include_once("common_lab_header.php");
Excerpt for Le Feu et la Glace by , available in its entirety at Smashwords

LE FEU ET LA GLACE

By Gaëlle Cathy

***

Published by:

Gaëlle Cathy at Smashwords

© 2018 by Gaëlle Cathy

****

Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du code pénal.



****


Traduit de l'anglais (Etats-Unis)

par Gaëlle Cathy

Copyright © 2018 par Gaëlle Cathy





Correctrice : Sandrine Lachèze


Couverture : Elisa Houard


ISBN (Paperback) : 979-10-96374-12-0



Table of Contents



A Propos

Remerciements

Chapitre Un

Chapitre Deux

Chapitre Trois

Chapitre Quatre

Chapitre Cinq

Chapitre Six

Chapitre Sept

Chapitre Huit

Autres Livres



À propos de Gaëlle Cathy



Née dans le sud de la France en 1978, Gaëlle partage son temps entre les montagnes de l'Ardèche et la métropole de Lyon. Très tôt elle développa une passion pour la langue anglaise et les USA, qu'elle a souvent visités. La série télévisée Buffy the Vampire Slayer scella ces deux passions quand elle se mit à écrire des fanfictions; plus de 70 en six ans avant de finalement prendre son envol avec ses propres écrits.

Son premier roman, When the River Flows out of its Bed, sort en 2011 suivi un an plus tard par Legacy, un roman fantastique de 500,000 mots sous le nom d'auteur GC Lehane. Sa deuxième romance, Fire and Ice, sort en 2014. One Breath at a Time fut publié un an plus tard en mai 2015, That Week in Acapulco en décembre 2015 et A Little Bit of Grey à l’hiver 2017.

Une édition fortement révisée de When the River Flows out of its Bed, sort au printemps 2016 et la version française en décembre 2016.

Un Souffle à la Fois, traduction de son troisième roman sort en juillet 2017.

Amoureuse de la nature et des animaux, Gaëlle fait de longues balades à travers les sentiers montagneux et passe le reste de son temps à écouter de la musique, s'occupant de ses six chats, quand elle ne participe pas à des manifestations contre la cruauté envers les animaux.



Remerciements




Un énorme merci à Sandrine pour son précieux travail de correction. Tu es la meilleure correctrice que j’ai eue ! J’ai adoré ton enthousiame, tes suggestions/améliorations. Ce livre n’en serait pas là sans ton travail acharné de lecture et relecture.



Elisa !! Merci pour la couverture. J’avoue que je ne pensais pas du tout que tu saurais le faire, et je suis bien contente d’avoir eu tort, car en plus, on a bien rigolé. Même si tu as cru devenir chèvre 


Lucie… ma lectrice-test. Merci pour tout et plus encore. <3



Chapitre Un



Emma coupa le moteur de sa Ford Thunderbird sur le parking de la grande usine de verre Shannon. Les yeux grands ouverts sur le désert blanc face à elle, apercevant au loin les collines enneigées, elle sortit de sa voiture. Elle enclencha l’alarme en fermant sa portière, signe qui, si sa Thunderbird bleue cabriolet ne l’avait pas déjà trahie, démontrait qu’elle n’était pas du New Hampshire.

Elle se rapprocha de l’arche qui marquait l’entrée de la propriété. Les piliers en verre étaient majestueux. Le regard d'Emma passa de l’un à l’autre plusieurs fois avant qu’elle ne s’avance plus près pour pouvoir les toucher. Elle observa la tête de chat en verre au sommet de l’arche. La pièce semblait avoir été gravée à partir d’un animal vivant tant elle semblait réaliste. Les lèvres d’Emma se muèrent en un sourire satisfait. Elle ne regrettait pas d’être venue jusqu’ici, malgré l’état de la route. Plus tôt dans la journée, lors d’une séance de lèche-vitrine dans la petite ville de Franklin, elle était tombée amoureuse des presse-papiers en verre exposés dans la boutique étriquée de Sal. Le patron du bric-à-brac lui avait dit que Charlie Campbell, à qui appartenait Shannon, les fabriquait. Ni une ni deux, Emma s’était mise en quête de rencontrer Charlie, espérant trouver de nouveaux trésors pour une commande spéciale.

Sa main glissa dans ses longs cheveux blond foncé. Elle n’avait pas pris la peine d’appeler, ni même de regarder s’il fallait prendre un rendez-vous. Elle sortit un petit miroir de sa poche et rajusta son maquillage. Emma n’était pas arrogante, même plutôt humble, mais elle savait parfaitement que son physique lui ouvrait certaines portes et, sans en abuser, elle espérait vraiment que ce serait le cas aujourd’hui. Elle avait ressenti quelque chose de très fort devant ces pièces pourtant si simples, et n’avait pas réfléchi. Elle eut un sourire moqueur à la pensée clichée qui lui traversa l’esprit, « belle et sans cervelle ». Elle secoua la tête et se mit en route sur le chemin déneigé qui menait certainement à l’usine.

La propriété s’étendait sur plus de deux mille hectares. Excepté le chemin sur lequel elle marchait, tout était recouvert de poudreuse. Emma inspira profondément cet air si frais et si pur. Elle aimait tant l’hiver dans le New Hampshire. Ce paysage blanc était si beau. Quelle différence cela faisait avec la galère que cette neige semait dans les rues de Manhattan !

Emma marchait d’un pas décidé, espérant voir de nouvelles créations artistiques en verre le long du chemin, mais tout ce qu’elle vit, et ce très régulièrement, furent d’énormes panneaux de limitation de vitesse. Ils semblaient légitimes, bien que plus larges que la norme, mais c’est surtout le chiffre quinze inscrit dessus qui laissait Emma perplexe. Il n’y avait strictement rien autour, rien que de l’herbe actuellement recouverte de neige. Paysage magnifique certes, mais désert. Une telle limitation lui semblait fort exagérée.

Emma sursauta quand une dizaine d’hommes, quasiment tous torse nu sortirent en trombe de l’usine, en direction d’une maison aux tôles grises qui se tenait en face à quelques dizaines de mètres, près d’un grand entrepôt. Aucun d’entre eux ne lui prêta la moindre attention.

Emma estimait qu’ils avaient une vingtaine d’années, la trentaine tout juste pour certains. C’est alors qu’un homme beaucoup plus âgé sortit derrière eux. Il la remarqua et s’avança vers elle. Emma se redressa, pensant avoir trouvé Charlie Campbell. Les autres semblaient bien trop jeunes pour diriger une telle entreprise.

— Bonjour, mademoiselle. Puis-je vous aider ?

— Bonjour. Oui, merci. Je me présente, Emmanuelle Beckett, je cherche Charlie Campbell ?

— Oh, bien sûr, vous alle—

— Allez, Rod ! Les cheerleaders sont sur le terrain !

Emma jeta un œil non désintéressé au jeune brun qui venait de ressortir de la maison. Il faut dire que ses tablettes de chocolat attiraient l’œil. Il avait un visage assez carré mais doux. Emma l’aurait bien vu top model, pensa-t-elle brièvement avant de retourner toute son attention sur le visage embarrassé de Rodney.

