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Rêve éveillé





Morgane Pinon













Première publication dans le collectif d’auteurs Évasion présenté pour le Salon du Livre de Poitiers 2016.

ISBN: 9780463752081

© Morgane Pinon, 2016.

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.



Rêve éveillé


Léa était une adolescente. Du moins, c’était comme cela qu’on la qualifiait. Sa vie se résumait au collège, ses amies et sa famille. Une vie bien rangée et ordonnée. Une existence banale qui manquait de saveur. Chaque jour se succédait au précédent, sans aucune surprise. Elle avait tout ce qu’il fallait pour être heureuse. Mais étrangement, cette perfection avait quelque chose de dérangeant. Elle ne pouvait se l’expliquer. Elle avait pourtant conscience que bien des gens envieraient sa situation. Des parents aimants qui vivaient encore des moments d’une grande complicité. Un grand frère protecteur, mais pas trop envahissant. Des amies proches sur lesquelles elle pouvait compter. Des facilités au niveau scolaire dans les matières qu’elle appréciait le plus. Vu comme ça, le tableau était superbe et sans défaut.

Mais tout cela l’ennuyait. Elle se levait le matin, prenait son petit déjeuner avec sa famille, filait ensuite retrouver ses amies au collège. Les cours se succédaient. Elle obtenait des résultats parfois excellents, parfois juste convenables. Puis la journée se terminait. Elle retrouvait sa maison, prenait un goûter devant son ordinateur et s’attelait à ses devoirs. Le dîner se prenait également en famille, où chacun résumait sa journée. L’heure tournait jusqu’au moment de dormir, pour que le lendemain, une même journée se passe à l’identique.

Le problème dans tout ça, c’était que la jeune fille ne se sentait pas vivante en plein jour. Le seul moment qu’elle affectionnait le plus, car il y en avait un, c’était durant la nuit. Lorsque l’obscurité régnait en maître sur le monde, il fallait dormir. Et à cet exercice, Léa se sentait professionnelle. Comme une athlète, elle pratiquait cette discipline avec assiduité et acharnement. Voilà pourquoi ses jours préférés restaient ceux du week-end. Car ils offraient deux matinées pour rester dans les bras de Morphée durant de nombreuses heures supplémentaires.

Dormir était pour Léa le seul moyen d’échapper à ce monde trop vide. Vide de tout. Car ce n’était pas le simple fait de se plonger dans le sommeil qui l’intéressait. Non. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était rêver. Elle aimait la surprise à chacune de ses escapades dans le domaine des songes. Dans ces différents mondes, tout était permis. La logique venait rarement tout diriger. Dans ces univers, il était possible de vivre n’importe quelle expérience…

Léa avait deux chances. Deux particularités qui faisaient d’elle un être unique. La première : elle pouvait se souvenir de ses rêves. Chose qui n’était pas évidente pour tout le monde selon le sondage qu’elle avait discrètement mené auprès de ses proches. Et pourtant, à chaque fois qu’elle ouvrait les yeux, tous les détails restaient ancrés dans son esprit. Elle n’avait pas besoin de réfléchir pendant plusieurs minutes, de se concentrer jusqu’à s’en faire éclater ses vaisseaux sanguins. Ou pour donner un exemple plus imagé : de tenter de retenir de la fumée avec ses doigts.

La deuxième chance résidait dans sa capacité à modifier ses rêves. Aussi incroyable que cela pouvait l’être, Léa avait la faculté d’utiliser sa propre imagination durant ces phases de songes pour modifier ce qu’elle y vivait. Ainsi, aucune mauvaise surprise ou cauchemar terrifiant. Lorsqu’elle se sentait dans ce monde malléable, elle se laissait d’abord surprendre par l’ordre du jour. Puis, elle prenait plaisir à modifier les détails à sa guise. De cette façon, elle retrouvait tout le piment qui manquait à sa vie éveillée. Il lui arrivait même parfois de se demander si ce qu’elle vivait dans ses rêves n’était pas plus réel que sa propre vie.

Mais pour ne pas sembler être quelqu’un de déséquilibré, le monde qu’elle explorait durant ces nuits était son jardin secret. Jamais elle n’avait parlé de tout ceci à qui que ce soit. Elle passait donc pour une grosse dormeuse, ce qui ne choquait personne autour d’elle. Car il est connu qu’un adolescent passe beaucoup de temps à se reposer. Grandir était une période épuisante, chargée en émotions de par toutes ces hormones en ébullition…

— Tu ne vas quand même pas te mettre à rêver les yeux ouverts ?

