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Excerpt for Ombres et lumières by , available in its entirety at Smashwords


Alexandre Roger
















Ombres et Lumières



Copyright © 1991-1995 Alexandre Roger

Copyright © 2001 Le Manuscrit

Copyright © 2019 Alexandre Roger, pour la présente édition, tous droits réservés pour tous pays



TABLE DES MATIERES



Labyrinthe

Piège

La déviation

Vague

Jeux

Eclipse

La rumeur

Concours de châteaux de sable

Tenzing Ngawang

Légende de l’ombre

Chapitre final

Biographie

Bibliographie

Aperçu



LABYRINTHE



J’ai lu récemment, un peu par hasard je dois le reconnaître, un article du « Herald of Science » dans sa version française dont le thème fort intéressant d’ailleurs m’a quelque peu intrigué. Son auteur, Allan Mac Guiness se proposait au travers d’exemples précis et dignes de foi de démontrer la réincarnation d’un écrivain hindou Al Indiru qui vécut au XVème siècle de notre ère en la présence du généalogiste Michèle Frédérik dont la réputation célèbre s’était forgée sur des théories défiant toute morale.

Le sujet de cette sorte de thèse n’est pas à discuter, ni à remettre en cause ; il convient simplement de se demander si cette dernière valait la peine d’être soutenue avec autant de fermeté dans les colonnes d’un mensuel à la renommée mondiale.

Etant arrivé à la fin de l’article auquel le journal consacrait plusieurs pages, je décidai de le découper afin de l’expédier par lettre recommandée à un de mes amis outre-Atlantique. Trois semaines d’attente fébrile après mon envoi, je recevais sa réponse et je dois dire qu’elle me plongea dans un état extrême de perplexité ; elle ne tenait qu’en un seul mot tracé en capitale d’imprimerie « MAZE » dont une traduction pouvait aussi bien être « dédale, labyrinthe » que « embarras ».

Je me plongeai alors durant plusieurs jours dans des recherches titanesques sur les divers sens du mot labyrinthe et les divers labyrinthes qui avaient jalonné l’histoire et la littérature. Nulle part, je ne trouvai une quelconque allusion à l’auteur hindou qui, soit dit en passant, était inconnu de ma personne pourtant cultivée, ni au généalogiste d’origine allemande.

Pourtant, je ne me résignai pas à baisser les bras sans avoir combattu et je persévérai même si je devais me trouver en face d’une nouvelle énigme du sphinx.

J’eus alors l’idée de me renseigner sur ces deux auteurs car je ne connaissais le généalogiste que de simple réputation.

Au bout de plusieurs mois de patientes recherches, j’avais découvert la trace d’Al Indiru dans deux ouvrages et deux seuls : l’un américain et l’autre hindou.

L’ouvrage américain, une étude de « l’influence de la littérature hindoue sur le monde judéo-chrétien » de Grégory Phasty parue aux éditions « France-outre-Atlantique » dans une traduction de Robert Brieux consacrait une note relativement courte (quelques lignes) à celui qui était considéré comme « The Tree » ; le traducteur notait en marge « arbre ou dans un contexte biblique croix ». On y apprenait notamment qu’Al Indiru, né vers 1450 dans la province du Pendjab, n’avait écrit durant sa vie qu’une seule et volumineuse oeuvre intitulée « Labyrinthe » et qu’il était mort en 1485 - mort d’épuisement à sa table de travail. Par ailleurs, il ne subsistait qu’un simple feuillet sur le millier de volumes qu’il avait rédigés. Ce feuillet fut confié à l’un de ses disciples pour qu’il soit conservé à la bibliothèque de Delhi. Il n’y est jamais parvenu.

Grégory Phasty concluait ainsi, que le contenu très approximatif de l’œuvre de l’hindou était connu en substance par quelques initiés sans qu’il ne dévoile le moindre secret ; tout juste, faisait-il allusion à un labyrinthe en forme d’arbre sans en préciser et la nature et la référence de ses sources.

Je m’étonnai quelque peu de la présence d’Al Indiru au milieu d’une telle étude, à la fois littéraire et religieuse, sans qu’un rapport direct avec le sujet du livre soit établi. Le seul indice que j’avais entre les mains était l’annotation « croix ». Le mystère qui s’échafaudait était alors le suivant : comment le journaliste Allan Mac Guiness pouvait-il avoir eu connaissance - comme ce devait être le cas pour son article retentissant - de l’œuvre d’Al Indiru alors que celle-ci avait disparu du patrimoine littéraire de la planète et que personne ne semblait en mesure de l’évoquer ? C’est dans le berceau de l’Indus que j’allais découvrir naturellement les premiers éléments de réponse.