— Désolé. C’est le Super Bowl, lui dit-il comme si cela répondait à la question en or.

— Oh ! J’imagine que Charlie doit regarder le match également ? 

— Charlie, regarder du foot ? dit-il avec un léger ricanement avant de se reprendre face au regard surpris d’Emma. Elle ne manqua pas le coup d’œil qu’il donna furtivement à sa montre.

— Charlie est dans son atelier comme d’hab, c’est un peu plus loin après l’usine, en bas du chemin, près du lac. Il s’arrêta, regarda sa montre de nouveau et poussa un léger soupir qu’Emma, plongée dans ses pensées, manqua. Elle se demandait curieusement quelles étaient les deux équipes en finale cette année. Elle ferma brièvement les yeux, les images de tous les évènements arrivés ces derniers mois, et qui lui donnent l’impression de ne plus rien contrôler dans sa vie, défilant dans sa tête. Elle revint au présent quand il ajouta : Il vaudrait sûrement mieux que je vous y amène.

Elle secoua la tête très légèrement en le voyant regarder sa montre une nouvelle fois.

— Non, non, ne vous inquiétez pas. Allez voir le match. Après l’usine, en bas du chemin, près du lac. Je trouverai. Merci, Rod. Oh et au fait, qui joue cette année ?

— Les New England Patriots contre les New York Giants. Ça devrait être un match sympa, dit-il avec une excitation non dissimulée.

— Oui je pense. J’espère que les Giants vont ga—

Emma s’interrompit soudainement au sourcillement immédiat sur le front de Rodney. Son regard s’étant instantanément durci. Elle sourit maladroitement. Que la meilleure équipe gagne, dit-elle au final, bien que le regard du vieil homme se soit déjà radouci. Elle lui sourit. J’ai été ravie de vous rencontrer Rod. Bon match !

— Ma’am.”

Il la salua d’un geste de la tête et d’un sourire avant de se dépêcher d’aller rejoindre ses collègues à l’intérieur.

Emma suivit le petit chemin à demi-déneigé qui longeait la petite colline derrière l’usine principale. Plus elle avançait, moins le chemin était praticable. Elle ne pouvait s’empêcher de sourire, telle une enfant, aux craquements de la neige sous ses bottines. Elle voyait une bonne partie du lac désormais. Alors qu’elle arrivait au sommet de la colline, elle fut surprise. Son sourire disparut à la vue de ce qui ressemblait à une cabane en bois, guère plus grande qu’un abri de jardin. C’est du moins l’impression que cela lui donnait de loin. La cabane semblait faire environ quarante mètres carrés. Poursuivant le chemin pour entamer la descente elle s’aperçut qu’un autre bâtiment en bois, plus loin, proche du lac, était dissimulé derrière des arbres. Emma continua sa route, se rapprochant un peu plus du lac. Passant plus près, le petit chalet lui parut faire plutôt dans les soixante voire soixante-dix mètres carrés au final.

Elle continua et s’arrêta face au deuxième bâtiment, lui aussi composé principalement de bois, d’environ quatre-vingt-dix mètres carrés. Ça ne pouvait être que ça, vu qu’il n’y avait que le lac et une étendue de neige et d’arbres à perte de vue autour. Il n’y avait aucun panneau sur le bâtiment, rien qui n’indiquait que c’était un local professionnel, et surtout aucune comparaison possible avec la grande usine principale. D’où elle se tenait, cela ressemblait plus à un cottage de vacances, qu’à une usine de cristal. Seule la présence de plusieurs cheminées pouvait mettre la puce à l’oreille.

Hey! C’est Brandi Carlile à la radio, ou peut-être même carrément le CD ! S’enthousiasma Emma qui adorait cette artiste.

Emma se rapprocha de l’entrée car il lui semblait deviner du mouvement à l’intérieur grâce au carreau central de la porte ajourée. Elle leva son poing pour frapper tout en jetant un coup d’œil par le carreau mais son poing resta figé en l’air tandis que ses yeux s’arrêtaient sur une silhouette féminine. Elle se tenait là, assise sur un banc en face du rayonnement doré d’un grand fourneau. Le poing d’Emma se desserra instantanément et ses doigts se posèrent sur la vitre, son front suivit alors qu’elle regardait, captivée, la scène qui se jouait devant ses yeux. La femme était de côté et Emma pouvait largement voir ses gestes. Elle tenait une baguette de verre dans la main qu’elle chauffait avec un chalumeau avant de le poser pour attraper ce qui ressemblait à une paire de ciseaux. Emma ouvrit en grand ses yeux quand la femme se mit à couper dans le verre du petit objet qu’elle était en train de façonner. Les doigts d’Emma se resserrèrent contre la vitre, comme si elle essayait de s’y ancrer. Elle recula son visage un court instant, essayant de chasser ce sentiment étrange qui s’était emparé d’elle. Ce qu’elle voyait…la fascinait. Elle était encore plus intriguée par les sentiments qu’évoquaient en elle les gestes délicats et précis de la souffleuse de verre. Elle secoua légèrement la tête puis leva le poing, mais il resta une nouvelle fois en l’air alors que son front se collait de nouveau à la vitre, comme happé. Ses deux mains se collèrent contre la porte. Ses yeux ne quittaient plus l’artiste à l’intérieur, qu’elle détailla un peu plus. Elle semblait très fine, avec des cheveux noirs mi-longs quelque peu en pagaille, du fait du masque de protection que portait la jeune femme. Le regard d’Emma se concentra de nouveau sur les mains de l’artiste, si fines et qui travaillaient ce verre de manière tellement élégante.

— C’est vraiment de l’art, murmura-t-elle.

Maintenant qu’Emma voyait un peu mieux l’intérieur, tout avait un sens. Au début, il lui semblait voir des fourneaux de partout mais elle n’en comptait que trois au final, ce qui était déjà pas mal. L’un d’entre eux était relativement petit comparé aux autres. Emma regarda le plus gros et frissonna à la couleur jaune de son centre bouillonnant.

C’est incroyable. J’aime trop ; froid glacial dehors mais intérieur si flamboyant.

Emma adorait les contrastes, même les plus légers comme le pantalon noir de la jeune femme, son haut blanc et ses cheveux noirs.

Elle se demanda brièvement comment l’on devenait souffleur de verre, puis elle soupira car la femme s’était tournée vers le plus petit fourneau et elle n’en voyait désormais plus que son dos. Curieusement, elle ne s'autorisait pas d’interrompre ce moment magique. Elle se résigna à rentrer, pensant regarder le catalogue de la compagnie en ligne, pour voir ce qu’ils avaient en presse-papiers et ce qu’ils proposaient d’autre.

C’était un peu bête de toute façon de venir jusqu’ici sans rendez-vous, un dimanche après-midi. Emma grimaça. Ce qui était bête c’était de venir jusqu’ici et de ne même pas frapper à la porte, pensa-t-elle. Elle sursauta et s’éloigna de derrière la porte quand un jeune garçon entra dans la pièce par une porte qu’elle n’avait même pas remarquée sur le côté.

