elle n’a pas pu participer à l’inauguration de la boutique de Mia et Vicky.

C’est Michel qui avait peint les tissus des robes de ma création que ma sœur et moi devions porter le soir de l’inauguration. C’est Michel qui avait décidé que je devais porter ma robe de shantung sans chaussures, les pieds nus devaient être peints comme les dessins de la robe. Il avait prévu les dessins qui devaient faire de moi une sirène. Ce n’est pas lui qui les a réalisés sur mes pieds, mais un de ses frères, Gérard, qui m’accompagnait le soir à la fête d’inauguration de Mia et Vicky.


Michel avait disparu.


J’ai retrouvé des gens de mon passé à la boutique, comme Antoine de Ganay, l’ami de Pierre Cournot (in Le vent d’Avezan). Et surtout mon premier amant, l’Américain que j’appelle Nigel dans Aquamarine 67.

« M’a l’air d’être une sacrée planche pourrie encore celui-là ! » m’a dit Kiki après l’avoir rencontré. Elle avait très peur de tout ce qui pouvait me faire mal.


Toute la soirée les gens de la fête franco-américaine m’avaient confondue avec une des hôtesses, non pas la grande Mia, mais la petite Vicky. Lorsque nous nous étions rencontrées, la semaine précédente, nous étions restées interdites l’une en face de l’autre comme si nous nous voyions dans un miroir. Nous venions de rencontrer notre sosie. Curieuse impression. Comme une dépersonnalisation. Nous avions la même taille, des cheveux longs noirs, une même frange, le même style de vêtements. Expérience troublante.


Je logeais ce soir-là rue Visconti, je n’avais que quelques pas à faire, pieds nus, pour rentrer dormir chez Michel. Je ne me rappelle même pas avoir entendu les bruits des manifestations qui avaient lieu plus haut devant la Sorbonne et les rues alentour. Insouciance de la jeunesse.

3 mai 68 à la Sorbonne


Je n’ai pas su tout de suite ce qui s’était passé le 3 mai.

Après la fermeture de la faculté de Nanterre le 2 mai, les étudiants sont venus tenir l’assemblée générale à la Sorbonne dans l’après-midi du 3 mai.

Le recteur a demandé l’évacuation par les CRS qui ont procédé à l’arrestation des principaux dirigeants syndicaux et politiques étudiants.

Une manifestation spontanée a explosé dans le Quartier latin : « Libérez nos camarades ! »


Cinquante ans plus tard, je trouve cette photo de la cour de la Sorbonne dans un article récent de la Tribune (DR) : https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/mai-68-quand-la-france-se-joignait-aux-convulsions-du-monde-771543.html



La photo est prise lors de l’assemblée générale avant l’attaque des CRS.

Tout le monde est joyeux, autour de Dany le Rouge au micro.

Sur la droite, je reconnais trois personnes.

Dans l’angle inférieur, c’est Brice Lalonde, souriant et presque gouailleur. Dans les extraits du Journal, je raconte comment je rencontre le petit prince de la Sorbonne. À l’époque, il était le président de la FGDL (Fédération Générale des Étudiants de Lettres).

À côté de lui, je reconnais Jacques Bleiptreu, lui aussi rigolard et devant faire un bon mot. À la fin de l’année 68, je lui servirai de guide à Nantes et Saint-Nazaire pour rencontrer les militants de la région, dont le frère aîné de Dany, Gaby Cohn-Bendit, resté militant de base engagé dans l’éducation alternative.

Et en haut à droite, je reconnais soudain Michel Bablon, mon révolutionnaire malgache, sérieux lui, la révolution était une affaire sérieuse. Il avait trente ans, mais il fait très jeune sans ses lunettes qu’il venait de casser et qu’il remplacera pendant la période du Comité d’Occupation par des petites lunettes cerclées de fer façon Trotsky.

Jacques Bleiptreu et Michel Bablon ont fait partie du troisième comité d’occupation de la Sorbonne.

Il est bon de mettre des visages sur quelques personnes qui vont traverser ces pages de souvenirs, de mémoires et d’archives.