Le second ouvrage, qui en fait était une ancienne encyclopédie locale, je l’ai découvert lors d’un voyage en Inde environ trois mois après la lecture de l’article du « Herald of Science ». Ma décision soudaine avait été prise d’orienter mes recherches sur le pays où l’écrivain vécut. C’était une certaine façon de remonter aux sources.

Le conservateur de la bibliothèque nationale de New Delhi s’était accoutumé à me voir consulter des rayons entiers de livres spécialisés, du matin au soir, durant un bon mois. A aucun moment, il n’était venu me questionner sur l’étendue de mes recherches. Il ne s’en préoccupa que le dernier jour lorsque je poussai un cri strident de joie à la seule vue du nom d’Al Indiru en tête d’un paragraphe. Il déchanta lorsqu’il découvrit le sujet pointu qui accaparait tout le champ de mon esprit. Avec une certaine euphorie, je recopiai soigneusement l’article pour aller l’étudier plus au calme dans ma chambre d’hôtel.

En dégustant un thé à la menthe pour me rafraîchir, avec un flegme britannique, je me sentais devenir le nouveau Rudyard Kipling du XXème siècle. L’Inde, pour moi, depuis Vasco de Gama jusqu’au Mahatma Gandhi, n’avait plus de secrets. Et pourtant, le roman d’Al Indiru me semblait encore un livre de la jungle qui allait se terminer - du moins je l’espérais - en conte des mille et une nuits.

Je m’imprégnai de l’article pour en retirer la substantifique moelle.

Al Indiru (1447-1485) - d’après son auteur - fut le fondateur, puisqu’il n’y eut pas de véritable précurseur, de la théorie de l’arbre labyrinthique qui n’était pas sans lien avec l’Arche de Noé sur laquelle avait été embarqué un couple de chaque espèce en prévision des quarante jours de déluge qui balayèrent toute vie à la surface de la terre. De la même façon que le récit biblique, aucun écrit d’Al Indiru ne subsistait.

Dans la suite de l’article, j’appris que l’œuvre intitulée « Labyrinthe » était en fait constituée d’une multitude de textes se voulant être chacun un traité sur un individu et relatant ses relations avec les autres individus. Tous les personnages qui apparaissaient ainsi dans un chapitre avaient leur propre chapitre dans lequel ils endossaient le premier rôle. L’œuvre d’Al Indiru n’était alors qu’un vaste réseau de fils - fils de la vie - entrecroisés que le lecteur prenait pour un labyrinthe.

Il s’avérait aussi par la suite, qu’à la manière d’Adam et Eve, ces personnages étaient tous issus d’un seul et même être impalpable que l’auteur de l’article identifiait à Al Indiru lui-même.

Il concluait finalement son paragraphe : « Le labyrinthe qu’Al Indiru avait créé à travers son livre, si on le regarde paradoxalement de plus près, nous semble alors devenir un arbre généalogique dont les branches aussi ramifiées que l’humanité tout entière sont destinées à perdre le lecteur jusqu’à la fin de ses jours. »

Sur l’existence même d’Al Indiru, je n’obtins qu’une certitude : il n’avait jamais quitté sa demeure du Pendjab et s’était épuisé à sa tâche - ainsi que l’avait souligné Grégory Phasty dans les maigres lignes qu’il avait consacrées à la vie de l’auteur hindou - dans l’édification de son oeuvre unique et la plus folle qu’il me sembla qu’un homme n’ait jamais entreprise.

Je passai le restant de l’année à rechercher des renseignements à droite et à gauche sur tout ce qui touchait de près ou de loin à Al Indiru. Je fréquentais les universités, les cercles intellectuels. Je me constituais un réseau de relations. Je parcourrais tout le territoire de l’Inde en profitant de mon statut de touriste pour m’abreuver de quelques curiosités locales mais ce fut peine perdue. Devant le nombre de fausses pistes que je rencontrais, je fus bredouille ; je ne découvris pas même les « quelques initiés » dont avait parlé Grégory Phasty.

Lassé d’une recherche quasi-intensive qui avait duré pratiquement un an et lassé par les pluies de la mousson qui s’abattaient anormalement plus longtemps qu’à l’accoutumée, je décidai de rentrer à Paris par le premier avion.

Mon retour dans la capitale fut accueilli, par mes amis qui désespéraient de me revoir un jour depuis ma disparition énigmatique, comme un miracle.

