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Excerpt for Une autre vie à Citara - Tome 2 : Virginie dans les flammes by , available in its entirety at Smashwords

Une autre Vie à Citara


Tome Deux : Virginie dans les flammes

Nathalie Bagadey

Roman

Autoédition



Le Code français de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er de l’article L. 122-4) et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 425 et suivants du Code pénal.



Couverture : Vaël

Illustrations intérieures : Lucile Dumont et Céline Lacomblez

Carte : Johan Herrmann



Book Layout ©2013 BookDesignTemplates.com


Une autre vie à Citara – tome 2 : Virginie dans les flammes

Nathalie Bagadey

Copyright © 2018 by Nathalie Bagadey http://www.nathaliebagadey.fr

Published at Smashwords


ISBN : 979-10-94246-28-3


Table des matières


Remerciements

Prologue : Alarmée

1. Pressée

2. Arrivée

3. Frustrée

4. Piégée

5. Désoeuvrée

6. Bouleversée

7. Inquiétée

8. Engagée

9. Désirée

10. Cachée

11. Décidée

12. Guidée

13. Inspirée

14.Capturée

15. Entourée

16. Enflammée

Épilogue : Oubliée

Extrait du tome 3

Mention importante

À propos de l’autrice

Autres publications


ILLUSTRATIONS

Carte de Citara

Virginie

Rochelaure

Lok

Enu

Boga

Achille




REMERCIEMENTS


Un livre ne s’écrit jamais seul.


Il se commence dans la solitude avant de devenir un objet public, avec un cercle croissant de lecteurs.


Avant de vous parvenir, ce tome-ci a donc bénéficié des remarques constructives de cinq bêta-lecteurs en or : Acharat, Aemarielle, Cécile, Erreur404 et Panthera. Grâce à eux, mon récit en est devenu bien meilleur. Les amis, je vous remercie éperdument d’avoir consacré autant d’heures de votre été à mon texte !


Ensuite, celui-ci a été confié à deux amies aux yeux de lynx : Angie et Aurèle, qui ont su repérer coquilles, anglicismes et maladresses, pour me permettre d’en corriger la plupart avant la première impression. Et ce ne fut pas un mince exploit car les délais que je leur ai donnés étaient impossibles à tenir. Pardon et surtout mille mercis.


Au milieu de tous ces échanges textuels, se glissaient régulièrement des images dans mes mails. De magnifiques images : tout d’abord, celles de Vaël, qui m’offre toujours des couvertures sublimes. Merci, merci, merci, Vaël, de comprendre si bien ce que je veux exprimer et surtout de le retranscrire d’une aussi belle façon. Merci de même à mon cher Johan, qui m’a fait présent de la superbe carte de Citara, que j’ai à nouveau incluse dans ce tome. Enfin, deux personnes se sont relayées pour les illustrations intérieures : Céline Lacomblez avait réalisé celles du premier tome et avait également croqué Virginie à ma demande, avant de souhaiter se consacrer à ses propres projets littéraires. Je pensais donc ne pouvoir insérer qu’une seule illustration dans mon livre : celle de l’héroïne, dont j’adore l’expression, toute en fragilité. Mais, heureusement pour moi (et pour vous), Lucile Dumont, une consœur autrice (mais pas que), a superbement repris le flambeau et m’a permis de vous présenter les dessins dont je rêvais pour accompagner mon histoire. Merci Lucile, de tout cœur : je me suis régalée à te voir travailler et je laisse les lecteurs découvrir ton talent au fil de ces pages…


Car, voilà, il est désormais temps de déposer ce livre entre vos mains. À vous, lecteurs, qui m’avez déjà fait un merveilleux cadeau en plébiscitant le premier tome et en devenant Citariens à votre tour.


Merci encore de votre confiance et de votre intérêt pour mon histoire. J’espère en être digne dans cette suite.

Bon retour à Citara.





Prologue

Alarmée

Ses paupières sont lourdes.

Tellement lourdes.

Ce n’est qu’au bout de plusieurs tentatives qu’elle parvient à les maintenir ouvertes et il se passe encore de longues minutes avant que sa vue ne s’ajuste et puisse transmettre des images à son cerveau.

Celles de lentes volutes sinueuses s’enroulant le long des murs, telles des danseuses à la silhouette tracée au fusain. Les couleurs sont chaudes et belles, allant de l’orange clair au rouge vif, saisissantes sur le fond sombre de la nuit.

Elles s’élancent et retombent avec grâce, ces danseuses, et sa première réaction est de les contempler avec émerveillement, l’esprit encore ensommeillé.

Jusqu’à ce que ses autres sens s’éveillent à leur tour. L’ouïe d’abord, qui perçoit sans le reconnaître un grondement sourd, allié à un crépitement étrange, voire… menaçant.

Et puis la sensation de chaleur extrême et incommodante, ainsi que l’odeur âcre et suffocante de la fumée, qui la fait tousser tout à coup.

Alors seulement comprend-elle où elle est. Alors seulement réalise-t-elle que les danseuses sont un péril mortel. Des flammes. Des flammes tout autour d’elle, prêtes à la dévorer.

Elle se raidit, son cœur s’emballant en une course imprévue.

Mais courir, s’échapper, cela ne sera pas possible cette fois. Ses bras et ses jambes sont fermement liés. Elle repose en chien de fusil sur un lit qui sera bientôt rattrapé par le feu.

Le feu qu’il a allumé.

Elle se souvient maintenant.

Oui, elle se souvient. Pourtant, elle ne peut toujours pas admettre ce qui vient de se produire.

Et elle ferme les yeux, car au bruit des flammes léchant les pieds de son lit s’adjoint un rire, un rire dément qui monte vers le plafond aussi allègrement que le brasier :

—  Libre ! Enfin libre !


Chapitre 1

Pressée

Dans l’ombre, elle attend. Ses mains sont moites et un martèlement précipité résonne dans sa poitrine. Pourquoi, mais pourquoi se retrouve-t-elle ici ?

Ça va être un massacre.

Le cauchemar de la veille était sûrement prémonitoire, elle est fichue d’avance. Sa langue colle à son palais et elle déglutit avec peine. Se racle discrètement la gorge.

Le technicien en face d’elle secoue la tête. Il met la main devant son cou et mime un couperet tranchant : « Silence ! »

Génial. Avant même d’avoir dit un mot, la voilà décapitée. Tout un symbole.

Elle puise dans son sarcasme intérieur la force de tenir son stress à distance.

Le plateau s’allume et toute envie de rire disparaît.

Quelqu’un s’avance dans le champ de lumière et vient prendre place en plein milieu. Un visage très pâle, aux sourcils dramatiquement relevés, à la mèche faussement rebelle, des yeux bleus inquisiteurs, un sourire carnassier. Tout l’attirail du parfait prédateur. Avec sa beauté glacée, il lui fait penser aux Vicres… Elle prie pour qu’il ne dispose pas de la même arme destructrice que les statues de bronze qui sèment la terreur à Citara.

— On est en live dans 10 secondes, je veux plus rien entendre sur le plateau ! crie le régisseur.

Tandis que le décompte s’effectue et que le technicien lui intime du regard l’ordre de ne plus broncher, Virginie essaie de s’apaiser en visualisant de douces collines baignant dans une luminosité mauve.

Citara…

Elle s’imprègne autant qu’elle peut de la sérénité du monde féerique qu’elle a créé, afin d’affronter celui dans lequel elle vit.

— Nous sommes de retour, toujours en direct, pour accueillir notre dernière invitée de la soirée. À bien y réfléchir, d’ailleurs, la programmation craint un peu. On aurait pu y penser avant, hein, Michel, fait l’animateur, comme s’il s’adressait au producteur en coulisses : après tout, les enfants ne veillent pas si tard d’habitude…

Car, mes amis, notre nouvelle invitée est encore une enfant : même si à dix-sept ans elle a écrit un best-seller qui semble avoir comblé les fans d’Harry Potter restés en manque depuis la fin de leur série préférée. Je vous demande donc d’accueillir Virginie Baillargeau, l’auteur de « Citara ».