Ce matin du 3 mai 2018, le fil d’actualité du compte Facebook de la Sorbonne publiait des photos d’archives du 3 Mai 68 après-midi dans la cour de la Sorbonne AG : c’est la même photo, en plan large, devant la chapelle.

Cherchant le lien que j’ai partagé sur mon fil d’actualité Facebook, je vois qu’il a été supprimé.

Le community manager de la Sorbonne se serait-il fait taper sur les doigts en ce printemps 2018 qui a le goût du printemps 68 ?


Mais la photo est publiée in extenso dans un article de La Dépêche : https://www.ladepeche.fr/article/2018/05/04/2791685-mai-68-est-ainsi-tout-commence-cri-liberez-camarades.html

Après le 3 Mai 68


Le 4 mai, je voyais de nouveau mon médecin qui prolongeait mon congé maladie. Je ne suis jamais retournée travailler chez Pierre Balmain, le monde avait changé.


Le 5 mai, j’ai noté la Marche de la paix annuelle de Taverny, à côté de Saint-Leu-la-Forêt. Aucun souvenir.


Je ne note plus rien jusqu’au 10 mai où je retrouve Antoine de Ganay parmi les manifestants, mais aussi Monique Demarle, camarade d’internat dont je parle au moment de la mort de Kennedy in Le Soleil dans l’œil.


Je continuais à faire mes modèles de couture, sans trop réaliser ce qui se passait tout près dans le quartier, soit près du Pot de fer, où ma sœur m’accueillait, soit près de la rue Visconti où j’étais retournée vivre avec Michel. Voir Antoine de Ganay dans la foule au milieu des gens qui commençaient à dépaver les rues, le vendredi soir du 10 mai, a dû me secouer. J’ai réalisé qu’il se passait quelque chose d’historique.


J’étais chez Michel, rue Visconti, le matin du 11 mai, je coupais mes modèles de couture, des bermudas et des robes d’été en vichy et paréo. J’ai entendu la radio raconter la nuit des barricades, rue Gay-Lussac, tout près de chez notre amie Penny, Penelope Dulling, qui avait une toute petite fille de moins de deux ans, Anne Avaro.


Je ne voyais plus beaucoup Michel, mais il semblait impliqué dans les événements de la Sorbonne, où il avait été embarqué avec tous les militants l’après-midi du 3 mai, alors que je l’attendais pour peindre mes pieds.

Dérision absolue de la mode ! Son action était plus importante que ma simple apparence superficielle.


Je me souviens aussi que dès la fin du mois de mai 68, les sacs de la boutique Féraud, jusque-là tricolores, bleu-blanc-rouge en clin d’œil-hommage à l’Élysée voisin, sont devenus blancs pour éviter les réactions agressives dans la rue. Idée de Féraud qui avait connu le maquis dans son adolescence et appris à se faire discret.

Le Nouvel Observateur du 30 avril 68


Dans mes archives depuis cinquante ans j’ai conservé quelques publications. En particulier, j’ai gardé la Une de la revue Le Nouvel Observateur du 30 avril au 7 mai 1968 : Le film de Michel Cournot à Cannes

Je suis émue de voir le profil de Cournot sur cette couverture arrachée.

Au cours de ma vie, il m’est arrivé de raconter certains éléments essentiels de mes années 60, je parlais alors de l’importance qu’avait eue, au début de mes études, ma lecture hebdomadaire des articles de Michel Cournot sur le cinéma dans Le Nouvel Observateur auquel j’étais abonnée. Parfois, j’ai rencontré des gens qui lisaient aussi le Nouvel Observateur pour les chroniques de Cournot. Nous nous reconnaissions admirateurs de Cournot, soudain émus et nostalgiques d’une époque révolue.

Les adorateurs de Cournot sont aussi décalés en cinéphilie que les fans de Kevin Ayers en musique pop des années 70 ou les lecteurs de Malcolm Lowry en littérature anglo-saxonne des années 50. Une espèce à part, avide de champs inexplorés, de découvertes enthousiastes, hors des chemins balisés par la mode imposée. Nous formions presque une société secrète.