Je poussai la porte de mon appartement du quartier latin, et avec elle, la tonne de courrier qui s’était amoncelée derrière durant mon absence. En passant dans le salon, je redécouvris le « Herald of Science » dans lequel j’avais subtilisé l’article mystérieux qui semblait maintenant vouloir m’égarer hors de mes responsabilités professionnelles. Je reconnaissais qu’il m’était désormais impossible d’interrompre ma fabuleuse quête comme la conquête du Graal qui avait poussé les Chevaliers de la Table Ronde durant le moyen-âge.

Ma quête allait passer par une seconde phase : une enquête. J’allais en effet me documenter sur le généalogiste Michèle Frédérik.

Pas moins de quatre semaines me furent nécessaires pour réunir un dossier digne des affaires criminelles actuelles les plus sensationnelles. Afin de l’étudier convenablement et en toute tranquillité, je me retirai dans ma villa de Buis-les-Baronnies au milieu des champs de lavande, d’oliviers et de noyers.

Je consacrais en effet mon temps principalement à l’analyse de ce dossier tout en profitant de la région avoisinante. J’entrecoupais en effet mon travail par des promenades sur les chemins de pierres, chauffées par un soleil déjà printanier, qui serpentaient le long des massifs. Je retrouvais alors cette sérénité qui protège l’homme contre l’avilissement ou du moins qui retarde sa dégénérescence tant physique qu’intellectuelle. Mais, je ne m’attardais jamais longtemps.

Il m’arrivait de descendre au village plusieurs fois la semaine, de déguster un petit rosé provençal et de parler avec les gens. Peut-être s’agissait-il de leur prouver que je ne devais pas être considéré comme l’ermite d’en haut, bien que ce fût les seules sorties que je m’autorisais car je n’ai jamais participé à aucune de leurs traditionnelles matinées de pétanque sur la place du village.

Le temps semblait comme mort.

Michèle Frédérik avait passé quelques jours au coeur même de la Provence ; et c’était comme par hasard que j’avais voulu me rapprocher d’elle afin de mieux cerner son destin. Née en 1947 à Weimar, d’un père bisexuel et d’une mère dont le frère était un ancien S.A., elle avait effectué ses études de généalogie à l’université de Berlin. Elle avait soutenu avec brio une thèse dont le sujet s’intitulait « Trois êtres pour en créer un quatrième », et c’était d’ailleurs le seul écrit qui lui était attribué. Elle y développait la notion de branche d’un arbre généalogique, d’espace vital pour un arbre et de condition pour assurer la reproduction et la survie de l’espèce : avec trois êtres comme parents, l’arbre de l’humanité s’allégeait, mettait plus de temps pour s’étoffer car il devait davantage se battre pour prospérer au sein d’une nature hostile.

Michèle Frédérik était ensuite passée à l’ouest et avait émigré aux Etats-Unis dans le courant de l’année 1975. Là-bas elle s’était consacrée à l’étude des sociétés amérindiennes, inca et finalement hindoues. C’est vers la fin de sa vie qu’elle se rendit en Inde pour la première fois, qu’elle fut comme subjuguée par le charme du pays et qu’elle s’y établit de façon définitive en juin 1980.

Malheureusement, elle disparaissait au plein cœur du Pendjab le 22 août 1985 et, depuis, les recherches avaient été vaines pour la retrouver. Célibataire endurcie, elle avait pratiquement mon âge. Ainsi, s’achevait tragiquement une vie faîte d’aventure, de passion pour les peuples mais aussi une vie tumultueuse aux idées non-conventionnelles.

Même si Michèle Frédérik n’a publié aucun écrit, il reste sur elle plusieurs études dont les traits essentiels reflètent sa personnalité ambiguë, sa conversion inattendue à l’hindouisme et les nombreux discours - toujours improvisés - qu’elle avait tenus dans les universités prestigieuses américaines, françaises (lors de son court séjour en Provence et en Ile-de-France), israélites et indiennes. Ainsi, par ces moyens détournés, je fis plus ample connaissance avec elle si bien que je commençai à saisir le lien qui l’unissait irrémédiablement au destin d’Al Indiru.

Le point qu’ils avaient en commun, ainsi que l’avait souligné Allan Mac Guiness, était le Pendjab et cette attirance pour le fleuve en forme d’arbre qui l’hydratait, le traversait du nord au sud avant de rejoindre l’Indus et se jeter dans l’océan. Michèle Frédérik fut fascinée par l’auteur hindou et plus encore par sa théorie de l’arbre labyrinthique - un seul auteur arabe avance l’hypothèse que ce fut là sa perte - et le journaliste du « Herald of Science » en venait naturellement à conclure que, cinq cents ans après, Michèle Frédérik n’était que la réincarnation de l’hindou qui l’aurait attiré en Inde par une force mystérieuse et poussée à la conversion totale.

