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Alexandre Roger
















Le Manche du Balai



Copyright © 1995 Alexandre Roger

Copyright © 2019 Alexandre Roger, pour la présente édition, tous droits réservés pour tous pays


TABLE DES MATIERES



Personnages

Le manche du balai

Biographie

Bibliographie

Aperçu



PERSONNAGES


VALENTIN

LE VIEUX



La scène se passe dans le couloir d’un lycée, le soir après la fin des cours. Valentin, en costume gris, cravate sombre, entre. Il porte plusieurs balais sur son épaule au bout desquels pendent plusieurs seaux. On aperçoit une pelle à ordures et un sac poubelle qui dépassent d’un seau. Une wassingue est accrochée comme un fanion. Il tient à la main droite un seau rempli d’eau qui le contraint à avancer en se penchant sur le côté. Il s’arrête au milieu de la scène et dépose son seau d’eau. Il fait un pas de côté. Il aligne méthodiquement ses seaux devant le mur. Il place un balai derrière chaque seau contre le mur. Il sort la pelle à ordures et la pose sur le sol. Il jette le sac poubelle à côté. Puis il lâche la wassingue dans le seau contenant l’eau. Il consulte sa montre.


VALENTIN

Tiens, je suis en avance ! (Il fait un pas de côté et saisit un balai.) M’accorderiez-vous cette danse, mademoiselle ? J’espère ne pas être piètre cavalier pour prendre suffisamment soin de vos orteils. (Tenant le balai dans ses bras, il valse.) Vous devriez entrer dans un corps de ballet ; vous feriez une ballerine admirable. (Même jeu.) Je vous l’assure, Cendrillon. (Même jeu.) Ne dit-on pas que l’on trouve toujours chaussure à son pied ? (Il s’arrête et bascule le balai sur sa jambe, en se penchant en avant. Bruits de pas se rapprochant. Il laisse tomber le balai sur le sol. Puis il se précipite pour le ramasser.) Hélas ! il est temps de se changer en citrouille !


Valentin se met à balayer le couloir. Entre le vieux, en salopette jaune, une casquette orange sur la tête. Il a une wassingue autour du cou en guise d’écharpe. Il garde ses mains enfouies dans ses poches.


LE VIEUX

Tiens, tu es en avance !


VALENTIN, distraitement.

Il est l’heure, n’est-ce pas ?


LE VIEUX, haussant les épaules.

Nous ne sommes pas aux pièces !


VALENTIN

Pas encore, je commence à peine le couloir ; et, comme on dit toujours que le temps c’est de l’argent,...


LE VIEUX, interrompant Valentin.

Le temps n’est rien du tout. Et, quand bien même il devrait être quelque chose, ce serait plutôt la quatrième dimension d’Einstein. Quant à l’argent, il n’a aucune dimension humaine !


Valentin s’arrête de balayer.


VALENTIN

Vous êtes venu les mains dans les poches ?


LE VIEUX, sortant ses mains de ses poches.

Oui, j’ai une sainte horreur des mains baladeuses !


VALENTIN, rêveur, appuyé sur son balai.

Parfois ça peut être agréable.


LE VIEUX, sec.

Mêle-toi de ton ménage !


Valentin se met à balayer.


VALENTIN

Très bien, je balaie. Moi, je disais ça comme ça. Pour faire un peu connaissance. Mais si vous le prenez sur ce ton...


LE VIEUX, souriant.

Il faudrait toujours se mettre dans le ton. (Un temps.) Ainsi c’est donc toi la nouvelle recrue ?


VALENTIN, hésitant.

Oui. (Fier.) Oui, c’est moi !


LE VIEUX, levant les bras.

Misère !


Valentin s’arrête de balayer.


VALENTIN

Comment ça, misère ? Mais je suis heureux. Je suis le plus heureux des hommes ; j’ai un emploi et il n’est ni précaire ni flexible. Voilà mon bonheur.


LE VIEUX

Qui sait ce qu’est le bonheur ? Personne ne l’a jamais mis en équation.


VALENTIN, haussant les épaules.

Il n’est pas besoin d’être savant pour savoir ce qu’est le bonheur.


LE VIEUX, levant les bras.

Quelle est belle notre jeunesse !


