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Excerpt for Protéger Morgan by , available in its entirety at Smashwords

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Protéger Morgan

Le Sanctuaire – Tome 1

Guarding Morgan

RJ Scott

Copyright © 2011 RJ Scott

Couverture par BitterGrace Art

SMASHWORDS EDITION


Traduction de l’anglais : Bénédicte Girault

Relecture et corrections : Lady L

Smashwords Edition

ISBN - 978-1-78564-006-3


Tous Droits Réservés

Cette œuvre littéraire ne peut être reproduite ou transmise sous quelque forme que ce soit, ou par n’importe quel moyen, y compris la reproduction électronique ou photographique, en tout ou partie, sans permission écrite expresse. Ce livre ne peut être copié dans n’importe quel format, vendu ou transféré d’un ordinateur à un autre via un système de téléchargement sur un site de partages de fichiers, du type peer to peer, gratuitement ou moyennant un coût. Une telle action est illégale et en totale violation des droits d’auteur en vertu de la loi sur les copyrights en vigueur aux États-Unis.


Tous les personnages et évènements de ce livre sont des fictions. Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées serait pure coïncidence.


Dédicace

Aux filles qui m’ont poussé…

Merci à vous… x

Et comme toujours, à ma famille

Contents

Chapitre Un

Chapitre Deux

Chapitre Trois

Chapitre Quatre

Chapitre Cinq

Chapitre Six

Chapitre Sept

Chapitre Huit

Chapitre Neuf

Chapitre Dix

Chapitre Onze

Chapitre Douze

Chapitre Treize

Chapitre Quatorze



Chapitre Un

— Vingt, cent soixante-six, Altamont, Ouest, Cat Black, tarte au citron, vingt, cent soixante-six, Altamont, Ouest, Cat Black, tarte au citron…

Les mots se répétaient dans la tête de Morgan Drake, comme une litanie, encore et encore au cas où il oublierait. Son ombre du FBI lui avait fait assimiler les mots jusqu’à ce qu’il puisse les répéter dans son sommeil.

— Juste au cas où, Morgan, d’accord ? S’il y a un problème, vous prenez les clefs et la voiture que je vous ai montrée dans le sous-sol du parking d’à côté, et vous attrapez l’autoroute vingt de l’Ouest sur la 166, puis vous vous dirigez vers Altamont, avenue Ouest, trouvez une librairie nommée Cat Black Books. Quelqu’un vous localisera là-bas, et il aura besoin d’un mot de passe, d’accord ? C’est « tarte au citron ». C’est un homme à qui je confierais ma vie et son nom est Nik. Je vous écris son numéro de téléphone sur ce papier. Vous devez le mémoriser au cas où je ne pourrais pas le contacter. Pouvez-vous répéter… Vingt, cent soixante-six, Altamont, Ouest, Cat Black, tarte au citron. Après moi…

Il perdit le rythme des mots alors qu’une berline noire le rattrapait puis le dépassait à grande vitesse. La peur l’envahit à nouveau, et il essaya de ne pas hyperventiler. Taylor lui avait dit que cette voiture serait sécurisée dans tous les sens du terme : réservoir plein, en bon état et avec des plaques d’immatriculation le reliant à un enseignant en primaire du Queens. Le parcours complexe jusqu’au garage où la voiture était garée signifiait qu’il n’avait probablement pas été suivi. Peut-être. Il ne pouvait pas arrêter la voiture.

— Ne cessez pas de conduire, Morgan. Ne vous arrêtez pour rien, ni pour personne, une fois sur la route. Ni le FBI. Ni les flics. Personne !

Taylor finissait toujours ses phrases par une simple question.

— Avez-vous compris ?

Non, Morgan ne comprenait pas.

Depuis la minute où il avait pris la décision d’être le conducteur désigné après une soirée au bureau, tout avait dérapé. Une heure d’une terreur totale pendant laquelle son monde avait été détruit et où il avait fini dans une maison sécurisée du FBI, protégé par un agent bourru qui jouait une médiocre partie de poker. Obsessif et exigeant concernant la sécurité de Morgan, Taylor Mitchell, agent du FBI, dirigeait la maison d’une main de fer, ne laissant pas Morgan sombrer un seul instant dans le rôle de la victime. Ils avaient parlé de tout ce qui pourrait mal tourner. Taylor avait évoqué avec Morgan les pires scénarios, ce qui lui avait littéralement retourné le cerveau… coups de feu, chaos et mort imminente. Morgan n’était pas sûr que c’était ce que son protecteur était censé faire. Mais il aimait bien l’homme et s’il devait faire un choix entre Taylor et l’autre agent qui travaillait avec lui, il accepterait ses avertissements, à chaque fois. Surtout, étant donné que l’autre gars avait mauvaise haleine et qu’il portait des vêtements ringards.

Seigneur.

Taylor et Morgan en avaient seulement parlé avant d’aller dormir. Morgan avait cherché à être rassuré, qu’il serait en sécurité et Taylor avait uniquement été en mesure de lui dire qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour le garder en sécurité. Si quelque chose arrivait, ou tournait mal, il connaissait un autre homme, d’un organisme tout à fait distinct du FBI pour aider Morgan. Une agence privée nommée Le Sanctuaire. Seulement appelée dans les pires moments, c’était là une option, si cela s’avérait nécessaire. Un ami à lui travaillait pour Le Sanctuaire, une agence pour assurer la protection de ceux qui en avaient besoin. En fait, plus qu’un ami. Son ex-partenaire du FBI. Morgan avait écarté l’information d’un geste, naïvement, comme cela s’était avéré plus tard.

— Comment quelque chose pourrait-il mal tourner ? Je suis avec le FBI, et le procès se tiendra dans deux semaines, puis tout reviendra à la normale.

— Même le FBI peut être compromis, Morgan. Ne regardez-vous jamais la télé ?

Taylor avait arboré une expression sérieuse.

Maintenant, avec ce dernier gisant blessé et peut-être mort sur le plancher de la maison, tout ce sur quoi Morgan pouvait se concentrer était la liste des directives qu’il avait besoin de se remémorer, la promesse d’une possible mort à portée de main. Il attendait que la berline fasse demi-tour et se dirige vers lui avec un gars dangereux qui sortirait une arme par la fenêtre, mais au lieu de cela, la voiture mit son clignotant et quitta l’autoroute.

Le souffle de Morgan restait erratique et paniqué, amplifié par la douleur dans son torse, son bras gauche et sa tête lancinante. Mais en dépit de cela, il essayait de se calmer. Il ne voulait pas prendre le risque d’allumer la radio. La musique pourrait l’aider à retrouver un semblant de sang-froid, mais merde, et si cela signifiait qu’il ne pourrait pas se souvenir des mots dans l’ordre ? Il finirait probablement au Canada ou autre, les méchants le pourchassant et le supprimant de l’équation dans une effusion de sang et de coups de feu.