Les projecteurs l’aveuglent dès ses premiers pas et elle doit réfréner l’envie de mettre une main au-dessus de ses yeux. Elle se focalise sur son interlocuteur, lui adresse un sourire crispé… et trébuche sur un câble.

— Oups !

Oups.

Son premier mot dans l’émission « Dites-nous tout » n’est même pas un classique « bonsoir » mais une onomatopée soulignant sa maladresse innée.

Les applaudissements, nourris, camouflent heureusement sa gêne. Elle a beau savoir qu’il y a un chauffeur de salle qui fait signe au public de se manifester, elle a l’impression — et c’est un réconfort — que les acclamations sont plus nombreuses et durent plus longtemps que pour l’invité précédent, pourtant une star du rock métal. Elle aimerait pouvoir reprendre son interlocuteur sur les termes choisis pour la décrire mais prend place sur son siège sans avoir trouvé les mots — ni le courage — pour le faire. Elle a toujours été plus douée à l’écrit qu’à l’oral. C’est bien pour cela qu’elle ne voulait pas venir dans cette émission, où l’animateur est connu pour être un sniper. Ses yeux paniqués se dirigent vers le public, à la recherche de Bruno, et ne trouvent que des rampes aux spots éblouissants, derrière lesquelles elle devine de vagues silhouettes noires.

— Bien, je commence tout de suite par vous poser la question que tout le monde attend : Virginie, comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

Le regard de l’animateur se fait inquiet et pesant, comme si sa santé était un sujet grave et d’actualité.

— Euh, tout à fait bien, je vous remercie.

Son interlocuteur ne commente pas, attendant qu’elle développe sa réponse, et elle est contrainte de mentionner ce sujet qu’elle n’aime pas aborder.

— Vous savez, je suis sortie du coma il y a presque un an maintenant et je n’y pense plus, à vrai dire…

Elle se retient de hausser les épaules devant la curiosité malsaine de l’animateur, mais elle ne veut pas s’en attirer les foudres. Florent DiCapricio est connu pour ses répliques cassantes et sarcastiques et elle n’a pas envie d’en faire les frais. Il a commencé l’émission en l’infantilisant avec son rappel sur l’heure tardive et même si ce n’est pas agréable, peut-être pourra-t-elle s’en tirer avec plus de mansuétude que les invités majeurs qu’il interviewe d’habitude.

— Disons que d’avoir frôlé la mort m’a aidée à aller de l’avant, et à travailler sur mon manuscrit. Enfin… sur le tome deux.

— Oui, nous y viendrons. Mais avant cela, je voudrais que l’on évoque l’incroyable succès du premier : des fans par milliers grâce aux réseaux sociaux, on parle même du tournage d’une série télévisée... Avouez que lorsque vous l’avez écrit, vous ne pensiez pas à ce qui se passerait ensuite ?

Certes non, elle n’aurait jamais pu concevoir que son monde prendrait vie dans une autre réalité que la sienne et qu’elle se retrouverait projetée dans le corps de son héroïne. Mais ça, elle ne peut pas le raconter. À qui que ce soit.

— Euh. Non, en effet. Je… je suis très reconnaissante envers le public, qui a… qui m’a suivie et soutenue en appréciant mon histoire, et en la partageant.

Il la regarde, attendant à nouveau qu’elle développe sa réponse.

Elle a envie de soupirer. Elle a bien conscience que celle-ci est d’une grande banalité.

Ah, c’est sûr que si elle lui parlait de son éveil amnésique à Citara, il serait davantage intéressé… Car, pour le coup, difficile de faire plus sensationnel. Plus rien n’était ordinaire et même les gestes familiers étaient à redécouvrir : comment se vêtir, la particularité de l’unique repas quotidien, le salut citarien effectué en agrippant les avant-bras de son interlocuteur, le cycle lunaire qui se renouvelait chaque nuit… Et que dire de son choc lorsqu’elle avait appris, de la bouche de celui qui lui était apparu bien vite comme un Sage vénérable et talentueux, qu’elle était une héroïne dont le pays espérait une action rapide et salvatrice ? Rien que ça ! Le sentiment immédiatement subséquent qu’elle avait eu, celui de ne pas être à la hauteur, de ne pas avoir ce qu’il fallait pour répondre à leurs attentes, s’était vu contrebalancé par l’attachement puissant et instinctif pour cette terre en danger. Et par son amour total pour un jeune Justicieur citarien, Olivier. Le seul être dont elle se souvenait.

Ensuite, les choses s’étaient enchaînées : sa décision de partir en réminiscence, pour retrouver ses souvenirs et pouvoir délivrer Citara des attaques de l’odieux Rohé. L’angoisse et l’horreur, lorsque son voyage dans le passé avait été brutalement interrompu et qu’elle avait assisté à la mort de l’homme qu’elle aimait. Et la prise de conscience que les derniers événements n’auraient jamais dû avoir lieu car elle ne les avait jamais écrits. Elle, l’autrice de l’histoire de Citara ou plutôt la Créatrice, ainsi que les Citariens la considéraient…

Enfin, la souffrance en comprenant que la seule façon de sauver Olivier était de retourner dans son propre monde pour rédiger la suite du premier tome.

Quitter Citara…

Voilà qui n’avait pas été une tâche facile. Si elle avait eu peur de ne pas parvenir à rentrer chez elle, ce n’était rien à côté de l’angoisse de laisser derrière elle ce pays qu’elle avait rêvé et façonné, sans savoir si elle pourrait jamais y revenir…

Elle avait toutefois réussi à effectuer la « traversée » entre les deux mondes. En tout cas, elle s’était réveillée un beau matin sous les bips-bips des machines qui surveillaient ses constantes vitales. Elle avait eu du mal à se souvenir des circonstances de son arrivée à l’hôpital mais grâce à l’aide des médecins et des médias, qui s’étaient fait l’écho de son histoire, elle avait pu petit à petit reconstituer la succession d’événements qui l’avait conduite là : son agression par un groupe de jeunes gens désœuvrés, alors qu’elle rentrait dans sa famille d’accueil à la nuit tombée, le coup sur la tête, le coma qui avait suivi.

Sa dernière pensée consciente avait été pour cet univers qu’elle aurait tellement voulu connaître avant de mourir, celui de Citara : c’était peut-être cela qui lui avait permis d’effectuer la « traversée ».

Bien sûr, une autre interprétation était possible. Et dans les moments noirs, où les doutes s’emparaient d’elle, elle ne pouvait s’empêcher de l’évoquer : et si tout cela n’était qu’affabulations de son esprit ? Si Citara n’existait pas et qu’il s’agissait seulement de divagations dues à son état comateux ?

Non, c’était trop horrible à envisager. Elle devait croire en Citara. Il y avait trop d’éléments qui faisaient espérer que son monde avait pris consistance quelque part : déjà, le nombre de détails dont elle se souvenait et qu’elle n’avait initialement pas imaginés pendant qu’elle écrivait l’histoire de Sylvine. Les plats citariens, à la saveur si originale, les chants entendus… Et puis, il y avait ces blessures sur ses bras et à l’aine, de petites entailles que les médecins n’avaient pu expliquer car elles étaient apparues un beau jour, alors qu’elle était déjà en soins intensifs, bien après son attaque et peu avant son éveil.

— Eh oh, Virginie ! Réveillez-vous !

— Hein ?

Devant ses yeux encore dans le vague, une main s’agite, la ramenant à la réalité.

Elle sursaute et tout son visage s’empourpre. Bon sang, elle est toujours en interview et a complètement perdu le fil de la conversation !

— Hum, notre petite invitée a manifestement un peu le trac, s’amuse l’animateur. Bien, et si vous nous rappeliez la suite de l’aventure ?

— La suite ?

— Oui, lorsque vous vous êtes réveillée du coma et avez réalisé que vous étiez devenue une star ?