Léa releva la tête, sortie de sa réflexion par le mot « rêver ». Sa mère venait de s’adresser à elle. L’adolescente réalisa qu’elle se trouvait encore à table, et à en juger par toutes les autres assiettes vides, cela devait faire un moment qu’elle s’était figée, sa fourchette encore enfoncée dans sa purée qu’elle n’avait même pas goûtée. Elle se mit à battre rapidement des paupières, se rendant compte à quel point ses yeux étaient devenus secs. Léa marmonna de faibles excuses et avala son repas froid bien rapidement. Une fois de plus, la jeune fille avait hâte de retrouver son lit et le monde inconscient où elle aimait s’épanouir.

Même si elle désirait avancer l’heure pour aller se coucher, elle ne négligea pas pour autant tout ce qu’elle avait à faire avant ce moment. Les devoirs, la douche, faire semblant d’entretenir une vie sociale sur internet… Tout ce qu’une jeune fille de son âge devait faire. Aller dormir plus tôt la démangeait, mais en même temps, cette attente donnait toujours plus de saveur au moment rêvé. Une expérience qui s’était révélée vraie à maintes reprises, et cette fois-ci ne fit pas exception à la règle.

Confortablement installée sous sa couette, l’instant était enfin arrivé. Elle ferma les yeux et détendit chaque muscle de son corps. Lentement, elle glissa dans un état second et commença à vivre une nouvelle aventure…

~~~~~

Ouvrant les yeux, Léa observa le paysage qui s’offrait à elle. Elle fit un tour sur elle-même pour se rendre compte qu’elle dominait le monde. D’un côté l’océan qui se tenait jusqu’à l’horizon, de l’autre, une forêt de pins à perte de vue. Elle se trouvait entre ces deux merveilles de la nature, mais en hauteur. Ses pieds nus remuaient doucement en sentant la caresse chaude des grains de sable. Elle se situait sur le sommet d’une dune. Un point culminant qu’elle avait déjà pu observer sur une carte postale qu’une de ses amies lui avait envoyée. Un lieu qu’elle n’avait jamais eu le plaisir de fouler, mais en ce moment, le rêve pouvait être vécu !

Un large sourire s’étira sur ses lèvres. Elle aimait cette expérience que son esprit lui offrait. Toutefois, elle se permit d’utiliser sa faculté imaginative pour donner un peu de piment à cet instant. Elle n’eut qu’à visualiser ce qu’elle voulait et l’objet se matérialisa entre ses mains. Une planche de surf. C’était une pratique qu’elle n’avait jamais testée dans la réalité, mais cela ne lui faisait pas peur. Car dans ce monde, il n’y avait aucune limite et rien de mal ne pouvait lui arriver, car elle gardait un contrôle total sur ce qu’elle vivait.

Elle allongea la planche de bois et monta dessus. Un simple mouvement de hanche lui permit de quitter son équilibre stable, pour mieux commencer sa descente. Criant à pleins poumons, Léa appréciait ces sensations de vide qui lui tordaient le ventre. Elle surfait ainsi en direction de l’eau qui brillait de mille éclats sous un ciel sans nuage. Elle avait l’impression de se trouver à la verticale et, en temps normal, l’arrivée aurait pu lui coûter très cher. Une entorse, un membre cassé, ou même lui rompre le cou ! Mais dans cet univers malléable, elle put orienter sa planche au dernier moment pour continuer sur son élan, jusqu’à retrouver l’eau salée et chaude qui s’offrait à elle.