Oui, Morgan regardait les séries policières avec des inspecteurs intelligents ou des agents du FBI en costumes qui bafouaient la loi et gardaient le pauvre garçon des rues sain et sauf. Il avait aussi vu que les premiers témoins de ces séries se faisaient inévitablement tirer dessus, entre les deux yeux, dernier maillon des preuves sur une grosse affaire de meurtre. Il avait également vu que, parfois, un agent du FBI était corrompu et qu’un flic pouvait finir du mauvais côté de la barrière. Il aimait bien ces séries. Il ne voulait tout simplement pas être dans un de ces films.

— Vingt, cent soixante-six, Altamont, Ouest, Cat Black, tarte au citron, Vingt, cent soixante-six, Altamont, Ouest, Cat Black, tarte au citron…

Il lutta pour éviter de perdre la tête et se força à détendre chaque doigt de sa main sur le volant. Après avoir ouvert la fenêtre, le vent glacial du matin le calma et il inspira profondément, essayant de reprendre la maîtrise de lui-même. Il vérifia dans le rétroviseur. Il n’y avait personne derrière lui ; la route restait déserte et il avait un but.

Vingt, cent soixante-six, Altamont, Ouest, Cat Black, tarte au citron…


Chapitre Deux


— Quarante-quatre, quatre-vingt-quinze, dit le jeune homme derrière le comptoir en bâillant largement.

Vêtu d’un uniforme rouge de la station essence, il ne devait pas avoir plus de seize ans. À en juger par l’expression de ses yeux écarquillés quand il les releva pour regarder son nouveau client, il montra soit les signes classiques qu’il était bien élevé, soit qu’il était vraiment choqué par l’apparence de Nik. Ce dernier essaya de ne pas rire. Étant donné ce qu’il avait vu dans le miroir des toilettes – des cheveux blond plat, des yeux bruns ternes et injectés de sang, le teint pâle – Nik choisit la deuxième option.

Trois heures du matin s’étaient refermées sur Nikolaï Valentinov trop rapidement, l’épuisement piquant ses yeux. L’auto-préservation l’avait incité à s’arrêter dans cette station essence à une courte distance de l’autoroute vingt. Il devait sûrement ressembler à une sorte de maniaque armé au regard meurtrier, sur le point d’abattre tout le monde. Ajouté à cela, le fait qu’il était très grand et habillé de noir de la tête aux pieds et qu’il devait paraître menaçant dans les plus mauvais moments. Pauvre petit caissier et le choix malheureux de ses horaires.

Arborant le plus rassurant des sourires qu’il pouvait faire, Nik compta soigneusement l’argent de la facture, et il échangea la somme totale contre de l’essence, un Pepsi et un Snickers.

Il s’arrêta un instant devant la porte d’entrée et regarda brièvement le caissier qui le fixait toujours avec de grands yeux. Puis il étendit ses bras et inspira profondément. De grandes quantités de caféine l’avaient aidé à avancer, mais les conséquences étaient difficiles à contenir. Il prit deux minutes pour soulager sa vessie dans l’infâme station, ironiquement étiquetée d’aire de repos. N’importe quel type de repos, dans la saleté qui jonchait chaque surface disponible de l’édifice, à l’extérieur comme à l’intérieur, n’était pas une option. Nik Valentinov pouvait avoir dépassé largement le seuil d’une simple fatigue, mais lui-même avait ses limites. Un simple épuisement s’était imposé le troisième jour de son affaire, passant à une apathie totale le septième jour. Enfin, ce matin, son client avait témoigné et avait été récompensé, si le mot était juste, en ayant été placé dans le programme de protection des témoins. N’étant plus sous la responsabilité de Nik, le témoin était sorti du programme du Sanctuaire pour entrer dans le système qui avait seulement, à ce moment-là, décidé de le protéger.

Nik réalisa qu’il n’avait pas bougé de l’endroit où il s’était arrêté, et il devait bien admettre que ça le faisait paraître plus suspect encore. Ça faisait de lui un homme clairement bizarre et une éventuelle source de menaces. Mine de rien, il leva la main, l’agita dans le vague et finit par parcourir la petite distance jusqu’à sa voiture, trébuchant sur l’îlot de distribution, et finalement, il s’appuya avec gratitude sur la portière côté conducteur de son 4x4 et avala le tiers du Pepsi en quelques secondes.

Nik pourrait certainement profiter d’instants de repos dans un futur proche, trois semaines entières et complètes, loin du système de protection rapprochée du Sanctuaire, de la vie. Autant il aimait son travail, autant l’appel paisible de l’isolement de sa maison, sans état d’alerte et sans universitaire prostitué à protéger, le réclamait. Seulement lui, une bière ou dix, un bon livre et merde, au moins une nuit entière et ininterrompue de sommeil, un luxe quand il était sur une affaire. Il pouvait bien tenir avec quelques petites bribes de sommeil ici et là, jusqu’à ce qu’on lui dise « c’est fini », et là, il dormait autant qu’il en avait envie, et en avait besoin. Encore deux heures et il pourrait rentrer chez lui. Roulant des épaules, il grimaça à la rigidité de son cou et à la douleur familière au bas de son dos et de son genou gauche. À cet instant, debout là, regardant le ciel de la nuit, il ressentait chacune de ses vingt-neuf années et plus encore.

Finissant la barre de Snickers en quatre bouchées, il visa, lança l’emballage dans la grande poubelle ouverte, la rata de deux centimètres puis se baissa pour le ramasser. Il le jeta de sa main, soupirant à son absence totale de coordination. Je ne devrais pas conduire, c’est stupide. Il était un danger pour lui-même et il n’était pas entièrement sûr de pouvoir faire les deux heures de route qui restaient jusqu’à chez lui. L’attrait insistant du néon clignotant de l’autre côté de la route l’appelait et le petit hôtel minable offrait un lit. Peut-être pas un lit entièrement propre, mais merde, il avait dormi dans pire. Peut-être qu’il devrait couper son voyage. Résolu à faire ça, il démarra la voiture et bâilla largement, sentant le craquement dans sa mâchoire. Il ne reconnut pas tout de suite la sonnerie de son portable personnel. Elle bourdonna, loin de son subconscient jusqu’à ce que finalement, il additionne deux et deux. Le son faisait un écho faible et il dut chercher la source du bruit dans sa sacoche d’ordinateur portable. Lorsqu’il travaillait, son portable personnel restait ainsi, personnel. L’entendre sonner encore faiblement lui rappela qu’il devait décrocher le maudit appareil. Clignant des yeux en regardant l’écran, le choc l’éveilla complètement alors qu’il voyait le nom qui apparaissait. Il répondit avec un sentiment d’urgence, renvoyé trois ans en arrière, dans ce partenariat dans lequel il s’était tant investi.

— Taylor ?

Il n’aurait pas pu empêcher l’inquiétude de sourdre dans sa voix, même s’il avait essayé. La dernière fois qu’il avait entendu parler de son ex-partenaire, c’était un an plutôt, lorsqu’il avait fait son dernier compte-rendu au FBI, quelques semaines avant de rejoindre Le Sanctuaire. Entendre la voix de l’homme maintenant, l’accent familier du sud, tordu et lourd, humide et rauque, provoqua un sentiment d’angoisse le long de sa colonne vertébrale et chassa l’épuisement en une brusque poussée d’adrénaline.

