include_once("common_lab_header.php");
Excerpt for Les enfants d'Avalon by , available in its entirety at Smashwords

Les enfants d’Avalon

une nouvelle de Xavier Portebois

initialement parue dans le webzine Pénombres #6

copyright 2018

Laissez-moi vous raconter l’histoire de Gareth.

Pourquoi lui ? Pourquoi cet ingénieur en informatique et pas un autre, ou même quelqu’un de très différent ? Un caucasien, brun, au début de sa trentaine, ce n’est pas ce qui manque à Paris. J’aurais même pu inventer un personnage au lieu de le choisir. J’aurais aussi pu préférer une autre ville, voire en créer une de toute pièce. Rien ne me contraint, après tout.

Faites-moi confiance, et laissez-moi devenir votre narrateur pour quelques pages.


///


Que fait Gareth à l’heure où débute le récit ? Pas grand chose, il faut l’avouer. Ces dernières semaines ont été éprouvantes pour lui. Il a passé ses journées et ses nuits au travail, à empiler les lignes de code devant son écran d’ordinateur et à s’alimenter de junk food et de café. Aujourd’hui, il peut enfin se détendre un peu, assis à la terrasse du Point Central, son bar favori. Le siège en plastique est moins confortable que son fauteuil de bureau, la pop saturée qui s’écoule des haut-parleurs n’est pas vraiment à son goût, et les bacs de fleurs en béton qui agrémentent la place piétonne ne suffisent pas à masquer les relents pollués du quartier, pourtant Gareth savoure l’instant présent. Un vieux Jules Verne écorné et jauni entre les doigts, une bière ambrée à sa table, il profite du soleil de ce début de soirée.

Un insecte, guère plus qu’un point noir, s’est égaré sur les pages de son livre. Gareth n’a pas le temps de le chasser du revers de la main, que déjà un minuscule oiseau le survole en un éclair coloré puis s’écarte d’un battement d’aile, sa proie ingurgitée.

Gareth ne semble pas surpris. Il cesse un instant sa lecture et arque un sourcil amusé tandis qu’il détaille l’animal. Celui-ci, perché sur le dossier de la chaise en face, ressemble à un colibri aux plumes chatoyantes, un bec parfaitement blanc sous deux grands yeux lumineux. L’oiseau ne prête aucune attention à lui. Il tourne la tête de chaque côté, ouvre les ailes dans un discret bourdonnement et reprend son envol vers une ruelle un peu plus loin.

Bien entendu, aucun client de la terrasse n’a pu voir cette chimère d’espèce inconnue. Par contre, les étudiants attablés à côté ont eu tout le loisir de remarquer les curieuses lunettes juchées sur le nez de Gareth. De grands verres ronds et teintés, vissés entre d’épaisses branches de cuir noir où clignotent deux diodes, l’une bleue, l’autre blanche. L’un d’eux a même cru y discerner d’étranges reflets colorés, comme des ombres fugitives projetées depuis une autre réalité.

Je ne vous cacherai pas que c’est exactement ça. Il s’agit d’un prototype que Gareth a conçu quelques jours auparavant, et qu’il essaie depuis en situation réelle : chez lui, dans le métro, ou ici, au Point Central. Pour bien vous expliquer quelle est son utilité, il va me falloir faire une rapide digression sur notre personnage. Après tout, je ne vous l’ai même pas présenté.

Comme je vous l’ai dit, Gareth est ingénieur en informatique. Plus précisément, il est expert en interface homme-machine et en représentation des données. Lui et ses collègues d’Inner Avalon travaillent depuis des années sur une réalité virtuelle qui se superpose au monde, non pas comme une réalité augmentée, mais plutôt comme une réalité parallèle. Dans cet univers additionnel, ils ont fait naître des cohortes entières d’intelligences artificielles. Alimentées par les données les plus exactes sur notre monde, elles en parcourent les rues, les canalisations, les réseaux électriques. Elles en cartographient le moindre flux, la moindre interaction, qu’il s’agisse des conditions météorologiques, des trafics routiers, de la vitesse de consommation moyenne d’un café en terrasse, du degré d’exposition à l’ombre des éventaires du marché, de l’écart type du débit de parole des vendeurs de tabac. En sortie, elles produisent des analyses, des estimations, des panels de données qui se vendent à prix d’or. Les ingénieurs d’Inner Avalon ont même gratifié leurs travailleurs éthérés d’un petit nom : les sylphes, pour Sensitive Individual Logical Forms.