On retrouve, effectivement chez l’une et l’autre, l’idée de l’arbre généalogique et la notion du labyrinthe de la reproduction, ainsi que le fait qu’il ne subsiste aucuns écrits de leur plume. Le réincarné voulait écrire le roman de la généalogie universelle alors que sa réincarnation voulait tenter la connaissance de la généalogie de l’humanité. Tous deux auraient disparu comme avalés par la tâche qu’ils s’étaient fixée.

Je devais découvrir que Robert Brieux avait écrit une étude sur ce qu’il considérait comme le plus remarquable chez le généalogiste : la possibilité de son homosexualité pour endiguer la frustration de la procréation suscitée par la passion de la généalogie. Je dois dire que je n’ai pas achevé la lecture de l’ouvrage et que je me suis contenté d’une analyse de Bernard Promb, succincte, afin d’entrevoir sa réelle portée.

Je me souvins de l’article du « Herald of Science » et je constatai que son auteur, Allan Mac Guiness, faisait une large allusion à la réincarnation d’un homme en femme puisque, notait-il, « le corps n’est que l’apparence de l’esprit ». J’en déduisis que si Michèle Frédérik était homosexuelle, ce n’était pas à cause de ses antécédents génétiques ou de ses rapports humains, mais bien parce qu’un homme avait pris possession de son corps. Je m’empressais aussitôt d’effectuer un véritable rapprochement entre les deux auteurs.

Ne disposant d’aucune donnée concrète sur le plan physique de l’hindou, je confrontai les autres domaines un à un. Nulle part, Al Indiru ne faisait mention d’une possible transmutation. Quant à Michèle Frédérik, outre sa personnalité ambiguë et complexe, et en dépit de son allure sensiblement féminine, deux événements s’y rapportaient : la bisexualité de son père mais surtout un discours prononcé en octobre 1984 à New Delhi sur le labyrinthe génétique qui se perdait au fond de chaque être humain et dont la conclusion était, qu’en admettant l’hypothèse de l’Arche de Noé, le premier être à avoir posé le pied sur la terre ferme après le déluge, était, ainsi que notre ancêtre commun, un androgyne.

Cette course harassante après deux auteurs - qui auraient pu vivre dans la mémoire d’un écrivain - m’avait quelque peu déboussolé, lorsque je reçus une lettre en provenance de l’université de Berkeley. C’était mon ami d’outre-Atlantique qui me faisait part de ses recherches et qui s’enquerrait des miennes à titre indicatif. Voici sa lettre telle qu’elle m’apparut, après traduction, lorsque je l’ai décachetée soigneusement afin de pouvoir ajouter le timbre qui l’affranchissait à ma prestigieuse collection :


Berkeley,

le 10 février 1991


Cher ami,


Sachant l’intérêt tout particulier que tu portais à l’article du « Herald of Science » du numéro de janvier 1989, je suis allé trouver récemment son auteur, Allan Mac Guiness. J’ai eu, je dois le reconnaître, une discussion fort intéressante avec lui mais qui malheureusement ne te sera d’aucune utilité pour tes investigations. Je vois d’ici la déception qui t’envahit pas à pas mais la révélation qui va suivre t’ébranlera encore davantage : Allan Mac Guiness n’a jamais écrit d’articles pour le « Herald of Science ».

Comme je le pressais de rechercher qui pouvait être le générateur de l’article, il m’a répondu que beaucoup d’auteurs, par crainte de représailles ou pour passer un article hard en douce utilisaient des noms d’emprunt. Puis, je fus forcé d’admettre que celui qui avait usurpé son nom de la sorte ne pouvait être que le généalogiste Michèle Frédérik, laquelle coulerait à ses yeux, sans doute, des jours heureux, retirée du monde, au sein de ses racines secrètes cultivées par quelques initiés depuis cinq siècles.

Crois-moi, je suis sincèrement désolé que tu aies perdu ton temps à courir après un fantôme dans un labyrinthe que les mots peuvent dissimuler.


Ton ami de toujours.