À mesure que la jeune fille s’éloignait de la côte, le décor changea du tout au tout. Une fois de plus, Léa se laissa surprendre pour découvrir ce que son inconscient avait décidé de lui offrir comme scénario. Une pluie battante commença à s’abattre sur elle alors qu’elle venait de s’allonger sur sa pièce de bois verni. Un orage puissant venait prendre possession du ciel, obscurcissant les environs. Léa avait envie de modifier ces conditions météorologiques plus que déplaisantes, mais elle s’arrêta juste à temps, alertée par une voix. Réfléchissant, elle réalisa qu’elle ne reconnaissait pas ce timbre. Étrange. « D’habitude, je ne trouve dans mes rêves que des gens que je connais, pensa-t-elle. » Car avec l’expérience, la jeune fille avait pu noter que jamais elle n’avait découvert quelque chose de nouveau. En effet, chacune de ses expériences était brodée sur un fil conducteur connu. En d’autres termes, rien de ce qu’elle vivait en rêve ne pouvait sortir de ce qu’elle connaissait. Les décors, le ressenti, les personnages… Tout avait forcément un lien avec la réalité.

Pourtant, cette voix lui était inconnue. La seule explication devait être qu’elle appartenait à une personne oubliée avec les années. Léa décida d’y voir plus clair en changeant légèrement le temps. Ainsi, il lui devint possible de visualiser les différentes vagues qui l’entouraient. Son attention fut retenue par une traînée d’écume. Utilisant ses bras comme palme, elle navigua vers cette tache blanche d’où provenait également cet écho. Il s’agissait d’un appel à l’aide, entrecoupé à différentes reprises. Visiblement, quelqu’un était en train de se noyer. Suffisamment près de cette victime de l’océan, Léa se rendit compte avec stupeur qu’elle était face à un jeune homme.

Cet instant fut le premier qu’elle passait avec lui.

Il venait d’arrêter de se débattre, sans doute à bout de souffle. Tout en restant bien accrochée à sa planche, Léa plongea un bras dans l’eau pour remonter cet inconnu à la surface. Se servant de toute sa force, elle réussit à le hisser, afin qu’il garde son visage hors de l’océan. Il ne bougeait toujours pas. Elle eut donc tout le loisir de l’observer, malgré la houle qui les ballottait. Les cheveux bruns complètement aplatis par l’eau, un visage agréable à admirer dont elle ne se souvenait absolument pas. Léa s’arrêta de le détailler du regard alors qu’il se mit à tousser en de violents sursauts. Il s’agrippa soudainement à la planche, comme s’il s’agissait d’un radeau. Se rendant compte que ce morceau de bois était bien trop petit pour deux, la jeune fille utilisa son imagination pour la changer en barque. Les deux jeunes gens se fixèrent, l’un soulagé de ne pas s’être noyé, l’autre éblouie par la beauté de ces yeux verts.

— Qui es-tu ? demanda-t-il.

— C’est aussi ce que je me demande, murmura Léa.

Le dialogue prit subitement fin. Un bruit strident résonna et la jeune fille soupira.