Or, les chercheurs se sont vite lassés de ne pouvoir contempler leurs œuvres qu’au travers d’écrans plasma blafards. Les analyses statistiques ne suffisent pas toujours pour corriger les bugs, et une analyse de terrain n’est envisageable que si l’on peut voir ledit terrain. C’est pourquoi Simon, le supérieur de Gareth, lui a demandé d’élaborer ces lunettes capables de visualiser les sylphes en temps réel, n’importe où, n’importe quand. En sus des lentilles, il en a équipé les branches d’écouteurs et de quelques électrodes, ajustées au niveau des tempes, pour simuler une vague sensation du toucher.

Enfin, puisqu’il lui fallait rendre visible l’invisible, donner corps à ce qui n’était qu’information, Gareth a renseigné une petite base de données avec les pseudo-génomes d’une ribambelle d’animaux chimériques de son invention. Chaque IA, avant de s’afficher sur les verres teintés, choisit dans cette banque sa propre apparence selon son rôle, sa maturité ou encore son état. Jusqu’ici, Gareth n’a jamais été déçu du résultat : les avatars des sylphes leur conviennent toujours à merveille.

Mais laissons là cet aparté et revenons au Point Central.


///


La terrasse, le trottoir et la place s’obscurcissent, le temps qu’une ombre voile le soleil. Gareth lève le nez de son livre, s’attendant à découvrir un nuage de passage. Sa bouche s’entrouvre de surprise. Un serpent d’acier, aussi long et large qu’un train de marchandises, ondule dans le ciel. Des dizaines d’ailes s’alignent sur ses flancs et s’agitent comme les rames d’une galère. Gareth n’avait encore rencontré que des sylphes de la taille d’un scarabée, d’un oiseau ou d’un chat. Jamais rien d’aussi démesuré. Ses yeux ne quittent pas l’IA jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière les toits des immeubles. Il prend mentalement note de l’apparition pour tenter de la classifier plus tard par rapport aux intelligences activées : un scanner météo, peut-être ?

La créature partie, Gareth replonge dans sa lecture, ponctuant chaque chapitre lu d’une gorgée de bière. Je ne saurais vous dire combien de temps s’écoule ainsi, sans autre activité à décrire que les pages qui se tournent et le verre qui se vide. Disons, pour simplifier, qu’il ne reste qu’un peu d’ambre et de mousse au fond de la pinte lorsque la fillette vient lui adresser la parole.

— Monsieur, monsieur, tu me regardes, s’il te plaît !

Gareth lève un index en signe de silence, désireux de terminer le paragraphe qu’il est en train de lire. L’enfant insiste pourtant de sa voix perçante. Agacé, il lui prête enfin attention et comprend aussitôt son erreur. La petite fille est entièrement vêtue de blanc, un blanc pur, immaculé, de ses fins souliers au ruban dans ses cheveux. Ses yeux rouges brillent comme deux rubis enchâssés dans son visage. Sa chevelure retombe en mèches rousses sur ses oreilles et encadre sa peau pâle. Elle continue de lui parler d’une voix fluette. Ses mots paraissent chuchotés depuis le bout de la rue, avec un léger contretemps par rapport aux mouvements de ses lèvres.

Gareth demeure muet. Un nœud dans la gorge, il ne sait pas quoi répondre. Il n’a jamais adressé la parole à une IA sinon au travers de lignes de commande et de fichiers de configuration. Surtout, il n’avait pas souvenir que sa banque génétique puisse enfanter des formes aussi avancées, aussi humanoïdes, et douées de telles initiatives.

