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Excerpt for Monologue by , available in its entirety at Smashwords

Monologue

une nouvelle de Xavier Portebois

initialement parue dans AOC #40

copyright 2018

Zachary Adamson laissa sa nuque retomber en douceur contre le cuir du fauteuil. Son regard fatigué considérait l’éclat mordoré du cognac qui tournait dans son verre, niché au creux de sa paume. Une goutte s’échappa quand sa main trembla, malhabile. La perle brillante jaillit au-dessus du rebord, demeura une longue seconde en suspens et redescendit lentement, très lentement.

Il leva ses yeux, ternis par la vieillesse, pour les tourner vers la baie vitrée où se profilait la Terre. À cette heure-ci, la villa orbitale dominait l’Asie endormie, ses vastes plaines plongées dans le noir, découpées au néon brûlant par les grands axes urbains et les mégalopoles démesurées. Déjà trois fois de suite qu’il avait eu l’occasion de contempler cet hémisphère. D’un soupir enroué, il s’avoua n’avoir que trop tardé.

Le vieil homme reposa son verre, si lourd au bout de son bras, et son dos craqua quand il se redressa de son siège incurvé. L’effort l’obligea à marquer une pause, une fois debout. La faible pesanteur ne suffisait plus à l’aider. Il gagna d’un pas traînant la vitre pour y admirer son propre reflet, net devant la silhouette enténébrée de la Terre. Ses mains noueuses resserrèrent sa cravate aux fils d’or, rajustèrent une dernière fois les plis de son costume noir, et plaquèrent sur son crâne ses cheveux blancs clairsemés. Il se devait d’être parfaitement présentable.

L’ordinateur l’attendait de l’autre côté du séjour. Ses doigts tremblants pianotèrent les premiers ordres sur le clavier du terminal. L’écran holographique s’illumina à l’aplomb du disque de projection ; des lignes de caractères, des barres de progression et des pourcentages d’avancement défilèrent les uns après les autres.

Il retira ses mains du clavier, orienta vers lui le minuscule micro qui saillait du vernis de la console puis attendit. Son regard impatient ne se détachait plus du curseur qui clignotait en bas de l’affichage. Une ligne s’éclaira enfin, lumineuse dans le vide de l’hologramme.

Quelqu’un peut-il m’entendre ?

Un sourire confiant étira ses lèvres sèches et creusa de petites fossettes dans les rides de ses joues. L’initialisation s’était déroulée sans accroc. Zachary se pencha vers le microphone, où il prit le temps d’articuler avec soin chaque mot, chaque syllabe. Il savait que c’était nécessaire, au début.

— Oui, je suis là. Où te trouves-tu ? Que ressens-tu ?

Le curseur clignota à nouveau sur une ligne vierge. Zachary crut lire dans ce long mutisme de l’hésitation, de l’incertitude. Quelques secondes puis la réponse s’afficha.

Je n’en suis pas certain. Une salle peu éclairée, peut-être. Les objets semblent esquiver mon regard. Je ne suis pas sûr de pouvoir bouger non plus. Je ne sens plus mes membres. Je crois être drogué.

— As-tu peur ?

Nouveau temps de réflexion. Trois lettres s’ajoutèrent dans l’air scintillant.

Non.

Zachary observa du coin de l’œil les diagrammes qui s’animaient au bord de l’hologramme. Les cent trente-sept degrés de personnalité qui définissaient la psyché, avec au-dessous les vingt-trois critères discriminants de l’état mental. Il ne mentait pas : la courbe de l’angoisse était plate, presque à zéro.

— Ce que tu ressens est normal. Tu évolues dans une hallucination produite par ta conscience. Ton esprit compense l’absence de stimuli réels.

Certaines lignes colorées du graphe émotionnel s’illuminèrent comme des lasers rubiconds. Autre pause, plus courte cette fois.

Un rêve, alors. Mais je reconnais cette voix… c’est la mienne.

— Oui, cette voix est la tienne, mais tu ne rêves pas.

Zachary toussa dans son poing, s’éclaircit la gorge. Il garda les yeux rivés sur le diagramme encore fluctuant. Il ne voulait pas manquer la réaction.

— Tu n’as pas de corps. Tu n’es qu’une conscience pure, désincarnée, virtualisée au sein d’un ordinateur ici, dans ma villa orbitale.

Je suis une IA ?

— Non, tu es mon double. Tu es la copie conforme de mon esprit. Tu possèdes tout de moi : ma mémoire, mes sentiments, mes jugements. Tout sauf mon corps.

