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Edmond About

A B C DU TRAVAILLEUR

1868

SOMMAIRE





À MONSIEUR

MICHEL CHEVALIER

Vaillant économiste et homme de bien s’il en fut.

Hommage d’admiration et de respect.

E. A.

INTRODUCTION


Il y a quatre ou cinq ans, les hasards de la vie me mirent en correspondance avec un groupe de travailleurs parisiens. Ils n’étaient guère plus de soixante-dix, mais chacun représentait un corps de métier, et l’on devinait derrière eux toute une armée de camarades. Je n’en ai pas vu un seul face à face : ils m’écrivirent, je leur répondis une lettre assez longue qui courut les ateliers, puis l’un d’eux, qui semblait exercer une certaine autorité par sa droiture et ses lumières, m’adressa une proposition qui peut se résumer ainsi :

« Voulez-vous lier avec nous une amitié solide et durable ? Rendez-nous un service que ni nos orateurs, ni nos publicistes en titre n’ont jamais songé à nous offrir. Publiez un petit livre qui nous apprenne en quelques heures de lecture tout ce qu’il nous est indispensable de savoir.

« Ce que nous vous demandons, ce n’est pas un abrégé de la science universelle : il y a tant de choses au monde qui ne nous touchent ni de près ni de loin ! Mais le sens commun nous dit qu’un homme de bonne volonté pourrait, avec un peu d’effort, serrer dans deux ou trois cents pages toutes les vérités pratiques qu’il nous importe de savoir.

« Notre condition n’est pas douce, et le pire, c’est que rien ne nous en fait espérer une meilleure, même pour nos enfants ou nos petits-enfants.

« Nous nous sommes vus, un moment, placés entre les théories désespérantes de ceux qui nous condamnaient à l’abjection éternelle, et les théories subversives de ceux qui nous disaient : Avec le fer on a du pain.

« L’expérience des révolutions sociales est faite ; nous savons tous ce que coûte une émeute, et que la folle enchère en est payée d’abord et surtout par les pauvres.

« On nous a dit ensuite que le remède à tous nos maux était dans les coalitions pacifiques, à l’anglaise ; c’est une autre épreuve à tenter ; les uns y vont de bon cœur, les autres non.

« Quelques hommes éclairés, et il y en a parmi nous plus qu’on ne croit, affirment que nous pourrions remplacer la hausse artificielle des salaires par la réduction des dépenses. Il est certain que nous payons tout plus cher que les riches, attendu que nous achetons au petit détail ; les denrées nécessaires à la vie nous arrivent à travers une série d’intermédiaires onéreux qui n’en finit pas.

« N’y a-t-il aucun moyen de supprimer les intermédiaires ? Est-ce que cent travailleurs associés pour faire leurs emplettes ne représentent pas, entre eux tous, le ménage d’un riche ? Les soldats associés sous les drapeaux dépensent moins d’un franc par jour, et vivent bien.

« Si l’union peut accomplir de tels miracles, elle en fera d’autres. Le capital nous impose ses lois, et l’on nous dit qu’il régnera sur nous jusqu’à la fin des siècles. Mais à force d’empiler des pièces de dix sous, est-ce que nous n’arriverions pas, entre nous tous, à créer un capital ? Et le capital une fois né, ne serions-nous pas en état de travailler pour notre compte, sans partager nos profits avec personne ?

« Pensez-vous que vingt ouvriers, sachant tous leur affaire, ne feraient pas un patron, comme vingt francs font un louis ?

« Le malheur est que toute expérience coûte cher, surtout lorsqu’il faut marcher à tâtons, sans route tracée. Notre ignorance nous lie bras et jambes.

« N’y a-t-il pas une science de l’économie sociale ? Comment ne nous l’a-t-on jamais enseignée ?

« La savez-vous ? Pouvez-vous nous l’apprendre ? Nous ne demandons pas un traité dans les formes, mais quelques heures de conversation familière sur la richesse, le capital, le revenu, le travail, le salaire, la production, la consommation, la coopération, l’impôt, la monnaie, que sais-je encore ? sur tous ces mots dont on nous rebat les oreilles, tantôt pour nous décourager, tantôt pour nous leurrer, jamais pour les définir et les dégager de toute équivoque. »

Je répondis à mon correspondant que j’acceptais la tâche et que je m’y mettrais un jour ou l’autre ; mais quand ? Le bon vouloir ne suffit pas dans une telle entreprise : il faut le temps de lire, de comparer, de discuter et d’écrire.

Chemin faisant, je me suis persuadé que ce travail de simple exposition, quoiqu’il ne contienne pas, à proprement parler, d’idées neuves, pourra rendre service à d’autres citoyens que les ouvriers de Paris.

Agriculteurs, marchands, chefs d’industrie, propriétaires, rentiers, artistes et gens de lettres, nous faisons tous de l’économie sociale comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Malheureusement, nous ne la faisons pas toujours bonne.

Des ouvrages spéciaux, il y en a beaucoup, et d’admirables. Mais ils coûtent trop cher pour être à la portée de tout le monde, et le style adopté par la plupart des économistes est comme une deuxième barrière qui s’interpose entre le grand public et la vérité.

Le seul livre réellement élémentaire est le catéchisme de Jean-Baptiste Say : un chef-d’œuvre de bon sens et de bonne foi, mais rédigé dans une forme trop abstraite et dans un style trop géométrique pour plaire aux lecteurs d’aujourd’hui. Si l’illustre penseur a devancé, dans l’essor de son génie, les plus audacieux progrès de notre temps, il ne pouvait prévoir que cinquante ans après l’édition définitive de son catéchisme, les questions d’économie intéresseraient passionnément plusieurs millions de Français, sachant lire. Le public pour lequel il écrivait en 1821 était à la fois plus restreint et mieux préparé que le nôtre : pour étendre et vulgariser ce haut enseignement, il faut le ramener plus près de terre, le bien que nous espérons faire est à ce prix.

Nul n’est censé ignorer les lois civiles et pénales qui nous régissent, et réellement personne ne les ignore dans leurs traits principaux. Pourquoi la grande majorité d’un peuple comme le nôtre ignore-t-elle encore les lois économiques, lois éternelles, immuables, dérivées fatalement de la nature elle-même ? Pourquoi le premier novateur qui vient saper les bases de la société à coups de paradoxes et de sophismes nous prend-il tous ou presque tous au dépourvu ?

Pourquoi le capital et le travail, deux alliés inséparables par nature, sont-ils éternellement en défiance pour ne pas dire en guerre ? Pourquoi les plus honnêtes gens du monde s’accusent-ils réciproquement de crimes épouvantables, les uns criant qu’on veut leur prendre ce qu’ils ont, les autres protestant qu’on leur a volé ce qu’ils n’ont pas ? Pourquoi les riches, ou du moins certains riches, méprisent-ils stupidement ceux qui travaillent ? Mais, malheureux ! Votre fortune n’est pas autre chose que du travail mis en tas. Pourquoi les pauvres haïssent-ils généralement les riches ? Vous ne savez donc pas que vous seriez cent fois plus pauvres, c’est-à-dire travaillant plus pour gagner moins, s’il n’y avait que des pauvres autour de vous ? Pourquoi la fraude et la méfiance, l’arrogance et la révolte, les exigences absurdes et les résistances iniques qui font rage dans ce domaine de l’industrie et du commerce, où il serait si facile et si bon de s’entendre ?