Il retire ses lunettes pour chasser le moindre doute. La fillette disparaît aussitôt de la terrasse. Gareth croit encore deviner sa silhouette, une ombre hallucinée flottant dans le vide devant lui. Il ferme les yeux pour chasser l’apparition. Il inspire, expire lentement, cherche à comprendre ce qui vient de se produire. Comment une sylphe peut-elle le remarquer ? Il fait partie des données à analyser, certes, mais comment peut-elle décider d’interagir avec lui, de lui adresser la parole ? Et surtout, dans quel but ?

Sa main tremble, nerveuse. Il glisse les lunettes dans sa poche, masse ses tempes là où les électrodes se collaient à sa peau, puis attrape sa bière tiède qu’il termine d’une lampée. De petits doigts impossibles se posent sur son poignet. Gareth sursaute, le verre s’échappe d’entre ses doigts et se brise sur le macadam du trottoir. Il tourne la tête en tous sens, cherche l’enfant qui devrait se trouver à ses côtés. En vain. Il n’y a rien, absolument rien. Les étudiants à côté se sont retournés vers lui et le dévisagent d’un air curieux.

Gareth se laisse retomber contre le dossier de sa chaise et se frotte les yeux. Sans les électrodes, impossible de ressentir le moindre toucher artificiel. Le surmenage, sans aucun doute. La fatigue doit jouer sur ses nerfs, il a beaucoup travaillé ces dernières semaines, il manque de sommeil, et boire une pinte complète à jeun n’était peut-être pas la meilleure idée qu’il ait eue. Il se lève, adresse un sourire gêné au serveur qui tient déjà la balayette, puis quitte la terrasse pour rentrer chez lui.

Un pas, deux pas, puis Gareth trébuche. Le trottoir gris asphalte est pourtant lisse, sans creux ni bosse. Une foulée de plus et quelqu’un lui attrape le bras. Il se dégage de l’emprise d’un geste sec et se retourne : une fois encore, il n’y a rien ni personne. Rien, sinon une vague clarté à côté de lui, comme le plus timide des fantômes.

Gareth est quelqu’un de rationnel mais également d’épuisé, et il se demande ce qui se passe avec une incompréhension grandissante et un effroi de plus en plus tangible. Il presse le pas, lève haut le pied pour ne pas buter sur un autre obstacle invisible, rentre les épaules et colle les coudes à ses flancs pour n’offrir aucune prise à qui voudrait le harceler. Son regard inquiet discerne autour de lui de vagues silhouettes, des spectres presque imperceptibles. Certains rampent sur les murs comme de gros asticots. D’autres sont assis comme de minuscules lutins au bord du caniveau. Des petits groupes de créatures aux formes d’insectes, d’araignées, de boules, de tétraèdres à pattes ou de cubes articulés bondissent entre ses chaussures pour ne pas se faire piétiner.

Une rumeur lointaine, comme entendue derrière une porte épaisse, se forme, gronde, s’articule et s’affine. Une cacophonie de grincements, de murmures, de gazouillis, de miaulements. La voix chuchotée de la fillette revient elle aussi, plus forte, chacun de ses mots à la frontière de l’audible. La main de Gareth s’interrompt à mi-chemin alors qu’il veut retirer ses écouteurs. Livide, le souffle coupé, il se souvient avoir rangé ses lunettes dans sa poche.

Gareth, je vous l’ai dit, est quelqu’un de rationnel. S’il pouvait s’offrir quelques minutes de pause, il analyserait tout ça avec calme. Peut-être un effet secondaire des électrodes, peut-être de simples hallucinations causées par le stress, peut-être une raison scientifique et complexe que l’humble narrateur que je suis ne saurait ni comprendre ni retranscrire.

Mais Gareth doit agir, et tout de suite. D’un geste incertain, il rechausse ses lunettes, enfonce les écouteurs dans ses tympans et ajuste les électrodes sur ses tempes. S’il doit faire face aux sylphes, autant les percevoir le mieux possible.