— Bon sang mais qu’est-ce qui ne va pas chez moi aujourd’hui ?

Ces cours par correspondance ne pouvaient pas la fatiguer tant que ça pour créer de telles réactions chez elle. Elle regarda sa montre, l’heure tournait, il était plus prudent de rentrer. Elle avait pas mal de chemin à parcourir avant d’arriver au parking, puis de la route à faire pour rentrer de Laconia à Franklin. C’est avec une moue boudeuse qu’elle se résigna au catalogue en ligne, se disant que Charlie Campbell devait finalement être devant le match, comme les autres.

Son visage s’éclaira instantanément à la vue d’un chat qui s’approchait d’elle.

— Oooh, t’es trop mignon toi ! Oh la la, ces beaux yeux bleus. T’es beau, tu le sais, oui tu le sais, lui dit-elle bêtement en le caressant. Le chat semblait très jeune, moins d’un an en tout cas, il devait être croisé avec un sacré de Birmanie, mais ses poils longs étaient plus clairs. Il avait trois couleurs, principalement du blanc, mais plus gris sur le dos, tandis que sa queue et ses oreilles étaient plus sombres. Son nez était tout rose. Emma s’accroupit pour mieux le caresser.

— Oui t’aimes ça les papouilles. T’es tout doux, tu n’es vraiment pas sauvage dis donc. Oh ! Et toi là-bas, je ne t’avais pas vu, dit-elle en regardant un autre chat qui l’observait du toit de la fabrique de cristal. Celui-ci était principalement noir avec un peu de blanc sur la poitrine qui remontait sur son museau, lui faisant un masque. Le bout de ses pattes était blanc et son nez rose avait une tache noire également. Emma s’occupa de nouveau du jeune chat.

— Tu ne dois pas avoir plus de six, sept mois toi. Je me trompe ? Le chaton se mit à sentir la neige. Oui c’est sûr, la réponse se trouve là-dessous, dit-elle en souriant. Le jeune chat n’avait vraiment pas l’air frileux en tout cas.

Entre-temps, le chat noir et blanc était descendu. Se mouvant tel une panthère, il se rapprochait avec méfiance du chaton et d’Emma, qui du coup, préféra s’éloigner un peu.

— Tu vois, je ne lui fais pas de mal. Le noir et blanc se rapprocha d’elle et elle tendit sa main vers lui. Hey, noir et blanc. Oui, c’est bien, sens ma main, tu vois, ça sent bon. Oh oui, t’aimes les câlins toi aussi, et t’es encore plus doux. Beau minou, oui.

— Je peux vous aider ?

Les chats s’écartèrent de quelques mètres à cause du sursaut d’Emma. La pensée qui traversa immédiatement l’esprit d’Emma était de savoir si ce ton sensuel appartenait à l’artiste qu’elle avait aperçue à l’intérieur. Sa seconde pensée la fit rougir : depuis combien de temps celle-ci l’observait-elle ?

Bon, il fallait se rendre à l’évidence, elle n’avait pas d’autres choix que de se relever, se retourner et faire face à son embarras.

Se redressant, elle se retourna et, s’apprêtant à saluer la brunette, ses mots se perdirent dans sa gorge face au regard le plus intense qu’elle n’ait jamais vu. La jeune femme se tenait fièrement devant la porte de la petite usine, ses bras croisés sur sa poitrine. Cela dit, à la vue d’Emma, ils retombèrent le long de son corps et, tandis que son regard la parcourait de haut en bas, elle changea de pied d’appui une première fois, puis une deuxième.

Emma sentit ses joues se teinter d’un sérieux rouge. Elle avait l’habitude de ces regards-là, pourtant, sans vouloir être arrogante, elle n’en rougissait presque plus, mais celui-ci…et venant de cette femme…Cela la perturbait quelque peu. Elle racla sa gorge très légèrement. Il lui fallait absolument dire quelque chose, car la brunette la regardait désormais à nouveau avec un air méfiant, alors qu’elle s’était redressée, ses bras revenus à leur position initiale, croisés sur sa poitrine.

Magnifiques…les chats, je veux dire. Elle ne vit pas de changement dans le regard de la souffleuse de verre. Si je disais bonjour au moins. Mon oncle avait un chat comme le petit. Mais c’était y’a longtemps. J’adore les chats mais on n’en a pas. Ma mère ne les aime pas, donc on n’en a pas. Mais c’est…ils sont adorables, trop doux, et les vôtres sont tellement beaux. Ce sont les vôtres, n’est-ce pas ? Oh ! Mon Dieu je bafouille. Je ne bafouille jamais normalement. Même avec Sean je n’ai jamais bafouillé comme ça. Je fais un AVC ou quoi ?

— Ils ne sont pas à vendre.

— Oh, non bien sûr, désolée, euh, bonjour, finit par dire Emma avec un léger rire. Je ne suis pas là pour les chats. Vraiment désolée de vous déranger si tard un dimanche.

— Il n’est pas tard.

Emma plissa légèrement les yeux, elle n’arrivait pas à déchiffrer le ton qu’avait employé la jeune femme, à savoir si cela la dérangeait réellement.

— En fait je cherche Charlie Campbell ? On m’a dit que je pourrais le trouver ici.

Emma fronça les sourcils face au sourire en coin qui s’afficha sur les lèvres de la brunette alors qu’elle lui tendait la main.

— Charlène Campbell. Charlie. Que puis-je faire pour vous ?

Emma se frotta le front, cachant sa confusion en regardant le sol enneigé. Avec un sourire toujours confus elle tendit sa main vers celle de Charlie. Leurs regards se croisèrent brièvement et elles se reculèrent légèrement l’une de l’autre.

— Désolée, je pensais vraiment que Charlie était…enfin…personne ne m’a donné votre nom complet.

— Personne ne le fait jamais. 

À cet instant, Emma aurait donné n’importe quoi pour comprendre le sens caché de cette phrase. Il y avait une sorte d’abandon…mais toujours cette sensualité dans la voix. Emma secoua la tête, c'est l’effet que lui faisait Charlie. Elle avait du mal à le comprendre mais elle sentait bien que cette femme ne la laissait pas indifférente.

— Et donc, en quoi puis-je vous être utile, mademoiselle…

— Emma. Emmanuelle Beckett. J’étais en ville un peu plus tôt, chez Sal et je suis tombée sur vos magnifiques presse-papiers. J’étais sans voix j’avoue. Ils sont magnifiques.

— Merci.

Shannon est une grande usine et je connaissais le nom. Je savais que vous fabriquiez des produits industriels type bonbonne chimique ou autre, mais je n’avais aucune idée que vous faisiez aussi des objets de ce type. Sal a dit que c’était votre spécialité. J’ai vu les verres en cristal, et les vases. Ils ont de magnifiques motifs, mais vos presse-papiers, c’est encore autre chose. J’en avais vus avec de beaux motifs mais jamais de telles variantes de couleurs. Ils sont sublimes et m’attirent vraiment.