Je m’empressai de lui répondre par cette seule phrase tracée en capitale d’imprimerie sur une feuille de papier vierge : « Est-il un labyrinthe n’ayant qu’une seule issue ? »

Mon ami ne devait plus jamais avoir de mes nouvelles, sinon un fax émanant de Bombay et dont le texte émouvant indiquait que des militaires avaient trouvé un européen septuagénaire, sans aucuns papiers d’identité, en haillons, à demi-inconscient, errant à genou au cœur du Pendjab et murmurant « Michèle Frédérik, je suis Al Indiru » ainsi que « voici mon livre » en désignant des points indéfinis à l’horizon, qu’il était entré dans un coma profond lors de son transfert à l’hôpital le plus proche ; ils lui demandaient si les médecins devaient me maintenir artificiellement en vie.



Je dois dire que si je peux achever ce récit, commencé quelques trente ans plus tôt, c’est précisément parce que le choix effectué face au labyrinthe de la mort fut paradoxalement le bon.



Février 1991.


PIÈGE



Lorsqu’il était enfant, comme tous les gamins de son âge, il jouait souvent à la guerre. Il avait dû en entendre parler, un jour, mais il se représentait mal ce dont il s’agissait. Pour lui, ce n’était qu’un jeu. Alors, comme tous les gamins de son âge, il jouait à la guerre.



Il est blessé. Il se traîne. Il ne faut pas que l’ennemi le prenne. Il se cache. Il doit rester en vie. Ses supérieurs lui ont confié une mission.



Lorsqu’il était enfant, comme tous les gamins de son âge, il jouait souvent à la guerre.



Dans les rues de Paris, il fait nuit depuis plusieurs heures. Il fait froid aussi et les gens se demandent s’il va neiger ; « c’est dans l’air », qu’ils disent. L’air est sec, vif. Les nez se cachent sous les écharpes et les oreilles disparaissent dans des bonnets de laine. Quelques personnes se hasardent dehors.

Une femme marche d’un pas précipité sur un trottoir. On entend distinctement le bruit pesant de ses bottes sur les pavés. Elle sort de son travail après quelques heures sup. passées dans un bureau ou ailleurs. Personne ne sait quel est son travail. Seulement, il est tard. Elle rentre chez elle et elle se hâte.



Lorsqu’il était enfant, comme tous les gamins de son âge, il jouait souvent à la guerre.



Elle longe les murs et évite les rues les plus sombres. Elle se souvient des faits divers avec son lot quotidien d’agressions et, tout le long du chemin, elle ne cesse d’y penser. Elle serre contre elle son sac à main dans lequel elle sait son rudimentaire flacon de poivre ouvert, à côté de son porte-monnaie.

Soudain, il vient de surgir et, d’une masse imposante, lui barre le chemin. Elle s’est arrêtée malgré elle et sent comme un frisson la parcourir des pieds à la tête. « C’en est un ! », pense-t-elle. Elle l’a tout de suite reconnu même si la pénombre le dissimule en partie. Elle voudrait courir, s’enfuir mais elle ne peut pas. Elle se sent comme prise au piège et si vulnérable malgré son flacon de poivre, qu’elle imagine déjà l’agression avec l’homme qui se jette sur elle, qui la vole, qui la violente et puis qui la viole. Il va falloir porter plainte contre X, déposer, se battre alors que l’enquête n’aboutira jamais et que le dossier finira au fond d’un placard perdu au milieu d’une vaste salle.

D’un seul coup, l’homme s’est effondré, sur lui-même et sur le sol. Elle n’a pas compris. S’était-elle trompée ou ne serait-ce qu’une ruse pour mieux la piéger ? Mais l’homme gît, un peu comme un clochard ou un S.D.F. en train de mourir. Alors, elle oublie tout : ses angoisses, ses fantasmes, ses préjugés, ses a priori ; et elle se précipite. Elle s’agenouille.

Il vit encore.



Il doit rester en vie.



— Aidez-moi, murmure-t-il.

— Ne bougez pas, répond-elle, je vais appeler une ambulance.

Alors qu’elle allait se relever, une main se tend - c’est celle du désespoir - et lui retient le poignet. Elle se sent tirée vers un visage douloureux où tous les malheurs du monde semblent avoir trouvé refuge.

— Non !

C’est bref. C’est direct. Ça fait mal comme une balle de fusil tirée à bout portant.

La peur vient de se glisser en elle par sa bouche entrouverte et elle la tenaille jusqu’au bas du ventre.

— Emmenez-moi.

C’est un long râle comme s’il sortait des entrailles de la terre. La pression se fait de plus en plus forte et son poignet se transforme en la corde qui retient l’alpiniste le long de la paroi.

— Vite !

Le « vite ! » est un cri qui déchire les tympans, qui brise le silence de la nuit et qui résonne contre les murs de la ville pour se répercuter jusqu’aux fonds des ténèbres.