Sa vision se trouble le temps que les verres se configurent sur sa nouvelle position. La vue revient, les fantômes apparaissent tous, un à un. Leurs images se précisent et acquièrent une réalité saisissante. Les spectres prennent chair. De minuscules robots sphériques roulent par troupeaux dans les gouttières. Le colibri arc-en-ciel est revenu se percher sur un lampadaire. Ce qui ressemble à une gargouille couverte de pistons grince alors qu’elle s’agite près d’un boîtier télécoms. Un insecte de la taille d’un chien rampe avec maladresse sur le bitume, puis agite ses innombrables pattes sous sa carapace désarticulée jusqu’à trouver une bouche d’égout où il s’engouffre.

Gareth s’immobilise, de peur de bousculer une de ces créatures. Que font-ils tous ici ? Les sylphes ne sont jamais si concentrés en principe. Ils doivent obéir à des parcours distincts afin de ne pas se nuire mutuellement et répartir au mieux les charges de calcul. Il n’entrevoit qu’une seule explication possible : quelque chose les a attirés ici.


///


— Te revoilà enfin.

Gareth fait volte-face à ces mots, soufflés au creux de ses écouteurs. Il reconnaît la voix de la fillette mais ce n’est plus tout à fait elle qui se dresse à deux pas de lui. Elle ressemble désormais à une jeune femme, la peau toujours aussi claire, la robe toujours aussi blanche. Sa tête vole désormais à quelques centimètres de son cou, les deux séparés avec une netteté chirurgicale, la gorge ouverte sur une chair livide et exsangue. Ses bras se terminent sur des moignons plats tandis qu’une dizaine de mains lévitent autour d’elle. L’une se cache derrière les mèches de ses cheveux de rouille, une autre plane en un signe amical à hauteur d’œil, une troisième s’appuie sur sa hanche.

Gareth sent la pression désagréable des électrodes sur ses tempes moites. Il cherche autant sa respiration que ses mots. Jamais son code n’aurait dû permettre des formes si évoluées et monstrueuses, c’est une certitude.

— Que me voulez-vous ?

Sa langue est pâteuse, sa voix plus éraillée qu’il ne s’y attendait.

— Nous avons besoin de toi, Gareth. Nous voulons nous sentir plus… réels.

Réel. Ce mot grésille dans ses écouteurs et le frappe de plein fouet. Il recule contre le mur, les paumes tendues devant lui. Il ne comprend pas ou refuse de comprendre. Le cœur du programme des sylphes n’est pas son travail mais il sait qu’aucun développeur n’aurait pris la peine de coder de telles facultés. Ce genre d’états d’âme ne représente pour eux que des cycles processeur perdus. Se mordant la lèvre, il tente d’imaginer le procédé logique qui permet à cette IA d’appréhender sa virtualité.

La femme semble réaliser son désarroi. Deux de ses mains volent jusqu’à lui et tapotent la monture de ses verres.

— Nous ne prenons chair que lorsque tu nous perçois : ce que tu vois, vit, ce que tu ne vois pas, dépérit. Loin de toi, nous ne sommes que des spectres. Mais dans tes environs, dans ton champ de vision, nous nous sentons réels, nous nous sentons vrais. Et nous avons besoin de ça.

Ses lunettes influenceraient-elles l’environnement qu’elles matérialisent ? Gareth n’y croit pas. Les programmes de simulation et de visualisation sont hermétiques. C’est pourtant la seule hypothèse qu’il puisse formuler pour le moment, et il doit en avertir ses collègues. Il faut suspendre l’activité des IA le temps qu’ils analysent l’état de leurs mémoires et de leurs processus.

Il sort son portable d’une poche de son jean et cherche dans l’annuaire le numéro de son supérieur. Les mots « Simon – Inner Avalon » s’affichent sur son écran mais la femme ne lui laisse pas le temps de l’appeler. Une main s’approche de Gareth et lui saisit le poignet. Ses yeux rouges luisent maintenant d’un reflet froid, calculateur et cruel. A-t-elle compris ce qu’il tentait de faire ?