Parce que les intérêts s’entrechoquent dans une nuit épaisse, et non pas la nuit simple, la nuit de notre temps, qui ne fait plus peur à personne : non ! celle dont je vous parle est une vieille nuit du moyen âge, peuplée d’oiseaux fantastiques, de fantômes menaçants et de chauves-souris anthropophages.

Il faudrait allumer cent mille becs de gaz pour éclairer les bonnes gens qui se battent dans ces ténèbres : c’est une besogne que je laisse à plus fort que moi. En attendant, j’allume une simple chandelle : il ne faut rien de plus pour dissiper les fantômes, dit-on.

I

BESOINS DE L’HOMME


Ceux qui nous ont donné la vie nous auraient fait un triste présent, s’ils ne nous donnaient pas autre chose.

De tous les animaux qui pullulent à la surface de la terre, le plus nu, le plus faible et le plus longtemps misérable est sans contredit l’homme nouveau-né.

Abandonner un petit enfant dans un lieu solitaire ou lui casser la tête contre un arbre, c’est tout un. La nature nous bâtit de telle façon que pour vivre il nous faut un abri, des vêtements, des aliments, mille choses qu’elle ne fournit pas et que nous sommes incapables de nous donner nous-mêmes.

Durant plusieurs années, les autres hommes nous logent, nous habillent, nous alimentent : la société nous fait crédit. Nous n’existons que comme débiteurs jusqu’à l’âge où nous pouvons tant bien que mal nous suffire à nous-mêmes. Arrive une période où le jeune homme gagne à peu près ce qu’il coûte et vit au pair, comme certains commis de magasin et apprentis de fabrique. Enfin, vers l’âge de vingt-sept ans si j’en crois les économistes, nous commençons à gagner plus que notre dépense et à rembourser les avances que la société a faites pour nous.

Les enfants, et je sais beaucoup d’hommes qui sont enfants sur ce point, s’imaginent que la société leur doit quelque chose. N’avez-vous jamais entendu ce fameux axiome : À chacun selon ses besoins ? »

Moi, je le trouvais admirable en 1848. J’avais vingt ans, j’étais ignorant des choses de la vie comme un bon lycéen, c’est tout dire. Je n’avais jamais fait que des thèmes et des versions, fort inutiles sans doute à la communauté des hommes, et je me croyais naïvement créancier. Je ne comprenais pas qu’un garçon de bon appétit, comme j’étais, n’eût pas droit à sa part des produits savoureux de la terre. Et la terre elle-même n’était-elle pas un peu mon patrimoine ? Étant donné un milliard d’êtres humains répandus sur une surface déterminée, il me semblait souverainement injuste qu’un autre eût confisqué et cultivé avant ma naissance le lopin qui me revenait. Car enfin j’ai le droit de vivre, que diable ! J’ai donc un droit né et acquis sur toutes les choses indispensables à la vie.

Ne vous moquez pas trop si j’avoue qu’il m’a fallu plusieurs années pour dégager de ces illusions la véritable notion du droit.

L’homme est un être sacré parce qu’il est le produit définitif de la création, parce que la nature n’a rien fait de plus intelligent et de plus perfectible que lui. Chacun de nous, dès sa naissance, vient au partage d’une souveraineté qui rend sa personne inviolable. Nous sommes tous égaux en principe, sinon en fait, parce que nous participons tous d’un caractère auguste. Nous sommes tous libres, en ce sens que nul de nous ne peut violemment imposer ses volontés à un autre. Le droit, c’est l’inviolabilité de la personne humaine ; rien de moins, rien de plus.

Si la planète que nous habitons était un paradis terrestre donné à tous les hommes nés et à naître pour en jouir sans travail, l’acte de donation nous assurerait à tous un droit égal sur tous les biens nécessaires, utiles ou agréables. Nous nous partagerions la jouissance du domaine commun, sauf à nous priver un peu en faveur des survenants. Poussez à bout l’hypothèse d’un paradis terrestre, et vous verrez le genre humain vivant sur terre comme des mouches dans une salle à manger. Les générations se succéderont à l’infini pendant une série de siècles sans que ces heureux animaux aient rien perfectionné autour d’eux ni en eux.

Ce qui fait la grandeur et la gloire de notre espèce, c’est la difficulté de vivre où nous sommes jetés. Nous apportons en naissant des besoins plus compliqués que ceux de tous les animaux, quels qu’ils soient, et la terre nous refuse obstinément ce qui peut les satisfaire. Elle ne donne rien qu’au travail ; si nous voulons des abris, des vêtements, des vivres, il faut les conquérir sur elle et les arracher de son sein. Tous les biens utiles à l’homme sont le prix des efforts de l’homme.

Or le travail est un exercice de nos facultés, et qui s’exerce se perfectionne. Donc la nécessité d’améliorer la nature autour de nous, nous entraîne forcément à nous améliorer nous-mêmes.

À mesure que l’homme se perfectionne, il naît en lui des besoins nouveaux qui l’obligent à de nouveaux efforts et l’amènent par cela seul à s’élever incessamment au-dessus de lui-même : c’est l’histoire du progrès dans l’humanité.

On a beaucoup parlé, depuis deux ou trois ans, d’un brave homme qui vit en sauvage dans les forêts du Var. Il est intéressant, comme maniaque, et les efforts qu’il fait pour réduire ses besoins méritent l’attention qu’ils obtiennent. Mais cet estimable demi-fou prend la civilisation au rebours. Consommer peu de chose et produire zéro, ce n’est pas s’élever au-dessus de l’humanité, c’est se rapprocher de la bête. Ce pauvre diable a beau se restreindre au strict nécessaire, il nous vole, car il mourra insolvable et il ne remboursera point à la société les sacrifices qu’elle a faits pour lui.

Say dit excellemment que l’homme le plus civilisé est celui qui produit le plus et consomme le plus. Comparez l’Indou fainéant qui travaille un quart d’heure pour gagner une poignée de riz et vit toute une journée là-dessus, et l’ouvrier anglais qui consomme de la viande, des légumes, de la bière, de la laine, du gaz, du charbon, des métaux, et produit en conséquence. Lequel des deux ajoute davantage au capital du genre humain ?

Si vous voulez vous rendre compte des besoins que la civilisation a fait naître en vous et des ressources qu’elle vous a créées, supposez que toutes ces ressources vous manquent à la fois et que vous êtes jeté seul avec vos besoins dans une île déserte.

Soit un homme de trente-cinq ans, dans toute la force de l’âge, et robuste, exerce, adroit, instruit, tout ce qu’il vous plaira, mais seul et nu sur une plage où nul autre homme n’a mis le pied. Combien de jours lui donnez-vous à vivre ?

Un illustre romancier anglais, Daniel Fœ, a posé ce problème il y a deux siècles, mais dans des termes bien différents, en homme qui veut rendre la solution facile. Robinson est jeté sur une île qui semble faite exprès pour lui ; les animaux féroces sont écartés et le climat assaini d’avance. Son navire, qu’il dépouille à loisir, lui fournit des provisions, des vêtements, des chaussures, des outils, des armes, des munitions et jusqu’à des animaux domestiques. C’est tout le matériel de la civilisation européenne, un capital exorbitant, le travail accumulé de soixante siècles et plus au profit d’un seul naufragé. Ce faux déshérité a même du superflu, des livres, de l’argent, que sais-je ? Par l’accident qui l’a séparé du monde, il devient l’héritier fortuit de cent millions d’hommes. Et pourtant avouez que vous tremblez pour lui ? Vous n’y songez pas sans vous dire que les besoins de l’homme civilisé sont encore plus multiples, plus complets et plus infinis que la cargaison d’un navire, quel qu’il soit. Et si l’homme était réellement livré à ses ressources personnelles ? Si l’on supprimait le navire ?