— Euh, une star, c’est exagéré, je n’étais pas si célèbre que cela. C’est plutôt mon histoire qui a eu du succ-…

— Reconnaissez tout de même que ce fut un sacré coup de pub pour faire connaître celle-ci. Si un journaliste n’avait pas raconté votre tragique destin — née de père inconnu, une mère décédée dans un accident de voiture quand vous aviez quatorze ans et une attaque sur votre personne après avoir publié votre manuscrit en ligne — bien moins de gens auraient eu la curiosité d’aller lire les premières pages de votre histoire.

Elle enserre sa taille de ses bras, comme pour se protéger. Elle se sent mise à nu avec ces révélations sur sa vie, même si, effectivement, c’est désormais de notoriété publique. Et elle n’apprécie pas l’allusion au fait que si rien ne lui était arrivé, personne ne se serait intéressé à ce qu’elle avait écrit.

— Oui, on peut dire que j’ai eu de la chance, quelque part, mais…

— C’est que ce n’est pas tout le monde qui trouve un éditeur au pied de son lit à son réveil. D’ailleurs, j’espère que cela ne va pas devenir une mode : imaginez si tous les apprentis auteurs se faisaient taper dessus pour intéresser une maison d’édition.

Quelques rires s’échappent de l’assistance. Elle fronce les sourcils :

— Euh, ce n’était pas mon intention non plus. D’être agressée comme d’attirer une maison d’édition. Cela me suffisait d’avoir déjà eu des réactions positives de lecteurs sur le site en ligne où j’avais déposé mon histoire.

Il fait la moue.

— Tout de même, lorsque les Éditions BêtaLecture vous ont contactée, vous n’avez pas hésité longtemps pour signer un contrat.

— En fait, cela ne s’est pas tout à fait passé comme cela. Oui, j’ai eu des propositions, suite à ce « buzz » involontaire, qui a été généré par mon accident. Mais je les ai refusées, notamment parce qu’elles étaient si… si impersonnelles. Et un jour, on a frappé à la porte de ma chambre d’hôpital.

Elle sourit avec naturel pour la première fois depuis qu’elle est à l’antenne, en se rappelant la scène. Ses traits s’adoucissent, se détendent.

— Un inconnu à la barbe fournie, aux baskets vieillissantes et au gentil sourire est entré. Il m’a demandé s’il pouvait me parler quelques minutes et j’ai failli refuser, craignant qu’il ne soit un nouveau journaliste.

Florent hausse un sourcil dubitatif à l’idée qu’elle puisse ne pas rechercher les interviews mais, pour une fois, ne l’interrompt pas. Encouragée, elle poursuit :

— Il m’a dit qu’il avait lu mon histoire, d’une traite. M’a parlé des personnages comme s’ils existaient vraiment. J’étais… j’étais très émue. C’était la première fois que je rencontrais l’un de mes « lecteurs » et c’était… merveilleux. Ce n’est qu’après qu’il m’a révélé qu’il était éditeur et proposé de publier mon roman.

— Il s’agissait de…

Florent compulse sa fiche de notes.

—… Bruno Lamberton, c’est cela ?

— Oui, tout à fait.

— Les éditions BêtaLecture ne sont pas très connues, vous êtes-vous dit que vous n’auriez pas mieux ? Est-ce pour cela que vous avez signé avec eux ?

Elle secoue la tête, peinée pour Bruno du mépris affiché par l’animateur.

— Non. J’ai signé parce que j’étais en confiance. Bruno est un homme intègre et passionné : j’ai su tout de suite que mon livre ne serait pas une marchandise, mais un objet chéri et mis en valeur, comme je l’espérais. Qu’avec lui, je pouvais encore améliorer mon histoire. Et je n’ai jamais regretté mon choix.

Des applaudissements saluent sa déclaration et elle se sent mieux. Elle a réussi à ne pas bégayer et à rendre justice à l’homme qui lui a permis d’accomplir son rêve. Elle a toujours trouvé plus facile de mettre les autres à l’honneur que de parler d’elle-même.

— Ah, nous en arrivons à un sujet intéressant. Que voulez-vous dire par « améliorer » ? Bruno Lamberton a donc réécrit votre livre ?

Elle est déstabilisée par cette question et le regarde, les yeux écarquillés :

— Euh non. La maison d’édition souligne les passages qui, selon elle, pourraient être meilleurs et c’est à l’auteur de les retravailler, s’il le souhaite.


Au final, elle-même avait eu peu de choses à remanier à son récit : elle avait essentiellement dû opérer des changements sur le plan de la forme. À certaines demandes de son éditeur, elle avait parfois opposé un refus catégorique : la présence de certains personnages était absolument non négociable. Elle les avait rencontrés, il était hors de question qu’elle les fasse disparaître. Bien sûr, ce n’étaient pas les arguments qu’elle avait employés. Mais face à son obstination posée, Bruno avait cédé avec élégance. Virginie avait juste fait de petits ajouts, eux aussi inspirés par son séjour à Citara, comme d’attribuer le nom de Grommel au garde qu’elle avait rencontré à plusieurs reprises et qui l’avait amusée par ses marmonnements bourrus, tout autant qu’il lui avait plu par sa bravoure et sa loyauté. Il n’était au départ qu’un personnage anonyme et elle était heureuse d’avoir pu le connaître et lui donner plus d’importance.

Alors qu’elle commence à se détendre, la question suivante lui rappelle qu’elle est en train de converser avec un être dont l’unique but est de faire monter l’Audimat.

— Tout de même, vous avez bien dû bénéficier de l’expérience de quelqu’un, peut-être en vous inspirant d’autres auteurs ? Vous ne nous ferez pas croire qu’à dix-sept ans, vous pouvez avoir imaginé toute seule ce que vous avez raconté dans votre livre. « Dites-nous tout, vraiment tout », Virginie !

Et l’animateur adresse un clin d’œil à la caméra tout en agitant son exemplaire de « Citara ».

Virginie n’en croit pas ses oreilles. Est-il en train de suggérer qu’elle a plagié un autre auteur avec son histoire ? Qu’elle cacherait un « secret de fabrication » et s’apprêterait à le déverser sur son plateau ?

— Je vous assure, Florent, répond-elle avec fermeté, en plongeant ses yeux dans les siens, que tout ce que j’ai écrit m’est venu spontanément à l’esprit. Je crains bien qu’il n’y ait aucun mystère là-dessous. J’ai seulement eu un jour l’idée de mettre en parallèle les aventures d’une jeune héroïne et d’un pays tout aussi jeune, afin de voir comment leur interaction allait les faire grandir, tous les deux. Après, je ne vous cache pas que mes personnages n’en ont parfois fait qu’à leur tête.

— Comment cela ?

Florent fronce les sourcils, tout en inclinant la sienne, de tête, sur le côté. Elle a envie de soupirer mais tente de lui expliquer :

— Eh bien, lorsqu’on crée un personnage, si on veut lui donner de la profondeur, il faut qu’il agisse de manière cohérente avec son caractère. Or parfois, vous aviez prévu tel ou tel déroulement, comme « l’héroïne s’en va à Siort » et vous réalisez, une fois que vous devez écrire la scène, qu’il est absolument peu plausible qu’elle s’y rende. On vient de blesser l’homme de sa vie, elle ne peut pas imaginer quitter son chevet pour aller traiter une escarmouche quelques centaines de lieues plus loin. Elle va dispatcher des troupes et puis voilà. Donc, votre scène-clé à Siort, vous allez devoir trouver un autre moyen de l’intégrer à l’histoire, vous voyez ?

— Mais dites-moi, Virginie, d’où vous est venue votre aptitude à décrire certaines scènes ? Je pense aux combats par exemple, entre les Vices et les Citariens. Vous avez bien dû vous inspirer d’écrits antérieurs pour les imaginer ? Ce n’est pas, rassurez-moi, votre habitude de trucider des bandits à l’épée ?

— Euh… je ne saisis pas bien en quoi le fait d’avoir moi-même conçu les actions de mes personnages est si important à vos yeux ?