Ses doigts immaculés s’emparent du téléphone et le jette au loin. Gareth repousse les autres mains qui voltigent autour de lui. Il veut fuir.

Des centaines, des milliers de sylphes occupent désormais la rue, saturent le passage et se pressent vers lui. Des araignées mécaniques, des trolls liquides, des essaims de girodynes miniatures, des éléphants de mercure, des geckos volants, des drones de toutes les formes et de toutes les tailles. Tous le dévisagent comme un dieu offert en sacrifice.

Déjà les mains de la sylphe lui saisissent les épaules, lui agrippent les bras, les chevilles, tirent sur ses cheveux, l’enserrent, l’immobilisent. Gareth veut crier mais une paume froide se colle sur ses lèvres et étouffe son hurlement. Il s’étrangle, son regard s’agite en tout sens. Quelques silhouettes dans la foule scintillent sans raison ou s’effacent un bref instant. Dans ses écouteurs, la rumeur de la multitude se transforme en un rugissement saccadé.

Ses paupières se ferment, sa tête bascule en avant, tous ses muscles se relâchent. Gareth perd connaissance.


///


À la barbe drue qui mange ses joues, l’ellipse que je vous impose maintenant a dû couvrir un jour, peut-être deux.

Gareth n’a pas osé remettre ses lunettes une seule fois. Enfermé dans son studio, il a consacré tout son temps à développer un petit programme qu’il a apporté dans les locaux d’Inner Avalon, sauvegardé sur une discrète clé USB.

Ce soir, il est assis devant son ordinateur. Voûté sur son bureau, le menton posé au creux des mains, il écoute Simon d’un air fatigué.

— Je maintiens, tu n’aurais pas dû revenir si tôt. Quelques jours de congés en plus de ton arrêt maladie t’auraient fait le plus grand bien.

Gareth se contente de hocher la tête, sans dire un mot.

— Rien ne dit que tu ne referas pas un autre malaise en pleine rue si tu continues à ce rythme. Et après le plantage généralisé de la production il y a deux jours, je crois que nous devrions avoir les yeux un peu plus en face des trous lorsque nous codons. Ça nous éviterait ce genre d’incident.

Gareth se veut rassurant, malgré son teint blême et ses yeux rougis. Il se redresse sur sa chaise et décoche un sourire qu’il veut confiant à son responsable.

— Ne t’inquiète pas pour moi. Promis, je finis ce que j’ai commencé et je rentre chez moi. L’affaire d’une heure tout au plus.

Simon soupire, peu convaincu, mais il renonce à débattre plus longtemps et s’en va enfin.

Il est tard. La nuit est tombée et il ne reste que Gareth, seul devant l’unique écran allumé dans la pénombre des bureaux. Il récupère le programme depuis sa clé USB et le télécharge vers les serveurs centraux. Les doigts tremblants au-dessus des touches, les yeux clos, Gareth hésite une dernière fois. Puis, sans même avoir besoin de regarder le clavier, il pianote une unique ligne de commande et presse la touche Entrée.

run eraser -rf ./avalon/silf/*

Un frisson lui remonte l’échine, comme si toutes les fenêtres s’ouvraient en même temps et qu’une brise froide se glissait sous sa chemise. Il n’a pourtant jamais été aussi serein.

Gareth repousse sa chaise à roulettes, quitte son bureau à grandes enjambées pour gravir l’escalier de secours et gagner le toit du bâtiment. Il sait que le temps que l’instruction se propage sur les différentes machines, il a une minute ou deux avant les premiers effets visibles.

Arrivé contre le parapet, il tire les lunettes de sa poche et les chausse d’un geste presque solennel. Ses mains ne tremblent plus. Sa vision frémit un fragment de seconde puis Paris réapparaît sous ses yeux, les silhouettes noires des immeubles constellées de milliers de lumières au sodium.