~~~~~

L’adolescente se redressa vivement dans son lit. Elle tapa rageusement sur son réveil pour en faire taire la sonnerie stridente. Rêver était agréable, mais chaque éveil était extrêmement difficile à vivre. L’esprit encore embrumé par le sommeil, la jeune fille exécuta en automatisme son parcours matinal pour se préparer avant les cours. Salle de bain, cuisine, bus… Ce fut donc en s’asseyant en classe de mathématiques qu’elle réalisa une fois de plus combien cette vie ne lui plaisait pas. Mais, cette fois-ci, les choses étaient différentes. Son rêve avait eu une part de mystère. Voir un inconnu ne lui était jamais arrivé. Cela donnait un nouvel attrait et Léa avait hâte de dormir encore pour replonger dans cet univers. Elle dut attendre bien patiemment que la journée suive son cours, sans aucune surprise notable. Si ce n’était le souvenir de ces beaux yeux verts lorsqu’elle fermait les paupières…

~~~~~

Il faisait nuit et Léa reconnut le lieu comme étant une mer agitée. Elle se trouvait au beau milieu de toute cette eau à perte de vue. Elle nageait simplement, sans la moindre bouée pour la soutenir dans cette lutte. Même s’il était froid, cet océan imposant ne l’effrayait pas. Car la jeune fille savait qu’elle était en plein rêve et qu’il lui suffirait de laisser aller son imagination pour changer tout ce qui ne lui plaisait pas. Toutefois, elle fut surprise de se retrouver dans ce décor similaire à son dernier songe… Habituellement, elle vivait de nouvelles aventures dans différents lieux à chacune de ses nuits.

L’élément liquide semblait vouloir imposer toute sa puissance en s’agitant sous un ciel orageux. Les vagues devenaient de plus en plus grosses. Léa imagina plusieurs rondins de bois attachés les uns aux autres pour se faire un radeau. Ainsi, elle pourrait vivre une aventure à l’aide d’éléments naturels pour gagner sa survie. Elle réussit à se hisser sur ce bateau de fortune. Ressentant un goût de déjà-vu, alors qu’une voix résonnait faiblement non loin d’elle. Ce son. Elle s’en souvenait parfaitement.

Elle suivit son instinct plus que les appels à l’aide qui venaient de cesser. Puis la jeune fille découvrit avec étonnement qu’une ombre semblait être sur le point de se noyer. Encore. Réagissant de la même façon, elle se dirigea dans les profondeurs pour ramener ce corps qui s’y enfonçait. Modifiant la réalité, les notions de poids changèrent pour que Léa puisse soulever ce jeune homme et le placer sur le radeau. Ce dernier était bien assez large pour leur permettre de s’y trouver tous les deux sans se mettre à couler lui aussi. Les vagues continuaient de les balancer, mais le rythme devint plus lent.

Le jeune homme resta inconscient un instant et Léa put en profiter pour le détailler du regard. Quelques mèches de ses cheveux bruns lui mangeaient le visage. Sans doute avaient-ils perdu en volume avec toute cette eau. Il portait une chemise blanche et un pantalon à pinces. Élégant. Étrange pour quelqu’un qui se trouve en pleine mer agitée ! Elle le trouvait très beau. Se disant que dans un rêve, tout était permis, elle se rapprocha lentement de son visage. Elle lui dégagea les yeux de ses cheveux rebelles et lui caressa la joue.

Tout à coup, il se redressa en toussant pour mieux évacuer toute l’eau qui l’empêchait de respirer normalement. Reprenant son souffle, il tourna son regard vers Léa.

— Encore vous, murmura-t-il.

La jeune fille était troublée. Même si elle était certaine de se trouver en plein rêve, elle fut surprise d’avoir un échange aussi réel avec ce jeune homme. Plus étrange encore, il semblait se souvenir d’elle. Comment était-il possible que deux de ses songes puissent interagir l’un sur l’autre ? Elle resta muette, attendant de voir ce que son esprit avait l’intention de lui faire vivre ici.

— Merci, dit-il en baissant enfin les yeux. C’est la deuxième fois que vous intervenez pour me sauver. Je m’appelle Adrien. Et vous ?

— Léa, murmura-t-elle.

Elle s’étonna d’entendre sa voix résonner faiblement. Puis le décor disparut subitement.

~~~~~

Léa fut subitement réveillée. Le chat de la maison venait de lui sauter dessus, la faisant ainsi quitter son rêve plus tôt que prévu. Maudissant le félin, elle se retourna pour retrouver au plus vite les bras de Morphée. Cette nuit-là, elle réussit à faire d’autres rêves, mais elle ne revit pas une seule fois le jeune homme dénommé Adrien.

La jeune fille se sentit frustrée durant toute la journée suivante. Elle aurait voulu le revoir pour en apprendre davantage sur lui. Ses souvenirs étaient bien plus nets que lors de leur première rencontre. Il devait être dans ses âges et elle ne put sortir ces yeux verts enivrants de la tête. Léa voulait retrouver le sommeil au plus vite. Elle se maudissait d’être incapable de dormir sur commande. Sinon, elle aurait profité de l’heure en ce début d’après-midi, durant lequel toute sa classe était libre. La tête entre ses bras repliés sur sa table. Même si ses yeux étaient fermés, retrouver ses rêves lui était impossible. Elle détestait ce monde incontrôlable qu’était la réalité.

Elle avait un millier de questions qui se bousculaient. Mais la plus importante de toutes : le reverrais-je ? La journée était affreusement longue et, lorsque Léa abaissait ses paupières, elle revoyait ces beaux yeux verts inconnus… L’attente sembla interminable, mais la jeune fille retrouva le sourire lorsqu’elle rentra enfin chez elle. Elle savait son lit non loin et souhaitait par-dessus tout y retourner.