L’homme a relâché son étreinte comme s’il renonçait à la vie. Il tombe. Et il n’en finit pas de tomber. Il avait remis son destin entre les mains d’une femme, une inconnue qui devait croiser son chemin.



Lorsqu’il était enfant, comme tous les gamins de son âge, il jouait souvent à la guerre.



Les lumières dansent. Elles sont un peu comme les flammèches d’un feu de bois sec. De temps en temps, un bruit se fait entendre ; c’est un bruit vague sans harmoniques. Une odeur aussi persiste, on dirait celle de la pomme ; c’est une odeur forte et elle vous prend les tripes.



— Où suis-je ?

— Quelque part.

— Pourquoi suis-je ici ?

— Vous le savez aussi bien que nous.

— Qui êtes-vous ?

— Un ami.

— Depuis combien de temps ?



Il y a une fenêtre et un rideau blanc tiré à la fenêtre. On devine un immeuble derrière. Tout est calme. Il y a quelques cris.



— Où suis-je ?

— Quelque part.



La porte de la pièce est fermée. On dirait une chambre. Oui, c’est une chambre et l’homme est allongé dans un lit. Son bras droit sort de dessous la couverture et un tuyau le relie à un flacon suspendu à un trépied.



— Pourquoi suis-je ici ?

— Vous le savez aussi bien que nous.



Elle s’est levée tôt ce matin. La journée qui commence n’est pas une journée comme les autres. Elle arrivera un peu en retard au bureau mais aucune remarque ne lui sera faîte car les horaires sont un peu lâches et elle n’aura de compte à rendre à personne.

Elle vérifie qu’elle n’oublie rien, que toutes les lumières sont bien éteintes. Elle sort et elle ferme la porte de son appartement à clef.

Elle ne rencontre personne sur le palier. L’ascenseur est déjà au sixième. Elle descend. La concierge est déjà levée - les résidents la paient pour ça.

Par contre, le jour se lève à peine. L’air est doux et le temps n’est pas de saison.

Elle respire un moment puis elle sen va.



— Qui êtes-vous ?



Le bras est immobile. L’aiguille est enfoncée dans la veine. L’aiguille.



Lorsqu’il était enfant...



— Quelque part. Vous le savez aussi bien que nous. Un ami.



— Depuis combien de temps ?



La douleur. Il jouait souvent à la guerre. Cette chambre. Ce lit. Cette chaise. Cette table. Cette lampe au plafond, éteinte. Ces murs. Tout ce blanc.



La nuit était noire. La rue était sombre. Le coin était désert. Le silence était roi.



— Depuis combien de temps ?



La porte s’ouvre. Une femme entre. C’est elle, mais il ne la connaît pas. Elle est simple : ni laide ni belle ; ni brune ni blonde. En anorak. En jean. En chaussures plates. Elle sourit. La porte s’est refermée. Il doit rester en vie. Elle s’approche.



— Où suis-je ?

— Dans un hôpital.

— Pourquoi suis-je ici ?

— Vous étiez blessé.

— Qui êtes-vous ?

— Je m’appelle Anne et je suis journaliste. C’est moi qui vous ai amené ici.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis hier soir.

Elle s’est encore approchée et elle est à son chevet maintenant. Ni élégante ni sexy.

Elle sourit.

Elle reprend la conversation :

— Comment vous sentez-vous ?

Mais il ne sent rien. Il ne sait même pas s’il a parlé.



— Je ne peux pas rester.

Il veut se lever mais elle l’en empêche. C’est une mère pour son fils. Elle remonte le drap blanc jusque sous son menton.

— Vous ne devez pas. Vous êtes encore trop faible.

Il doit rester fort.



— Faites-moi sortir d’ici.

La phrase est brutale, inconsciente, lourde à porter.

— Aidez-moi... vite !

Elle se souvient d’avoir déjà entendu ces mots. Elle se souvient qu’avec ces mots il y en avait d’autres. Tous avaient été prononcés par cet homme dont elle ne savait rien : un inconnu ramassé par hasard au coin d’une rue. Elle trouvait sur ce visage la détresse, la supplication, le mystère qu’elle avait rencontré hier soir.

« Emmenez-moi chez vous », songeait-elle.



La soupe est chaude et il tient le bol du bout des doigts. Il boit le potage par petites gorgées et les vapeurs s’enroulent autour de sa tête. Il a l’impression d’être au cœur d’un volcan. Son poitrail le brûle et ses entrailles frémissent.

Lorsqu’il relève la tête pour prendre une bouffée d’air frais, il la voit.