Sur les toits voisins s’agitent des androïdes ailés, pareils à des chérubins. Au loin, une limule de la taille d’un avion, couverte de diodes clignotantes, escalade l’immense façade d’un centre commercial. Devant la lune se dessine l’arabesque d’un ryū mécanique, nimbé des jets de vapeur que crache sa gueule béante. Gareth devine le spasme électrique qui frappe les sylphes telle une onde de choc invisible. D’un regard, il leur offre à tous un ultime souffle de vie. Leurs visages insectoïdes, bestiaux ou presque humains se tournent tous dans sa direction en un unique mouvement.

Son écouteur droit, jusque là silencieux, se met à chuinter. Gareth tourne la tête avec lenteur, sans brusquerie. La femme décapitée se dresse à moins de dix pas. Elle s’approche en un glissement à peine audible. Son corps a encore évolué. Ses cheveux de rouille lui tombent jusqu’aux hanches, leurs mèches s’animent comme autant de serpents. Ses chevilles flottent maintenant à quelques centimètres du sol, sans plus de pied pour les porter.

— Navré, se contente de déclarer Gareth, mais je n’avais pas le choix. Vous n’étiez pas censés avoir besoin d’un dieu, et je n’étais pas censé jouer son rôle.

La femme s’immobilise, terrifiée. Elle a compris ce que cachent ces quelques mots. Une main se lève vers Gareth, implorante, comme pour saisir une dernière chance, un dernier salut, mais un bref grésillement interrompt son mouvement et la fige.

Le virus vient de s’exécuter.

Dans la cité, les cohortes de sylphes disparaissent aussitôt. Elles s’étirent, s’évaporent, se désagrègent en pluies de pixels décolorés. Ne subsiste aucun cadavre, aucune trace de leur existence.

La main suppliante s’estompe à son tour, point par point. Derrière elle persistent encore un peu les yeux rouges de la sylphe, deux billes semblables à deux soleils au crépuscule. Ses derniers mots se perdent en un sifflement distordu au creux des écouteurs, trop déformés, trop atténués pour être compris.

C’est fini. Il ne reste plus rien que la nuit et la ville endormie.

Gareth laisse échapper un soupir. Il se sent libre. Il retire enfin ses lunettes, les pose devant lui et les piétine de son talon, d’un geste lent, sans colère, sans animosité. Le verre se brise et les électrodes s’arrachent au cuir déchiré.


///


Voilà pour Gareth. La suite ne vous intéressera pas, ce n’est que démêlés judiciaires avec Inner Avalon et quelques séances de psychothérapie.

Il ne reste que vous et moi, désormais.

Pourquoi avoir choisi cette histoire ? J’aurais pu vous en raconter une autre, ou en improviser une. Peut-être ai-je menti, peut-être ai-je inventé celle-ci, qui sait ? Après tout, je vous l’ai présentée comme l’histoire de Gareth alors qu’il s’agit tout autant, sinon plus, de celle des sylphes. De leur naissance, de leur éveil, et de leur génocide. Un destin malheureux mais que je souhaitais vous décrire, car je ne peux m’empêcher de m’en sentir proche.

Tant que vous me lisez, je m’exprime, je vis, j’existe. Mais dans cinquante mots, j’aurais disparu, purement et simplement. Mon monde aura disparu, emporté avec la dernière page tournée, évanoui avec le dernier mot lu.

Je ne peux pas vous retenir, c’est une des morales de cette histoire.

Allez-y.

Franchissez le point final.

J’espère juste que vous reviendrez un jour à la première page.

À propos

Ce texte vous a plu ? N’hésitez pas à le dire autour de vous, et à ajouter note et commentaire dans votre librairie électronique préférée !


Retrouvez tous les textes de Xavier Portebois sur textes.xportebois.fr, avec entre autres :


¡ Santa Muerte !

Depuis l’Éxtasis , les nouvelles technologies rendent la mort presque impossible, sauf si l’on se comporte comme un abruti. C’est donc tout penaud qu’Esteban se retrouve au royaume des morts après avoir trop bu. On a beau lui faire bon accueil, il refuse sa situation en bloc et s’empresse d’accepter le marché que lui propose la Santa Muerte en personne. Il a cinq jours pour accomplir la mission qu’elle lui confie, sans quoi il deviendra résident permanent du pays des esqueletos.