— La planque du FBI d’Albany est compromise.

La voix de Taylor n’allait pas. Entendre la fragilité, le ton empli de douleur, Nik ne perdit pas de temps à demander ce qui s’était passé. Taylor n’avait pas besoin d’indiquer qu’il avait besoin d’une aide quelconque. Nik se mit instantanément en mode professionnel.

— Parle ! ordonna Nik d’une voix sèche.

Formation, instinct et amitié se mirent immédiatement en place et il se concentra de toutes les fibres de son être pour l’écouter.

— Le tireur mort… Témoin parti dans la nature…

Des mots familiers, et il savait exactement ce qu’il devait dire ensuite.

— Tu leur as dit où ?

— Ouais. Il sait. Est-ce que Le Sanctuaire peut…

— Moi. Pas Le Sanctuaire, je suis à trois heures de là. Je vais le chercher et je vais m’arranger avec l’agence. Tu es blessé, appelle le 911.

— Tout de suite.

La communication fut coupée et Nik sut que son ami appelait le 911. Bien que blessé, Taylor lui avait semblé assez lucide pour contacter les urgences. Nik envoya une rapide pensée, pleine d’espoir s’envolant dans la nuit, puis revint brusquement sur ce qu’il avait besoin de faire. Il atteignit le coffre sur la droite du tableau de bord.

Le système de reconnaissance d’empreintes digitales déverrouilla la sécurité, et un petit couvercle s’ouvrit pour révéler le Glock G22. Avec aisance, il vérifia le boîtier et glissa l’arme chargée dans l’étui de son épaule, sous sa veste noire en cuir. Taylor, plus un appel urgent indiquant d’une planque de FBI était compromise, équivalait à un besoin pressant d’être armé.

Abaissant la vitre de son côté pour laisser passer le courant d’air froid alors qu’il conduisait, il se sentait différent tandis qu’il quittait la station essence et revenait vers l’Est, sur l’autoroute 20. L’idée de prendre des vacances était révolue. Il était concentré, attentif et bien éveillé. Sa formation avait immédiatement pris le dessus et il était de retour en mode professionnel. Il évalua son emplacement et ce qu’il savait, considérant l’information qui lui avait été donnée, ce qui constituait peu. Pas grand-chose pour avancer, à part que son ami et ex-partenaire était blessé, une planque compromise et le tireur mort. La cible que Taylor était censé protéger dans la maison sécurisée s’était enfuie. Qui d’autre était dans la maison ? Les fédéraux ne laisseraient jamais un seul gars avec un témoin. L’autre personne était-elle morte ? Peut-être que le témoin avait été blessé. Celui-ci écouterait-il seulement ce que Taylor lui avait dit et essaierait-il de retrouver Nik ?

Taylor l’avait appelé, lui, personnellement, au lieu de contacter le FBI. Cela voulait dire qu’une chose dans l’esprit de Nik : une taupe. Taylor n’avait clairement pas confiance pour envoyer le témoin ailleurs, notamment auprès de son agence. Des émotions inutiles l’envahirent, repoussant momentanément la froideur de sa concentration. Une partie du travail devrait être la concentration sur le job, mais merde, ses tripes se nouaient et, pendant un instant, il espéra vraiment que son meilleur ami avait appelé le 911 tout de suite après avoir raccroché le téléphone. Il se demanda sur quel genre d’affaire travaillait Taylor pour qu’il ne fasse pas confiance au FBI. Pourquoi n’avait-il pas suivi la voie officielle pour contacter Le Sanctuaire ? Pourquoi venir à lui directement ? En tant que partenaires débutants, ils avaient créé un plan de secours infaillible, autour de bières et de tacos, seulement pour ce genre de situations. Cela avait été uniquement dans le cas où Taylor ou lui seraient menacés, et non le témoin ou les personnes impliquées dans une affaire. Merde, cela avait débuté comme une blague lors d’une soirée dans un bar miteux. C’était Taylor qui avait commencé ; complètement ivre, dans un moment chargé d’émotions. La bière lui avait ôté toutes les limites qu’il s’était fixées, et avait eu raison d’elles.

— Si quelque chose m’arrive, je veux que tu prennes mes bandes dessinées de Spiderman, avait sérieusement déclaré Taylor, puis il avait avalé le reste de sa bière d’un seul coup.

— Puis-je les vendre ? avait répondu Nik.

À ce stade, il n’avait pas réalisé que Taylor avait été, en réalité, totalement sérieux.

— Seulement si tu t’engages à utiliser l’argent pour le dépenser entièrement dans un bar gay en une nuit.

— C’est quoi ton problème à vouloir me traîner dans les bars gays ? avait ri Nik, mais Taylor avait clairement franchi sa limite et était complètement ivre.

— Eh bien, tu ne baiseras personne ici.

Taylor avait regardé par-dessus son épaule et vu le nombre important de couples qui se mouvaient en une danse approximative.

— Je ne suis pas désespéré, et je n’ai pas besoin de prendre un mec dans un bar, avait déclaré Nik pour se défendre.

Puis il avait continué en changeant de sujet.

— Bref, si je meurs, tu peux prendre mon arme.

Là. Ça devrait faire taire son ami sur ce sujet embarrassant.

— Ton arme ?

Les yeux de Taylor s’étaient élargis comiquement, et il avait émis un rire nasal.

— Putain, Nik. Ton arme ! Ça devient sérieux.

— Ha ha.

— Et si on n’est pas morts ?

Les paroles de Taylor avaient été bafouillées et il s’était reposé contre Nik. Celui-ci n’avait pas bougé. Avoir son meilleur ami bourré reposant tout contre lui de cette manière, un dimanche, était le seul signe d’affection qu’il permettait. Il pensait parfois que cela aurait rendu sa vie amoureuse – par ailleurs inexistante – meilleure, si Taylor avait été gay. Au moins, celui-ci comprendrait la décision « Servir le pays et ne pas avoir de vie » que Nik avait faite. Taylor l’avait prise aussi. Pourtant, brancher une femme était plus facile que d’accrocher un mec. Surtout que Nik était dans le placard.

— Qu’est-ce que tu veux dire par « pas morts » ?

— Tu sais, comme te faire tirer dessus ou quelque chose du genre.

— Ou quelque chose du genre ?

— Ouais. On est séparés, tu es touché et on a besoin d’une planque.

— À quel point je suis touché ? avait demandé Nik en riant, son sourire s’élargissant lorsque les yeux de son ami avaient louché à sa réflexion.

— Un tir de travers. Ton bras peut-être. Bien sûr, tu resterais stoïque et toi-même.

— Moi-même ?

Cela devenait de plus en plus drôle.

— Ouais, tout héroïque et tout. Bref, alors tu es toi-même et tu as été mené… méné… mena… merde.

— Menacé ?