— Ah, c’est que, vous voyez, quelques lecteurs ont exprimé leur gêne que ce soit une toute jeune fille qui parle de ces choses comme si elle en avait une grande expérience. Cela fait, si je peux le dire ainsi, « peu crédible », vous comprenez ?

— Non, pas vraiment.

Virginie s’est raidie. L’animateur cherche visiblement à la prendre en défaut.

— Eh bien, disons que beaucoup se sont étonnés que vous ayez été présentée comme l’auteur de ce texte, vu votre jeune âge et inexpérience. Il se murmurerait que seul un écrivain ayant plus « de maturité » aurait pu décrire aussi bien les scènes présentes dans Citera.

— Citara… le corrige-t-elle automatiquement.

Elle le regarde un instant avant de répondre. L’étincelle sournoise dans les yeux de l’animateur lui révèle qu’ils sont bien passés en phase d’affrontement, elle ne rêve pas. Soulagée de voir que la situation est plus claire tout à coup, elle relève le menton. Elle n’a jamais été douée pour la conversation… Livrer bataille, par contre, c’est déjà plus dans sa nature.

— Excusez-moi, Florent, mais je veux être sûre de bien comprendre… Vous êtes en train de me dire qu’il n’est pas possible que je sois l’autrice de Citara, parce que je n’ai pas l’expérience suffisante en la matière, c’est bien cela ?

— Je me permets de vous reprendre, « autrice » est un néologisme, non accepté par les dictionnaires comme le Larousse.

— Je me permets de vous contredire, « autrice » est le vocable qui a été employé depuis des siècles pour décrire cette activité, basée sur la terminaison latine en « — tor » et retirée des ouvrages de référence par Richelieu dans sa volonté d’éradiquer les femmes des positions de pouvoir. Personnellement, je préfère avoir recours au Petit Robert qui, lui, a réinstauré le terme.

Tous les deux s’affrontent du regard tandis que sur le plateau la tension est palpable et que le silence se fait de plomb.

— Ne jouons pas avec les mots. Que vous soyez auteur, auteur-e ou autrice, n’êtes-vous pas un peu jeune, pour, par exemple, pouvoir écrire les scènes intimes entre vos personnages ? Je sais bien que la majorité à Cite-… Citara est à seize cyclades, mais les personnages y sont tout de même particulièrement « libérés ». Avez-vous eu un amoureux avec qui vous avez expérimenté ce genre de choses ?

Malgré elle, ses joues s’empourprent à nouveau. Voilà qu’il va essayer de la faire passer pour une fille légère, en plus ?

— Mais non, pas du tout… Je…

— Ah. Donc, il y a bien un petit mystère là-dessous, je m’en doutais.

Satisfait, il hoche la tête, un sourire en coin.

Elle sent tout à coup la colère lui monter au nez, chassant sa timidité naturelle.

— Je crains, Florent, que vous ne fassiez un amalgame entre l’écriture et la vraie vie… Je vous rassure, vous n’êtes pas le seul à le faire, c’est souvent le cas des personnes qui manquent d’imagination.

Et toc, se dit-elle en voyant son interlocuteur blêmir devant son attaque inattendue.

Elle ne lui laisse pas le temps de se reprendre.

— En fait, il n’est pas nécessaire à un écrivain de vivre une situation pour pouvoir la raconter. Et heureusement d’ailleurs. Vous imaginez, si tous les auteurs de romans policiers devaient tuer afin de pouvoir mieux décrire les actions de leurs personnages ? Je ne pense pas que la très respectable Agatha Christie ait eu besoin de s’entraîner sur son entourage avant de rédiger le fabuleux « Crime de l’Orient Express ». Nous l’aurions su, vous ne croyez pas ?

Alors qu’il ouvre la bouche pour répondre, elle enchaîne :

— Par contre, faire des recherches, se documenter sur les méthodes, sur la vie de ceux qui ont accompli des actes similaires, oui, cela fait partie de notre quotidien. Et la chance que j’ai, par rapport à Dame Christie, voyez-vous, c’est que je vis dans un siècle où l’information est immédiatement accessible, grâce aux ordinateurs et à Internet. Et voilà, Florent, il n’y a aucun mystère là-dedans…

Elle espère que le débat en restera là. Des gouttes de sueur sont en train de couler dans son dos et elles ne sont pas dues à la chaleur sur le plateau. Elle glisse un coup d’œil discret vers le chronomètre et réprime un soupir de soulagement : plus que quelques minutes d’entretien à tenir. Il va conclure, maintenant, et elle pourra enfin rentrer chez elle.

Le regard fielleux de son interlocuteur la prévient toutefois qu’il n’en a pas terminé et elle se recroqueville intérieurement.

— Il n’empêche, chère Virginie, que vous ne me ferez pas croire que vous pouvez, du haut de vos dix-sept ans, vous targuer de savoir mieux que personne ce que des êtres plus âgés peuvent faire ou ressentir. Quelque part, le fait que vous parliez de choses que vous ne pouvez pas connaître me gêne profondément, je l’admets…

Une seconde, elle le dévisage, sidérée. Puis, elle explose :

— C’est tout de même un peu fort de votre part ! Vous, ça ne vous a pas gêné de discuter pendant quinze minutes d’un livre que vous n’avez pas lu…

Tandis qu’il ouvre grand la bouche et les yeux devant son éclat, elle continue, en se tournant vers la caméra placée entre eux deux et en insistant sur les mots où le présentateur s’est trompé :

— Chers anciens et futurs lecteurs, je me dois en effet de vous préciser que vous ne trouverez ni Vices ni cyclades dans mon histoire, mais que mon héroïne de seize cycles va devoir affronter des Vicres au cours de sa défense du monde enchanteur de Citara. Et j’espère que vous prendrez autant de plaisir à lire la suite de ses aventures, que j’en ai eu à les écrire. Tout, je vous dis tout dans mon livre. Merci de votre fidélité et de votre intérêt !


Sous les applaudissements enthousiastes, le générique annonçant la fin de son entretien est lancé. Elle se lève, salue d’un bref signe de tête son adversaire encore sous le choc et sort du plateau.

Non mais, il croyait quoi ? Qu’elle allait s’écrouler face à ses accusations ? Elle ne va pas avoir peur d’un petit animateur ambitieux après avoir dû affronter des ennemis aussi coriaces que Rochelaure ou Rohé ! Peuh !


Des applaudissements discrets l’accueillent en coulisse. Le technicien qui l’avait réprimandée en silence au moment de la reprise du direct lève son pouce en signe d’approbation avant de lui ôter son micro. D’autres partent en grimaçant s’occuper de celui qui rage, encore sur le plateau :

— Est-ce qu’on peut venir m’enlever ce putain de micro ? Et éteignez les projos, bordel !

Pendant ce temps, un homme barbu, en jean et veste noire, à la carrure de rugbyman, se fraie un chemin avant de la serrer dans ses bras.

— Chapeau, tu as assuré, princesse ! On aurait dit une dragonne en colère. Pour un peu, j’aurais juré que des flammes allaient sortir de ta bouche…

— Tu ne crois pas que tu exagères, Bruno ?

La main sur le cœur, il fait signe que non et elle rit avec lui, soulagée que l’épreuve soit terminée. Enfin, elle va pouvoir se consacrer à son projet secret et c’est une délivrance.

— Bon, quand je vois comment tu t’en es tirée, je regrette vraiment que tu t’arrêtes là-dessus.

Elle secoue la tête.

— Non seulement j’ai détesté chaque minute de cette interview mais c’était notre accord, tu le sais.

Résigné, il la prend par les épaules.

— Allez viens, je te ramène à la maison. Je vais charger Mia de te faire changer d’avis.

Virginie hausse un sourcil moqueur et résiste à l’envie de lui dire qu’il va être déçu. Résidant dans le sud de la France, elle passe la nuit à Paris chez Bruno et son épouse, Mia, une ex-mannequin reconvertie dans le coaching personnel. Elle apprécie énormément celle-ci, qui l’a accueillie à bras ouverts… Elle est sûre que l’ancien top model comprendra son besoin de s’isoler et la soutiendra dans sa décision.