Charlie hocha la tête poliment mais Emma devinait facilement que la patience n’était pas son fort. Ou alors l’artiste était-elle mal à l’aise face aux compliments ? Emma avait vraiment du mal à lire en elle. La seule chose qu’elle déchiffrait cependant était les regards, certes furtifs, mais plus qu’approbateurs, que Charlie lui glissait.

— Et donc, hum, l’anniversaire de ma mère approche et je pensais lui en prendre quelques-uns. Les trois dans la boutique de Sal m’ont vraiment plu mais il a dit que vous en aviez plus, avec encore plus de couleurs. Et du coup, j’ai eu envie de les voir.

— Um, ouais, bien sûr.

— Mais oui, on est dimanche et il est déjà tard, vous étiez sûrement fermé en plus. Je n’ai vraiment pas réfléchi. Je peux revenir.”

— Non, non, ce n’est pas ça. C’est juste que je viens d’expédier une très grosse commande au Moyen-Orient et du coup je n’ai plus grand-chose ici. Mais, mettons que vous m’indiquiez quelles sont les couleurs préférées de votre mère ou diverses infos type, ce qu’elle aime, fleurs, papillons etc. Je pourrais lui en faire un juste à son goût, lui dit Charlie, sourire retrouvé posant un léger regard sur les lèvres d’Emma.

— Ça, ça me plait. Je n’arrive toujours pas à croire qu’il n’y en ait pas un identique.

— Et oui, Charlie acquiesça. Parfois ils se ressemblent beaucoup, c’est vrai, mais comme ils sont tous faits à la main, chacun est une pièce unique. À ce propos, je disposerai de combien de temps ?

— Oh, ce n’est que pour la fin mars, un peu plus d’un mois, est-ce que ça irait ? J’avoue que je n’ai aucune idée du temps qu’il faut pour confectionner un objet de ce type.

— Y’a largement assez de temps. Je peux varier les couleurs à volonté, la taille peut— Elle soupira, désolée, je vous demande une seconde, dit Charlie avant d’ouvrir légèrement la porte et glisser sa tête à l’intérieur. Évan, ça devrait déjà être dans l’étenderie ! Charlie s’avança de nouveau vers Emma. Désolée, c’est mon apprenti. Il n’est pas là depuis très longtemps.

— C’est quoi l’étenderie ?

La question sembla surprendre légèrement Charlie.

— C’est un four un peu plus petit, arrondi dans lequel on met la pièce pour qu’elle puisse refroidir à son rythme. Sinon, le cristal se fissure face au changement de température. Grossièrement c’est ça. Et Évan, malheureusement, a tendance à me faire ça régulièrement. Je préfère qu’il me les foute en l’air quand c’est chaud et rattrapable, plutôt qu’une fois finis et durcis.

— Je ne savais pas ça. En même temps c’est logique mais c’est un tel art à maîtriser. Ça m’impressionne beaucoup.

Charlie fixa le noir intense de son regard dans celui d’Emma qui eut l’impression, une demi-seconde, que le sol se dérobait sous ses pieds. Emma racla sa gorge et avala sa salive, personne d’autre que Sean n’avait transformé ses genoux en guimauve. Charlie rompit l’échange visuel en poussant un peu de neige avec son pied.

— Je disais donc, je peux varier les couleurs, la taille ou la forme même. Vous partiriez sur quoi ?

— Je ne suis plus trop sûre, du coup. Ma mère collectionne beaucoup de choses. Du moment qu’elles sont belles, évidemment, dit Emma avec un sourire que Charlie lui rendit volontiers avant de regarder de nouveau de côté, se redressant de manière plus formelle une fois de plus.

Emma se posait des questions sur la distance que Charlie insistait à mettre entre elles. À chaque fois qu’elle lui glissait un sourire, ou un regard un peu trop désirable, la seconde qui suivait voyait Charlie croiser de nouveau ses bras sur sa poitrine, et reprendre une posture et un ton plus froids. Emma se dit que c’était sûrement cela qui la déstabilisait, rien d’autre.

— Je vous laisse y penser et vous m’appelez. À n’importe quel moment, d’accord ?

Et allez encore une, pensa Emma. Charlie lui faisait tourner la tête. En tout cas, le ton suggestif qu’elle venait d’emprunter raviva le rose sur les joues d’Emma qui secoua la tête pour garder sa lucidité. Jamais personne ne l’avait autant laissée sans voix. Elle se dépêcha tout de même de saisir la carte de visite que lui tendait Charlie.

— Ok. Je vous tiens au courant au plus tôt.

— Y’a pas d’urgence. L’usine n’ira nulle part.

— Vous n’avez pas de commandes exceptionnelles en cours ou enfin je veux dire, comment ça fonctionne ici en fait ?

Emma retint son souffle face au regard intrigué que lui lança Charlie. Elle crut un instant que celle-ci n’allait pas répondre.

Comme n’importe quel autre business. Qu’y a-t-il de si hors du commun dans le travail du cristal pour vous ? demanda Charlie d’un ton léger, presque amusé.

C’est avec un ton bien plus profond qu’Emma, d’un souffle, demanda instinctivement: Qu’est-ce qui le rend si spécial pour vous ?

Emma n’en revenait pas de lui poser cette question, et le ton de celle-ci, son intérêt pour l’art, et l’artiste, la dépassait totalement. Elle ne se reconnaissait pas.

— Je vous demande pardon ?

Emma baissa légèrement les yeux face au froncement de sourcils de la brunette, puis releva la tête. Ses yeux verts plongeant dans le noir intense de Charlie, dont le visage se radoucit instantanément. Elle croisa de nouveau les bras sur sa poitrine, mais ce geste-là ressemblait plus pour Emma à une protection, qu’à une mise à distance professionnelle.

Quoi qu’il en soit, Emma choisit de dire le fond de sa pensée. C’était dans sa nature de toujours exprimer ce qu’elle ressentait.

Ce que je veux dire c’est que je vous ai observée plus tôt, et cela n’avait rien d’un quelconque business, ou d’un quelconque boulot. C’était complètement différent de tout ce que j’avais pu voir auparavant. C’était presque un rituel magique et, oh bon sang mais qu’est-ce que je raconte ? Emma poussa une mèche de cheveux derrière son oreille, espérant se rafraîchir les idées. Je ferais bien d’y aller.

— Ok, euh attends…euh, je veux dire, attendez !, bégaya Charlie.

— Le ‘tu’ me va très bien… rassura Emma.

Charlie acquiesça de la tête, elle se frotta le front puis continua. Écoute, euh, si tu veux, la prochaine fois que tu viens, je pourrais te montrer comment ça marche. Enfin les bases, enfin si tu veux.

Charlie frotta ses mains contre ses cuisses avant de les glisser dans ses poches. Emma avait vraiment la tête qui tournait, comment Charlie pouvait-elle passer d’une professionnelle, sûre d’elle, à la gestuelle et au ton adéquats, à cette jeune femme qui, à ce moment-là, semblait aussi confuse qu’elle ne l’était elle-même ?