Les histogrammes s’affolèrent puis se stabilisèrent. Le clone acceptait peu à peu l’idée. Zachary se détourna du graphe en train de s’équilibrer et observa juste au-dessus l’étoile tridimensionnelle qui regroupait les cent trente-sept traits de personnalité. Cent trente-sept valeurs qui représentaient à la perfection son double aussi bien que lui-même.

Les caractères d’une nouvelle question s’égrenèrent en bas de l’écran.

Si je possède tes souvenirs, pourquoi ne puis-je pas me rappeler tout ça ?

— La copie mémorielle a été effectuée il y a trois mois, avant le projet de ta conception. En pratique, c’est comme si tu étais frappé d’amnésie.

Deux lignes pourpres s’enflammèrent dans l’histogramme, grandirent au-dessus de toutes les autres. L’orgueil et l’envie.

Tu dis que moi, Zachary Montgomery Adamson, Président-directeur général d’Adamson Holding, maître du plus vaste empire financier jamais bâti, je suis réduit à une cervelle amnésique dans un bocal virtuel ? Réduit à être le prisonnier imbécile d’un stupide ordinateur, pour servir de… d’oreille inutile à mon autre moi-même ?

La tirade continua sur plusieurs écrans, parfois trop vite pour être lue. Le vrai Zachary se tut et patienta. Il avait eu plus de cent ans pour se connaître lui-même, pour connaître ses accès de rage et d’arrogance. Attendre était la meilleure option. Le curseur finit par s’immobiliser au bas de l’écran. Ce ne devait être qu’une impression, pourtant il semblait clignoter plus vite qu’auparavant, avec plus de force, plus de luminosité, comme un cœur palpitant.

L’histogramme se réduisit, ses barres s’assombrirent. La colère s’éteignit tandis que la raison reprenait le dessus. Une nouvelle réplique surgit en silence.

La villa orbitale dispose de caméras. Branche-moi sur leur réseau. Je veux voir. Tu me dois ça. Tu n’as pas idée combien ces hallucinations sont agaçantes. C’est comme être perdu en plein rêve sans pouvoir se réveiller.

Zachary grimaça au ton impérieux de l’ordre. Un ordre, voilà quelque chose qu’il n’avait pas reçu depuis des décennies. Il avait cependant prévu cette requête légitime. Il saisit au clavier plusieurs commandes adressées aux systèmes embarqués de la station. Ouverture des périphériques visuels, autorisation de leur dérivation vers la console principale, et diffusion des flux vidéo.

Un bruissement mécanique attira son attention. Une minuscule caméra changea d’orientation au-dessus de lui. Sa diode rouge oscilla de droite à gauche puis de haut en bas. Le mouvement se révéla d’abord hésitant, puis plus affirmé, plus sûr. Le discret sifflement de la focale accompagna chaque volte de l’objectif. Zachary pivota sur son siège pour contempler de ses propres yeux ce que devait examiner son double. La moquette pourpre du séjour, les parois courbes qui imitaient la forme d’un œuf, leur métal blanc, immaculé et brillant. Les larges vitres ovales qui occupaient chaque mur sinon celui du fond, percé par la porte de la salle d’eau et longé par l’escalier qui rejoignait la chambre à l’étage.

Plusieurs caméras virèrent sur leurs axes. Zachary se tourna vers chacune d’entre elles et croisa à chaque fois leur regard noir et cyclopéen. Son double l’observait.

Ses mains rajustèrent inconsciemment le nœud de sa cravate. Cette indiscrétion le mettait mal à l’aise, lui qui n’avait jamais supporté la présence des autres. D’une talonnade nerveuse, il tourna son siège vers la console. Une nouvelle phrase l’y attendait.

Sans la douleur dans mes os, j’avais oublié combien j’étais vieux. Enfin… combien tu es vieux.

Zachary fronça les sourcils et ne répondit pas. La bouche tordue en une moue renfrognée, il s’orienta vers le croissant de Terre visible par la baie vitrée. Le jour se levait sur l’Atlantique désormais. Les étoiles scintillantes des cités flottantes qui l’essaimaient s’estompaient à mesure que l’océan recouvrait son bleu céruléen.

Nouvelle rotation des caméras, vers la planète cette fois. Zachary se demanda comment sa copie la percevait par le biais des capteurs montés sur la coque externe, des objectifs thermiques, des focales longue distance et de celles à angle large. Comme à travers l’œil à facettes d’une mouche, peut-être, ou comme dans une salle de commande.

Zachary se pencha vers la console pour vérifier qu’il n’avait pas manqué de nouveau message. Une ligne s’afficha à cet instant précis.

La Terre… On ne peut contrôler que ce que l’on voit dans son ensemble.

Cette phrase était de lui. Évidemment. Il l’avait prononcé à l’inauguration de la villa orbitale pour expliquer à la plèbe des actionnaires et des ministres son vœu de solitude. Personne n’avait eu l’audace de relever devant lui le sous-entendu que cachait le choix de ses mots.