La nuit finit par tomber. Bien installée sur son matelas, la couette remontée jusqu’à son nez, Léa ressentit une sorte d’angoisse. Elle avait fait attention à fermer la porte de sa chambre pour être sûre de ne pas être dérangée. Malgré tout, pourrait-elle le revoir ?

~~~~~

Alors qu’elle nageait dans ce même océan glacé, Léa eut un sourire sur ses lèvres. L’histoire se répétait. Toujours pareille, la jeune fille réussit à hisser le jeune homme hors de l’eau pour le sauver de la noyade. Elle n’avait pas pour habitude de revivre inlassablement les mêmes rêves, mais, cette fois-ci, elle était heureuse. Car c’était une aventure qu’elle ne vivait pas seule. Et Adrien semblait bien plus réel que tous les autres personnages qu’elle avait pu croiser dans ses songes. Cela donnait une part de réalisme à un monde dénué de sens.

— Tu vas finir par te lasser, murmura Adrien alors qu’il venait de reprendre connaissance sur le même radeau que la veille.

— Pas si sûr. C’est étonnant que tu te souviennes de moi.

— Pourquoi ça ?

— Eh bien, ça m’est déjà arrivé de vivre plusieurs fois la même chose. Mais chaque personne que je rencontre agit comme si c’était la première fois que tout se produisait…

— Étrange. Moi je me rappelle de tout. De nos deux dernières rencontres, aussi brèves qu’elles étaient...

Léa baissa les yeux d’un air coupable :

— Oui. J’ai fait en sorte que cela ne se reproduise pas ce soir.

— Comment fais-tu ? demanda-t-il après un court instant. Ça me gêne que ce soit toi qui me sauves. Non pas que ce ne soit pas une bonne action, mais… ça ne me fait pas passer pour quelqu’un de très viril, dirons-nous !

La jeune fille se mit à rire. Et pour répondre à sa question, elle changea l’environnement qui les entourait. Les nuages quittèrent le ciel, libérant la lumière de la lune. La mer se calma aussitôt devenant aussi plate qu’un bain d’huile. Des centaines d’étoiles vinrent tacheter l’immensité qui les dominait. On y distinguait désormais très nettement la magie de la Voie lactée.

Alors que toutes ces modifications apparaissaient, Léa n’avait pas lâché Adrien des yeux. Ce dernier observait tous ces changements, le souffle coupé.

— Incroyable ! Comment est-ce possible ?

— Nous sommes dans un rêve. Tout est possible ici !

L’incompréhension se lisait sur le visage du jeune homme. Alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole, tout devint flou…

~~~~~

Léa ouvrit subitement les yeux alors que sa mère venait de faire irruption dans sa chambre.

— Tu n’as pas cours aujourd’hui ?

L’adolescente observa son réveil qui clignotait. Visiblement, une coupure de courant avait rendu les appareils électriques hors d’usage. Elle ignorait l’heure qu’il était vraiment, mais à en juger par le soleil qui se tenait dans la pièce, il lui faudrait certainement prévoir un mot d’excuse pour son professeur de français. La jeune fille se mordit la lèvre inférieure. Elle était heureuse d’avoir pu gagner un peu plus de temps avec Adrien, mais il lui faudrait encore patienter toute une journée avant de le retrouver.

Tic, tac, tic, tac…

Ce que le temps semblait long dans ce monde réel ! Elle n’arrêtait pas de se remémorer l’échange qu’ils avaient eu. Il ne se doutait pas que c’était rien que dans le monde des rêves qu’ils se voyaient. Après tout, Léa était la seule à avoir conscience de cette notion. Cela lui semblait évident. À chaque fois, il y avait un détail impossible à retrouver dans la vie de tous les jours. Et elle était très douée pour mettre le doigt dessus. Par contre, même si l’étrangeté était plus que flagrante, chacun des autres personnages ne pouvait se rendre compte de la supercherie. Pourtant, Léa se souvenait de la confusion dans ces yeux verts, juste avant de se réveiller. Se pouvait-il qu’Adrien puisse voir qu’il s’agissait d’un rêve ? C’était une question qu’elle voulait lui poser. À condition de le revoir.