— Ouais. C’est ça. Tu m’appellerais et on aurait cet endroit où on pourrait se retrouver.

Nik était descendu de son tabouret avec prudence, s’assurant que Taylor ne glissait pas sur le sol.

— J’ai besoin de pisser, mec. Peux-tu te redresser ?

Taylor avait fait tout un plat en s’affaissant de travers sur le comptoir, appelant le barman pour demander du papier et du stylo. Quand Nik était revenu après avoir manœuvré à travers les couples de danseurs mi-ivres, mi-titubants, Taylor avait en quelque sorte mis en place un plan lucide avec une écriture presque illisible.

— Nous avons toujours besoin d’un plan de secours, mon frère, avait-il exposé sérieusement, ou aussi sérieusement qu’il le pouvait, compte tenu de la septième bière qu’il venait de boire.

Nik avait ressorti le papier le jour suivant après qu’il ait vu, avec un certain amusement, Taylor s’accrochant la divinité en porcelaine dans la salle de bain qu’ils partageaient. Et graver dans la pierre ce qu’ils avaient prévu de faire si les choses tournaient mal. Si une affaire devait partir en vrille, en tant que partenaires du FBI, ils avaient un endroit où se réfugier, un endroit pour se retrouver et s’organiser. Lorsque Taylor avait enfin eu les idées claires, et s’était arrêté d’être malade, ils avaient réglé les détails. Un unique endroit, perdu au milieu de nulle part avait été choisi avec une épingle sur une carte, sécurisé par un code choisi par Taylor qui avait une passion pour les bonnes tartes. C’était entre eux, personne d’autre ne saurait où il serait. Des mots de passe et des codes avaient été convenus après, et cela les avait gardés en vie plus d’une fois. Ils ne travaillaient pas toujours ensemble sur les mêmes affaires au FBI. Puis Nik avait été blessé, non par un tir de travers dont Taylor avait parlé, mais bien pire. La balle s’était logée dans le genou de Nik et l’avait forcé à une retraite anticipée du FBI, et ses jours en tant que partenaire de Taylor avaient été terminés.

Nik était parti sans cérémonie, avait rejoint Le Sanctuaire et, pour une raison ou une autre, n’avait jamais revu Taylor depuis. Durant la dernière année, tout ce qu’ils étaient parvenus à faire était de s’envoyer des emails codés par-ci, par-là.

Il avait immédiatement entré l’endroit qu’ils avaient choisi, Taylor et lui, dans son système de navigation sécurisé. Black Cat Books, une librairie et un café sur l’avenue Ouest à Altamont. Une petite ville assez insignifiante d’après sa taille, qui était seulement à une demi-heure de distance, mais à plus de cinquante années-lumière d’Albany et à quelques heures de plus de New York lui-même. Elle ne semblait pas être le genre d’endroit auquel les gens attribuaient une signification particulière, à part, pensa-t-il, les personnes qui vivaient là. La librairie était au centre de la communauté. C’était un grand local ouvert, genre entrepôt, avec une cafétéria, un salon de thé et une librairie parrainée par l’État à l’arrière. C’était exactement là où le fugitif de Taylor devait aller. Nik espérait seulement que le témoin avait écouté ce que son ex-partenaire lui avait dit.

Il avait entré le code postal dans le système de navigation. Cependant, il n’en avait pas vraiment besoin pour s’orienter. Il l’utilisait seulement pour gagner du temps. Le trafic clairsemé de la nuit et la montée d’adrénaline lui permirent de conduire sans se tuer, et signifiaient qu’il serait là-bas vers six heures. Il se régla sur le rythme de la route, établit une communication avec Le Sanctuaire et hocha la tête lorsqu’on répondit à l’appel dès la première sonnerie.

— Entreprise Transports.

— J’ai besoin de signaler un problème avec un envoi à New York.

Il y eut un bref silence d’une minute, puis un changement dans les paroles survint entre eux et enfin l’identité reçue se confirma.

— Allez-y.

La voix vint claire, concise et ferme.

— Taylor a appelé pour un fugitif.

Il n’y avait aucun besoin d’expliquer qui était Taylor. Ses nouveaux employeurs, depuis deux ans maintenant, possédaient un profil sur toutes les personnes présentes dans la vie de Nik. Le Sanctuaire donnait certainement l’impression de tout savoir.

— Avez-vous une localisation ?

— Albany. La planque du FBI a été compromise. Taylor est blessé.

Une autre pause, puis il entendit quelques frappes sur un clavier. L’opératrice du Sanctuaire avait compris qu’il voulait connaître la situation de son ex-partenaire et prenait le temps de vérifier.

— L’appel a déjà été passé, les ambulanciers sont sur les lieux.

Nik libéra le souffle qu’il avait retenu sans s’en rendre compte. Au moins, Taylor avait réussi à avoir de l’aide.

— Nik…

La voix changea légèrement de ton. De professionnelle, elle devint concernée.

— Vous êtes en vacances pour trois semaines. Je ne peux pas vous localiser. J’ai besoin d’une autre personne pour ce cas.

— Non. Je m’en occupe.

Il ne laissa aucune once d’hésitation s’insinuer dans sa voix. Son meilleur ami avait demandé son aide, et pour lui, il n’y aurait aucun compromis. Il n’aurait jamais laissé un autre agent du Sanctuaire s’occuper de l’affaire.

— Noté, confirma l’opératrice.

Nik imagina la femme à l’autre bout du fil, secouant la tête avec exaspération. Les Sanctuaire Opérations ou Ops comme ils étaient communément appelés, étaient ce qu’ils appelaient « Les héros idiots » qui avaient travaillé pour la fondation, avec leur bravade je-suis-en-train-de-mourir-mais-ça-va, ou avec des codes de conduites bizarres. Il ne pouvait pas différencier un opérateur d’un autre, surtout avec l’écho de l’enregistrement de l’appel, sur la ligne du cellulaire. Pourtant, il avait échangé quelques mots avec de nombreux et différents agents opérateurs du bureau, mais il n’était pas là pour conter Fleurette ou engager une conversation polie. Il allait droit au but.

— J’ai besoin de savoir ce dont je peux disposer.

— Sanctuaire Sept est vide. Je vais envoyer les coordonnées GPS sur votre navigateur. Avez-vous une ETA?

Nik vérifia l’écran et les nouvelles coordonnées qui avaient été téléchargées. Il ajouta le voyage d’ici à Altamont, puis sur la localisation générale du Sanctuaire Sept, dans les hauteurs des Adirondacks, bien au-delà de ce que les gens considéreraient comme une civilisation. Chaque agent avait un 4x4 et c’était le seul moyen pour arriver à quatre-vingt-dix pour cent des maisons sécurisées du Sanctuaire, et il était convaincu qu’il en aurait besoin aujourd’hui, vu le type d’hébergement qu’il aurait dans les montagnes.

— Vers le milieu de l’après-midi.

— Aujourd’hui ?

La voix de l’Ops n’était en aucun cas surprise. Les employés du Sanctuaire étaient habitués à travailler avec des délais serrés.