Michel Cournot fait partie des personnes qui m’ont donné envie d’écrire et m’y ont encouragée. Son univers était toujours hors des sentiers battus, mais il nous faisait, dans un simple article, vibrer de telle sorte qu’on se sentait régénéré pour la semaine, jusqu’au prochain article.


En avril 1968, juste avant les événements de Mai qui allaient annuler le Festival de Cannes pour la première fois depuis sa création en 1946, Michel Cournot n’était plus critique de cinéma au Nouvel Observateur. Il avait été viré dès 1966, parce que les lecteurs normaux n’aimaient pas qu’il «  parle de tout, sauf de cinéma ». Cet épisode est raconté dans Le Vent d’Avezan, 1965-66, publié en 2011.

Cournot avait été remplacé par Jean-Louis Bory qui avait eu le prix Goncourt en 1945 pour son roman Mon village à l’heure allemande. Tous deux étaient invités en 1970 et 71 par Michel Polac dans son émission littéraire Post Scriptum.

Michel Cournot avait tourné un film, Les Gauloises bleues, qui devait être projeté au Festival de Cannes. Le Festival n’a pas eu lieu. Cournot n’est pas entré dans l’histoire du cinéma par so œuvre. Mais il est resté par ses chroniques dans le cœur et la mémoire de quelques-uns d’entre nous.

De la revue, je n’ai gardé que la couverture dans mes archives. Les hasards des déménagements impliquaient des choix, j’ai arraché la couverture de ce numéro de Mai, sans doute quand, au mois de juin 1968, j’ai brûlé beaucoup de papiers avant de quitter la rue Visconti où j’habitais avec mon révolutionnaire malgache. Bablon m’avait demandé de faire disparaître des revues cubaines et chinoises qui pouvaient être compromettantes en cas de descente de police dans l’appartement que nous avions prévu de quitter par les toits…


Je n’avais pas pu brûler Cournot ! Je regrette de n’avoir pas conservé la collection des numéros du Nouvel Observateur, restés chez mes parents à Saint-Leu-la-Forêt, qui ont dû aussi faire des choix quand ils sont revenus habiter en Bretagne en déménageant à Kerantorec. J'ai gardé les livres de Michel Cournot dans ma bibliothèque, près de ceux de son neveu Patrice Cournot. Tous deux ont été des phares dans ma vie. J’aimerais pouvoir relire tous les articles de Cournot, ils mériteraient une réédition dans un recueil dédié à son souvenir, rien que pour lui.

VAGABONDAGES DE MAI

Comment je n’ai pas fait Mai 68


par Ann’Yvonne le Doze

(écrit en 2008)



Pour entrer dans le vif du sujet, je cède la place à ma sœur aînée qui avait écrit un bilan des événements de Mai 68 en 2008, publié sur mon site Internet. On y retrouve bien l’ambiance générale.

***

Depuis le mois de mars 2008, la presse, les télévisions et radios nous ont raconté « Mai 68 » en long et en large. On y revoit ceux qui « y étaient » avec évidemment 40 ans de plus, ceux qui étaient contre, ceux qui étaient pour. Enfin, ça fait causer… J’ai eu envie d’y rajouter mon grain de sel, pour moi, pour fixer un peu quelques flashes, quelques souvenirs, quelques images de cette période que je peux replacer exactement dans le temps grâce à cette actualité qui ressurgit.

Je ne peux pas dire que « j’ai fait Mai 68 », mais je peux dire que « j’y étais ». J’y étais géographiquement de toute façon puisque j’habitais tout près du Quartier latin à Mouffetard dans le 5° arrondissement (depuis trois ans, j’avais la chance de loger rue du Pot de Fer, dans la maison de D’Artagnan, le D’Artagnan historique bien sûr) et j’étais obligatoirement mêlée aux événements. Je n’étais plus étudiante depuis plusieurs années, mais j’étais totalement disponible : j’avais arrêté de travailler en mars, histoire de faire le point, de ne pas perdre totalement ma vie à la gagner. À l’époque, retrouver un travail n’était pas un problème, il fallait juste un peu d’expérience et de faculté d’adaptation. J’étais donc libre de mon temps, j’avais 28 ans depuis trois jours et une « révolution » allait se faire à côté de moi.