Ça me plairait. Beaucoup. Emma ne se reconnaissait effectivement plus, vu le ton de son dernier mot.

Elles échangèrent un sourire avant de se quitter après un silence maladroit.

Une fois de retour sur le petit chemin pour remonter la colline, Emma se retourna pour regarder la petite usine. Charlie était entourée de chats, un troisième, tigré, avait rejoint les deux autres. Un sourire se posa sur les lèvres d’Emma.

C’est la tête dans les étoiles qu’elle regagna sa voiture. Elle manqua de tomber par deux fois tant elle était rêveuse. Elle fronça les sourcils en passant le portique, qu’il lui sembla avoir atteint en deux secondes.

Elle décida de justifier ses réactions inexpliquées par le fait qu’elle avait été prise au dépourvu, tant par la beauté de l’art, que par la découverte que Charlie Campbell était une jeune femme. Elle s’attendait à un homme d’un certain âge. Quant au travail, effectivement le soufflage de verre était un art à part entière, et elle s’en trouvait plus sensible que d’autres pourraient l’être. Il n’y avait rien d’inexplicable là-dedans. Elle était sûre que sa prochaine rencontre avec Charlie serait tout à fait normale. Elle secoua quelque peu la tête en montant dans sa voiture puis finit par s’en aller.

ᴥᴥᴥ

Emma rentra à l’intérieur de la maison à deux étages dans laquelle ses parents, sa sœur, et elle vivaient depuis deux semaines. Elle caressa la porte en chêne en la refermant. Ses lèvres formèrent un sourire apaisé. Il lui était difficile de comprendre pourquoi leur mère ne les avait jamais emmenés dans cette maison de famille auparavant. Cela aurait été un endroit rêvé pour les vacances, loin de la ville.

— T’es rentrée! s’écria une adolescente en déboulant les escaliers pour venir engloutir Emma dans ses bras. Emma sourit et tira gentiment les longs cheveux bruns de sa jeune sœur.

— Je t’ai manqué, Jess ?

— Bah ouais, t’es partie depuis dix ans ! Pourquoi c’était si long ?

— Oh, j’ai flâné, et puis la route, tu sais, j’y suis allée tout doux.

— Oh, putain! Me dis pas que t’as rencontré un mec car je m’y perds là !

Emma lui poussa légèrement l’épaule.

— N’importe quoi. Pourquoi tu dis ça, d’abord ?

— T’as ce regard particulier, le même que t’avais quand t’as rencontré Sean. Ou après ton rencard avec Justin.

— Ce n’était pas un rencard, Jess, tu le sais très bien.

Le petit monstre. Elle me rend folle.

— Il t’a embrassée.

— Et je l’ai stoppé. Et je suis partie. Donc, c’est clair pour moi.

— Et t’es venue ici.

Fais la maline. Tu sais très bien pourquoi on est tous là.

Emma prit la main de sa sœur dans la sienne à la vue du masque de tristesse qui voilait son visage soudainement. Jessica sourit de nouveau pendant qu’Emma terminait : Et le fait que je ne réponde à aucun de leurs appels n’est absolument pas un signe de faiblesse de ma part, envers eux trois ! Elle soupira. Bon sang, je ne suis pas dans la merde !

Même si sa situation personnelle n’était pas des plus confortables, Emma s’en fichait et souriait, heureuse d’avoir rendu le sourire à sa sœur.

— Hey d'ailleurs Neil a rappelé à propos de l’annif de maman. Enfin, c’était son excuse du jour.

Emma se tapa machinalement le front avec un autre soupir, ce qui fit légèrement rire Jessica qui ajouta : Lui, tu ne peux pas l’éviter, c’est impossible.

Emma prit une longue inspiration.

— L’annif de maman…encore un mois, ça devrait le faire !

Jessica ne manqua rien du sourire quelque peu rêveur d’Emma.

— Bon et toi, Jess ? Ça s’est passé comment avec l’équipe du coin ? Ils ont dit oui ?

Jessica haussa les épaules avec un hochement de tête.

— Tu m’étonnes, pour un peu ils m’auraient suppliée. Ils aimeraient bien gagner un peu ces losers. Emma pinça les joues de sa sœur qui n’en ajouta pas moins. Peut-être que leur meneuse apprendra deux, trois trucs en me regardant du banc, finit-elle en riant.

— T’es un p’tit diable !

— Pour l’équipe adverse, ça c’est sûr. Emma ne put s’empêcher d’acquiescer. Bon tu ne m’as pas répondu, Em, t’étais où vraiment cet aprèm ?

— Oh, euh, j’ai trouvé un beau cadeau pour maman. Enfin je pense.

— Et ? Où ? Quoi ? Vas-y accouche ! Et puis, ça t’a pas pris tout ce temps pour trouver UN cadeau, si ?

— Eh bien, disons, c’était quand même loin, à la limite de Laconia. C’était super beau là-bas.

— Tu vois, t’es toute rêveuse encore ! T’as rencontré un mec, j’en suis sûre. Allez dis-moi !

Mais y’a rien à dire, tu hallucines. Le patron est une femme, et le seul mec que j’ai rencontré doit avoir au moins cinquante ans passés.

— Peut-être que c’est ta façon de te faire pardonner de sortir avec un bébé.

— Justin n’est pas—et je ne sors pas avec! T’es un démon ! Emma attrapa sa sœur qu’elle chatouilla sans merci, leurs rires emplissant toute la maison.

— Il me semblait bien avoir entendu une voiture.

Les sœurs se séparèrent et Emma alla étreindre sa mère fortement, comme souvent.

— Bonsoir, maman.

Elles se séparèrent et Élisabeth ne put s’empêcher de caresser le visage de son aînée.

— Je commençais à me faire du souci. Il y a tant de neige dehors. C’est dangereux.

Emma sourit mais ne répondit pas. Sa mère se faisait toujours du souci pour un rien. C’était toujours dangereux, la pluie, la neige, la glace, la nuit. Élisabeth détestait tellement conduire que tout était excuse pour qu’elle, ou sa fille, ne prenne pas la voiture.

— Je sais. Désolée, je ne pensais vraiment pas rentrer si tard. Mais les routes sont bien déblayées, je t’assure. Enfin, avec les chaines ça va nickel. Je me suis pas mal baladée, c’est vraiment trop beau par ici, maman. Un vrai petit coin de paradis. Je n’arrive toujours pas à croire qu’on avait une maison par ici et que tu ne nous y aies jamais emmenées ? Franchement, j’aurais préféré ça à nos vacances à Miami, sans vouloir t’offenser.

Élisabeth Beckett haussa les épaules sans savoir trop quoi répondre, ce qui fit soupirer Emma.

— Je me suis dit que le soleil était mieux pour vous deux. Et ton père était entièrement d’accord.

— D’accord avec quoi, chérie ? Demanda Éric Beckett en entrant dans la pièce, posant sa mallette de travail sur une commode.