— Aujourd’hui.

— Tenez-nous au courant, Nikolaï. Ne disparaissez pas dans la nature sans nous en informer.

Il ne répondit pas. Il n’allait pas promettre quelque chose qu’il n’avait peut-être pas l’intention de faire. Il ne savait pas ce qu’il allait trouver à Altamont. Il augmenta sa vitesse, suffisamment pour faire une différence, mais pas assez pour se faire arrêter. Qui trouverait-il dans la librairie ? Avec sa concentration entièrement tournée sur cette affaire, Nikolaï Valentinov était en mission.


Chapitre Trois


Son cœur battant fort dans sa poitrine et ses doigts agrippés au volant, Morgan atteignit enfin la direction pour Altamont. Il restait moins d’une demi-heure avant que la nuit ne laisse place à l’aube et il était mort de peur de ce que la lumière du jour pourrait apporter. Son cerveau ne cessait de ressasser ce qui s’était passé à la planque du FBI. La pluie de balles et les cris lui disant de s’enfuir étaient un mélange chaotique de bruits et d’images explosifs. Taylor allait-il bien ? Il aimait bien l’agent du FBI, avec sa capacité à parler et à couvrir les silences maladroits, tandis que Morgan essayait de trouver quoi dire. Au cours de leurs discussions, Taylor avait dit que si la maison était compromise, alors Morgan ne devait contacter personne. Ne pas utiliser de téléphones cellulaires et pas de fixes non plus, puisqu’un appel pouvait être tracé, ne pas voir ses amis et ne pas chercher ses proches. Il devrait aller directement dans un autre endroit sûr.

Taylor avait dit qu’il trouverait de l’aide là-bas, quelqu’un qui pourrait faire une différence et le garder en sécurité. Il quitta la route principale et se dirigea immédiatement vers la ville où l’attendait ladite protection. Pour la millième fois, Morgan pensa qu’il n’aurait jamais dû dire qu’il allait témoigner. Il aurait juste dû s’enfuir cette nuit-là et continuer à courir. Pourquoi avait-il décidé qu’il lui fallait faire ce qui était juste ?

Il se concentra sur les noms de rues sur la route droite, jusqu’à ce qu’enfin, l’avenue Ouest soit la prochaine sur sa gauche. Il mit le clignotant, tourna, puis suivit la rue jusqu’à ce qu’il voie l’enseigne Black Cat Books. Il ne savait pas à quoi il s’attendait, mais sûrement pas à ce large édifice. Pourtant, c’était peut-être ce dont il avait besoin puisqu’il avait le bon nom. Morgan entra dans le parking et trouva une place dans un coin, avec un mur derrière lui et un terrain vide devant. Il voulait voir quiconque approcherait. Un rapide coup d’œil à l’horloge lui révéla qu’il était cinq heures et demie et il patienta, regardant, ne sachant pas à quoi s’attendre.

La douleur dans son bras augmenta alors que la concentration dont il avait eu besoin pour conduire diminuait. Sachant qu’il devait vérifier les dégâts, Morgan tenta de retirer sa veste noire. Il grimaça tandis que son malaise se transformait en sensation de brûlure, et il relâcha rapidement avant de tirer sur la manche. Le sang avait collé l’étoffe sur la peau. Il y avait beaucoup de sang. La plupart avait séché tandis que d’autres coulées étaient encore humides et écarlates, il supposa que le tissu avait fait son travail et avait arrêté la majorité des saignements. La brûlure d’une balle alors qu’elle effleurait son bras était une douleur qu’il ne pourrait pas oublier de sitôt, et au moins, elle l’avait seulement blessé et n’avait pas fait de lui un blessé geignant sur le sol. Merci à Taylor, qui l’avait poussé sur le côté, grâce à un mouvement de Ninja spectaculaire, que Morgan n’avait jamais pensé humainement possible de faire. Son protecteur avait fait chuter son assaillant d’une balle entre les deux yeux et s’était lui-même pris une balle dans la poitrine.

Il eut une pensée pour Taylor. Il aimait bien ce dernier, mis à part les jurons et les malédictions sur la planque compromise, et l’escroquerie de ses derniers soixante dollars et quatre-vingt-dix cents au poker. Taylor Mitchell était un homme gentil, un bon agent, solide, digne de confiance, couvrant toutes les possibilités, critique ou autre. Superbe aussi, et désespérément hétérosexuel – une véritable honte, surtout étant donné que Morgan avait passé la plus grande partie de sa journée à la planque à se demander si cette histoire de protection mènerait à du sexe avec son garde du corps. Ce qui ne s’était pas produit. Il était clair que la vie ne suivait pas les scénarios des films hollywoodiens.

Merde ! Se concentrer sur des pensées décousues comme ça ne l’aidait pas dans sa situation actuelle. La brûlure de son bras blessé lui faisait vraiment mal. Il tenta d’essuyer les croûtes de sang sur son poignet, à l’aide de sa mince veste d’été.

Quelques instants plus tard, une personne qu’il supposât être le propriétaire ou peut-être la personne prenant en charge le service du matin ouvrit le café et l’inonda de lumières. Six heures du matin approchaient vite, et de vide, le parking devint à moitié plein en l’espace de quelques minutes. Des hommes d’affaires en costumes se précipitaient à l’intérieur puis, tout aussi rapidement, ressortaient avec leurs cafés. Des ouvriers en tee-shirt et jean s’attardaient dans l’échoppe avant de repartir en groupes de trois ou quatre. Il y avait même quelques flics qui étaient assis au comptoir, papotant. Morgan pouvait tout voir à l’intérieur, le café, les petits-déjeuners et son estomac lui rappela qu’il avait pris son dernier repas, il y avait douze heures de cela. L’odeur de café s’attardait dans son esprit. Il tuerait pour de la nourriture ou même juste un café noir. Merde ! Mauvais jeu de mots.

Un grand 4x4 abîmé s’engagea dans le parking, et au lieu de rejoindre la ligne principale des voitures, il se dirigea à l’arrière de la zone de stationnement, aussi caché dans les ombres du petit matin que lui l’était. Était-ce la personne qui avait été envoyée pour l’aider ? Ou peut-être quelqu’un qui savait qu’il était là et qui voulait le tuer ? Morgan se tassa sur son siège, jetant un rapide coup d’œil, juste assez pour voir un homme grand – Dieu, qu’il était grand, trop grand et large – sortir du véhicule et se tenir là un instant. L’homme était prêt pour l’action, jambes écartées, passant en revue le parc de stationnement, hésitant brièvement sur la voiture de Morgan avant de continuer l’observation des autres véhicules. Morgan ne pouvait pas le voir en détail, à travers la lumière floue et ombragée du matin, pas grand-chose de plus que la taille de l’individu. Mais celui-ci ressemblait à ce qu’il s’attendait officieusement du gars qui pourrait être son nouveau protecteur. Il espéra un instant que Taylor lui ait donné une description plus détaillée qu’un simple « grand, large et blond ». L’étranger se tendit puis scruta une dernière fois le parking. Il entra finalement dans le café, auréolé par la lumière diffusée par la porte et s’engouffra rapidement à l’intérieur alors que celle-ci se refermait sur lui.