C’est l’une des « bizarreries » de Virginie que Bruno a eu le plus de mal à accepter. Il a eu beau négocier âprement, elle n’a pas fléchi et a refusé en bloc toute intervention la concernant pendant un minimum de deux mois après la sortie du deuxième opus.

— Je ne serai pas disponible, Bruno : j’ai prévu de partir me reposer, peut-être écrire la suite et, là où j’irai, je n’aurai aucune connexion pour communiquer. Pas de téléphone, pas d’Internet. Ce que tu me demandes est impossible, je regrette. Je ferai toutes les actions promotionnelles que tu souhaites avant sa parution. Mais ma « disparition » le jour de sa sortie n’est pas négociable.


Le lendemain, sur le quai de la gare, c’est le moment des adieux. Bruno est plus silencieux qu’à l’accoutumée et elle est désolée de ne pas pouvoir lui expliquer les raisons de son départ. Comment le pourrait-elle ? Elle-même a du mal à croire ce qu’elle s’apprête à faire.

Avant qu’elle n’embarque, il dépose deux bises sonores sur ses joues :

— Prends soin de toi, princesse. Je vais bosser comme un dingue pour que ton livre soit lu par un maximum de personnes d’ici ton retour, promis !

— Merci, Bruno. Merci pour tout.

Elle s’en va très vite, les paupières baissées pour retenir des larmes. Dieu seul sait quand elle le reverra.

Dans le train, elle laisse ses pensées dériver, les yeux fixés sur un paysage qu’elle ne voit pas, tant un autre l’obsède.

Citara.

Il lui semble que le train martèle le nom de ce monde, qui l’appelle jour et nuit depuis son retour.

Citara. Citara. Citara.

Ce soir, elle va tenter d’y retourner.

Enfin, si elle y arrive.

Il est clair qu’elle ne peut pas utiliser la même « technique » que la première fois : se faire assommer par un voyou ne paraît pas une solution très fiable. Ni enviable. Quant au coma, elle ne voit pas comment elle pourrait le provoquer, en toute discrétion et sans conséquence pour sa santé en plus. D’autant qu’il n’est pas dit qu’elle retournerait à Citara une fois plongée dans celui-ci.

Et puis la tâche se complique encore du fait qu’elle souhaite revenir à Citara à un instant précis : elle rêve de vivre les fabuleux événements qu’elle a prévus pour le tome deux, d’où sa disparition avant que les lecteurs ne s’emparent de son histoire.

Les longues discussions avec Gandore l’avaient en effet aidée à y voir plus clair sur le processus de « concrétisation » d’un monde fictif. D’après le Sage, un univers ne pouvait être rendu « réel » que lorsqu’un certain nombre de personnes l’avaient lu et aimé. C’était le cas lorsqu’elle était apparue à Citara la première fois : tout y était solide, bien ancré. C’était parce qu’elle était arrivée juste à la fin des événements qu’elle avait décrits. Puis, elle s’était retrouvée plongée dans les Brumes, où tout était plus instable, moins prévisible.

Maintenant, elle sait à quoi correspondent les Brumes : ce sont ces « interstices » de l’histoire, ces passages où l’auteur rédige des phrases comme « quelque temps plus tard », ou « un an passa »… et où seules les grandes lignes ont été tracées, laissant les protagonistes libres d’évoluer de façon cohérente avec le caractère que leur concepteur leur a donné ou au contraire d’agir en contradiction avec cette personnalité. Olivier l’avait bien compris : les Brumes, c’était la liberté. Encore plus lorsqu’elles survenaient, comme c’était le cas à la fin du tome un, après le dernier mot posé sur le papier.

Du coup, pendant les Brumes, comme dans la vraie vie, il n’y avait aucune garantie que les choses allaient bien tourner : le quotidien pouvait s’avérer ennuyeux car on n’y trouvait en général pas ces grands et beaux moments qui figurent dans les livres. Cette « netteté », ces sentiments passionnés qu’elle avait ressentis lors de la réminiscence correspondaient tous à des scènes très travaillées. Même si quelques éléments du « décor » qu’elle n’avait pas prévus s’insinuaient dans leur déroulement (un chien qui passe, des sons, des odeurs et des couleurs qui s’ajoutent), celles-ci étaient cohérentes et exaltantes.

Elle veut vivre ces instants-là. Elle n’aura peut-être pas l’effet de surprise (quoique, une fois dans la peau de Sylvine, elle espère éprouver les émotions destinées à cette dernière), mais elle connaîtra de beaux moments. Notamment avec Olivier…

Elle sent sa gorge se nouer. Olivier et ses bras forts qui l’enserrent, Olivier et ses lèvres douces et chaudes qui l’embrassent, Olivier, Olivier, Olivier… Il lui manque tellement.


Se secouant de sa rêverie, elle descend de son train et prend le taxi qui lui a été réservé à l’arrivée. Elle a encore plusieurs choses à faire d’ici cette nuit, même si elle a donné procuration à Bruno pendant les deux prochains mois pour tout ce qui concerne les tâches administratives et financières. Elle espère que cela sera suffisant. Son émancipation toute neuve — étant donné sa condition d’orpheline, elle n’a eu aucun mal à l’obtenir — lui a permis de récupérer l’héritage de sa mère et de pouvoir louer un petit appartement dans sa ville. Tout près de celui qui lui a soufflé son histoire.

Elle sourit, songeuse, en sortant ses clés de sa poche. Florent n’avait finalement pas tort en disant qu’elle avait été inspirée par « quelqu’un ». Elle se demande comment il aurait réagi si elle lui avait révélé d’où lui étaient venues ses idées.

Lorsqu’elle rédigeait les premières pages de Citara, quand elle vivait encore chez sa dernière famille d’accueil, elle regardait souvent par la fenêtre en direction du parc public, situé juste en face de sa chambre et puisait l’inspiration dans les lignes sinueuses de l’olivier qui y avait poussé, un peu à l’écart de la partie la plus fréquentée. Elle avait passé des heures à détailler ses branchages enchevêtrés, qui lui faisaient penser à une musculature humaine : forte, solide, puissante. L’amalgame entre la forme du végétal et le prénom qui lui était associé avait donné vie à Olivier.

Elle sait que l’arbre est essentiel à son transfert dans le monde fictif. D’ailleurs n’est-ce pas grâce à lui qu’elle a pu quitter Citara ?

Ça et les incantations de Gandore, lui rappelle son esprit, qui doute toujours.

Le problème, c’est que desdites incantations, elle ne se souvient pas. D’une part, elle ne les a jamais écrites, comme elles se sont produites pendant les Brumes et provenaient directement du Sage et d’autre part, cela fait tellement de jours qu’elle est revenue dans son propre monde qu’elle les a oubliées.

Elle a pourtant compilé toutes les informations dont elle s’est servie pour concevoir les sortilèges de Gandore : un mélange de latin, de rimes, de vers en six pieds et de gestes cabalistiques, afin d’essayer de rédiger la meilleure formule possible.

Cela a donné des choses comme : « Une fois la lune levée / Rejoins ton monde rêvé / Et vis alors l’histoire / Jusqu’à sa propre victoire »

Mais elle n’aime pas la succession des « e » muets » nécessaires pour atteindre les six pieds. Et la formulation manque un peu de magie.

Elle a également réfléchi à « Quand lune levée sera / Par l’olivier sacré / Créatrice passera / L’arche qu’elle a édifiée »… Elle apprécie l’inversion des sujets et des verbes qui lui rappelle la tournure de la Prédiction de Citara, mais le reste lui paraît trop vague (il n’y a pas d’arche en tant que telle à Citara) et elle a peur de ne pas arriver au début des événements comme elle le souhaite…

Elle s’est finalement décidée pour une autre formulation. Pourtant, à quelques heures du grand moment, elle est prise de doutes. Cela peut-il fonctionner ou se leurre-t-elle complètement ? Et si ça marche, que deviendra son enveloppe corporelle dans ce monde-ci ? Va-t-elle tomber évanouie ? Combien de temps sera-t-elle « absente » ? Reviendra-t-elle, tout simplement ? Grâce au génie de Gandore, elle le pourrait : elle l’a déjà fait, après tout. Mais le souhaitera-t-elle ?