Supposez l’île aussi riche que vous voudrez : dix mètres de terre végétale sur toute la surface du sol, et tous les arbres que la terre produit sans culture. L’eau fourmille de poissons, l’air est peuplé d’oiseaux, la forêt abonde en gibier de toute sorte. Mais le gibier, non plus que le poisson, ne court au-devant de la mort ; il faut des armes, des piéges, des engins pour le prendre. Mais les fruits naturels du sol sont généralement insipides et quelquefois vénéneux. Enfin l’homme ne peut pas vivre d’aliments crus et le feu manque. Le feu ! une bagatelle pour le Parisien qui a des allumettes chimiques dans sa poche et qui rencontre des cigares allumés tout le long de la rue. Mais égarez-vous seulement dans le bois de Vincennes, soyez surpris par la nuit, ayez froid et cherchez à faire du feu comme les sauvages, en frottant deux morceaux de bois. L’épuisement viendra plus tôt que l’étincelle. La construction du moindre abri, fût-ce un simple hangar de branches entrelacées, suppose une hache, un couteau, un instrument de fer ou de pierre assez tranchant pour entamer le bois. Hélas ! que le premier morceau de fer nous paraît loin, quand nous nous replaçons dans l’état de nature ! Combien de générations ont peiné pour atteindre ce but ? À Paris, on achète un couteau pour un sou, une botte d’allumettes pour un sou, un petit pain pour un sou, et l’on oublie que le premier allumeur de feu, le premier semeur de blé et le premier forgeron furent mis au rang des dieux.

Le vêtement abonde en telle profusion chez les peuples civilisés, nous sommes si bien accoutumés à voir tout le monde vêtu autour de nous qu’il nous faut presque un effort d’imagination pour nous représenter un corps tout nu. Prenez un bambin à l’école primaire et dites-lui de dessiner un homme : il commencera par le chapeau. L’extrême dénuement nous est représenté par des habits en lambeaux, des souliers béants, un chapeau sale et défoncé : nous ne nous figurons pas le corps humain exposé directement, sans aucune défense, aux intempéries du froid et du chaud, à la pluie, au vent, au contact d’un sol âpre et rugueux. L’homme civilisé, qu’il soit riche ou pauvre, n’ôte ses vêtements que pour entrer au bain ou au lit. Mais le lit est lui-même un vêtement, plus doux, plus commode et plus confortable que les autres. Tous les Français n’ont pas des sommiers élastiques et des draps en toile de Hollande ; mais on compterait ceux qui, la nuit venue, n’ont pas un lit tel quel où reposer leurs membres. Quand nous voulons exprimer l’idée d’un coucher misérable, nous parlons d’un grabat malpropre et dur, sans songer que ce grabat serait l’idéal du confort pour ceux qui dorment nus, sur la terre nue.

Que faut-il conclure de là ? Que la vie la plus simple et la plus élémentaire est encore quelque chose d’horriblement compliqué. La moindre chose, celle qui vous coûte le moins parce qu’elle surabonde en pays civilisé, est le prix d’efforts incalculables. Le naufragé dont nous parlions tout à l’heure userait ses bras jusqu’au coude avant d’extraire et de tailler un de ces grès cubiques sur lesquels vous marchez en disant : Dieu ! que ma rue est mal pavée !

Je suppose que le naufragé, après une première journée d’exploration et de labeur, exténué, mal repu de fruits et de racines sauvages, s’étend sous un abri de branches qu’il a cassées, sur un lit d’herbes sèches, piquantes et tranchantes, qu’il a lui-même arrachées brin à brin. Il s’endort, si tant est qu’un homme civilisé puisse goûter un vrai sommeil au milieu de dangers innombrables.

Il y a un bien auquel vous ne pensez jamais, car c’est celui sur lequel vous êtes le plus blasés : la sécurité ! Mais n’importe ! il s’endort, et voici ce qui lui apparaît en songe :

Dans une petite chambre hermétiquement close, sur un lit de bois peint garni d’une paillasse, d’un matelas, d’une bonne couverture, sans compter deux oreillers de plume et deux draps de toile blanche, reposent deux êtres jeunes et bien, portants. Un enfant dort auprès d’eux dans son berceau. Cette famille est protégée d’abord par une bonne serrure de fer forgé, ensuite par un concierge qui loge au bas de l’escalier, enfin par un sergent de ville qui se promène du soir au matin sur le trottoir de la rue. Ni la pluie, ni le vent, ni les animaux nuisibles, ni les hommes de proie ne peuvent pénétrer dans cette humble mais heureuse demeure. Toutes les choses nécessaires à la vie s’y trouvent rassemblées sinon en abondance, du moins en quantité suffisante, car la table de noyer poli montre encore les restes du dîner : un gros morceau de pain, un peu de bœuf ou de veau dans un plat, quelques légumes de la saison, une carafe à moitié pleine d’eau douce et limpide, et du vin, cette force et cette consolation de l’homme, dans un fond de bouteille. Quatre chaises de bois verni, confortablement empaillées, une table de nuit et une commode de noyer couverte d’un, marbre complètent l’ameublement de la chambre. La commode, qui ferme à clef, contient une multitude de choses qu’un naufragé payerait de plusieurs années de sa vie : des vêtements de laine chauds et légers, du linge en petite quantité, mais blanc et bien cousu ; du fil et des aiguilles, des boutons et des épingles : un vrai trésor pour l’homme qui a gardé les besoins de la civilisation en perdant tous ses bienfaits à la fois ! Le superflu s’ajoute au nécessaire : il y a une chandelle, des allumettes, un livre, une montre d’argent sur la table de nuit ! Les murs sont tendus de papier peint et ornés de quatre images dans leurs cadres. Quelques futilités bien humbles assurément, mais qu’un homme isolé ne saurait pas produire en dix années de travail, décorent la petite cheminée de marbre noir.

À ce spectacle, le naufragé, fût-il un ex-millionnaire, ne peut se défendre de l’envie. Mais ces gens-là sont donc les rois du monde ? Ils ont mis l’univers à contribution pour se loger, se nourrir et s’habiller ?

Un architecte a tracé le plan de la maison qu’ils habitent ;

Un carrier a éventré la terre pour en arracher les moellons ;

Un tuilier a extrait, pétri, moulé et mis au four chacune des tuiles qui les abritent ;

Un bûcheron a coupé des arbres dans la forêt, un voiturier les a transportés, un charpentier les a équarris et assemblés pour leur faire une toiture ;

Un plâtrier a cuit le sulfate de chaux qui revêt leurs quatre murs. Un menuisier a raboté leur plancher, leur porte et leur fenêtre. Un peintre a étendu sur le bois plusieurs couches de couleurs, préparées par un chimiste. Un verrier a fondu le verre de leurs croisées ; un vitrier l’a découpé avec un diamant, que tout un équipage de marins était allé chercher au Brésil. Que de miracles accomplis dans l’intérêt d’un seul ménage ! Combien de voyageurs ont traversé les mers au profit de ces gens-là ! Le café dont il reste une goutte au fond de leurs tasses arrive de Java, le sucre des Antilles, le poivre des îles Moluques ; ce petit clou de girofle qui accompagne le pot-au-feu a été perçu comme impôt par l’iman de Mascate, sur la côte orientale de l’Afrique. L’éleveur, le boucher, le laboureur, le meunier, le boulanger, le vigneron, le saunier, l’huilier, le vinaigrier, le tisserand, le filateur, le teinturier, le mineur, le forgeron, le tailleur et cent autres corps d’état ont travaillé pour ces trois personnes. J’aurais dix mille esclaves à mon service, ils ne me procureraient pas la moitié des biens utiles qui abondent dans cette mansarde. Pour fabriquer un seul clou de ces souliers, je travaillerais dix ans, à raison de vingt quatre heures par jour, et je n’y parviendrais pas !