Morgan attendit dix minutes. Son instinct d’auto préservation voulait que les flics qu’il avait vus s’en aillent. Si, comme Taylor l’avait mis en garde, des agents du FBI corrompus étaient les responsables de l’attentat contre sa vie, alors comment diable faire confiance à des flics ? Comment pouvait-il faire confiance à qui que ce soit ? Il ne se sentait pas en sécurité en leur présence et, depuis cette nuit fatidique où la merde s’était déchaînée, il ne pouvait pas voir un uniforme sans trembler de peur. Ils sortirent finalement lorsque l’horloge de la voiture indiqua six heures et demie. La voiture de patrouille quitta le parking, disparaissant par le chemin d’où Morgan était venu. Les flics n’avaient pas jeté un seul regard à sa voiture, donc, il supposait qu’il n’y avait pas eu de bulletin d’informations, ou peu importe comment cela s’appelait, qui avait été publié sur sa plaque d’immatriculation ou sur le dernier modèle Toyota coincé ici, le signalant comme étant inhabituel. Taylor lui avait assuré que c’était une voiture sécurisée et que personne ne saurait à qui elle appartenait, du moment qu’elle était enregistrée au nom d’une source intraçable. Malgré tout, Morgan compta jusqu’à dix après que les feux arrière de la voiture eurent disparu avant d’envisager de sortir de son propre véhicule, les mains tremblantes alors qu’il retirait la clef du contact.

La luminosité avait changé avec les heures matinales, devenant plus claire, mais pas assez, pensa-t-il, pour révéler sa blessure, en grande partie cachée. Sa veste sombre dissimulait cette dernière, et tout le sang était camouflé par le tissu noir. Il glissa ses mains dans les poches puisque ses tentatives pour nettoyer le sang qu’il avait dessus, avec le chiffon sec qu’il avait trouvé dans la voiture, un peu plus tôt, s’étaient avérées vaines. Il avait besoin de faire un arrêt dans les toilettes avant que qui que ce soit ne le regarde de près et aperçoive sa blessure, en espérant que celles-ci se situaient entre la porte et le café, et qu’il pourrait y entrer en premier.

Il entra dans la cafétéria, s’attendant à ce que tout le monde se retourne et le regarde fixement ou, du moins, l’individu qui l’attendrait. Personne ne le fit, donc, il supposa que son protecteur n’était pas encore arrivé. Se dirigeant directement vers les toilettes, il vida sa vessie et se tint aux lavabos, hésitant à regarder son reflet dans le miroir, de peur de ce qu’il pourrait apercevoir. Peut-être qu’il devrait essayer d’enlever sa veste et de nettoyer la plaie, mais une vérification sous la lumière vacillante du néon montra que c’était vraiment une mauvaise idée. Aucun signe de sang frais, et le tissu avait incontestablement formé une enveloppe protectrice sur sa chair blessée. Mieux valait la laisser comme ça, malgré la douleur qui le poignardait de temps en temps. Ayant nettoyé ses mains du mieux qu’il le pouvait, Morgan secoua la tête pour en éloigner le vertige qu’il l’avait envahi et avança vers le café lumineux. Épaules en arrière, il inspira profondément et se dirigea vers le comptoir, qui était un vaste espace propre. Il y avait des gâteaux et des tartes sous des emballages de verre, et l’odeur du café flottait lourdement dans l’air. Le café en lui-même s’intégrait harmonieusement avec une librairie d’occasions… une pléiade de titres et une caverne bordée d’étagères remplies de livres, des piles qu’il aurait aimé regarder de plus près. De la lecture ? Merde, comme s’il avait envie de lire… C’était l’ancien Morgan qui se détendait avec une bière et un livre. Le nouveau Morgan avait une menace de mort qui pesait sur lui et la tête remplie d’images qu’il espérait ne jamais revoir. Soupirant, il regarda les gens boire et manger, se demandant qui diable était parmi les clients présents, la personne censée le suivre dans ce cauchemar.

Il commanda un café noir, pas de sucre… avec une part de tarte aux pommes puis choisit la table dans le coin, lui permettant d’avoir son dos collé au mur, et ses yeux braqués sur la salle. Terrifié n’était même pas assez fort pour décrire l’état dans lequel il était, ni l’anxiété et la peur qui contractaient son estomac. De là, il pouvait voir tous les occupants, y compris le gars qui était venu avec le 4x4, trois tables de travailleurs dont les voix résonnaient dans la salle aux hauts plafonds, et un groupe de femmes discutant autour de cafés et d’assiettes de fruits. Il y avait trois tables avec des clients solitaires. Une avec l’homme qu’il avait vu, une autre avec un homme d’affaires lisant un journal, et à la dernière, une femme seule qui arrangeait son maquillage, utilisant un vanity-case rayé jaune et rose. Sans se faire remarquer, il observa chacun d’entre eux à tour de rôle, cependant, son instinct lui disait clairement qu’il fallait se concentrer sur l’homme du 4x4 autant qu’il le pouvait, simplement parce qu’il semblait être la meilleure option parmi les autres gars autour de lui. Il se creusa la tête. Taylor n’avait rien mentionné sur ce Nik, ou à quoi il ressemblait vraiment, rien, excepté qu’il était grand et blond. Grand, il l’était, et il avait pu juger sa taille quand l’homme était sorti de son véhicule. Ses cheveux blonds s’avéraient être d’un brun clair sous les lumières. Longs et hirsutes, il peinait clairement à leur donner un style et il avait besoin d’une bonne coupe de cheveux. Une barbe lui obscurcissait le visage, et il avait l’air d’un homme fatigué par un long voyage. Personne, excepté Morgan, ne donnait au gars à la carrure puissante un second regard. Imperturbable, Morgan observa la veste en cuir noir, le tee-shirt de la marine qui s’étirait sur une large poitrine, et un visage où transparaissait une expression de profonde réflexion. Un putain de beau mec ! Il était également un peu sinistre. Défait, épuisé, dur… tous les mots que Morgan pensait à lui attribuer.

Peut-être qu’il avait fait le point avec Taylor. Peut-être qu’il avait appelé les flics. Peut-être – merde – qu’il était engagé par la famille Bullen et qu’il avait en quelque sorte traqué Morgan jusqu’ici pour le tuer. Pour ce qu’en savait Morgan, l’homme pouvait être assis à jouer au scrabble, mais il semblait vraiment sérieux, peu importe où son regard se dirigeait. Personne d’autre des six tables ne paraissait intéressant. Personne ne s’intéressait à lui. Avec un soupir, il prit sa tasse avec ses deux mains, baissa brièvement la tête, et inspira l’odeur du café fraîchement préparé. Taylor avait promis qu’il serait en sécurité ici, et personne, à part ce vague protecteur dont l’agent du FBI lui avait parlé, ne savait qui était Morgan. Bullen n’aurait pu… ne pouvait pas l’avoir retrouvé aussi vite.