Ses doutes et ses questions sont, elle en a conscience, l’obstacle le plus important à la réussite de l’opération. Lorsqu’elle avait été agressée, juste avant de perdre connaissance, sa dernière pensée avait été qu’elle aurait tout donné pour pouvoir se rendre à Citara. Il était plus que probable que c’était l’intensité du vœu qui avait permis qu’il fût exaucé. Or, il lui sera difficile de formuler sa demande avec autant de force, alors que sa vie n’est pas menacée et qu’elle doute d’y parvenir par elle-même.

Les heures s’écoulent à une lenteur insoutenable dans le petit appartement spartiate qu’elle occupe, avant qu’enfin, enfin, la nuit complice ne tombe.

Il est tard lorsque Virginie sort de chez elle. Elle ne se sent pas nostalgique de laisser sa vie actuelle derrière elle. Si ce qu’elle a prévu marche, une aventure bien plus belle et exaltante l’attend à Citara.

Lorsqu’elle arrive au parc, il est, bien entendu, désert : les portes en sont verrouillées pendant la nuit.

Elle sourit et sort la clé de sa poche.

Lorsque sa petite ville avait appris l’histoire de son agression et du succès de son livre, les autorités locales, déjà émues par le décès de sa mère, ancienne conseillère municipale, avaient proposé que Mademoiselle Baillargeau soit faite citoyenne d’honneur. Ils lui avaient demandé quelle récompense « symbolique » elle désirait. Elle n’avait requis qu’une chose : pouvoir se rendre quand elle le souhaitait auprès de l’olivier qui lui avait inspiré son roman. D’où la remise en grande pompe de la clé du parc lors d’une cérémonie à la mairie.

Une initiative qui lui rend un fier service aujourd’hui.

Elle referme soigneusement la porte derrière elle et se dirige vers « son » arbre. Elle a un petit soupir en le voyant. Désormais « célèbre » lui aussi, il a été mis en valeur par un éclairage qui souligne sa forme tortueuse et un panneau : « Cet olivier a servi d’inspiration pour l’olivier sacré de “Citara”, le roman écrit par Virginie Baillargeau, autrice locale. »

Il n’en reste pas moins magnifique et nimbé de mystère. Combien de fois a-t-elle ressenti quelque chose d’inexplicable en touchant son tronc ? Sagement, cependant, elle demeure sous le couvert des arbres dans la petite allée qui mène à la clairière où il se dresse. Jusque-là son timing est parfait : quelques instants plus tard, l’éclairage municipal s’est éteint et le végétal a retrouvé son anonymat.

Elle peut alors s’avancer sans risquer d’être vue par un observateur extérieur. La nuit est sombre, bien que ce soit la pleine lune, car des nuages se sont accumulés en soirée, constituant une aide supplémentaire bienvenue pour la dissimuler aux regards.

Lentement, elle s’approche, le cœur battant plus fort. Si cela marche, dans quelques instants elle sera à Citara… Cela fait des mois qu’elle en rêve.

Elle encercle le tronc noueux de ses bras et y pose ses lèvres, terriblement émue tout à coup.

Ses pensées se calment, concentrées sur un seul objectif : rejoindre l’arbre sacré de Citara.

Dans son manuscrit, il est désormais entouré d’un muret dans lequel les artiseurs ont inséré des particules d’émeraude. La roche blanche scintille ainsi d’une douce lumière verte. Mais celle-ci n’est pas négative ni associée aux manipulations monstrueuses de Rohé. Les Prieurs et Prieuses, assistés par les Sages, ont purifié les pierres prélevées sur les Maudits, en une cérémonie qui les a rendues à leur état originel. C’est-à-dire libérées de l’influence néfaste du maître des sous-Terres, et pas de leurs vertus magiques.

Car même dans le monde de Virginie, les émeraudes ont des pouvoirs reconnus. Certes, ceux qui croient aujourd’hui au pouvoir des pierres sont beaucoup moins nombreux que ceux qui en étaient convaincus dans les temps plus anciens, mais ce minéral est depuis toujours associé à la communication. Et Virginie a bien l’intention de combiner un maximum d’éléments pouvant faciliter son retour à Citara : elle a donc pris ses dispositions dans les deux mondes, le fictif comme le réel.

De son côté à elle, elle a acheté une pierre précieuse qu’elle porte au bout d’une chaîne autour de son cou, afin d’entrer en résonance avec la poussière d’émeraude disséminée tout autour de l’olivier. Elle a également étudié les cycles de la lune, se souvenant que celle-ci était pleine lorsqu’elle avait été agressée et plongée dans le coma. Elle a donc prévu sa « traversée » une nuit de pleine lune. Là encore, si les pouvoirs conférés à l’astre ont bien diminué au fil des siècles, depuis que la science a pris le pas sur l’imaginaire collectif, on attribue toujours à celui-ci une influence sur les rythmes de l’homme et sur ses états d’âme.

C’est le moment de voir si cela est vrai.

Ses yeux se ferment et elle sent la vie qui palpite sous l’écorce, résonne dans ses doigts. Sa respiration se fait posée. Profonde. Régulière.

Elle ne prononce pas les mots qu’elle a écrits. Elle s’en imprègne, y met tout son cœur, toute son âme.


Quand lune pleine sera là

Créatrice quittera

Son monde pour Citara

Dedans l’histoire sera.


Et elle attend que la magie opère.


Chapitre 2

Arrivée

Rien ne se passe.

Pas de lumière fulgurante, pas de « trou noir » ou l’impression de perdre connaissance.

Rien.

Elle s’écarte de l’arbre, jette un coup d’œil alentour afin de confirmer son intuition. Elle est bien toujours dans son monde, pas de doute : la même clairière, le même bosquet. Alors qu’à Citara, l’olivier sacré se dresse tout seul au sommet d’une colline…

Elle savait bien, au fond d’elle, que c’était une idée stupide. Comment aurait-elle pu réintégrer Citara en baragouinant quelques mots ? La magie, ça ne s’improvise pas…

Elle esquisse un sourire amer. Elle espérait tellement pouvoir retourner dans cet univers féerique, dans ce monde qu’elle chérit tant. Auprès des siens. Elle, l’orpheline, s’était trouvé une famille avec le Clan de Sylvine. Un amour avec Olivier.

Ici, elle est seule. Son quotidien est froid et ennuyeux. Ses uniques moments de bonheur depuis la mort de sa mère, elle les a vécus à Citara. Sa main toujours appuyée sur l’arbre lumineux, elle secoue la tête.

Cette fois-ci, c’est fini. Elle ne pourra jamais y retourner, sauf au détour d’un rêve ou au fil des mots qu’elle versera sur les pages.

Ses yeux s’embuent de larmes, sa vue se trouble, tandis qu’elle baisse la tête.

Comme toujours lorsqu’elle se sent malheureuse, elle enfouit ses mains dans ses poches et voûte ses épaules. Ses doigts se referment sur le métal froid de la clé. Il est temps de rentrer et d’oublier tout cela.

Crac.

Une brindille vient de craquer non loin. Quelqu’un a pénétré dans le parc. Quelqu’un qui s’approche du lieu où elle se trouve.

Personne n’a le droit d’être là à cette heure-ci. En quelques secondes, elle revit l’attaque dont elle a été victime quelques mois plus tôt et sent ses entrailles se liquéfier de peur devant la silhouette encapuchonnée qui apparaît alors. Étonnamment, l’intrus semble figé sur place, comme surpris lui aussi par cette rencontre.

La haute lune jette sur la scène un éclairage étrange, presque violet.