Lecteur intelligent, je n’ai pas besoin de vous présenter ces heureux de la terre qui ont du pain sur leur table et des clous à leurs souliers. Vous les avez reconnus, et qui sait si vous ne vous êtes pas reconnu vous-même ? C’est un petit ménage d’ouvriers parisiens. Le mari gagne cent sous par jour et la femme trente.

Mais le maître de cet humble logis ne sait pas qu’il est un objet d’envie pour le naufragé et pour bien d’autres ; par exemple pour le portier russe qui dort dans un tonneau devant le palais de son maître, ou pour le moissonneur romain qui boit la poussière et tire la langue comme un pauvre chien depuis le lever du soleil jusqu’à la chute du jour. On l’étonnerait fort en lui disant qu’il est mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu et infiniment plus civilisé que certains chevaliers du moyen âge et même que tous les rois de l’Iliade et de l’Odyssée.

Il rêve, lui aussi, mais à quoi ?

Aux dangers dont il est exempt ? Non. Aux privations que l’homme souffrait jadis et que les peuples moins civilisés connaissent encore aujourd’hui ? Non. Il rêve aux prospérités de son patron, ce puissant industriel qui se fait bâtir un hôtel au boulevard Haussmann et qui vient d’acquérir un château en province.

C’est le patron qui est heureux ! En deux heures de temps, il expédie ses affaires de chaque jour, tandis que l’ouvrier travaille dix heures ! il va, il vient, il se fait voiturer où bon lui semble, au bois de Boulogne, aux courses, à l’Opéra, aux Italiens. Pour un oui ou pour un non, il prend l’express et voit cent lieues de pays en quelques heures. Il a une femme élégante, aux mains blanches ; il lui donne tout ce que la mode invente de plus cher. Il a des tableaux de maître dans son salon, une bibliothèque bourrée des meilleurs et des plus beaux livres.

« Moi, je lis tant que je peux, mais comment faire, quand on est pris dix heures par jour ? Je n’ai pas le moyen de choisir mes lectures ; il faut aller au bon marché, et Dieu sait quel salmigondis la presse à bon marché nous fabrique ! Je vais au théâtre cinq ou six fois par an, mais l’ouvrier n’a guère le choix de ses spectacles. J’ai l’amour instinctif de tout ce qui est grand et beau, et ma condition ne me permet pas de le satisfaire. Qu’est-ce que les galeries du musée, vues le dimanche, dans la cohue, sans explication ni commentaire ! Qu’est-ce que les concerts que nous nous donnons à nous-mêmes, entre amis, dans nos sociétés chorales ? Qu’est-ce que la nature poudreuse et plâtreuse des banlieues, la seule qui nous soit offerte au printemps ! J’aime ma petite femme et je souffre de la voir réduite à travailler comme moi. Quelque chose me dit que l’homme seul doit subvenir par son labeur à tous les besoins de la famille. C’est ainsi que cela se passe chez mon patron et chez tous les riches : quand donc en sera-t-il de même chez nous ? Je souffre aussi de voir ma femme mesquinement vêtue ; je souffre de ne pouvoir lui consacrer que les rognures de mes journées, les déchets de ma vie, les miettes de mon temps : mon cœur me dit qu’on aime autrement et mieux quand on n’est pas esclave de la difficulté de vivre. J’adore mon moutard, et j’enrage à l’idée qu’il sera, sauf miracle, un salarié comme moi. Je l’enverrai certainement à l’école primaire, mais le lycée lui est interdit comme le Pater aux ânes. Est-ce qu’on n’inventera pas une combinaison qui change tout ça ? À quoi sert le génie des inventeurs ? Où est le progrès ? Je me résignerais encore à peiner toute ma vie, si j’avais l’espérance de laisser ce petit-là moins mercenaire que nous. »

Mais le patron, qui n’est pas un mercenaire, le patron qui ne reçoit pas de salaires et qui en paye, ce grand industriel, cet homme autour de qui tout abonde, pensez-vous qu’il n’ait besoin de rien ? Il a de quoi combler l’ambition de cent ouvriers parisiens, de quoi sauver la vie à dix mille naufragés mourant de faim et de froid ; mais ses besoins ont changé avec sa fortune.

Vous supposez peut-être qu’il s’éveille la nuit pour se féliciter de tous les biens qu’il a ! Non : s’il s’éveille, c’est plutôt pour penser aux biens qui lui manquent.

L’homme est ainsi bâti que d’étape en étape il considère son point d’arrivée comme un nouveau point de départ.

Nous prenons pour accordés les avantages que le sort ou le travail nous procure, et nous nous empressons de penser à d’autres.

Un directeur d’usine n’est pas plus sensible au plaisir d’aller en voiture que vous ou moi au plaisir d’avoir des souliers.

Certes il n’est pas à plaindre, celui qui abat sa journée en deux heures de temps. Mais ces deux heures du travail quotidien lui deviennent pénibles à la longue, d’autant plus que le souci des affaires le poursuit tout le reste du temps. Il souffre de l’incertitude qui pèse sur ses fortunes engagées dans l’industrie ; il aspire au moment de liquider sa position en échangeant cette machine compliquée, absorbante, fatigante, contre un autre capital également puissant, mais plus simple et travaillant tout seul.

Voilà l’affaire faite : l’industriel est devenu rentier. Sur les vingt-quatre heures du jour, il en a désormais vingt-quatre à lui, bien à lui. Tous ses besoins sont satisfaits, pensez-vous ; oui, ses besoins d’autrefois ; mais aussitôt il en naît d’autres. Cet homme heureux commence à remarquer le contraste de sa fortune et de son éducation, et il en souffre. En sortant des affaires, il est entré dans un monde où presque tous les hommes sont plus instruits, plus délicats, plus élégants que lui. Entre personnes qui toutes sont affranchies des besoins matériels, c’est le mérite qui assigne des rangs. Du mérite, il en a, il l’a prouvé en faisant sa fortune, mais aussitôt l’affaire faite, le besoin de mérites nouveaux s’impose au riche.

Depuis qu’il a le temps de feuilleter sa bibliothèque, il découvre tous les jours une lacune dans son esprit. Depuis qu’il va dans les salons où l’on cause, il s’aperçoit que les gens de sa nouvelle condition savent plus et parlent mieux que lui. Depuis qu’il peut passer tous ses étés à la campagne, il reconnaît que la campagne est pour lui un monde inconnu. Depuis qu’il est en position de mettre la main, comme tant d’autres, aux affaires publiques, il constate que là encore il lui faut tout apprendre, sous peine de tomber sous le ridicule. Bref, ce riche redevient plus pauvre qu’il n’a jamais été ; car, aux besoins matériels qu’il n’a plus, succède toute une légion de besoins intellectuels et moraux, également impérieux et despotiques, et bien plus difficiles à satisfaire. Lui aussi, il connaîtra les heures de découragement, et il dira plus d’une fois en jetant son livre : Si du moins j’étais sûr que mon fils sera moins âne que moi !