Après la patience, la nuit arriva…

~~~~~

Une fois de plus, l’océan déchaîné, le sauvetage avant la noyade… Elle profita une nouvelle fois de ce cours instant d’inconscience durant lequel Léa le regardait. La jeune fille réalisa que son cœur battait plus vivement que d’habitude. Puis les yeux verts s’ouvrirent. Et, à son grand plaisir, le jeune homme lui adressa un large sourire. Visiblement, sa mémoire était intacte. La conversation de la veille put se poursuivre…

— Tu as dit que nous sommes dans un rêve. C’est assez angoissant, non ?

— Moi j’aime cet univers. Tout y est possible !

— Peut-être pour toi. Mais il semblerait que je sois condamné à me noyer toutes les nuits…

— Tu dois être enfermé dans un cauchemar, conclut Léa. Laisse-moi changer ce décor pour te faire oublier ce qui te hante.

Plissant les yeux, la jeune fille fit apparaître une île déserte sur laquelle les deux adolescents se trouvaient seuls au monde. Le soleil rayonnait avec chaleur et tous deux purent profiter de ce coin de paradis perdu.

— Ça a quelque chose de magique, je te l’accorde. Mais je ne pourrais vivre indéfiniment dans un univers factice.

— Quoi ? Tu comptes partir ? demanda la jeune fille, dévoilant son inquiétude.

— Je suis…

~~~~~

À nouveau, le réveil sonna pour sortir brusquement Léa de ce monde. Après avoir balancé son appareil hors de sa table de chevet, la jeune fille enfonça rageusement son visage dans son oreiller, pour mieux étouffer son cri de colère. À chaque rêve, elle en apprenait plus sur lui. Et plus elle apprenait à le connaître, plus ces moments lui semblaient courts.

En temps normal, elle détestait les cauchemars et leur redondance, mais cette fois-ci, tout était différent. Adrien était devenu son point d’attache. Un rendez-vous nocturne qu’elle seule avait connaissance. Toute une journée était une bien trop longue attente. Ne tenant plus jusqu’au soir, la jeune fille tenta de faire un somme avant la nuit. Par chance, elle put trouver le repos en plein milieu de l’après-midi…

~~~~~

Sur le haut d’un pont, la vue était magnifique. De l’eau s’écoulait lentement en contrebas, mais de là où elle se trouvait, Léa l’imagina comme un simple petit ruisseau. Elle n’avait pas le vertige. Le soleil caressait doucement sa peau. Mais la jeune fille perdit rapidement le sourire. Ce n’était pas dans ce genre de décor dans lequel elle s’était imaginée aller. Son intuition lui dit qu’elle n’avait aucune chance de retrouver Adrien ici. La tristesse la gagna. Puis, voulant tout de même profiter de ce moment, elle fit apparaître un élastique à ses jambes. D’une impulsion, elle sauta dans le vide…

~~~~~

Une porte claqua et Léa ouvrit brusquement les yeux. Ses parents venaient de rentrer sans se sentir gênés de faire autant de bruit.

— Tu dormais ? s’étonna la mère de famille. Je vais finir par croire que tu fais de la narcolepsie…

— Je vais bien maman. J’ai des devoirs, je monte.

Alors que la jeune fille regagnait sa chambre, elle réfléchit à ce qu’il venait de se passer. Adrien ne s’était pas trouvé avec elle dans ce songe. Elle était déçue et en même temps inquiète. Déçue de ne pas l’avoir revu plus tôt. Et inquiète de ressentir un tel manque. Comment pouvait-on vivre une telle addiction alors que ce dont elle rêvait n’avait rien de réel ? Devait-elle avoir peur pour sa santé mentale ?

Dans tous les cas, elle souhaitait le revoir plus que tout. Et ce moment arriva, encore au beau milieu de la nuit…

~~~~~

Une fois de plus, tout commença par cette scène où Adrien était incapable de garder sa tête hors de l’eau. L’habitude avait pris le pas sur la surprise. Après un nouveau voyage dans l’imagination, Léa put modifier l’environnement angoissant en un univers paradisiaque. Les deux jeunes gens purent rapidement reprendre leur conversation de la veille.

— Si ce monde n’est qu’un songe, cela veut dire que je ne vis que dans un cauchemar. Encore et encore. Sans arrêt. Toujours cette même noyade. Jusqu’à ce que tu me rejoignes, pour faire de ma vie un rêve…

La jeune fille apprécia le compliment tout en ayant l’irrésistible envie d’être près de lui, contre lui. Pour masquer cette pulsion, elle chercha à assouvir sa curiosité :

— Pourquoi la noyade ? Tu ne sais pas nager ?

Une ombre passa sur le visage d’Adrien. Les yeux baissés, il dévoila une part de lui-même :

— Un accident. Tout semble correspondre… Une pluie battante et aveuglante. Une voiture qui quitte la route, tombant dans une rivière. Une bataille presque perdue d’avance pour remonter à la surface…

Le jeune homme battit des paupières, comme s’il cherchait à attraper ses souvenirs. Léa attendit patiemment avec toujours cette envie d’en savoir plus. Il plongea son regard dans le sien.

— Ma vie me semble floue. J’ai l’impression de ne pouvoir vivre que l’instant présent ici. Un instant que j’aime partager avec toi…