Je n’ai jamais pu me laisser entraîner dans les grands mouvements de foule ni les grands enthousiasmes, une partie de moi est toujours sceptique et à vrai dire je ne faisais pas trop la différence entre les maos, les prochinois, les trotskistes, les situationnistes révolutionnaires et autres anarchistes ou libertaires. Je n’avais pas une grande conscience politique, mais j’étais au spectacle : je regardais, j’écoutais, et c’est ainsi que j’ai vagabondé tout au long de ce joli mois de mai.

Le vendredi 3 mai, point de départ des premiers tumultes, est encore présent dans ma mémoire et pourtant je n’ai pas quitté le Pot de Fer : j’attendais un ami très cher que je devais emmener à l’inauguration d’une boutique de mode, rue Bonaparte (on est encore très loin de la révolution). Il n’est jamais arrivé et j’ai attendu toute la nuit sans sortir évidemment. Le téléphone ne faisait pas encore partie de notre vie et je me demandais bien pourquoi il n’arrivait pas. Pour passer le temps, j’ai allumé mon petit poste à transistors (le lien avec l’extérieur) et toute la nuit j’ai suivi avec effarement les commentaires enfiévrés des reporters d’Europe 1 qui avaient l’air de se trouver sur place et racontaient en direct. Ce qui dramatisait encore les événements. Je n’ai pas pensé une seconde que mon copain s’était trouvé coincé là-dedans, car je ne me rendais pas encore compte de la situation.

Pourquoi le lundi 6 mai me suis-je retrouvée en fin de journée vers Mabillon ou le carrefour de l’Odéon, là où la bagarre entre étudiants et forces de l’ordre commençait vraiment à devenir sérieuse ? J’ai réussi à échapper à une lance à incendie et je dois dire que c’est impressionnant d’être pratiquement dessous ce jet si violent.

Je ne me souviens pas des jours suivants, sauf que la Sorbonne était occupée par la police.

Et je ratai la « Nuit des barricades » du vendredi 10 mai : j’étais partie en mission à Lyon pour mon ancienne agence de voyages et je passais tranquillement le week-end chez des parents dans la région. Je rentrai le dimanche soir pour retrouver un quartier à feu et à sang, voitures brûlées, vitrines cassées, restes de barricades faites avec n’importe quoi. J’appris qu’il y avait eu de grosses bagarres entre étudiants et CRS tard dans la nuit et que cela avait été sanglant. Je vois maintenant le plan des barricades, il y en avait effectivement tout près : en haut de la rue Mouffetard près de la place de la Contrescarpe, au bout de ma rue au coin de la rue Tournefort. Beaucoup de jeunes poursuivis avaient cherché à se réfugier dans les immeubles, le mien aussi, paraît-il.

Et c’est à partir de là que tout s’est accéléré : la Sorbonne est devenue « libre » et accessible à tous et les grèves ont commencé. Ainsi qu’une période qui, dans mon souvenir, est synonyme de gaieté générale, de convivialité joyeuse, de liberté de paroles. Tout le monde se parlait et se tutoyait partout, même dans les magasins et les restaurants. Il faisait beau, tout était possible et c’était dans la joie.

À chaque décennie commémorant « Mai 68 », je suis gênée par les images d’archives, elles sont en noir et blanc et, pour moi qui suis née en 40, elles semblent être de vieilles images de guerre. C’était effectivement une sorte de guerre, mais c’était tellement joyeux et rigolard. Ce n’est que cette année qu’on a pu voir les films en couleur tournés par les télévisions américaines (à Paris pour des négociations sur la guerre du Vietnam) et l’atmosphère y est totalement différente, même si les voitures y sont toujours brûlées, les pavés toujours balancés et les barricades érigées.