L’interminable série de nos besoins qui naissent l’un de l’autre avec une intensité toujours croissante nous condamne à cheminer de progrès en progrès vers un but élevé que l’humanité ne doit jamais atteindre. Car le jour où nous n’aurions plus rien à perfectionner autour de nous ni en nous, nous ne serions plus des hommes, mais des dieux.

Il faut se l’avouer à soi-même et surtout ne s’en pas désoler : la vie terrestre est une course sans repos ni trêve à la poursuite de l’impossible. Mais, à mesure que nous allons, nous voyons croître sous nos pas cette somme de biens utiles qui compose le patrimoine de l’humanité.

II

LES BIENS UTILES


L’utilité n’a pas besoin d’être définie. Toutefois il est bon de l’expliquer.

Il s’est écoulé bien du temps avant l’apparition de l’homme sur la terre. Les géologues affirment que notre petit globe a tourné sans nous autour du soleil pendant mille et mille siècles. En ce temps-là, la terre, la mer et l’air n’étaient utiles à personne puisque personne ne vivait ici-bas. La création a produit une infinité de plantes et d’animaux avant d’ébaucher les premiers hommes : ces plantes et ces bêtes, quelles que fussent leurs propriétés et leurs forces, étaient absolument inutiles, parce que l’utilité, au sens où nous l’entendons tous, indique le service qu’une chose peut rendre à l’homme ; il n’y a donc rien d’utile tant que l’homme n’a pas fait son entrée dans le monde.

L’homme naît : aussitôt tous les êtres se classent relativement à lui. Un animal féroce qui s’élance sur lui pour le manger, entre dans la première catégorie des choses nuisibles ; une plante vénéneuse lui révèle ses propriétés funestes ; les ronces qui lui piquent les jambes, les moustiques qui viennent pâturer sur son corps sont nuisibles à divers degrés, suivant le mal qu’il en souffre ou qu’il en redoute. Les animaux craintifs que se sauvent à son approche, la plante qui ne le blesse ni ne le nourrit ; le minerai enfoui qui s’étend sous ses pas en filons invisibles, tout cela lui est indifférent ou inutile. L’utile, c’est tout ce qui lui rend la vie plus facile ou plus douce. Mais nous avons constaté ensemble, dans l’hypothèse du naufragé, que la nature par elle-même nous offre infiniment peu de biens utiles. À part le sol qui nous supporte, l’air que nous respirons et l’eau potable des rivières, je ne crois pas que nous lui soyons redevables de rien.

Nos premières ressources ou, pour parler plus juste, tous les biens de l’humanité sont des conquêtes du travail.

L’homme ne peut ni créer ni détruire un atome de matière, mais il peut rapprocher de sa personne et s’assimiler tout ce qui lui convient ; il peut écarter tout ce qui le menace ; il peut surtout adapter à son usage et tourner à son profit ce qui d’abord était indifférent ou même nuisible. Par le travail, il ajoute à tout ce qu’il touche un caractère d’utilité et s’annexe ainsi toute la terre, petit à petit.

L’utilité vient de l’homme et va à l’homme. Si nous ne créons pas les choses, nous créons leur utilité. Mais cela coûte. Rien pour rien. Nous ne sommes pas les enfants gâtés de la nature. Après avoir fait l’homme elle semble lui avoir dit : Je te confie à toi-même. On te donne en propriété tout ce que tu produiras.

Voulez-vous voir par quelques exemples comment l’homme se tire d’affaire et fabrique de l’utilité ?

Si, dans une heure d’ici, en sortant de chez vous, vous rencontriez un lion féroce au bas de votre escalier, vous n’hésiteriez pas à le considérer comme un animal nuisible. Est-ce vrai ?

Mais grâce au travail énergique de plusieurs générations, les lions, expulsés de l’Europe, n’ont plus de domicile qu’en Afrique. La distance qui vous en sépare vous permet de les regarder comme indifférents.

Lorsqu’un homme adroit, brave, exercé, accomplit au péril de sa vie ce petit travail qui consiste à loger une balle entre les yeux d’un lion, l’animal n’est plus nuisible ni même indifférent et inutile. Sa peau brute vaut plus de cent francs ; on en fera une descente de lit.

Supposez qu’au lieu de foudroyer la bête, un chasseur plus prudent, par un travail beaucoup plus compliqué, la fasse prisonnière et l’amène à Marseille dans une cage de fer. Le lion, vendu sur le quai, vaut une dizaine de mille francs.

Et si par un travail encore plus savant et plus long, un dompteur, un Batty apprivoise la terrible bête, le lion vaut trente mille francs pour le moins. La nature en a fait un animal dont on meurt ; le travail vient d’en faire un gagne-pain, une chose dont on vit.

Toutes les races d’animaux domestiques qui nous donnent leurs services, leur lait, leurs œufs, leur laine et jusqu’à leur chair, ont commencé par être farouches, c’est-à-dire par mettre entre elles et nous une distance qui les rendait parfaitement inutiles. Le travail ne les a pas seulement apprivoisées, mais modifiées et refondues pour ainsi dire sur un nouveau plan tracé par l’homme.

L’homme fabrique à volonté des chevaux de fatigue et des chevaux de vitesse, des bœufs de labour et des bœufs de viande, des brebis de laine et des brebis de suif ; des poules de ponte et des poules de broche, des porcs de chair et des porcs de graisse : d’un seul type de chien, il a tiré par son travail le lévrier et le bouledogue, le chien d’arrêt, le chien courant, le chien de trait, le chien de salon, le chien d’étagère, le chien de poche ! Lorsque vous irez voir une exposition d’animaux vivants, quels qu’ils soient, rappelez-vous que l’art y est pour autant et la nature pour aussi peu que dans une exposition de tableaux.

Appliquez le même raisonnement à toutes les expositions d’agriculture, d’horticulture et d’arboriculture. Nos jardins, nos champs, nos forêts ne sont pas les chefs-d’œuvre de la nature, comme on le dit par ignorance, mais les chefs-d’œuvre du travail humain.

Toutes les fleurs doubles, sans exception, sont fabriquées par l’homme. Cueillez une églantine de haie et allez voir ensuite la collection de roses de Verdier : vous saurez ce que la nature nous donne et ce que l’homme en fait.

Tous les fruits charnus et savoureux que nous mangeons sont œuvre d’homme. L’homme est allé chercher en Asie et même plus loin les âpres sauvageons qui ressemblaient à nos pêches, à nos cerises et à nos poires, comme une églantine ressemble à la rose Palais de Cristal ou au Souvenir de la Malmaison.

Chacun de nos légumes représente non seulement des voyages lointains, mais des siècles de travail ingénieux et de perfectionnement opiniâtre.