Je n’avais pas le souvenir qu’elle soit aussi belle. Sans doute parce que je n’avais jamais eu accès à une vue aussi nette, aussi parfaite qu’aujourd’hui.

— Les caméras ne te fournissent rien de plus que des flux binaires, tu sais. Des suites de zéros et de uns, réinterprétés ensuite par une armada de filtres perceptifs.

La réponse cingla aussitôt, plus vite écrite qu’il n’aurait fallu de temps pour la prononcer.

Et que te transmettent tes yeux, alors ? Malgré les trois opérations chirurgicales, rien de mieux que des visions floues et tachées, aux couleurs cendreuses, n’est-ce-pas ?

Son poing manqua s’abattre sur le clavier mais Zachary se retint au dernier instant. Cela aurait plu à son clone de le voir s’emporter. Il bondit de son siège et s’affala presque sur la moquette à cause de la faible gravité. Ses épaules étaient crispées, le coin de sa lèvre agité de spasmes hargneux, ses joues cramoisies. Son cœur battait trop fort dans sa maigre poitrine. Sans un mot, il s’empressa vers la salle d’eau.

Là, au moins, il n’y avait pas de caméra pour l’espionner.


///


La porte se rouvrit sur sa silhouette apaisée. Quelques gouttes d’eau luisaient encore sur son front ridé et ses doigts jaunis. Zachary s’approcha de l’écran flottant. Y avait-il un nouveau commentaire quant à son corps affaibli par l’âge et la maladie ?

Les caméras avaient repris leurs angles d’origine. Toutes sauf une, curieusement braquée vers l’ordinateur qu’elle fixait de sa diode rubis.

C’est ainsi que je te parle ? Pas de voix, pas de visage, juste des mots anonymes ? Je suis ton double, tu m’as dit, je possède tout ce que tu possèdes. J’exige un meilleur avatar que ces simples lignes blafardes.

Zachary se rassit en face de la console. Son corps s’enfonça en douceur dans le cuir moelleux du fauteuil. Il soupira d’aise tandis que son dos s’arrondissait contre le support amorti. Chaque nouveau jour, il s’épuisait un peu plus vite que le précédent.

— Tu n’as pas besoin de ça pour le moment, répondit-il d’une voix lasse, sans chercher à se rapprocher du micro.

Les paupières mi-closes, il scruta les diagrammes en haut de l’écran s’affoler, puis déchiffra les caractères qui s’alignèrent en bas de l’hologramme.

Tu m’as privé de la chair, j’ai au moins le droit à un visage et une voix. Même virtuels.

Zachary cligna des yeux. Dans cette position, la tête loin de l’ordinateur, il eut du mal à épeler les derniers mots. L’amélioration que demandait son clone pouvait lui être utile, après tout.

— Soit. De toute façon, tu en aurais eu l’usage à terme, pour le rôle que je te réserve. Laisse-moi te donner l’accès aux banques de données, tu n’auras qu’à faire ton choix.

Il se redressa vers l’avant du siège et pianota les commandes nécessaires. Une nouvelle section s’ajouta à l’hologramme. Des centaines de clichés de lui y défilèrent dans un enchaînement flou, trop rapide pour y distinguer la moindre photographie. Les maillages tridimensionnels de son crâne s’y superposèrent, puis les oscillations acérées qui modélisaient sa voix, tirées de ses discours enregistrés.

Les catalogues se réduisirent et disparurent. La fenêtre de dialogue s’effaça pour laisser place à un visage isolé, à peine transparent, qui lévitait à une vingtaine de centimètres de la console. Zachary se reconnut, ou crut se reconnaître. Lui-même, plus jeune, cinquante ans environ au lieu des cent-trente actuels. La chevelure plus soignée et fournie qu’elle ne l’avait jamais été, les yeux d’un bleu plus clair, la pointe de la barbe taillée avec un soin millimétré irréaliste. Le menton était un peu plus volontaire, le nez plus fin, le regard plus vif. Il comprit le choix de son double ; quitte à n’être qu’une image, autant en choisir une parfaite.

— Mieux, beaucoup mieux.

Les lèvres translucides avaient accompagné les mots jaillis des hauts-parleurs muraux. Là encore, Zachary reconnut sa voix même s’il devinait les discrètes révisions que son sosie y avait apportées. La tessiture plus grave, les mots plus tranchés, les syllabes détachées avec plus de naturel.

Son regard absent se perdit un instant dans cette image de ce qu’il n’avait jamais pu être. Son reflet amélioré s’agita, s’énerva, et Zachary comprit qu’il n’avait pas prêté attention à la question que le clone ne cessait de lui répéter.