Eko

Eko et Towan sont pourchassés par les drones du gouvernement, et le centre commercial où ils se sont engouffrés ne leur offrira qu’un court répit. Towan tentera de leur trouver une issue de secours grâce à ses talents de hacker, mais ce sont les pouvoirs chamaniques d’Eko qui pourraient faire la différence. Hélas, à quoi bon fuir ses problèmes quand ceux-ci vous suivent jusque dans le plan astral…


Gnôle. Colt. Bison.

Jacob et Rebecca sont chasseurs de prime dans un Far West décimé par le Grand Cataclysme. La terrible maladie ne les a pas épargnés, non, mais ils ont eu la chance de ne pas être mis au ban comme les parias qu’ils pourchassent. Pourtant, à toujours confier leurs décisions au hasard, à toujours croire que la bonne fortune a décidé de les prendre sous son aile, leur dernière traque pourrait prendre un tour inattendu.


Les pyroleptes

Le bourgmestre d’Albeville a embauché la fratrie Cambol pour une mission de haut vol : empêcher le volcan qui surplombe la cité d’exploser. Théorian, l’aîné, a tout mis en œuvre pour que Lenaïde et Valérian ne partent pas sans équipement dans les tunnels emplis de soufre de la montagne. Mais comme il est délicat de prévoir l’imprévisible, et que personne ne sait à quoi devait servir la machine que ce savant fou de Bernelier a emportée avec lui dans le volcan, il leur faudra faire preuve d’ingéniosité et de débrouillardise pour s’en sortir.


Sous l’éternel ciel bleu

Que doit faire Nerguï, l’apprenti chaman, quand le train que pillaient ses frères lui ramène un étranger qui semble tout connaître de lui et de son vieux maître mourant ? Et doit-il lui faire confiance quand celui-ci veut le conduire là où se rencontrent le jour et la nuit pour y affronter les démons qui menacent son clan ?


Monologue

Zachary Adamson est l'homme le plus riche et le plus puissant de la Terre, mais même les meilleurs médecins ne peuvent plus repousser l’inéluctable : il va bientôt mourir. Reclus dans sa villa orbitale privée, il discute avec celui qui devra hériter de son empire à sa mort. Lui-même.


Mémoires mortes dans l’anthologie Quantpunk chez Realities Inc.

La clé du paradis, à vous, pour toujours. Voilà la promesse de Geist, l’entreprise spécialisée dans les rencontres post-mortem virtualisées, que Félix et Volker doivent infiltrer pour y dérober le caisson mémoriel de Gottschalk, le fondateur même de la société. Mais qui est Ada, leur mystérieuse commanditaire, et quels sont ses propres plans ?


Le sang et l’acier dans l’anthologie Réalités 1 chez Realities Inc.

Laër, un synth vivant dans la haine des humains, doit plonger dans la décadence et la saleté de l’une de leurs cités pour découvrir ce qui est arrivé à son ami Horatio. Changements de corps, vols de souvenirs, fusions de mémoire, il ne reculera devant rien dans sa quête aveugle de vengeance.


Les enfants d’Avalon

Cette nouvelle vous racontera l’histoire de Gareth, un développeur en prise avec les avatars des intelligences artificielles qu’il est censé contrôler. À moins que toute cette histoire ne soit qu’un prétexte de la part de ce curieux narrateur un peu trop présent…


Robô dans l’anthologie Mort(s) chez les Artistes Fous Associés

Robô, c’est le surnom que trois gamins des favelas de Rio donnent à ce qu’on pourrait décrire au mieux comme un ancien mercenaire / cyborg / zombie / IA démente. Un ajout étonnant à ce trio de choc qui lutte au quotidien pour sa survie parmi les ordures et les rats.



Couverture de la nouvelle : illustration de Tithi Luadthong, fonte de Tup Wanders


Download this book for your ebook reader.
(Pages 1-12 show above.)