— Hey, gronda une voix profonde, au son rauque.

Morgan renversa presque son café de surprise, ne sachant comment il avait glissé de l’état conscient, passant par à peine éveillé pour finir par s’assoupir sur sa tasse. Il releva les yeux, surpris, alors que l’homme énorme de l’autre table se glissait dans la chaise en face de lui, posant une tasse et une pâtisserie devant lui. La peur envahit Morgan, et il essaya de se lever. Il éprouvait le besoin urgent de s’enfuir, mais il ne pouvait pas bouger. La paralysie physique était terrifiante. Cependant, l’autre gars ne semblait pas avoir d’arme à la main ni autre chose qui pourrait expédier Morgan Drake vers l’Autre Monde. Pour sa part, l’autre homme regardait juste Morgan, imperturbable, avec des yeux bruns inexpressifs. La serveuse choisit cet instant précis pour déposer la tarte commandée par Morgan avant de s’en aller discrètement avec un coup de sifflet discordant, apparemment inconsciente de l’état pétrifié du jeune homme dans son impasse mortelle.

— Oui ? laissa-t-il échapper en une manœuvre extraordinaire pour éviter de sortir quelque chose d’incohérent.

— C’est bon, dit l’étranger en indiquant l’assiette de Morgan. Mais vous devriez essayer la tarte au citron.

Le regard de Morgan passa de la tarte puis revint vers le grand homme, voyant qu’il avait tendu sa main en guise de salutation. Tarte au citron ? Le mot de passe ! Cet homme qu’il avait observé, dangereusement magnifique, à travers le café était Nik ? Il supposait que c’était logique, mais sa taille et sa largeur étaient aussi différentes de la petite taille de Taylor qu’il pouvait l’être physiquement. Une montagne d’homme, il avait l’air de quelqu’un qui venait juste de se réveiller, tout barbu et négligé. De près, il ne ressemblait certainement pas à aucun des gardes du corps en costumes que Morgan avait l’habitude de voir à la télévision. Où était la cravate, d’abord ? Prudemment, Morgan prit la main tendue, grimaçant à la forte poigne, puis se sentit déconcerté quand l’homme se pencha en avant, toujours accroché à la main du jeune homme.

— Taylor m’a informé que vous seriez ici.

Non seulement le gars aux yeux marron, aux longs cils, et à la large poitrine lui parlait, mais il avait utilisé le nom de Taylor.

Taylor ? Une minute… Taylor !

— Savez-vous… ? Est-il… vivant ? Est-ce qu’il va bien ?

La phrase entière avait commencé comme une question, mais était sortie d’une manière incohérente et décousue de la bouche de Morgan avant qu’il ne put l’arrêter. Le gars costaud ne commenta pas la façon dont il avait buté sur ses mots, mais hocha la tête.

— J’ai eu un RDS. Il a appelé le 911.

Un RDS ? Morgan se sentit confus, sa capacité à comprendre s’éloignant de minute en minute. Une seconde… Rapport de situation ! Aaaaah, il comprenait, et Dieu merci, il semblait que Taylor était entre de bonnes mains et ne gisait plus sur la moquette.

— Nikolaï Valentinov.

Les mots étaient fluides, mais même si les syllabes semblaient européennes, l’accent sur les voyelles venait de New York.

— Quoi ?

Morgan avait essayé de donner une réponse plus cohérente qu’auparavant, mais à part s’inquiéter pour Taylor, la seule parole qu’il pouvait former, à présent, était due au choc et à la confusion.

— Je sais, c’est dur à prononcer, un héritage russe, croyez-le ou non, dit tristement le garde du corps. Appelez-moi Nikolaï, ou Nik.

Enfin Nik relâcha sa prise, et Morgan reprit rapidement sa main, la fléchissant et la contractant avant de la cacher sur ses genoux.

— Morgan. Morgan Drake, répondit-il rapidement et calmement.

Le garde du corps… non, Nik hocha la tête.

— Terminez votre café, Morgan. Nous devons reprendre la route dès que possible.

Morgan avala une grande gorgée de café dans un effort d’obtenir un peu de caféine en lui avant que Nik décide qu’il était temps de s’en aller, la chaleur intense brûlant sa gorge. Il bafouilla de douleur.

— Où m’emmenez-vous ? réussit-il à dire, terminant avec une toux.

Nik secoua la tête en jetant des billets sur la table pour les consommations. Apparemment, Nik n’allait pas partager le « plan de sauvetage de Morgan » avec la victime. Il aurait dû supposer qu’il aurait une réponse énigmatique.

— Quelque part où vous serez en sécurité.


Chapitre Quatre

Morgan attendait à la sortie du café, observant Nik alors que celui-ci s’accoudait au comptoir et s’entretenait avec la femme qui travaillait là. Jeune, bien bâtie et blonde, elle se pencha vers Nik, flirtant ouvertement tandis qu’ils échangeaient quelques paroles d’une voix basse et intime. Lorsqu’il quitta finalement la blonde et rejoignit Morgan, il sourit simplement puis ouvrit la porte, lui faisant signe de le suivre. Malgré le fait qu’il le voulait, ce n’était pas comme s’il pouvait demander à Nik comment il connaissait si bien la femme. De toute façon, pourquoi cette question s’était-elle formée dans son esprit ? Il ne le savait pas. Il avait des soucis bien plus importants que de se poser des questions à ce sujet.

— Où allons-nous, exactement ?

La question était pertinente, et la poser une deuxième fois était certainement dans l’espoir qu’il obtiendrait une réponse moins énigmatique que « quelque part en sécurité ». Nik le regarda rapidement avant de tourner son attention vers son véhicule, le déverrouillant et ouvrant la portière côté passager.

— Montez.

Il était clair que ça serait tout ce à quoi Morgan pouvait s’attendre à recevoir comme réponse. Il grimpa sur le siège, tira la ceinture et la boucla, en grimaçant légèrement lorsque Nik claqua la portière. Quand celui-ci entra enfin à son tour et démarra le véhicule, Morgan réalisa que l’autre voiture était restée dans le parking, la petite Toyota qui l’avait amenée ici pour le conduire jusqu’à la protection de Nik.

— Qu’en est-il de ma voiture ?

— Elle sera récupérée.

Évidemment, Nik était un homme de peu de mots.

— Et notre destination ? demanda-t-il, tentant une dernière fois sa chance.

— Le Sanctuaire Sept dans les Adirondacks.

— Dans les montagnes ?

Il ne put empêcher la surprise de s’entendre dans sa voix, ne s’étant jamais éloigné de la ville. Il était né à New York, et avait été élevé à Albany, il était un garçon de la ville dans l’âme. Le reste du pays et les montagnes étaient pour Morgan, presque, mais pas tout à fait aussi effrayants que le psychopathe qui voulait sa mort. Attendez une minute… Qu’est-ce que c’était que ce Sanctuaire Sept ?

— Plus dans les parties sauvages.

Sauvages ? Super.