— Salut, papa. Je suis trop contente que tu sois à la maison ce soir, lui dit Emma en allant l’enlacer. Jessica s’empressa de faire de même et il étreignit ses deux filles tendrement.

— Comme si je pouvais manquer un repas avec mes petites femmes !

Élisabeth semblait rayonner en observant la scène.

— Bien, puisque vous êtes tous enfin là, peut-être serait-il temps de passer à table manger le délicieux repas, sans aucun doute trop cuit, que je vous ai préparé, n’est-ce pas ? proposa Élisabeth.

Ils la suivirent au salon en échangeant sur leurs journées respectives. Emma resta plus évasive sur ses allées et venues de l’après-midi, mais avait de quoi répondre, ayant visité Franklin plus en détail dans la matinée.

ᴥᴥᴥ

Plus tard dans la soirée, malgré une légère brise hivernale et quelques flocons de neige qui tombaient autour d’elles, Emma et sa mère étaient assises toutes deux sur la balancelle située sous le porche. Elles souriaient de temps à autre aux éclats de rire qui émanaient du terrain de basket improvisé qu’Éric avait installé à l’arrière, pour sa cadette et lui. Ils faisaient des parties de basket quasiment tous les soirs.

Emma et sa mère buvaient leur thé sous la faible lumière du porche, un plaid posé sur leurs genoux.

Emma prit une profonde inspiration de cet air si frais mais si pur. Élisabeth sourit d’un air complice.

— Je t’assure maman, cet endroit est tellement magnifique. Je pensais ce que j’ai dit. Pourquoi ne nous as-tu jamais emmenées ici ?

Élisabeth hésita quelque peu puis sourit.

— Cette maison appartenait à ta grand-mère, dit-elle, comme si cela répondait à toutes les questions. Emma lui sourit, cela répondait effectivement quand même à pas mal, connaissant les relations difficiles de sa mère et sa grand-mère.

— Ça fait bien longtemps que grand-mère est partie, maman.

— Et nous voici, déclara Élisabeth, avec une brillance dans les yeux qui fit sourire sa fille.

— Et ouais. Jess aime vraiment ce coin aussi. Ça lui fait du bien d’être ici.

Élisabeth se tourna pour faire face à sa fille, le regard attentif.

— Tu le penses vraiment ?

— Oui. C’est pour ça que tu l’as fait, non ? Et tu as eu raison de nous emmener ici. Elle a moins de pression, je pense.

— Très bien. Que t’a-t-elle dit d’autre ?

Emma sourit très légèrement.

— Maman, tu sais, à un moment, il va falloir que vous en parliez toutes les deux.

— Tu sais comment c’est, Emma. Ta sœur et moi vivons sur deux planètes diamétralement opposées, et ce bien avant cet…incident. Élisabeth regarda au loin en prononçant le mot.

Emma la vit trembler, avaler sa salive et serrer les dents en deux secondes de temps à l’évocation de l’incident.

Emma serra la main de sa mère par-dessus le plaid.

— Elle va bien, maman. Je t’assure. Enfin, pas autant que d’ordinaire, mais bien mieux en tout cas.

— C’est tout ce qui m’importe. Quant à ce qui est de parler, tu sais qu’elle se confiera à ton père bien avant de me parler à moi.

Emma haussa les épaules.

— On ne peut pas dire que tu l’aies vraiment aidée. Tu nous as fait un coup de panique comme on n’en avait jamais vu. T’étais plus affectée qu’elle, c’est dire. Et puis…plus rien. Tu nous as faits venir ici et, ok, je comprends pourquoi. Mais je pensais que tu en parlerais avec elle, au lieu de faire venir un psy à deux balles une fois par semaine. Elle n’en a pas besoin, je t’assure. Elle va bien à ce niveau-là. Elle est plus forte que ça. Tout ce dont elle a besoin c’est de sa famille, et que tu lui parles, je pense.

Élisabeth secoua la tête.

— Elle ne veut pas me parler, Emma. Tu le sais très bien. Toi et moi ça a toujours été facile, naturel, honnête. Avec ta sœur c’est une dynamique complètement différente, mais je ne t’apprends rien, c’est comme ça depuis quinze ans. Elle se confie plus à votre père, et c’est bien aussi. Et puis tu es là toi, elle te parle également. Donc si tu me dis qu’elle va bien. Tout va bien pour moi.

— Mais si t’essayais au moins… Emma soupira légèrement. Elle savait, reconnaissant la lueur dans le regard de sa mère, qu’elle ne changerait pas d’avis. Je pense quand même que tu devrais, maman.

Élisabeth fixa sa fille et passa sa main dans les cheveux de celle-ci avec un sourire empli de fierté.

— Et toi ma chérie ? Où étais-tu cet après-midi, tu es partie bien longtemps ?

— Oh, euh, j’étais…juste en ville.

— En ville ?

— Ouais, un peu de shopping. Enfin, du lèche-vitrine plutôt.

— Dis-moi si tu as besoin de—

— Oh, non…non. Non ça va, je t’assure, vraiment. Je me baladais plus qu’autre chose. Puis j’ai roulé jusqu’à Laconia, le paysage est tellement beau par là-bas. Emma leva légèrement la tête vers les étoiles parsemant le ciel.

— Je sais que tes amis te manquent, Emma.

— Pourquoi dis-tu cela ?

Élisabeth regarda la nuit étoilée un bref instant avant de serrer la main de sa fille.

Je veux juste que tu saches que je comprends tout à fait, si tu es partie en rejoindre certains aujourd’hui.

Emma se mordit la lèvre inférieure pour ne pas sourire.

Et quand tu dis certains, tu veux parler de Sean, c’est ça ?

Élisabeth grimaça en disant : J’aurais préféré Neil, mais bon. Les as-tu vus du coup, l’un ou l’autre ?

Non, maman. J’arrive à en sourire dis! Ça doit vouloir dire que j’ai effectivement pris un peu de distance. Tout n’est pas perdu donc.

— As-tu des nouvelles de Neil ? Comment va-t-il ?

— Il va bien, maman. Toujours à Harvard, toujours futur médecin ou avocat ou prix Nobel…

— Emma !

Bon, à l’évidence, je n’ai pas encore pris assez de distance.

— Je m’excuse, maman.

— Je me fais juste du souci pour vous deux, tu sais. Vous êtes amis depuis tellement longtemps.

Emma acquiesça.

— On est toujours amis, maman. Pour l’instant, c’est tout ce que je suis avec tous, autant qu’ils sont. Des amis. J’ai vraiment besoin d’un break. Et on est venus ici pour ça, donc ça tombe à pic.

Élisabeth passa de nouveau sa main dans les cheveux soyeux de sa fille et lui caressa le visage.

— Très bien. Je ne t’embêterai plus avec cela. Tu sais que j’ai confiance en toi. Et tu sais que je suis toujours là pour toi, n’est-ce pas ?

Et toi, tu sais que je ne t’ai jamais rien caché, maman. Donc tu peux me faire confiance.