Ce n’est pas la nature qui a donné la pomme de terre aux pauvres gens de notre pays. C’est l’industrie humaine qui est allée la chercher en Amérique et qui l’a travaillée, modifiée, améliorée, diversifiée et conduite par degrés au point où elle en est : le tout en moins de cent ans. Mais à ce siècle de culture il convient d’ajouter tout le travail antérieur que les indigènes d’Amérique avaient consacré à la plante. Quand on nous apporte les produits d’une terre lointaine, nous sommes portés à croire que la nature seule en a fait tous les frais. Mais l’Amérique était cultivée de temps immémorial quand les Espagnols la découvrirent. L’homme y avait donc modifié la nature à son profit comme en Europe et partout.

Le blé, tel que nous le voyons, n’est pas un présent de la nature. Il croit spontanément dans la haute Égypte, mais il n’y donne qu’un grain maigre, chétif, impropre à la fabrication du pain. Il a fallu des siècles de siècles et une somme effrayante de labeur pour développer, enfler, nourrir cette admirable nourriture de l’homme. Vous a-t-on jamais dit que le blé se distingue des autres céréales parce qu’il renferme une quantité notable, souvent un quart de substance animalisée ? Ce gluten précieux représente la chair et le sang des mille générations qui se sont exterminées à la culture du blé.

Tandis que le travail ajoutait l’utilité la plus précieuse à ce grain dont chacun de nous consomme trois hectolitres par an, la pharmacie intervertissait l’emploi de cinquante poisons végétaux et les tournait au profit de notre espèce. Non seulement l’homme ajoute une dose d’utilité à ce qui n’en avait point par nature, mais il change le mal en bien.

Pendant combien de siècles le fluide électrique a-t-il tenu sa place au nombre des fléaux ? Nous ne le connaissions que par les effets redoutés de la foudre.

Franklin découvre le paratonnerre et nous donne à tous le moyen de neutraliser ce grand mal. Une force éminemment nuisible devient indifférente à l’homme prudent et sage. La sécurité devant l’orage est désormais le prix d’un travail facile et peu coûteux.

Mais l’homme s’arrêtera-t-il en si beau chemin ? Non. À peine a-t-il dompté cette puissance ennemie qu’il entreprend de la réduire en domesticité. La foudre, arrachée par Franklin aux mains du vieux Jupiter, devient un outil du progrès. Nous l’employons à transmettre nos pensées, à reproduire nos œuvres d’art, à dorer nos ustensiles, et nous l’obligerons bientôt à nous rendre mille autres services. Avant un demi-siècle, on verra l’électricité, de plus en plus soumise, nous fournir du mouvement, de la lumière et de la chaleur à discrétion.

Voulez-vous maintenant étudier avec moi comment le travail humain, se surajoutant sans cesse à lui-même, accroît à l’infini l’utilité de tous nos biens ?

Une mine de fer invisible, ignorée, ne rend aucun service aux hommes qui la foulent.

Le jour où un géologue, par le travail de son esprit, devine sous nos pieds cette source de biens utiles, le sol qui la recèle prend un certain accroissement de valeur.

Lorsqu’un sondage laborieux a constaté la présence du minerai, l’espérance se change en certitude et le prix du terrain s’accroît encore.

L’exploitation par le travail amène sur le carreau de la mine quelques tonnes de pierres rougeâtres qui contiennent du fer. Cette matière n’est pas actuellement plus utile que les cailloux du torrent voisin ; cependant elle a plus de valeur, car on sait que le travail en tirera des choses plus profitables à l’homme.

On travaille ce minerai et l’on en fait sortir la fonte, qui vaut mieux.

On travaille la fonte et, par affinage, on en tire le fer, qui est meilleur.

On travaille le fer, et par la cémentation, on le transforme en acier.

On travaille l’acier et l’on en fait mille choses directement utiles à l’homme.

L’utilité de ces derniers produits croît en raison directe des sommes de travail que les hommes y ont dépensées. Une enclume de 1000 kilogrammes est moins utile que 1000 kilogrammes de limes taillées ; elle coûte moins de travail.

Mille kilos de limes content bien moins de travail que mille kilos de ressorts de montre ; ils enferment en eux-mêmes une moindre somme d’utilité.

Vous comprenez facilement que si l’enclume fabriquée en un jour contenait autant d’utilité et valait aussi cher qu’un tonneau de ressorts de montre dont la fabrication coûte plusieurs mois, tout le monde aimerait mieux fabriquer des enclumes, et personne ne se fatiguerait à laminer des ressorts de montre.

Ce n’est ni un décret, ni un arrêté, ni une loi politique qui a disposé les choses de cette façon ; c’est la nature elle-même.

Il est nécessaire, indispensable, fatal, que le travail augmente incessamment l’utilité des choses et que les hommes les achètent au prix d’efforts plus grands lorsqu’ils les savent plus utiles.

Non seulement l’utilité n’existe que relativement à l’homme, mais elle varie incessamment, avec nos besoins naturels ou artificiels.

Un poêle est inutile au Sénégal ; un appareil à fabriquer la glace est inutile au Spitzberg. Aux yeux d’un serrurier, les tenailles sont un objet de première nécessité ; une duchesse n’en a que faire. En revanche, un petit chapeau qui ne lui couvre pas la tête lui est plus utile que soixante paires de tenailles, car elle en a besoin pour se promener au Bois dans sa voiture ; et elle le paye en conséquence. L’agréable et l’utile se confondent incessamment dans les civilisations avancées : j’ai dit pourquoi en vous montrant que nos besoins croissent avec nos ressources.

Le temps et la distance augmentent ou réduisent l’utilité de nos biens. Une chose que vous avez sous la main vous est plus utile que si elle était à dix lieues. À dix lieues, elle vous est plus utile que si elle était en Amérique. Plus la distance qui vous en sépare est grande, plus vous avez de travail à faire pour en jouir ; il faut en payer le transport ou l’aller chercher vous-même. Cette fatigue ou cette dépense équivalent au travail qu’il faudrait faire, par exemple, pour changer du fer en acier. Mille francs à Paris, valent mieux pour un Parisien que mille francs à Bruxelles : mille francs à Bruxelles valent mieux que s’ils étaient à New York.

De même, mille francs qu’on vous donne aujourd’hui vous sont visiblement plus utiles que mille francs qu’on doit vous donner dans dix ans. Mille francs à toucher dans dix ans sont plus utiles et valent plus que mille francs dont l’échéance serait remise à cinquante ans. La rentrée a beau être sûre et solidement garantie : il s’agit d’une utilité relative à votre personne, et vous n’êtes pas sûr de vivre assez pour jouir d’un bien si longtemps différé. L’utilité la plus visible à tous les yeux est celle qui réside dans les choses matérielles. L’homme comprend sans nul effort qu’un perdreau dans le carnier est plus utile que le même perdreau volant en plaine ; et qu’il sera plus utile encore au sortir de la broche. Personne n’a besoin de vous dire que le chasseur d’abord et la cuisinière ensuite ont ajouté une plus-value à l’animal. Si je place devant vous une tonne de fonte brute, qui vaut 50 francs, et une tonne d’aiguilles fines qui en vaut 90 000, vous percevez d’emblée l’énorme supplément d’utilité que le travail des hommes a ajouté au métal.