La cour de la Sorbonne était devenue le centre du monde, une sorte de place Jemaa el-Fna : les conteurs et les charmeurs de serpents étaient remplacés par des stands de toutes obédiences. La foule s’y pressait, il n’y avait nul besoin d’être étudiant et quiconque avait quelque chose à dire, une idée à défendre, le pouvait. Il y avait là tous les courants d’idées et de pensées (anars, maos, marxistes-léninistes, trotskistes, etc.). Même Mouna traînait par là. Quand j’y allais, il fallait du temps pour lire tout, les inscriptions, tous les messages et graffiti affichés sur les murs au long de ma route, la Contrescarpe, la rue Descartes… On pouvait lire tout et n’importe quoi et c’était très réjouissant. Les slogans sont connus : le superbe « Sous les pavés, la plage », « Il est interdid’interdire »… J’avais particulièrement repéré « Rêve + Évolution = Révolution » qui me laissait songeuse, je ne l’ai vu mentionné nulle part.

Pour arriver rue Soufflot, il fallait hélas passer place du Panthéon en longeant les cars stationnant en plein soleil toute la journée avec, à l’intérieur, les CRS qui jouaient aux cartes en attendant les ordres pour la manif du soir. Et pour rentrer chez moi, je devais souvent faire de grands détours pour contourner les barrages de police.

Qu’allais-je faire à la Sorbonne ? Faire un tour comme tout le monde, je suppose. Mais ma sœur étant impliquée dans le mouvement (son compagnon était un des membres du comité d’occupation), je participais vaguement. Elle était trésorière et je la remplaçais quelquefois : qui le voulait bien venait chercher une sorte de sébile et allait quêter en ville pour alimenter la Sorbonne libre. Je suppose que les quêteurs se servaient au passage. Il fallait donc tenir les comptes et ma sœur faisait cela très sérieusement. Je fis de même bien sûr. C’est ainsi que j’eus en mains un chèque de 1 500 Francs de Marguerite Duras, à l’ordre de « Comité d’occupation de la Sorbonne ». Je trouvais cela magnifique et je m’inscris en faux contre l’affirmation d’Olivier Rolin dans Tigre en papier soulignant la radinerie de l’écrivain : « On avait du mal à lui tirer même de quoi ronéoter un tract. »

Mais je me demandais s’il y avait bien un compte pour accueillir ce chèque et ce que devenait tout cet argent. Maintenant je me demande ce qu’il est devenu. Cette trésorerie était un excellent poste d’observation, car c’était le lieu où passaient tous les fêlés et marginaux de tout genre.

Je me souviens que dans les sous-sols de la Sorbonne habitaient les « Katangais », d’anciens mercenaires désœuvrés qui avaient fait le coup de feu au Katanga et étaient venus proposer leurs compétences. Ils étaient très heureux, ravitaillés en filles et sandwiches, mais ils étaient armés. Je crois que les étudiants n’avaient pas vraiment envisagé une possible escalade de la violence qu’ils n’auraient pas pu contrôler. Ils commençaient à en avoir peur, mais il ne semble pas qu’il y eut d’incidents sérieux.

Le soir, les bandes de jeunes descendaient de Montreuil ou Belleville, ravies de l’aubaine, prêtes à faire le coup de poing autour de la Sorbonne et à lancer du pavé.

Il m’est arrivé également de passer la journée à l’École des Beaux-Arts pour tirer les affiches de « l’Atelier populaire des Beaux-Arts ». Je lis dans Le Monde  du 8 mai 2008 qu’une profession de foi était placardée à l’entrée : «  Travailler dans l’Atelier populaire, c’est soutenir concrètement le grand mouvement des travailleurs en grève qui occupent leurs usines contre le gouvernement gaulliste antipopulaire ». J’ignorais que j’avais fait tout cela ! Je n’ai d’ailleurs jamais fait attention à ce papier.

Je ne suis nullement artiste, mais le procédé du tirage en sérigraphie m’intéressait depuis quelque temps. Et là c’était vraiment du travail à grande échelle : les cadres étaient posés par terre et on balançait des pots de peinture pour chaque couleur. Le dessin était très stylisé, ce qui en faisait la force avec seulement une ou deux couleurs. Il fallait faire vite et à peine sèches, les affiches étaient embarquées pour être mises en bonne place.