Élisabeth la prit dans ses bras et elles se serrèrent un petit moment avant de repartir dans leurs pensées. Élisabeth finit son café. Un éclat de rire les fit sursauter et elles se regardèrent en souriant et secouant la tête.

— Maman ? Demanda Emma quelques instants plus tard.

— Oui, ma chérie ?

— Quand Harry t’a dit qu’il était gay, est-ce ça a été une surprise pour toi ou tu le savais déjà ?

Élisabeth observa sa fille avec un léger sourcillement, surprise de cette question, avant d’y réfléchir.

— Nous étions assez proches à certains niveaux ton oncle et moi, donc je m’en doutais un peu sans vraiment jamais m’autoriser à y penser parce que ça ne se faisait pas, pas dans notre famille, pas à cette époque-là. Donc j’avoue, et je le regrette fortement, que s’il ne m’en avait pas parlé de lui-même, je n’aurais jamais abordé ce sujet-là avec lui. Les choses étaient très différentes tu sais, notre éducation et…notre mère...

Le roulement des yeux d’Élisabeth était inutile, Emma voyait très bien de quoi elle voulait parler.

— C’est vraiment moche la façon dont elle a réagi. Ça a dû être tellement dur pour lui d’être rejeté comme ça.

— Ça l’a été. Ton oncle a vécu plusieurs années très difficiles, crois-moi. Et encore, je n’en sais que la moitié mais, Élisabeth s’interrompit pour se tourner face à sa fille avant de continuer : D’où viennent ces questions tout d’un coup ?

— Je ne sais pas, dit Emma, sentant ses joues se teinter de rose à nouveau.

Les sourcils d’Élisabeth se dressèrent à la réaction de sa fille. Emma soupira avec un sourire, elle ne pouvait vraiment rien cacher à sa mère.

— J’ai rencontré cette fille aujourd’hui, dit-elle, toujours avec le sourire. Elle n’en revenait pas d’en rougir encore. C’était étrange. Enfin non, pas étrange, mais je crois qu’elle flirtait, enfin non, elle ne flirtait pas mais…moi oui. Enfin je crois, en quelque sorte, un peu. Oh ! Bon sang, je m’y perds. Elle m’a perturbée…mais, j’ai ressenti quelque chose.

Emma regardait sa mère avec admiration. Élisabeth avait l’air si calme. Emma adorait pouvoir tout lui dire, parler de tout avec elle. Si seulement elle pouvait être pareille avec Jessica, se dit-elle brièvement. Emma pouvait voir que sa mère réfléchissait à ce qu’elle allait dire. Elle était comme suspendue à sa réponse, elle avait toujours tant besoin de ses conseils, de sa bénédiction pour bien trop de choses, comme lui répétait souvent Sean.

— Je vais peut-être te décevoir, ma chérie, mais, serait-il possible d’imaginer une seconde que ta situation actuelle avec Neil, Sean, et Justin même, te perturbe beaucoup, tu as dit toi-même que tu avais besoin de faire un break avec eux, donc—

— Mais bien sûr, pourquoi n’ajouterais-je pas l’autre moitié de la population dans le mix ?

Emma se détendit face au sourire de sa mère.

— Je voulais juste suggérer que, peut-être, tu cherchais une espèce de…sortie de secours ?

— Ok, peut-être, oui, probablement. Mais…et si ce n’était pas le cas ? Qu’en penserais-tu ?

— Avant que je ne te réponde, dis-moi s’il te plaît, ce que tu entends par "C’était étrange" ?

Le visage d’Emma était empreint de confusion. Elle dut prendre une inspiration plus profonde rien qu’à la pensée de sa rencontre avec Charlie, et le moment où leurs regards s’étaient croisés pour la première fois.

— Je…juste…les regards, tu vois ? Je…en fait, je ne saurais pas trop comment le définir. Mais, juste de la regarder je me sentais…je ne sais pas, c’était différent. Elle est différente. Et j’ai eu l’impression qu’elle ressentait un peu cela, un peu de maladresse, mélangée à des regards parfois brûlants. Oui, je suis quasiment sûre qu’elle aime les femmes en tout cas, la façon dont elle me regardait parfois.

— Ma chérie, l’interrompit sa mère avec un soupir légèrement exaspéré, tu vas encore dire que j’exagère car je suis ta mère et que je suis trop fière mais…regarde-toi ! Ces regards sur toi, on les voit tous les jours. Ton père n’en dort plus depuis que tu es adolescente. Emma sourit. Élisabeth secoua la tête. Cela ne veut pas dire que je ne te crois pas par rapport à aujourd’hui, mais, ces regards-là, on les voit se poser sur toi tous les jours depuis dix ans, de tous les sexes et âges malheureusement ! Tu es une jeune femme d’une beauté rarissime. Cela t’embarrasse toujours quand je t’en parle, mais c’est la stricte vérité, dit-elle calmement avant d’ajouter de manière enfantine. C’est normal, c’est moi qui t’ai faite !

Emma rit avant de redevenir sérieuse.

— Je ne sais pas quoi en penser, maman. Mais j’ai vraiment l’impression qu’il s’est passé quelque chose; je ne sais juste pas exactement quoi. Et je n’arrête pas d’y penser ; de penser à elle je veux dire. Tu penses que je devrais appeler Harry, voir ce qu’il en pense ?

Élisabeth leva les mains au ciel en disant: Dieu, surtout pas. Tu sais déjà ce qu’il va te suggérer.

— Couche avec elle, et tu seras fixée! Dirent-elles à l’unisson avant d’éclater de rire.

Emma trembla ensuite.

Coucher avec elle ! Oh mon Dieu, non, j’en suis très loin. Ce n’est pas ça que j’ai ressenti, même si elle m’a fait beaucoup d’effet. J’ai senti quelque chose mais ça ne m’a pas traversé l’esprit, je t’assure. Elle m’a vachement perturbée, je ne sais pas quoi dire d’autre.

— Dans ce cas, donne-toi le temps nécessaire pour y voir clair. Quand dois-tu la revoir ? Comment l’as-tu rencontrée d’ailleurs ?

Oh, euh, elle a un petit magasin à Laconia. Et euh, je ne sais pas. Elle m’a filé son numéro, donc, euh, peut-être que je vais la revoir bientôt, je ne sais pas.

— Mais peut-être pas ?

— Tu préférerais que je ne la revoie pas ?

Élisabeth déposa deux gentilles tapes sur le dessus de la main d’Emma.

— Tu as vingt ans, ma chérie. Je ne vais pas te dire qui fréquenter ou pas.

— Tu l’as fait pour Sean.”

— Tu avais tout juste dix-huit ans, et je savais que ce p’tit con te briserait le cœur!

Emma était contente de pouvoir enfin sourire face à la rengaine bien rodée de sa mère.

— Tu sais, maman, en ce moment c’est moi qui lui brise.

— Ça lui apprendra.

Emma ne put s’empêcher un léger rire, et Élisabeth ajouta: Je t’aimerai toujours, peu importe qui tu vois, ma chérie. Du moment que tu es heureuse, du moment qu’ils te traitent correctement, je serai heureuse. Et je t’aimerai toujours.