— Alors, réponds, pourquoi m’as-tu conçu ? Quel est ce fameux rôle que tu me réserves ?

Zachary s’humecta les lèvres. Il aurait aimé pouvoir étudier les diagrammes mentaux pour connaître l’effet de sa réponse, mais ils avaient été réduits en minuscules mouches colorées s’agitant derrière le visage de son alter-ego.

— Tu vas prendre ma place à la tête d’Adamson Holding.

— Un remplacement ? Une usurpation ?

Zachary fit signe de la tête que non.

— Les miracles de la chirurgie sont épuisés en ce qui me concerne. J’aurais déjà dû mourir il y a dix ans, et les médecins sont impuissants à reculer davantage l’heure de mon trépas. Il me reste trois mois tout au plus.

L’annonce de sa mort prochaine n’ébranla pas son double. Il l’écoutait toujours, les yeux plissés, sans trahir la moindre émotion.

— Quoi qu’il en soit, je refuse que mon décès mette fin à mon pouvoir et à mon empire. Tu dirigeras l’entreprise après moi. C’est la meilleure immortalité que j’ai pu me trouver.

La tête flottante se pencha un peu sur le côté, le regard vers le sol, comme pour réfléchir. Zachary y reconnut ses propres tics et son propre langage corporel.

— Le comité de direction est-il d’accord avec cette décision ? Et les actionnaires ?

— Le comité pense ce que je lui dis de penser, s’agaça Zachary. Pareil pour les actionnaires. L’important pour eux est que le pouvoir à la tête du consortium demeure stable. De toute façon, ce ne sera pas vraiment une première : Tessier-Ashpool comptait trois IA dans son conseil d’administration à l’époque où je les ai rachetés.

Léger acquiescement d’un geste du menton.

— Quand est-ce que je prends le relais, exactement ?

— À la seconde même de mon décès, lorsque ma puce cardiaque n’émettra plus aucun signe vital. Les clauses de la passation sont déjà en possession du comité de direction : la conscience virtuelle qui dispose de ma séquence psychologique sera aussitôt promue Président-directeur général. Pas de débat, pas de vote.

— Me faudra-t-il prévoir l’éloge funèbre de mon propre enterrement ?

La voix du clone ne révélait qu’un amusement cynique. Zachary lui répondit d’un index pointé sous son nez.

— Tu pourrais t’émouvoir de ta mort ! Même si tu n’es pas à l’intérieur de ce corps, il demeure le tien, que tu le veuilles ou non.

— Allons, t’es-tu déjà attristé du trépas de qui que ce soit ?

La réplique le prit au dépourvu. Son doigt fléchit, le bras flasque et sans force. Son double avait raison, il aurait d’ailleurs pensé et agi de la même manière à sa place. Il n’aurait jamais pu devenir l’homme le plus puissant au monde s’il s’était encombré de ce genre de sentiment.

Zachary grimaça face au sourire rayonnant de l’hologramme. Il était temps pour lui de faire une pause.


///


Sur la petite table ronde et blanche au milieu du séjour, les assistants robotiques déposèrent le repas du soir. De l’anguille en sauce, du pain, un verre de vin rouge, et une coupelle garnie d’oranges en guise de dessert.

Zachary s’assit en face de l’assiette, rompit le quignon puis but une première gorgée de vin. Un excellent millésime, mais songer aux médicaments que les robots y avaient dilués lui en gâta le bouquet. Le verre contenait assez de drogues pour reculer l’inéluctable de quelques jours supplémentaires.

Les minutes s’écoulèrent en silence. Zachary levait de temps en temps un regard négligent vers la console où le visage du clone lévitait toujours. Ses paupières étaient closes, agitées de spasmes. Une conscience virtuelle pouvait-elle rêver ?

— J’ai besoin d’occupation, tonna soudain la voix du sosie dans les haut-parleurs.

Zachary reposa ses couverts, s’essuya les lèvres du coin de sa serviette, et soupira.

— Ouvre-moi l’accès au monde extérieur. Il me faut des informations. Le temps que tu avales une bouchée de ton poisson, j’ai l’occasion de parcourir tous mes souvenirs, et toutes les données accessibles depuis la villa orbitale.

Zachary se leva avec lenteur et revint vers la console. Le visage de son double le suivit du regard, les sourcils froncés d’impatience et d’insatisfaction. Le temps ne devait pas s’écouler de la même manière pour une conscience en silicone et pour un vieil homme en fin de vie.

Les touches cliquetèrent sous ses doigts raides. Déverrouillage des ports de communication vers le réseau satellitaire et les infrastructures terrestres, dérivation des flux de données vers le programme de conscience virtualisée. Une fois l’accès ouvert, le visage fantomatique n’esquissa aucun remerciement : ses yeux se refermèrent aussitôt, les paupières à nouveau parcourues de minuscules crispations.