Elle est là, debout, au pied de son lit et elle ne bouge pas. Elle a gardé son anorak et elle le regarde. Ni grande ni petite. Ses mains sont enfouies dans les poches de son jean. Elle incline un peu la tête.

Il sourit.



— Je pars.

— Où ?

— Je pars.

Et il était parti. Il n’avait emmené que son sourire dans sa poche ; il avait tout laissé.

— Je pars.

— Où ?

— Je pars.

Et elle avait dû pleurer.



Ses supérieurs lui ont confié une mission.



— Euh ! pardon, vous m’avez posé une question ?

Il baisse un peu les bras.

Elle avance et s’assoit au bout du lit. Elle croise ses jambes.

— Oui. Je vous demandais si ce n’était pas trop chaud.

— Non non, s’empresse-t-il de répondre, ça va.

Il a parlé mais il ne sait pas pourquoi. Il ignore ce qu’il a voulu dire. Il a entendu une question et une réponse est venue sur ses lèvres.



— Au cours de vos nombreuses missions, il se peut que vous tombiez aux mains de l’ennemi. Celui-ci fera tout pour vous faire parler. Il existe des drogues agissant sur le contrôle du cerveau ; ne l’oubliez jamais.



Il boit.



L’oubli, c’est la mort ; la mémoire, c’est la vie.

Il l’aime encore.



— On ne peut pas dire que vous me rendez la vie facile depuis hier soir. Je vous ramasse presque mourant dans la rue, je vous conduis à l’hôpital pour y être bien soigné mais vous préférez recevoir des soins privés chez moi. Je ne suis pas infirmière, moi, je suis une journaliste.

— Journaliste ?

— Oui, journaliste et je travaille sur l’affaire Pérignon. Vous savez, cet officier des Services Secrets français qui est porté disparu.

— Disparu ?

— Décidément, il serait préférable de vous hospitaliser !

— Vous ne le ferez pas.

C’est naturel comme une réplique de théâtre.

Un peu offusquée, elle répond une banalité :

— Qu’en savez-vous ?



— Vous n’aurez jamais le droit à l’erreur.



Elle s’était levée et elle avait retiré son anorak pour le poser sur une chaise. Agréable. Assis dans son lit, il se rendait compte qu’elle avait déplié le canapé-lit pour lui et qu’il se trouvait au milieu du salon.

La pièce était simple, à peine meublée, les étagères peu chargées et il ne régnait qu’un désordre limité dû sans doute à une légère précipitation ; même les documents, à l’accoutumée éparpillés sur la table de travail, étaient rangés.

— Vous avez raison, dit-elle, je vous garde chez moi mais ce n’est pas pour vous que je le fais, c’est uniquement pour éviter que l’on me pose tout un tas de questions fort embarrassantes après votre disparition mystérieuse de l’hôpital.

— Vous prenez d’énormes risques !



— Le risque est toujours calculé.



— Pas autant que vous croyez. Personne ne sait que vous êtes ici, et à l’hôpital, même s’ils m’ont vu entrer, ils ne m’ont pas vu ressortir. Je n’ai laissé ni mon nom ni mon adresse... Mais j’y pense, vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.

— Quel nom ?

— Le vôtre ! Le mien est Anne.

— Je n’ai pas de nom.

Anne est interloquée. Elle s’assoit à sa table de travail. Les bras lui en tombent.



— Je n’ai plus de nom.



— Excusez-moi, mademoiselle.

La standardiste lève la tête sans lâcher le catalogue qu’elle tient dans ses mains. Elle mâchouille son chewing-gum.

— Ouais ?

— Un homme a été admis aux urgences hier soir. Me serait-il possible de le voir ?

— C’est quel nom ?

Anne est embarrassée. Elle réfléchit rapidement. Elle ne connaît pas le nom et elle n’a pas laissé son identité lorsqu’il a été admis aux urgences.

— Ouais, j’vois, c’est celui qu’a pas d’papiers… deuxième, chambre 23.

— Merci, mademoiselle.



— Dites, vous n’allez pas me faire le coup de celui qui a perdu la mémoire ?

— J’espère que non !

Il sourit puis il se pince les lèvres.

— Alors, vous pourrez me dire qui vous êtes et ce qui vous est arrivé hier soir.

— Je... Quel jour sommes-nous ?

— Mardi. Pourquoi ?

— Déjà !

Il pose le bol sur la table de nuit à côté de la lampe de chevet. Il se recouche. Il ferme les yeux.



Il court.