Le cœur de Virginie se met soudain à battre plus vite. Ses yeux quittent la silhouette inconnue et dévorent l’espace tout autour.

Elle n’est plus dans une clairière. Elle se trouve au sommet d’une colline. L’arbre solitaire sur lequel elle était appuyée est parcouru de rayons lumineux qui s’amenuisent avant de disparaître complètement maintenant qu’il a accompli son rôle de passeur.

Elle a réussi.

Elle est à Citara.

À Citara !

Elle a envie de rire, de chanter, de danser et de pleurer en même temps. Elle tourne sur elle-même, émerveillée de retrouver la douceur de l’air citarien, son odeur de fleurs, la couleur mauve qui caractérise son crépuscule.

Son soulagement est toutefois de courte durée. La personne qui se tient à côté d’elle sur la colline, qu’elle avait complètement oubliée dans son exaltation, s’est mise en mouvement.

Rejetant sa capuche en arrière, elle révèle le visage enfantin d’une jeune femme aux cheveux clairs et bouclés. Ses lèvres tremblent et ses yeux sont tout aussi humides que les siens. Puis elle s’agenouille, tout en la dévisageant d’un air émerveillé :

— Ma Dame ! Vous ici ? Par quel miracle ?

Flûte, il n’était pas prévu que quelqu’un me voit arriver… Et encore, j’ai eu de la chance qu’il ne s’agisse pas d’une Vicre !

La tenue de la jeune fille, toute en voiles bleus, lui indique qu’elle appartient au rang des Prieurs. Que dirait Sylvine dans ce genre de situation ?

— Oui, euh… Je… En fait, je reviens d’une mission secrète. Je ne pensais pas que quelqu’un me verrait arriver… Or, il est de la plus haute importance que personne ne sache rien de mon retour. Est-ce que je peux compter sur ton silence ?

La jeune Prieuse semble un instant surprise puis hoche la tête avec ferveur.

— Oui, ma Dame, je vous le promets. Je ne dirai rien à personne.

— Bien…

Virginie hésite à poursuivre. Elle sait désormais qu’elle a réussi à revenir à Citara. Mais est-ce au bon moment ? Il faut qu’elle arrive à interroger son interlocutrice sans pour autant éveiller sa suspicion.

— J’ai une question à te poser. Grâce à la magie, j’ai pu effectuer un voyage hors d’Enu. Cependant, je ne suis pas sûre du temps qui s’est écoulé, peux-tu me dire quel jour-…ne on est ?

Elle a bien failli gaffer en utilisant spontanément le mot « jour », un vocable qui n’est que très peu usité à Citara. Lorsqu’elle a développé son univers, elle a en effet volontairement féminisé beaucoup de noms. De même qu’elle lui a donné une déesse à vénérer et non un dieu. Elle s’était demandée, en rédigeant son récit, à quoi ressemblerait un monde où les femmes auraient autant d’importance, sinon plus, que les hommes, sans que cela soit considéré comme une hérésie ou une révolution…


En tout cas, il va falloir qu’elle fasse attention à la façon dont elle s’exprime, car, cette fois, elle n’aura pas l’excuse de l’amnésie pour expliquer ses faux-pas…

— Oui, nous sommes la Septe de la quatrième décime.

Virginie réprime une grimace.

Lorsqu’elle est chez elle, avec le calendrier customisé qu’elle a mis en place pour Citara affiché sur son ordinateur, tout paraît clair et simple. Un cycle correspond à quatre quartiles, eux-mêmes comportant quatre décimes, soit quatre semaines de dix jours. Maintenant qu’il lui faut calculer cela en direct, c’est nettement moins évident.

Devant son air perdu, la jeune fille développe :

—… du quatrième quartile du Cycle dix-sept.

Virginie pousse un soupir de soulagement. Si elle n’est pas sûre du jour... de la journe ni des décimes, en ce qui concerne le quartile et le cycle, la voilà rassurée.

Elle est revenue juste avant la période qu’elle avait souhaitée. Elle qui avait eu peur de « rater » des épisodes importants de l’histoire, à cause de sa formulation un peu vague, est finalement bien arrivée avant que les évènements du tome deux ne se mettent en place.

— Merci beaucoup. Puis-je connaître ton nom ?

Elle est sûre qu’elle ne l’a pas « écrite » et est curieuse de découvrir comment s’appelle ce personnage qui a réussi à avoir une vie propre :

— Aurore, ma Dame. Pour vous servir, fait la jeune fille en lui adressant le salut des Prieuses, deux doigts sur les lèvres puis sur le cœur.

— Merci, Aurore, tu m’as beaucoup aidée. Je ne l’oublierai pas. Je t’en prie, relève-toi et vaque à tes occupations. Quant à moi, je m’en vais rejoindre…

Elle s’arrête net.

Certes, tout a l’air parfait : elle est revenue à Citara à temps pour vivre les moments palpitants qu’elle a prévus… et, elle l’espère, d’autres plus intimes avec un certain Justicieur…

Encore faut-il qu’Olivier soit bien là lui aussi.

La dernière fois qu’elle a croisé son regard, la vie s’en était allée du sien et c’est un instant qu’elle n’oubliera jamais. Une part d’elle craint que cette mort, même si elle s’est produite hors du texte, ne puisse être défaite. Malgré sa réécriture.

— Hum… je dois me rendre à la Demeure du Grand Dirigeur. Sais-tu qui s’y trouve en ce moment ?

— Oh, tout ce qu’Enu compte d’Importants : on en est au quatrième jour de célébration de la victoire de la Gardienne contre Rohé et il y a un grand bal qui…

Elle jette un coup d’œil vers la lune et Virginie, qui a suivi son regard, réalise que celle-ci a entamé sa phase décroissante tandis que la jeune novice poursuit :

— … a dû commencer. Sieur Olivier devait l’ouvrir avec la Gardienne, d’ailleurs.

Sieur Olivier devait ouvrir le bal avec la Gardienne… Comme ces mots sont beaux à entendre. Par contre, ils signifient qu’elle va être en retard.

— Je dois me dépêcher alors. Merci encore !

Enfin libérée de ses doutes, Virginie se précipite vers la Demeure des Importants dont elle devine la toiture en bas de la colline. Une colline qu’elle dévale maintenant, toute à sa joie de revoir celui qu’elle aime.

Son cœur est en liesse, ses pas légers, portés autant par l’inclinaison de la pente que par son excitation grandissante. Elle a l’impression de voler.

— J’arrive, Olivier. J’arrive…


Tout en la regardant, Aurore se remet de ses émotions. Elle ne croyait pas qu’un jour elle verrait en personne celle qu’elle vénère plus que sa vie. C’est l’âme exaltée qu’elle entame les dévotions qu’elle est venue faire à l’arbre sacré. Elle ne dira rien, elle l’a promis.

Mais elle n’oubliera jamais la magie de cette rencontre et gardera en viatique le souvenir de la silhouette charismatique, drapée dans une longue veste marron semblable à celui d’une Justicieuse, à moins que ce ne soit un habit des Forestiers qu’elle ne connaît pas. Elle sourit en repensant au bonheur intense qu’elle a vu briller dans les yeux noisette de son interlocutrice et entame sa première prière. Une prière qui prend une tout autre saveur maintenant.


Pendant ce temps, Virginie court, court, court.

Elle est à Citara et dans quelques minutes, elle sera dans les bras d’Olivier.

Autour d’elle l’univers enchanteur vibre, complice de ses émotions. Elle retrouve avec allégresse le paysage, les odeurs, les sons citariens. Un oiseau s’envole, ses ailes scintillant d’une lumière argentée dans la nuit. Elle ne connaît pas son nom, elle ne l’a pas imaginé, mais il s’intègre parfaitement au monde qu’elle a créé. Beau, magique, extraordinaire.

Elle est à Citara…

Elle commence à entendre la musique qui sort des fenêtres restées ouvertes et ne peut s’empêcher de s’arrêter en reconnaissant le tambour du Pulseur. C’est Olivier qui joue, elle le sait.