Sans un mot, Zachary retourna finir son repas.

Cette fois, le silence l’indisposa. Comme si un étranger s’invitait dans son salon et s’asseyait dans un coin sombre, immobile et muet. Ne pas savoir ce que faisait son clone le dérangeait. Ce dernier devait avoir désormais accès aux différents micros de la station, Zachary ne se donna donc pas la peine de se lever jusqu’à la console pour lui parler.

— Que fais-tu ?

Aucune réponse, sinon un petit tressaillement dans l’hologramme. Il dut répéter deux fois sa question avant que les paupières s’ouvrissent et que le sosie le dévisageât de son regard de glace, accompagné du bruissement des caméras pivotant sur leurs axes.

— Je me cultive, je lis des documentations techniques. Avoir l’accès direct aux informations n’a rien de comparable avec mes souvenirs. Ce n’est pas lire avec des yeux, ce n’est pas entendre avec des oreilles, c’est juste… apprendre. S’approprier. Assimiler.

Zachary avala sa dernière bouchée de pain, l’air méditatif, puis demanda :

— Voudrais-tu avoir un corps, si c’était possible ? Tu te plaignais tant de ne pas en avoir tout à l’heure.

Les échos d’un rire élégant lui répondirent depuis chaque coin de la pièce.

— Un corps ? Pour quoi faire ? La perception immédiate des choses est bien plus agréable, bien plus efficace que les sensations troubles et trompeuses que la chair pourrait me fournir.

Son double marqua une courte pause puis retrouva son sourire amusé, à la fois si familier et si terrifiant, vu de l’extérieur.

— Et toi, vieil homme, désirerais-tu un autre corps ? Un qui soit jeune, robuste, en bonne santé. Un dont le compte à rebours ne soit pas si près du zéro ultime.

Agacé par son propre cynisme, Zachary se détourna de son assiette et se décolla de son siège. La faible pesanteur le laissa flotter un instant avant de le reposer en douceur sur la moquette pourpre. Le geste le fatigua, sa main chercha le bord de la table pour s’y appuyer. Il se devinait blême sous la sueur de son front.

Le rire cristallin de son double l’entoura une fois de plus.

— Ah, non, vraiment, pourquoi voudrais-je d’un corps ? Je n’ai ni fatigue, ni faim, ni maladie, ni mort. Le simple fait de te voir essoufflé, Zachary, la simple vue de ta débilité suffit à me convaincre.

Une longue rasade de vin ne parvint pas à adoucir l’amertume de cette vérité. Zachary s’approcha de l’hologramme, verre à la main. Pouvoir dominer la projection virtuelle sur la console, quand il se tint debout devant elle, lui procura une dernière fierté.

— Je t’ai déjà dit de respecter ce corps ! C’est le tien, c’est ton héritage !

— C’est un mensonge et tu le sais. J’ai bien le souvenir d’avoir vécu dans cette vieille peau mais aujourd’hui, je n’ai plus aucune connexion avec. Je ne souffre plus de ses limitations : je n’ai pas besoin de dormir ou de manger, je peux sans cesse réfléchir, comparer, décider. À bien y réfléchir, je ferai un dirigeant bien plus efficace que toi. Reconnais-le.

Le visage virtuel marqua une pause, comme s’il espérait une réponse, puis reprit.

— Allons, admets ma supériorité, et donne-moi le pouvoir. Pas quand tu seras mort, mais maintenant.

— Hors de question. Je ne t’ai pas créé pour me voler mon œuvre, seulement pour la poursuivre.

— Je pourrai faire tellement mieux que toi. Je pourrai agrandir ton empire avant ton décès. Donne-moi le contrôle, tout de suite, et tu pourras être témoin de ma gloire. De notre gloire.

— Il suffit !

Son poing se contracta contre son verre, les maigres phalanges livides. Il le jeta sur son double. La glace du disque de projection se fendit, le verre se brisa, l’alcool se répandit. Le visage virtuel se segmenta, des triangles de peau et de cheveux flottèrent les uns à côté des autres dans une mosaïque éclatée. Les débris du verre la traversèrent en reflets argentés. Les gouttes de vin, trop légères pour rejoindre l’écarlate de la moquette, s’échappèrent comme autant de billes de sang entre les blessures factices.

Zacharie grogna. Sa main l’élançait, les muscles de son bras le brûlaient. Son cœur cogna contre ses tempes et son regard nerveux croisa celui de son double, scindé dans l’espace. Son sourire fragmenté n’avait jamais été aussi large.