~~~~~

Une nouvelle journée au sein des éveillés et Léa était triste qu’une fois de plus la conversation se soit terminée aussi brutalement. Mais la dernière phrase prononcée avait su lui redonner le sourire et la force de vivre dans ce monde. Il aimait partager ces instants avec elle. Peut-être pas autant qu’elle, mais c’était un début encourageant.

Léa ne savait que penser. Elle s’attachait de plus en plus à ce mystérieux personnage, et ce, même s’il était complètement imaginaire. Plus que jamais, elle aimait mieux sa vie lorsqu’elle était endormie. Pire encore qu’une simple préférence, la jeune fille était en train de tomber amoureuse d’un rêve. Comment avait-elle pu en arriver là ?

Les jours se succédaient et les deux adolescents continuaient de se retrouver dans ce monde qui ne connaissait pas de limites. Ainsi, ils purent voyager, vivre et expérimenter tout un tas de choses, selon l’imagination de Léa. Montagne, désert, forêt… Été, automne, hiver et printemps… Ils vécurent ces instants intensément. Et bientôt, le jeune homme se détendit aux moments de leurs retrouvailles. Toujours à cet instant de noyade imminente. Maintenant, Adrien prenait confiance en lui et vivait mieux cette souffrance cauchemardesque. Il retrouvait désormais la jeune fille en lui adressant un sourire désarmant.

Léa quant à elle, ne vivait plus que dans ses rêves. Lorsqu’elle était éveillée, elle se laissait guider par la vie sans montrer la moindre émotion. Ses parents mirent ce changement d’attitude sur le compte de l’adolescence et ses mystères…

~~~~~

Alors qu’ils étaient assis sur le sable blanc d’une plage déserte, les deux jeunes gens observaient un coucher de soleil. Un millier de couleurs orangées se perdait entre l’eau et le ciel. Bien que ce soit Léa qui imaginait ce rêve, elle garda le souffle coupé par ce spectacle. Elle était tout simplement heureuse, tout en sentant les bras d’Adrien qui l’entouraient.

— Je peux influencer le temps en faisant en sorte que le soleil se couche, là maintenant. Et pourtant, je ne peux pas vraiment contrôler le temps. J’aimerais que ce moment dure pour toujours.

— Moi aussi, murmura-t-il en resserrant ses bras autour de la jeune fille.

~~~~~

Léa se réveilla et perdit son sourire au même moment. Une fois de plus, ce n’était qu’un rêve. Un songe dont elle se trouva arrachée bien trop brutalement. Tel un zombie, elle reprit son rituel journalier, sans aucune joie de vivre. Ces dernières nuits, elle s’était plus que jamais attachée à lui. Et elle était heureuse de voir qu’Adrien partageait ce sentiment. Mais ils ne pouvaient que se contenter de retrouvailles nocturnes.

Alors que la jeune fille se trouvait en cours, son attention quitta un moment le ciel qu’elle observait par la fenêtre. Un nouvel élève venait de faire son apparition dans la salle. Leur professeur l’introduisit et Léa se figea sur sa chaise :

— Adrien Clément a récemment emménagé dans la ville et commence ses cours aujourd’hui. Je compte sur vous pour lui faire le meilleur accueil possible.

Léa n’écoutait pas vraiment ce qui se disait. Elle dévora du regard ce jeune homme aux cheveux bruns. Ses yeux verts surent lui confirmer qu’elle était bien face à son Adrien. Son Adrien avec lequel elle partageait ses rêves depuis plusieurs semaines. Ainsi donc, il était réel. Jusqu’à présent, elle avait toujours pensé qu’il n’était vivant que dans son imagination. Mais s’il appartenait bien à ce vrai monde, comment se faisait-il qu’ils partageaient leurs songes ? Deux êtres qui ne se connaissaient absolument pas pouvaient-ils se rencontrer en dormant ? C’était pourtant ce qu’il s’était passé. Une rencontre, un rapprochement, une complicité… Pour la première fois depuis de longs mois, la jeune fille retrouva le sourire.