Je me souviens de l’affiche : La chienlit c’est lui, représentant une grande caricature de De Gaulle les bras levés. Le slogan avait été vite adopté dès qu’on avait su la réaction du Président : « La réforme, oui : la chienlit, non. »

J’avais récupéré quelques affiches, mais, dans un instant d’aberration sentimentale, je les offrais… Les Affiches de Mai 68 qui ont survécu sont maintenant vendues à Drouot !

J’allais aussi souvent le soir à l’Institut d’Art et d’Archéologie : le groupe Action-Cinéma projetait des films plus ou moins censurés à l’époque. Je crois qu’il y avait entre autres des films de réalisateurs grecs interdits dans leur pays (beaucoup d’intellectuels grecs avaient fui le régime de la dictature des Colonels). Curieusement, je ne me vois pas allant au Théâtre de l’Odéon occupé lui aussi à faire la révolution. J’ai bien dû y passer, mais mon amour du théâtre n’avait pas dû apprécier les envahisseurs de la « Permanence révolutionnaire créatrice »…

Pendant ce temps, la vie autour de nous continuait, mais tout le pays était arrêté depuis la Grève générale du 13 mai. Comme chacun sait, ce fut un raz-de-marée de grèves des services publics et d’occupations d’usines, d’entreprises, de banques, etc.

Nos parents habitaient à 18 km de Paris au-delà d’Enghien, à Saint-Leu-la-Forêt. C’était notre refuge, notre port d’attache. Je crois que j’y étais souvent pour retrouver le calme et le jardin près de la Forêt de Montmorency. Plus d’essence, plus de train, un système de camions militaires avait été mis en place pour pouvoir rejoindre Paris. Le terminus était place Saint-Augustin et ensuite c’était marche à pied allègrement comme tout le monde. En banlieue, les camions poubelles étaient conduits par les militaires du contingent. Ils avaient l’air de bien rigoler et de ne pas trop s’en faire des chocs et des cabossages de leurs véhicules : on disait que certains n’avaient pas le permis de conduire…

J’appris par des amis fleuristes que la Fête des Mères était reportée à des jours meilleurs. Je pris alors conscience du caractère purement commercial de cette fête. En accord avec Maman, nous décidâmes de ne plus la fêter (chacun fait la révolution comme il le sent).

Ma sœur habitait avec Michel Bablon dans un atelier d’artiste de la rue Visconti... Elle ne participait pas trop aux manifestations pour ne pas risquer de crise d’asthme à cause des gaz lacrymogènes. Mais elle était souvent de garde la nuit à la Sorbonne. Michel était bien sûr de toutes les manifs et sans doute pour entraîner les foules, il revêtait une combinaison de plâtrier impeccablement lavée et repassée. Et c’est avec stupéfaction que je découvris un jour ma sœur en train de repasser la dite combinaison de plâtrier : elle suivait avec application les ordres du Chef, pas un faux pli, blancheur immaculée, le Guerrier pouvait enfiler sa brillante armure pour partir au combat (je crois que c’était la manifestation du 24 mai). Je pense rétrospectivement qu’il fallait bien une révolution pour avoir raison du vieux schéma de l’homme à la guerre, la femme au foyer…

Michel m’avait fait le coup de débarquer chez moi un soir avec un copain porteur d’un gros paquet de journaux qu’ils me demandèrent de conserver quelque temps et qu’ils mirent tout en haut d’un placard. « Oh ! rien d’important, des vieux papiers. » Dès qu’ils eurent filé, je montai sur un tabouret et je compris vite qu’à l’intérieur des journaux il y avait un énorme poste émetteur. Il faut savoir qu’à cette époque barbare sans smartphone mobile et presque sans téléphone, la possession d’un poste émetteur était sujette à autorisation préfectorale et en ces temps troublés, c’était un délit grave.

Plus tard, je demandai à Michel ce que j’aurais risqué si cet appareil avait été découvert chez moi : pas grand-chose, juste 30 ans de taule. Il exagérait bien sûr, mais cela ne m’inquiéta pas. Je ne crois pas avoir été gagnée par la parano ambiante de tous ceux qui, pour moi, jouaient à la petite guerre, guerre à laquelle j’étais mêlée un peu par inadvertance.


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