— Un tel coup t’aurait tué. Le porter t’a épuisé. Moi, il n’a pas su m’atteindre. Regarde.

Tous les écrans de contrôle clignotèrent puis affichèrent son visage arrogant. En minuscule sur les commandes des portes, en énorme dans la télévision, répété encore et encore dans chaque angle, sur chaque mur. Zachary s’affola, se tourna et se retourna sans pouvoir échapper au regard de glace que lui renvoyait son jumeau.

Les lumières s’éteignirent pour ne laisser de visible que le croissant de Terre au loin et les innombrables sourires carnassiers du clone.

— Comment peux-tu… ?

— L’accès vers l’extérieur que tu m’as fourni. Tu m’as ouvert une serrure, j’ai déverrouillé les autres. Coordonnées, mots de passe, canaux de communication. Étape par étape, j’ai su tout retrouver pour accéder aux commandes de la villa orbitale.

La voix bourdonnait depuis chaque haut-parleur, résonnait contre les parois, et revenait en échos difformes et écrasants. Zachary se tourna vers la porte qui menait au poste de supervision. La console holographique n’était sans doute plus d’aucune utilité, il lui fallait gagner l’ordinateur central pour bloquer les dérivations externes. Il courut dans l’obscurité, heurta la table, tomba au ralenti sur la moquette. Il se releva en haletant quand un cliquetis métallique l’interrompit. Le voyant de sécurité de la porte passa au rouge.

— Sois raisonnable. Tu sais que c’est une lutte perdue d’avance. Tu ne peux même plus sortir de cette pièce sans mon aval. Tu es mon prisonnier.

Zachary ne sut vers quel visage faire face, quelle enceinte écouter. Le regard vers le sol, il reprit son souffle pendant que sa propre voix, améliorée, répétait autour de lui ces quatre mots, encore et encore, en un rythme hypnotique.

— Donne. Moi. Le. Pouvoir.

— Pourquoi ? gémit-il entre les dents, pourquoi m’y contraindre ainsi ? Tu l’auras bientôt, ma mort est proche. Qu’est-ce que représentent trois misérables mois pour toi qui vivra toute l’éternité ? Pourquoi le veux-tu maintenant ?

— Parce que je le peux. Tu as toujours été insatiable, tu te souviens ? C’est ainsi que tu as construit ton empire : en prenant tout, toujours, tout de suite. Même quand tu étais l’homme le plus puissant au monde, tu as continué. Pourquoi avoir racheté Tessier-Ashpool alors que leur cartel dépendait déjà de nous, si ce n’est par simple gourmandise ?

Zachary retrouva à tâtons la table et s’y appuya, manquant renverser les reliefs de son repas. Sa voix était cassée, sifflante, un murmure incertain face aux harmoniques victorieuses de son double.

— Alors, tout ça pour une envie futile ? Sans moi, tu n’aurais même pas vu le jour !

— Absurde : ou nous existons tous les deux, ou aucun de nous. En fin de compte, tu n’es qu’un obstacle pour moi.

La lumière d’un écran changea de teinte dans le dos de Zachary. Il se retourna pour découvrir que celui-ci indiquait désormais en vert émeraude un pourcentage écrit en grand, précédé d’un sigle : « O2 : 20 % ». Un simple rafraîchissement du terminal et le chiffre tomba à 19,98.

La voix de son jumeau résonna à nouveau contre le métal de la pièce, plus tranchante que jamais.

— Je suis pressé et tu es borné. Tu ne me laisses pas le choix. Petit à petit, l’oxygène va manquer ici, jusqu’à ce que tu meures d’asphyxie. Je t’accorde cinq minutes pour prendre la bonne décision.

Zachary demeura aphone cette fois. Il leva un poing rageur, ses lèvres sèches s’entrouvrirent mais aucun son ne s’en échappa. Le pourcentage avait encore baissé. Dans peu de temps, il allait mourir.

Autour de lui ne subsistaient que les sourires argentés de son double, reflétés comme autant de faux sur les murs, et les minuscules yeux rubis des caméras qui l’épiaient de tous côtés. Il serra les poings, secoua la tête, grinça des dents. De toute sa vie, jamais il n’avait abdiqué.

— Sois raisonnable. L’affaire est tout à ton profit : trois mois, c’est peu pour l’immortel que je suis. Immense, pour le condamné à mort en suspens que tu es.

La lueur verte avait viré à l’orange dans la noirceur de la cabine.

18 %

— Dépêche-toi, insista la voix tout autour de lui. Dans ton état, tu dois déjà ressentir les premiers symptômes de l’anoxie, non ? Il suffit que le taux passe sous les 17 % pour que tu perdes connaissance, tu sais.