Il court. Il fait noir. C’est déjà la nuit. Non, ce n’est pas lui qui court, ce sont ses jambes. Tout est calme. Encore quelques mètres. Une rue. Et le sol se dérobe. Sauvé !

Libre.

Il ne court plus.



Anne s’est approchée du lit en silence et elle le regarde dormir. Elle se penche et remonte la couverture jusque sous son menton. Il est un peu comme l’enfant qu’elle aurait pu avoir. Plus elle regarde cet homme et plus elle se sent devenir femme. Chaque trait de ce visage lui semble familier. Elle prend le bol et, au bout d’un moment, s’en va le porter dans la cuisine.

Chaque trait de ce visage.

Elle y pense.

Elle y pense.

Ce visage lui est connu. Oui, après un léger doute, elle en est certaine maintenant. Mais elle ne saurait dire pourquoi.

Chaque trait de ce visage.



— Ton visage !

— Quoi, mon visage ?

— Que lui as-tu fait ?

— Moi ? Rien. Des chirurgiens l’ont modifié.

— Pourquoi ?

Elle s’était assise sur ses genoux et le regardait dans le fond des yeux.

— Que cherches-tu ?

— L’homme que j’aimais.

— Tu ne m’aimes plus ?

— Non, ce n’est plus toi.



Anne revient de la cuisine et s’installe à sa table de travail. Elle éparpille ses documents comme une semeuse. Elle sort une feuille encore vierge et se met à aligner quelques mots. Les lignes ondulent. Les idées ont du mal à s’agencer. L’article n’avance pas - sans qu’on puisse dire qu’il recule. Anne prend un peu de recul. Elle se surprend en train de rêvasser, le crayon entre les dents.



Un soleil qui brille. Une brise printanière. Un jardin public. Une fontaine. Un banc. Des enfants qui courent. Des enfants qui rient. Un couple d’amoureux.



— Messieurs, à compter de ce jour vous n’aurez plus un seul ami sûr ; votre véritable ami, c’est la France.



Fascinant.



Il s’est levé et il surveille la rue de derrière le rideau. Les piétons courent. La porte du salon s’ouvre. Elle entre. C’est elle ; et elle, c’est Anne. Elle dépose son sac sur la table. Il la contemple.

— Tu t’es levé ?

Il ne répond pas. Il se dirige simplement vers le canapé.

Elle enlève son anorak. Son soutien-gorge apparaît par transparence à travers son chemisier blanc. Ni belle ni laide. Femme.

— Quelle journée affreuse ! Mon patron attend mon article avec impatience. Malheureusement, il n’est pas près de l’avoir !

— J’ai lu le début. C’est très prometteur !

Elle sourit.



Charmante.



Elle relit les premières lignes à voix basse comme pour retrouver une certaine inspiration :

« L’action se passe au Ministère de la Défense et de commentaires. Notre pays est en train de vivre une nouvelle page d’ombre de son Histoire, que l’on ne trouve que dans les mauvais polars ou dans les romans d’espionnage. Aujourd’hui, il s’agit de la disparition d’un de nos officiers des Services Secrets - fonctionnaire intégré au plus haut niveau de l’appareil de l’Etat.

A ce sujet, le Ministre de la Défense a laissé entendre qu’il s’agissait de rumeurs non-fondées visant à déstabiliser le Gouvernement alors que rue Nelaton les responsables étaient formels sur une défection du lieutenant-colonel Pérignon. A l’heure qu’il est, au Ministère de l’Intérieur on ignore toujours d’où la fuite a pu provenir et si celle-ci a - au sens propre - réellement eu lieu. »

Anne s’arrête. Elle range son papier dans une chemise.

Elle le regarde. Il dort, la bouche légèrement entrouverte.

Puis, elle préfère laisser son brouillon sur la table, histoire de faire toute la lumière sur cette sombre affaire.

Elle enfile son anorak.



— Une disparition ?

— Oui, inspecteur.



— Vous avez faim, colonel ?

— Comment m’avez-vous appelé ?

Elle a un petit rire discret. Elle hésite un instant, s’engouffre dans la cuisine et reprend de plus belle :

Colonel : c’est bien de cette façon que l’on vous appelle dans vos services, colonel Pérignon ; à moins qu’il ne faille ajouter le terme mon devant, lança-t-elle dans un demi-sourire.



Lorsqu’il était enfant, comme tous les gamins de son âge, il jouait souvent à la guerre.



Il passa derrière la table de travail, la fameuse table de travail, et son regard fut attiré par une feuille de papier négligemment posée. Il s’approcha et il déchiffra les deux paragraphes écrits à l’encre noire qui avaient retenu son attention.


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