— Merci, maman. Mais de toute façon, je me posais juste des questions comme ça. Mais je doute que ce soit ça. Je n’ai jamais eu ce genre d’attirance auparavant.

— Je sais, mais je suis là pour toi, quoi qu’il en soit.

Elles s’étreignirent un moment puis Éric et Jessica les rejoignirent.



Chapitre Deux



Emma aperçut enfin le chalet sur le chemin de l’usine de cristal, et Charlie, en discussion avec un jeune homme brun, dont les bras s’agitaient dans les airs. Il tenait une paire de lunettes de protection, Emma en déduisit donc qu’il travaillait à l’usine. Ils se tenaient tous deux sur le côté du chalet ce qui laissait l’opportunité à Emma de les voir sans être vue, enfin, tant qu’elle ne s’avançait pas trop près.

— Mais elle parle d’un set entier ! s’exclama-t-il.

— Ouais, elle a toujours eu grand appétit.

Le jeune homme en devenait rouge, Emma ne savait plus si c’était de l’excitation ou de l’énervement.

— Elle a parlé de leur anniversaire de mariage, elle a dit qu’elle y mettrait le prix, Charlie ! Mais qu’on s’occupe d’elle en priorité. Elle y mettra le prix, Charlie, vous avez entendu ?

— Elle paie toujours.

Emma en tomba presque, tant elle s’étirait pour mieux entendre. Elle voulait comprendre ce ton, apparemment blasé, de Charlie. Il n’était pas anodin.

— Bon alors, on commence quand ? demanda-t-il, de nouveau excité.

— Je te l’ai déjà dit, Pete. Plus tard.

— Mais Rodney dit que Madame Van Bommel est une cliente de très longue date. Peut-être, commença-t-il avant d’hésiter à continuer: Euh, peut-être devrait-on appeler votre père ? Il s’arrêta brusquement face au regard que lui lança Charlie. Je veux dire, juste pour voir ce qu’il en pense.

Charlie inspira longuement puis répondit très calmement. Pete, fais-moi plaisir, pose-moi cette question une nouvelle fois après avoir vérifié qui signe ta paie, Ok ?

— Ok, oui. C’est vous la patronne. C’est juste que c’est la deuxième fois que je vous vois refuser une commande aussi grosse pour un particulier. La dernière fois, c’était pour Madame McCarthy, qui est assez influente en ville en plus. Ce n’est pas mauvais pour le business ?

— Regarde les commandes s’empiler et là encore, pose moi à nouveau ta question quand c’est fait. D’ailleurs, tu y verras deux commandes de Valéri-euh, de Madame McCarthy. De toute évidence, cela ne l’a pas froissée. Comme si elle s’en était rendu compte de toute façon.

Emma ne put s’empêcher de sourire alors qu’elle commençait à comprendre certaines choses sur Charlie, ou pensait comprendre en tout cas. Les mots de Charlie… Avait-elle fréquenté cette femme, cette Valérie ? Emma était tellement curieuse, mais cela expliquerait les regards de l’autre fois. Cela venait bien de Charlie, n’est-ce pas ? Elle était lesbienne et c’était simplement cela qui avait créé cette sorte d’électricité l’autre jour. Emma avait besoin de s’en convaincre à ce moment-là.

Pete semblait ennuyé mais Charlie resta calme, avec un léger sourire aux lèvres.

— Je sais que tu penses bien faire, Pete, tu es un bosseur mais crois-moi, Madame Van Bommel ne recherche pas le cadeau du siècle pour son mari.

Pete haussa les épaules, incrédule en demandant: Mais ce sont des pièces décoratives ? Un set entier. Pour quelle autre raison les commanderait-elle, vu leur prix ?

Charlie resta stoïque, tout en versant quelques graines dans la mangeoire à oiseaux qui se trouvait à côté du chalet.

— Un prétexte pour se distraire, dit-elle du bout des lèvres. Pete leva les sourcils, cela ne l’éclairait absolument pas. Et de toute façon, je ne suis pas livreuse.

Il ouvrit de grands yeux.

— Comment savez-vous qu’elle vous a demandée spécifiquement pour la livraison ?

Charlie fit un léger sourire en coin. Je suis devin, répondit-t-elle platement avant de se tourner brutalement, comme si elle avait vu ou entendu quelque chose.

Emma décida de s’avancer légèrement, vu qu’elle était découverte. Salut, fut tout ce qu’elle s’autorisa à dire sur le moment, avant de s’arrêter.

Charlie lui fit signe de venir et se retourna vers Pete.

— Donc maintenant, tu retournes à l’usine et tu signales aux gars de continuer la commande pour les entreprises Stewart. L’usine de verre, c’est ça, la priorité. Être en retard sur ces commandes-là, ça, ça ferait du mal à l’entreprise !

— Ok, euh, je ne voudrais pas me faire virer mais…pourquoi avoir renvoyé leur représentant l’autre jour dans ce cas ?

Emma pouvait lire sur le visage de Charlie qu’elle en avait plus qu’assez de cette conversation, c’est pourtant avec un ton toujours calme qu’elle répondit au jeune homme.

— Il a pris Shannon pour un circuit de Formule 1.

— On est hors saison. Il n’y a personne d’autre que nous quasiment.

— Il y a mes chats. Et des panneaux de vitesse.

Ok, je comprends mieux maintenant.

Pete soupira. Oui mais ils sont beaucoup trop bas, dit-il. Une dizaine de km/h de plus ne ferait pas de mal. C’est impossible de rouler comme ça.

Le ton de Charlie se fit un tantinet plus ferme.

— C’est ma propriété, mes règles. Elles sont simples, mais ceux qui ne les suivent pas se retrouvent à la porte. Je suis sûre que Rodney t’en a parlé lors de ton entretien, non ?

— Oh oui, il a beaucoup insisté. C’était la règle numéro 1; pas d’excès de vitesse dans la propriété. Je n’avais juste pas trop compris pourquoi sur le moment.

— Donc je te l’explique une dernière fois, tu verras, c’est simple. Tu écrases un de mes chats, je te jette dans le four principal. Tu vois, rien de plus simple !

Emma se mordit la lèvre inférieure. Elle devait bien admettre que Charlie en imposait l’air de rien. La plupart de ses employés étaient plus âgés qu’elle, et tous des hommes, mais du haut de son mètre soixante-neuf et de sa fine silhouette, elle gérait son business de main de maître. C’était bien elle la patronne. Sans être condescendante ni tyrannique, elle menait sa barque, et ses employés à bien. Et Emma devait avouer que ceci, cumulé à la tendresse évidente de Charlie pour ses chats, était une combinaison fatale. Cela la rendait même très attirante. Emma secoua la tête à cette pensée.

— T’as compris maintenant ? Lui dit-elle avec un sourire désarmant.

— Bien, Ma’am, lui dit-il avec un salut militaire, accompagné d’un sourire amical.


Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-30 show above.)