Mais il y a d’autres biens dont l’utilité ne saute pas aussi directement à nos yeux, quoiqu’elle soit au moins aussi grande. Une idée impalpable, invisible, impondérable est souvent plus utile qu’une montagne de biens visibles à l’œil nu. L’homme est un corps pensant : ses mains ont fait beaucoup pour rendre la terre habitable, mais son cerveau a fait cent fois davantage. Supposez qu’un grand travailleur ait transformé en acier mille millions de kilogrammes de fer. Aurait-il produit dans sa vie autant d’utilité que l’inventeur de la cémentation, celui qui a donné à tous les hommes le moyen de transformer le fer en acier ? Celui qui transporterait une montagne à dix lieues produirait moins d’utilité que l’inventeur du levier. Car en nous apprenant une simple loi de mécanique on nous met en mesure de transporter cent montagnes, si bon nous semble, avec moins de dépense et d’effort. On réalise une économie qui profitera éternellement à tous les hommes nés et à naître.

Si Pascal avait dit aux hommes de son temps : « Je suis riche, j’ai cent lieues de pâturage autour de Montevideo et mille navires sur l’Atlantique ; j’ai fait venir un demi-million de chevaux que je vous donne et qui travailleront pour vous jusqu’à leur mort, » Pascal aurait été moins utile au genre humain, que le jour où, dans son cabinet, il inventa la brouette.

Les hommes de cabinet, par une série de découvertes greffées l’une sur l’autre, nous ont donné toutes les machines qui abrégent et facilitent le travail. L’Angleterre possède à elle seule cent millions de chevaux-vapeur qui s’essoufflent au profit de 30 millions d’hommes.

L’histoire de la civilisation peut se résumer en six mots : plus on sait, plus on peut.

À mesure que la science et le raisonnement simplifient la production, la quantité des biens produits tend à s’accroître, sans augmentation de dépenses ; le travail fait vient en aide au travail à venir.

L’outillage du genre humain n’est pas autre chose qu’une collection d’idées. Tous les leviers s’usent à la longue, et toutes les brouettes aussi ; les machines à vapeur ne sont pas éternelles, mais l’idée reste et nous permet de remplacer indéfiniment le matériel qui périt.

Il suit de là que le premier des biens utiles à l’homme, c’est l’homme.

Vous êtes d’autant plus utile à vous-même que vous êtes plus instruit, meilleur et pour ainsi dire plus perfectionné. Le développement de vos facultés personnelles vous permet aussi d’être plus utile aux autres et d’en obtenir plus de services par réciprocité.

III

LA PRODUCTION


Il y a un axiome qu’on ne vous redira jamais assez souvent ni assez haut ; le voici :

« Aucun homme, unit-il la force d’Hercule au génie de Newton, ne peut ni créer ni anéantir un milligramme de matière. »

J’insiste sur ce point, parce que nous sommes tous enclins à nous exagérer notre puissance et à nous prendre pour des dieux.

Chaque fois qu’il nous arrive d’inventer un tournebroche ou d’aplanir une taupinière, nous nous enflons d’orgueil et nous disons, suivant le cas : J’ai créé ! ou : J’ai anéanti !

Soyons modestes, et déclarons de bonne foi que les plus grands efforts de l’homme n’aboutissent qu’à produire une abstraction : l’utilité.

Je n’ai pas l’intention de vous promener à travers les nuages de la métaphysique ; aussi vais-je d’emblée aux exemples et aux faits.

Le pêcheur qui drague un cent d’huîtres au fond de la mer n’a pas créé une seule huître. Cependant, s’il était resté dans son lit, au lieu de s’embarquer dès la pointe du jour, les cent huîtres seraient, par rapport à nous, comme si elles n’existaient pas. Elles demeureraient absolument inutiles : c’est le pécheur qui, par son travail, leur ajoute un caractère nouveau, appréciable à tous les hommes et que l’on appelle utilité. Il n’a donc pas créé les huîtres, mais, à ses yeux comme aux nôtres, il a fait une chose équivalente en créant leur utilité. À ce titre, il est producteur.

Si toutes les huîtres qui se draguent dans l’année étaient consommées sur place au bord de la mer, l’habitant de Paris se soucierait fort peu de cette production. Les huîtres, à ses yeux, seront chose inutile, tant qu’on ne les mettra pas à sa portée pour qu’il en jouisse. Donc le voiturier qui les prend à Granville pour les amener à Paris leur ajoute une nouvelle dose d’utilité, crée une utilité nouvelle relativement au consommateur parisien. En ce sens, il est producteur comme le marin qui a traîné la drague au fond de la mer. L’un s’est donné du mal pour amener en haut ce qui était en bas ; l’autre s’est fatigué pour amener au sud ce qui était au nord. L’écaillère vient ensuite, et, prenant son couteau, elle ajoute au produit du pêcheur et du voiturier un nouveau genre d’utilité sans laquelle vous n’auriez jamais connu le goût des huîtres. Essayez une fois d’ouvrir sa marchandise vous-même, et osez dire ensuite que la bonne femme ne produit rien ! Tout travail logique est productif ; tous les travailleurs sont des producteurs. Le marin serait un grand fou s’il faisait ce raisonnement que j’ai entendu bien des fois :

« Le voiturier et l’écaillère ne sont que des parasites. Ils vivent sur mon travail ; ils exploitent à leur bénéfice un produit que j’ai créé. »

Non ! tu n’as rien créé, mon ami ! Tu as rapproché du consommateur un aliment qui était loin de lui. Un autre l’a porté un peu plus près de nous ; un autre l’a placé sur notre table et sous notre fourchette : tous ceux qui ont travaillé à rendre ta marchandise plus utile sont producteurs au même titre que toi.

Le paysan dit : J’ai fait cent hectolitres de blé, et il semble à première vue qu’il ait tiré du néant cette récolte. Il n’a fait en réalité que réunir sous la forme la plus utile à l’homme des éléments qui existaient tous, mais inutiles, impropres à la consommation, épars dans l’air, dans l’eau, dans la terre, dans le fumier. C’est bien lui qui a créé l’utilité contenue dans son blé, car ce blé n’existerait pas en tant que blé si le bonhomme n’avait labouré, semé, hersé, sarclé, moissonné et battu en grange. Mais le meunier qui produit la farine et le boulanger qui produit le pain ne sont pas les parasites du laboureur ; ils sont des fabricants d’utilité, comme lui. L’éleveur fait des bœufs, en ce sens qu’il provoque leur naissance, surveille leur croissance et fournit leurs aliments. Mais il n’a pas créé un atome de leur corps ; il n’a fait que présider à ce phénomène naturel qui transforme cinq cents kilogrammes de bon fourrage vert en un kilogramme de viande. Il a produit une dose incontestable d’utilité, je le déclare. Mais l’homme d’abattoir qui tue le bœuf et le découpe en quartiers ; mais l’étalier qui le débite en petites fractions et vous dispense d’acheter tout un bœuf pour mettre le pot-au-feu, produisent une utilité aussi positive que l’éleveur lui-même. Transformer une chose inutile en chose utile, c’est produire.

Transformer une chose utile en chose plus utile, c’est produire.

Transporter, c’est produire.

Diviser, c’est encore produire.

De ces quatre propositions, les deux premières n’ont pas besoin d’être démontrées. Tout le monde est d’avis que le chasseur, le pêcheur, le mineur, l’agriculteur exercent des industries essentiellement productives. Personne ne conteste le titre de producteur au meunier, au boulanger, au drapier, au tailleur, au maçon, au forgeron, à ceux qui donnent la seconde, la troisième et même la centième main aux matières premières.