Adrien passa entre les tables pour gagner une chaise libre. Au moment où il s’était rapproché de Léa, tous deux croisèrent leurs regards. L’instant fut bref, mais suffisamment long pour que la jeune fille se sente comme dans un de ses rêves. Mais hélas, la déception prit le pas sur les battements rapides de son cœur. Elle ressentit comme une crampe lui saisir le ventre. Aucune complicité ne se lisait dans ses yeux. Adrien détourna rapidement la tête, sans se rendre compte de la tristesse laissée derrière lui. Léa ne comprenait plus rien. Était-il vraiment l’homme de ses rêves ?

Ne pouvant s’empêcher un autre regard dans sa direction, l’adolescente se retourna complètement sur sa chaise pour l’observer une fois de plus. Non. Il n’y avait aucun doute. C’était bien lui. C’est alors que la jeune fille comprit. Se souvenir de ses songes était une faculté qu’elle était seule à avoir dans son entourage. Peut-être qu’Adrien subissait également cette même perte de mémoire à chacun de ses réveils.

— Ce n’est pas très poli de regarder les gens comme ça, fit discrètement remarquer sa meilleure amie.

Léa se replaça normalement sur son siège, sans prendre la peine de donner une excuse pour son comportement.

— Je suis d’accord avec toi. Il est très agréable à regarder, poursuivit la jeune fille.

Léa lui lança un regard soupçonneux et décida d’aller à la pêche aux informations. Car son amie de toujours avait constamment les potins qu’il fallait.

— Que sais-tu de lui ?

— Quelques petites choses. Il vit chez sa tante depuis plusieurs mois. Il a été isolé de tout le monde pendant un certain temps. On dit qu’il a vécu un accident de voiture avec ses parents. Le véhicule aurait quitté la route pour se retrouver dans une rivière. Lui seul en est sorti vivant. Une bien triste histoire qui l’a amené à déménager... Ça l’a un peu traumatisé à ce qu’on dit. Mais il paraîtrait que depuis quelques semaines, il va beaucoup mieux et se sent enfin capable de reprendre les cours normalement.

Quelques semaines, songea Léa. Se pouvait-il que son état se soit amélioré à partir du moment où ils ont commencé à partager leurs rêves ? La jeune fille sentit son cœur palpiter à cette idée. Pour lui, le monde des rêves n’était pas connecté à la réalité. Mais elle ne perdit pas espoir.

« Je n’ai fait que vivre dans mes rêves jusque-là, pensa-t-elle. À partir de maintenant, je vais vivre mes rêves en les rendant réels… 

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Biographie

Morgane Pinon est un paradoxe vivant : elle partage sa vie entre son métier de chimiste et l’écriture. C’est en ayant découvert l’autoédition à 28 ans, qu’elle se lance dans la publication de différents ouvrages…

Né de poussière d’étoiles

Recueil de nouvelles contemporaines

Romance et rencontres du quotidien avec Né de poussière d’étoiles. Des instants de vie riches en émotions. Un recueil qui a suscité l’intérêt de nombreux lecteurs…

Version dédicacée

Les grains de sable du temps

Recueil de nouvelles Historiques

Des anecdotes écrites du point de vue du personnage dont l’identité n’est révélée qu’à la toute fin de chacune des nouvelles. Les surprises sont au rendez-vous…

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L’espace d’un instant

Roman sentimental

Deux inconnus partagent un moment de tendresse dans un bus avant de se quitter, sans échanger un mot. Leurs souffrances respectives vont être dévoilées au grand jour alors qu’ils gardent l’espoir de se retrouver…

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Les Orakles

Trilogie fantasy illustrée

Magie et fantasy avec la trilogie Les Orakles, dévoilant le pouvoir des éléments en suivant le personnage principal sur toute une vie à travers différents univers…

Un travail en collaboration avec le dessinateur Ludovic Leondi pour proposer 5 illustrations par tome.

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L’Éternel Présent

Roman écrit à 4 mains

Science-fiction et réflexions métaphysiques, une expérience de co-écriture avec l'auteur Jacky Bourgogne pour donner naissance à L'Éternel Présent.

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(Pages 1-22 show above.)