— Qu’est-ce que c’est que le Sanctuaire Sept ? Comment je…

— Morgan, l’interrompit Nik avec un geste de la main, tournant le volant et quittant le parking. Pour le moment, taisez-vous pour que je puisse me concentrer.

Morgan fit exactement ce qu’on lui ordonna, ne voulant pas compromettre quoi que ce soit qui l’empêcherait de rester en sécurité.

Après cinq minutes de voyage, Nik longea le bas-côté, derrière un bosquet et avança sur une surface d’herbe rugueuse. Il arrêta le véhicule et se tourna vers Morgan.

— Avez-vous un téléphone ?

— Non, Taylor m’a dit que je ne devais pas. Ils ont pris le mien lorsqu’ils m’ont emmené dans la planque.

Il réalisa qu’un simple oui ou non aurait suffi.

— Non, je n’ai...

— Avez-vous des bijoux, une montre, des piercings cachés ?

Les mots étaient courts et interrompirent efficacement le bavardage de Morgan.

— Non.

Il était confus.

— Pourquoi ?

— J’ai besoin de savoir si quelqu’un peut nous suivre. Un mouchard peut être caché n’importe où.

Morgan se regarda, ses yeux se fixant sur la ceinture de son jean, le seul métal qu’il avait sur lui. Ou qui soit suffisamment grand, pour cacher quelque chose. Son tee-shirt n’avait pas de boutons et sa veste était légère et ne possédait qu’une fermeture éclair. Merde ! Une fermeture éclair ?

— Ma ceinture ou la fermeture éclair ?

Il pensa qu’il était probablement à quatre-vingt-dix pour cent stupide, mais Nik ne se moqua pas de lui. Il se pencha simplement au-dessus et examina les deux. Que faire si on lui avait cousu quelque chose dans le revers de son tee-shirt ?

— Cette ceinture était-elle la vôtre quand vous êtes entré dans le programme de protection ? Et la veste ? Les avez-vous perdus de vue dans la planque ?

— Ouais. Tous mes vêtements étaient…

— Sortez de la voiture ! ordonna Nik en ouvrant la boîte à gants, tirant un scanner semblable à ceux que Morgan avait vu lors de concerts quand ils vérifiaient si les spectateurs avaient des couteaux ou autres.

Morgan ne protesta pas contre l’ordre aboyé. Il sortit de la voiture et se mit en position, debout, les jambes écartées pour que Nik puisse vérifier.

— Y a-t-il quelque chose ? demanda-t-il pour rompre l’expression intense de Nik.

— Non.

Eh bien, une réponse brève et concise est toujours mieux que pas de réponse du tout.

Lorsque tout fut vérifié du côté de Morgan, les deux hommes remontèrent dans le véhicule et poursuivirent le voyage. Deux fois, le jeune homme ouvrit la bouche pour parler, mais se rendit compte qu’il n’avait rien de réellement vital à dire si cela signifiait interrompre Nik. Quoi qu’il en soit, ce dernier n’était pas exactement bavard, et Morgan se mura dans un silence contemplatif. Après une heure de route, il voulut demander à Nik s’il avait des pilules contre la douleur. Cependant, il pensa que l’homme à côté de lui n’était pas du genre à avoir des calmants. Probablement même pas pour une blessure par balle ou une jambe brisée. Cette pensée le fit sourire intérieurement, et il se rendit compte que, pour la première fois depuis la nuit dernière, il se sentait en sécurité. C’était un sentiment très agréable.

Regardant par la vitre, il vit le paysage défiler en un clin d’œil alors qu’ils rejoignaient la route principale pour, ensuite, s’engager sur l’autoroute 20. Il se perdit de nouveau dans ses pensées. Il espéra s’accrocher à cette pensée d’être en sécurité, mais il avait beaucoup de choses à l’esprit, et bientôt, un maelström désordonné de peur et d’anxiété lui contracta la poitrine, et il ne put se détendre. Il ne s’était jamais considéré comme étant une personne forte. Il détestait les confrontations, et il supposait que les autres le voyaient comme un homme calme et discret. Les gens le voyaient tel que ce qu’il essayait de paraître : un gars sympathique qui se mettait en quatre pour aider les autres, ne marchait pas sur leurs plates-bandes et ne causait pas d’ennuis. Le résultat : un bon chemin tracé dans la vie, qui avait, jusqu’à récemment, bien fonctionné. Il avait un bon travail stable dans l’administration d’une banque. Pas un emploi qui changerait le monde, mais cela payait suffisamment pour son appartement d’une pièce et une vie sociale limitée. Il avait des amis au travail, des collègues avec qui il déjeunait. Il allait à des fêtes ici et là. Durant un certain temps, l’année dernière, il avait eu un petit ami… pendant vingt-trois jours.

Avec son diplôme d’études secondaires, et en l’absence de diplôme universitaire, c’était le mieux qu’il pouvait probablement espérer pour être heureux et surtout se caser.

Jusqu’à ce que sa nature accommodante « bien sûr, je peux » le fasse accepter d’être le chauffeur d’une soirée au bureau et l’avait mis sur le chemin du tueur. Il se demanda s’il manquait à ses collègues ou s’ils se demandaient où il avait bien pu disparaître. Il n’était pas retourné travailler depuis trois mois, ni rentré chez lui non plus. Il leur manquait certainement. Après tout, c’était lui qui allait chercher le café. Il pariait que les membres de son groupe souffraient affreusement du manque de caféine. Il frissonna. Un groupe de six personnes manquant de café n’était pas beau à imaginer.

Morgan s’agita dans son siège, permettant à une partie de son poids de s’appuyer contre la portière, la ceinture de sécurité lui serrant le cou. La douleur dans son bras gauche augmenta, et il se demanda si les dommages s’avéreraient être si considérables que ça le mettrait définitivement hors service. Il ne voulait pas penser à endommager davantage son bras. Comment serait-il capable de dessiner ? Il était gaucher et son passe-temps favori consistait à capturer sa perception de la vie dans l’art et les caricatures et c’était important pour lui.

— Surveillance par satellite ?

La voix de Nik sortit Morgan de ses idées noires, et il se tourna instinctivement vers l’autre homme. Il ouvrit la bouche pour lui demander de répéter la question puis, tout aussi rapidement, il réalisa que Nik parlait dans son micro-casque. Morgan écouta la conversation à sens unique, un frisson d’appréhension se propageant dans sa colonne vertébrale alors que chaque mot de Nik se précisait entre lui et son interlocuteur.

— Tout est sous contrôle. Savons-nous s’il est encore en vie ?... Non, ce n’est pas quelque chose à envisager… Le Sept a-t-il été vérifié ?

Le Sept. Ce devait être le Sept dont Nik avait parlé avant, Le Sanctuaire Sept. Des questions étaient sur le bout de sa langue, par exemple, pour savoir ce que ce Sanctuaire Sept était. Il supposait que c’était un lieu. Une maison. Peut-être un chalet, s’ils allaient dans les hauteurs des Adirondacks.


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