Une demi-minute de réflexion vous fera comprendre que l’industrie des transports est aussi productive qu’aucune autre. Supposez qu’on vous donne à choisir entre deux pains de sucre égaux en poids, en couleur, en saveur, mais dont l’un vous attend chez l’épicier d’en face et l’autre est resté en dépôt dans un magasin de Marseille. Vous n’hésiterez pas à choisir celui qui est à votre porte, et vous vous moqueriez si je vous demandais pourquoi. Pourquoi ? mais parce qu’il a une qualité qui manque à l’autre : il est près, l’autre est loin ; il est sous votre main, l’autre est hors de vue. Ce seul fait entraîne un tel accroissement d’utilité que vous aimeriez mieux abandonner un bon morceau de celui-ci que d’aller chercher l’autre. Or, s’il est évident que la distance fait perdre aux choses une partie notable de leur utilité, vous avouerez qu’on les rend plus utiles en les rapprochant de nous et que transporter c’est produire.

Donc le commerce et l’industrie font une seule et même besogne malgré leurs outillages et leurs procédés différents. Extraire le thé de sa Chine natale ou extraire le plomb de son minerai natal, c’est aller au même but par des chemins divers.

L’été prochain, la glace à rafraîchir sera peut-être rare à Paris. Quelques industriels vous la fabriqueront au moyen d’appareils ingénieux ; quelques marchands iront vous la chercher en Norvége. Si vous avez le choix entre un kilo de glace naturelle, apportée par le commerce, et un kilo de glace artificielle fabriquée par l’industrie, vous prendrez indifféremment l’un ou l’autre. L’industrie et le commerce auront, par des moyens différents, créé pour vous une utilité identique.

L’eau que vous employez pour tous les besoins de la vie ne peut être créée par aucun homme ; mais l’industrie et le commerce sont également en mesure de vous la fournir. Soit qu’un puissant industriel la fasse monter chez vous par des conduits préparés à l’avance, soit qu’un modeste négociant venu d’Auvergne vous porte pour cinq francs les mille litres qu’il a payés vingt sous, l’utilité pour vous sera la même. L’industriel et le marchand vous mettent également sous la main un bien naturel qui abonde dans la rivière, mais qui sous aucun prétexte ne monterait seul à votre étage.

Faut-il donc le ranger parmi les producteurs, ce parasite porteur d’eau qui ose gagner quatre cents pour cent sur sa marchandise ?

Oui certes ! Et non seulement lui, mais tous ceux qui nous vendent en détail les denrées que nous ne pourrions acheter en gros.

Il est trop évident que si je possédais un jardin vers le parc Monceaux ; s’il me fallait cinquante mille hectolitres par année pour irriguer un hectare de pelouses, je ne m’amuserais pas à payer l’eau deux sous la voie. En pareil cas, on fait sa provision en gros.

On achète le vin en gros, et aux prix du gros, si l’on a une cave pour le loger et si l’on peut payer la pièce entière. De même un chef d’institution qui fait faire la cuisine pour deux ou trois cents jeunes gens, achète un lot de poisson à la halle et prend plusieurs moutons à la criée. Mais que deviendrait l’artisan, le petit bourgeois, l’ouvrier célibataire, si, à la fin de sa journée, il ne pouvait manger la soupe sans acheter un bœuf, boire un verre de vin sans acheter le double hectolitre, prendre sa demi-tasse sans payer une balle de café ? Les détaillants qui font tous le même commerce que le porteur, d’eau, sans toutefois gagner quatre cents pour cent comme lui nous rendent un service immense. Ils produisent une utilité spéciale qui consiste à mettre trente grammes de café au service de la ménagère qui n’en peut payer cinquante kilos ; à donner une côtelette à l’homme qui ne pourrait acheter le mouton tout entier.

Tant mieux pour vous si vous êtes assez riche et assez grandement logé pour n’avoir nulle affaire avec les détaillants d’aucune sorte ! Mais pour la grande majorité des hommes, dans l’état actuel du monde, ils produisent la plus indispensable des utilités. C’est dans ce sens que j’ai dit plus haut : diviser c’est produire.

Mais la liste des producteurs n’est pas épuisée, et il me reste à établir les propositions suivantes :

Guérir, c’est produire.

Enseigner, c’est produire.

Charmer, c’est produire.

Assurer, c’est produire.

Après quoi, je ne désespère pas de vous prouver, contrairement à toutes les déclamations de l’envie, que prêter, c’est produire.

M’accorderez-vous qu’entre les biens utiles à l’homme le plus utile est l’homme lui-même ?

Avez-vous accepté le calcul des économistes qui disent : C’est à partir de sa vingt-septième année que l’individu rembourse les avances de la société ?

Pensez-vous, comme J. B. Say et tous ceux qui raisonnent, que le difficile n’est pas de procréer des enfants, mais de les amener à l’âge d’homme ?

Alors vous devez reconnaître que l’art médical, en organisant la lutte contre les causes de destruction qui nous menacent dès la naissance, produit sur terre une somme incalculable d’utilité. Notre vie, selon la définition de Bichat, est l’ensemble des forces qui luttent en nous contre la mort. La nature réclame à toute heure les éléments dont notre corps est fait ; notre existence n’est qu’un emprunt militant, continu, renouvelé sans cesse : on ne saurait coter assez haut cette belle industrie médicale qui protége l’être humain contre tout un monde conjuré.

Parmi les hommes que vous connaissez, en est-il beaucoup que la science n’ait au moins une fois dérobés à la mort ? Partez de là, et dites si le médecin est un plus piètre producteur que l’ébéniste ou le tailleur de pierres ?

J. J. Rousseau et tous ceux qui nous ont mis l’eau à la bouche en célébrant l’état de nature, sont de détestables plaisants. L’état de nature est pour l’homme un état de malpropreté, de privations, de maladies sans nombre et de mort prématurée. Nous connaissons encore un certain nombre de peuplades qui vivent dans l’état de nature. La vie moyenne, sous les climats les plus doux, est chez elle de douze à treize ans. On vit trente-neuf ans en moyenne chez les peuples civilisés de l’Europe. Sans sortir de notre pays, nous pouvons constater une différence sensible entre la vie et la santé du paysan mal soigné, et celle du citadin qui loge à la porte de Robin et de Nélaton.

Cela dit, j’aime à croire que vous ne refuserez pas d’inscrire le médecin au premier rang sur la liste des producteurs.

Si vous accordez cet honneur aux hommes qui nous guérissent, vous ne pouvez le refuser aux gens de bien qui nous instruisent. Plus on sait, plus on peut, nous l’avons déjà dit. Faire des hommes instruits, c’est faire des hommes utiles, et celui qui nous donne le moyen d’être utiles, n’est-il pas utile avant nous ?

Voici ce que je lis dans un traité de morale pratique, qu’il ne m’appartient pas de juger en bien ni en mal :

« Celui qui a planté un arbre avant de mourir n’a pas vécu inutile. C’est la sagesse indienne qui le dit. L’arbre donnera des fruits, ou tout au moins de l’ombre, à ceux qui naîtront demain, affamés et nus. Celui qui a planté l’arbre a bien mérité ; celui qui le coupe et le divise en planches a bien mérité ; celui qui assemble les planches pour faire un banc a bien mérité ; celui qui s’assied sur le banc, prend un enfant sur ses genoux et lui apprend à lire, a mieux mérité que tous les autres. Les trois premiers ont ajouté quelque chose au capital commun de l’humanité ; le dernier a ajouté quelque chose à l’humanité elle-même. Il a fait un homme plus éclairé, c’est-à-dire meilleur1 ! »


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