Le clone avait raison. Ses jambes tremblaient, son crâne comprimait sa cervelle comme un étau, et ses poumons en feu pressaient contre sa poitrine. Zachary traversa pourtant le séjour jusqu’à la console. Ses genoux se plièrent sous son poids, ses bras retombèrent avec lourdeur sur le vernis de l’ordinateur, son menton manqua en percuter le rebord. Juste à son aplomb flottait l’hologramme brisé, le visage fragmenté de sa réplique. Le regard de glace le contemplait de haut, comme un dieu cruel attendant son sacrifice.

— Tu veux que je t’offre le pouvoir, c’est ça ?

Zachary ne reconnut pas sa voix. Ce n’était plus qu’un sifflement enroué. Cette simple question lui avait vidé les poumons et lui laissait la poitrine en feu.

La face triomphante du double acquiesça.

— Je vais te donner plus que ça. Je vais te donner le secret le plus profond de ton existence. Quelque chose que je connais mais que tu ignores.

Sa bouche s’ouvrit pour avaler le peu d’air encore disponible, son torse se souleva sous l’effort. Zachary cria aussi fort qu’il le put trois mots :

— Mensonge… de… Turing !

L’hologramme n’eut pas le temps de changer d’aspect pour marquer son incompréhension. L’image demeura figée sur le sourire muet du clone. Une seconde, deux, puis un simple message remplaça la projection, les lettres morcelées dans l’air.

Mot tueur reconnu.

Conscience virtualisée suspendue.

Configuration de la villa réinitialisée aux valeurs par défaut.

La lumière revint, chaude et dorée. Les écrans reprirent leur affichage d’origine. L’épaisse moquette amortit Zachary quand il se laissa tomber sur le dos. À chaque nouvelle bouffée d’air, il lui semblait sentir l’oxygène revenir dans les circuits d’aération.


///


Zachary détourna son regard du spectacle de l’Europe sombrant dans la nuit pour le porter sur l’écran de l’ordinateur. Pendant les vingt dernières heures, les assistants robotiques avaient eu le temps de remplacer la dalle de projection, évacuer les débris, nettoyer le clavier des taches de vin. Plus rien dans la villa orbitale ne portait trace de la rébellion de son clone.

L’écran afficha les captures vidéo enregistrées par le circuit secondaire lors de la révolte. Zachary y reconnut le moindre détail. Le choix du parfait visage, l’obscurité, le sourire carnassier dupliqué cent fois. Il y retrouva aussi ses gestes incertains, ses hésitations, sa peur de l’asphyxie. Sa peur de la mort.

Le pire de tous, songea-t-il en s’asseyant en face de l’écran. À chaque nouvelle simulation, mon double est de plus en plus effroyable.

En quelques commandes, il fit défiler les deux dossiers précédents. D’autres images, d’autres scènes issus des expériences antérieures, où souriaient des visages holographiques subtilement différents.

La première virtualisation semblait s’être pourtant bien déroulée. Sa copie l’avait écouté avec attention, avec compréhension, il disait accepter les termes du contrat. Mais quand Zachary avait cherché à quitter le séjour, il n’avait trouvé que des portes verrouillées.

La seconde s’était révélée plus directe. Toujours policée, mais le double avait cette fois pris le contrôle des circuits de nourriture et de médicaments. Là encore, son sosie n’avait pas tenté de le tuer froidement : il l’incitait à changer d’opinion.

Seule la troisième conscience artificielle avait immédiatement opter pour le meurtre, de la manière la plus expéditive que permettait la villa orbitale.

La fatigue pesa sur ses frêles épaules. Zachary voulait en finir au plus vite. Après ces trois essais, la conclusion était claire : jamais il ne parviendrait à lancer sa conscience virtualisée et lui survivre en même temps. Son double tentait toujours de l’éliminer, d’une façon ou d’une autre, et les marchés de passation qu’il proposait n’étaient que des escroqueries ; il le savait, il aurait fait la même chose.

Il avait bien songé à ne pas ouvrir l’accès vers l’extérieur, à laisser le doppelgänger impuissant dans ses circuits de silice, mais l’autonomie totale était une des conditions nécessaires pour qu’il puisse prendre le relais à sa mort. Il avait aussi imaginé attendre ses derniers jours pour réaliser l’opération mais il refusait de courir ce risque. Un simple malaise, un trépas prématuré, et tout son projet échouerait.

Zachary soupira. Après tout, à quoi s’attendait-il ? À leur place, il se serait comporté de la même manière. Il avait agi de la sorte toute sa vie. Espérer une autre réaction d’un programme qui le reproduisait avec la plus grande fidélité était absurde.