Elle a écrit la scène, cette fois.

Mais elle avait oublié à quel point le martèlement résonnait en son corps.

Elle ferme un instant les paupières, savourant cette attente avant de le retrouver. Les pulsations enflent et elle sent monter en elle l’appel ancestral, intemporel, d’un être pour sa compagne de vie.

Lorsqu’elle rouvre les yeux, ils ne sont plus rêveurs. Ils sont brillants et fiévreux.

Olivier. Mon amour…

Elle reprend la course alors que les pulsations ralentissent. Elle sait qu’après avoir introduit la musique du Pulseur dans l’atmosphère habituellement feutrée des courtisans de Rochelaure, Olivier va quitter les Musiciens et rejoindre Boga. Les deux amis vont plaisanter sur le choc culturel ressenti par les Importants. Et puis… le reste appartiendra aux Brumes. La prochaine scène écrite concerne le lendemain. D’ici là, elle a tout le temps pour vibrer avec son Justicieur, sans autre script que leur propre imagination.

Elle sourit…

Elle vient d’arriver à l’entrée qu’elle connaît bien, celle qui relie le jardin à la Demeure des Importants.

La porte est fermée.

Un instant décontenancée, elle hésite.

Comment va-t-elle faire pour entrer ?

Bien sûr, il est logique que la porte ait été verrouillée pour éviter de la surveiller pendant les réjouissances. Si elle fait le tour, elle pourra emprunter l’entrée principale, qui, elle, doit être ouverte et gardée. Mais elle va avoir du mal à expliquer comment Sylvine, censée être à l’intérieur depuis le début du bal, se retrouve soudain à l’extérieur de la Demeure. Elle avait plutôt pensé évoquer un malaise qui aurait nécessité qu’elle regagne sa chambre un court instant, avant de rejoindre les festivités…

Elle se mord la lèvre, indécise. Et, ainsi qu’elle a l’habitude de le faire dans ces moments-là, enfouit ses mains dans les poches de son manteau.

Elle sursaute alors. Son manteau ?

Pour la première fois, elle réalise que sa tenue n’est ni celle qu’elle avait mise en quittant son monde, ni celle des Forestiers, ni une robe de bal. Sur un pantalon bleu pâle, ressemblant à un jean, elle porte une longue tunique beige serrée à la taille par un lacet marron qui en fait plusieurs fois le tour et auquel sa lampe est accrochée. Son regard glisse vers ses pieds et y admire les bottes cavalières, d’un cuir souple de la même couleur que sa ceinture. Elles se poursuivent sous le pantalon, atteignant presque le genou, comme une seconde peau. Mais ce qu’elle préfère, c’est le manteau qui l’enveloppe. Long, doux, avec un ourlet plus clair courant en pointillé sur toute la longueur, le col relevé contre son cou, il lui confère une allure d’aventurière qu’elle adore. Elle virevolte un instant, riant de voir l’ample veste suivre le mouvement et retomber souplement autour d’elle.

D’où sort cette tenue, qu’elle n’a pas conçue elle-même ? Où Sylvine l’a-t-elle dénichée ? Puis, elle hausse les épaules. Comme les oiseaux argentés aperçus un peu plus tôt, ces habits proviennent sûrement de l’inventivité citarienne, qui s’amalgame parfaitement à celle de la Créatrice. Tout doit avoir une explication, inutile de perdre du temps à y réfléchir. D’autant que lorsqu’elle a plongé ses mains dans les poches enveloppantes, elle y a senti quelque chose de métallique. Elle pense en sortir le passe du parc municipal, mais a la surprise de découvrir une petite clé argentée, joliment sculptée, au creux de sa paume.

Elle contemple l’entrée devant elle, dubitative. Il serait tout de même bien étrange que la clé ouvrît justement cette porte. Pourtant, lorsqu’elle l’insère dans la serrure, un clic se fait entendre et elle peut pénétrer dans la demeure de Rochelaure.

Ravie de cette aide inattendue, elle referme le vantail derrière elle et glisse le précieux sésame dans sa poche. Une fois dans les couloirs, elle en reconnaît sans hésiter la configuration. Elle n’a pas besoin d’allumer sa lampe, guidée par les torchères fichées aux murs puis par les lueurs multicolores provenant de la salle à laquelle elle veut accéder.

Lorsqu’elle arrive devant la porte, grande ouverte, elle reste un instant en retrait. L’émotion l’étreint en revoyant les Citariens, ceux qu’elle a imaginés — Dame Sopheline, étincelante, comme toujours, Titane en train de tourbillonner au bras de Brís dans une éblouissante robe rouge — et ceux qu’elle ne connaît pas, qui devisent avec animation dans leurs plus beaux atours. Elle a tellement, tellement de chance d’être là, dans le monde qu’elle a rêvé.

Alors, après une profonde inspiration, elle franchit le seuil. Prête à reprendre sa place dans l’histoire de Citara.


Peut-être quelques regards curieux glissent-ils vers elle, mais si tel est le cas, elle ne les voit pas : ses yeux ne s’arrêtent désormais sur aucune des personnes qu’ils croisent, à la recherche du seul être qui lui importe.

Les volutes blanches qui l’ont rejointe sont épaisses, plus que dans ses souvenirs... Un instant, elle s’en inquiète. Et si quelque chose tournait mal ? La magie est un art, un art qu’elle ne maîtrise pas : elle improvise plus souvent qu’elle n’applique des formules que personne ne lui a enseignées.

Soudain les Brumes se déchirent devant elle et Olivier lui apparaît. Il est à quelques mètres d’elle. Il ne l’a pas encore vue et rit aux éclats à une remarque que lui a faite Boga. Il a l’air heureux. Il est vivant.

Sans en avoir conscience, elle a commencé à s’avancer vers lui, ne le quittant plus des yeux une seconde.

— Sieurs et Dames, une nouvelle danse des Dames. Mes Dames, choisissez votre Danseur, énonce un serviteur à l’allure compassée.

Olivier est à demi tourné. Peut-être a-t-il senti son regard ? Peut-être l’a-t-il vue approcher, du coin de l’œil ? Toujours est-il qu’enfin il lui fait face.

Sans un mot, elle lui tend la main.

Il a une infime hésitation avant d’accepter l’invitation et de refermer ses bras sur elle.

La danse commence et la musique les entraîne. Elle n’a d’yeux que pour lui. Happé par la puissance de son regard, comprenant d’instinct que l’instant est grave, il ne dit rien et la dévisage également.

Qu’elle est belle, cette danse, où ils tourbillonnent sans cesse au milieu d’une foule qui s’est écartée pour leur laisser la piste.

Leurs doigts enlacés, sa chaude main sur sa hanche. Renouer le contact avec lui, enfin, après tous ces jours interminables sans lui, à revoir la scène où il tombe, blessé à mort. Elle frissonne rétrospectivement et resserre sa prise sur lui.

Surpris par l’intensité du geste et de son regard, il a froncé les sourcils, comme pour essayer de comprendre ce qui l’a saisie tout à coup : après tout, ils sont en train de célébrer une victoire et n’ont pas à redouter une attaque de Rohé de sitôt. Il doit s’étonner de ce regard presque désespéré avec lequel elle le dévisage, comme si elle avait craint de ne plus jamais le revoir. Bien sûr, sa perception du temps est différente : il n’a pas conscience qu’il a échappé à la mort et qu’il s’est passé des jours entiers… – des journes, se corrige-t-elle mentalement, tu es à Citara maintenant — après la défaite des Maudits. Des journes qu’elle a fait disparaître pour revenir à cet instant où il célèbre la victoire à ses côtés.

Elle ne se lasse pas de dévisager ses traits parfaits, les traits du Justicieur qu’elle aimait avant même de le rencontrer. Ses yeux gris, sa dense chevelure brune, sa bouche ferme et souple. Oh, qu’il lui tarde de se retrouver seule avec lui, pour baiser cette bouche, sentir la pression de ses lèvres chaudes sur les siennes, son souffle se mêler au sien et…


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