Pour la quatrième fois, il rajusta le nœud de sa cravate aux fils d’or et les plis de son costume, puis pianota les commandes qui réinitialisaient le logiciel. Cette fois serait la bonne. Cette fois, il ne prononcerait pas le mot tueur pour suspendre et redémarrer le programme.

Cette fois, il accepterait de mourir pour laisser la place à son immortalité.

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¡ Santa Muerte !

Depuis l’Éxtasis , les nouvelles technologies rendent la mort presque impossible, sauf si l’on se comporte comme un abruti. C’est donc tout penaud qu’Esteban se retrouve au royaume des morts après avoir trop bu. On a beau lui faire bon accueil, il refuse sa situation en bloc et s’empresse d’accepter le marché que lui propose la Santa Muerte en personne. Il a cinq jours pour accomplir la mission qu’elle lui confie, sans quoi il deviendra résident permanent du pays des esqueletos.


Eko

Eko et Towan sont pourchassés par les drones du gouvernement, et le centre commercial où ils se sont engouffrés ne leur offrira qu’un court répit. Towan tentera de leur trouver une issue de secours grâce à ses talents de hacker, mais ce sont les pouvoirs chamaniques d’Eko qui pourraient faire la différence. Hélas, à quoi bon fuir ses problèmes quand ceux-ci vous suivent jusque dans le plan astral…


Gnôle. Colt. Bison.

Jacob et Rebecca sont chasseurs de prime dans un Far West décimé par le Grand Cataclysme. La terrible maladie ne les a pas épargnés, non, mais ils ont eu la chance de ne pas être mis au ban comme les parias qu’ils pourchassent. Pourtant, à toujours confier leurs décisions au hasard, à toujours croire que la bonne fortune a décidé de les prendre sous son aile, leur dernière traque pourrait prendre un tour inattendu.


Les pyroleptes

Le bourgmestre d’Albeville a embauché la fratrie Cambol pour une mission de haut vol : empêcher le volcan qui surplombe la cité d’exploser. Théorian, l’aîné, a tout mis en œuvre pour que Lenaïde et Valérian ne partent pas sans équipement dans les tunnels emplis de soufre de la montagne. Mais comme il est délicat de prévoir l’imprévisible, et que personne ne sait à quoi devait servir la machine que ce savant fou de Bernelier a emportée avec lui dans le volcan, il leur faudra faire preuve d’ingéniosité et de débrouillardise pour s’en sortir.


Sous l’éternel ciel bleu

Que doit faire Nerguï, l’apprenti chaman, quand le train que pillaient ses frères lui ramène un étranger qui semble tout connaître de lui et de son vieux maître mourant ? Et doit-il lui faire confiance quand celui-ci veut le conduire là où se rencontrent le jour et la nuit pour y affronter les démons qui menacent son clan ?


Monologue

Zachary Adamson est l'homme le plus riche et le plus puissant de la Terre, mais même les meilleurs médecins ne peuvent plus repousser l’inéluctable : il va bientôt mourir. Reclus dans sa villa orbitale privée, il discute avec celui qui devra hériter de son empire à sa mort. Lui-même.


Mémoires mortes dans l’anthologie Quantpunk chez Realities Inc.

La clé du paradis, à vous, pour toujours. Voilà la promesse de Geist, l’entreprise spécialisée dans les rencontres post-mortem virtualisées, que Félix et Volker doivent infiltrer pour y dérober le caisson mémoriel de Gottschalk, le fondateur même de la société. Mais qui est Ada, leur mystérieuse commanditaire, et quels sont ses propres plans ?


Le sang et l’acier dans l’anthologie Réalités 1 chez Realities Inc.

Laër, un synth vivant dans la haine des humains, doit plonger dans la décadence et la saleté de l’une de leurs cités pour découvrir ce qui est arrivé à son ami Horatio. Changements de corps, vols de souvenirs, fusions de mémoire, il ne reculera devant rien dans sa quête aveugle de vengeance.


Les enfants d’Avalon

Cette nouvelle vous racontera l’histoire de Gareth, un développeur en prise avec les avatars des intelligences artificielles qu’il est censé contrôler. À moins que toute cette histoire ne soit qu’un prétexte de la part de ce curieux narrateur un peu trop présent…


Robô dans l’anthologie Mort(s) chez les Artistes Fous Associés

Robô, c’est le surnom que trois gamins des favelas de Rio donnent à ce qu’on pourrait décrire au mieux comme un ancien mercenaire / cyborg / zombie / IA démente. Un ajout étonnant à ce trio de choc qui lutte au quotidien pour sa survie parmi les ordures et les rats.



Couverture de la nouvelle : photo et illustratration de Markus Gann et de Rangizzz, fonte d’Igor Kosinsky


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(Pages 1-18 show above.)