VALENTIN

Pour sûr ! Nous sommes la génération top model ; les laiderons n’ont qu’à aller se rhabiller ou se terrer dans les vestiaires.


LE VIEUX, souriant.

Rester sur la touche ? Il faudrait vraiment réécrire la théorie des espèces pour en modifier les conclusions générales.


VALENTIN, surpris.

Et pourquoi donc ? Je crains que nos ancêtres communs - les primates - ne soient pas du même avis.


LE VIEUX

Quelle autre espèce animale souhaiterait quitter sa branche pour celle de l’homme actuel ?


VALENTIN, riant.

Si vous continuez, c’est vous qui ferez bientôt le singe !


LE VIEUX, sec.

Du balai, primitif !


Valentin se met à balayer.


VALENTIN

Très bien, je balaie. Moi, je disais ça comme ça. Pour entretenir les bonnes relations de voisinage.


LE VIEUX

Personne n’apprend à faire des grimaces à un vieux singe !


VALENTIN

Et pourquoi donc ? (Il s’arrête de balayer.) Regardez, vous ne m’avez même pas serré la main.


LE VIEUX

En effet.


VALENTIN, se rapprochant du vieux et tendant la main.

Vous ne voulez pas me serrer la main ?


LE VIEUX, se dérobant.

Non.


VALENTIN, tendant la main.

Et pourquoi donc ?


LE VIEUX, même jeu.

Le courant ne passe plus entre les générations.


VALENTIN

Mais pas du tout. (Tendant la main.) La preuve : je fais un geste.


LE VIEUX, se détournant.

Tu prends tout pour argent comptant.


VALENTIN

Pour sûr ! Avec la crise, il est essentiel de se frotter les mains, lorsque c’est possible. (Un temps.) L’argent du ménage est toujours le bienvenu dans un foyer. Il n’est jamais jeté par les fenêtres.


LE VIEUX, détaché.

Vous êtes trop polarisés.


VALENTIN

Pour sûr ! (Tendant la main.) Vous ne voulez toujours pas me serrer la main ?


LE VIEUX, se détournant.

Non. Tout est court-circuit.


VALENTIN, tendant la main.

Vraiment pas ?


LE VIEUX, ferme.

Non.


VALENTIN

Très bien, je n’insiste plus et je balaie. (Il se met à balayer.) Moi, je disais ça comme ça. Pour relancer la consommation.


LE VIEUX

Ce n’est pas encore l’heure heureuse des soldes ! (Un temps.) Mais prends tout de même une pause.


VALENTIN, ferme.

Non.


LE VIEUX, se précipitant vers Valentin.

Comment cette réponse antisociale peut-elle faire la sourde oreille à une telle proposition ?


VALENTIN, s’éloignant.

Je ne suis pas syndiqué.


LE VIEUX, suivant Valentin.

Il n’est pas question de faire la grève sur le tas, mais uniquement de prendre une pause.


VALENTIN, même jeu.

Je refuse votre offre.


LE VIEUX, même jeu.

Monsieur fait la fine bouche.


VALENTIN, même jeu.

Non.


LE VIEUX, même jeu.

Alors monsieur mange à tous les râteliers.


VALENTIN, même jeu.

Je n’ai pas les moyens.


LE VIEUX, même jeu.

Tu n’auras jamais cette chance.


VALENTIN, même jeu.

Je suis occupé.


LE VIEUX, même jeu.

Moi de même.


VALENTIN, même jeu.

Vous perdez votre temps.


LE VIEUX

Le temps perdu ne l’est jamais pour tout le monde. (Voulant arracher le balai des mains de Valentin.) Tu te tues inutilement au travail.


VALENTIN, esquivant et s’enfuyant.

Le travail, c’est la santé.


LE VIEUX, riant.

Je croirais m’entendre parler - lorsque j’avais ton âge, assurément. J’étais plein d’illusions jusqu’à ce qu’elles disparaissent suivant l’inexorable loi de la fuite du temps. (Se rapprochant, avec calme.) Fais donc une pause, sinon tu n’atteindras jamais mes soixante balais !


VALENTIN

Vous y tenez absolument ?


LE VIEUX

Ceux qui m’emploient le supposent.


Valentin s’arrête de balayer.


VALENTIN

Qui vous envoie ?


LE VIEUX, s’éloignant lentement.

Le sait-on seulement ?


VALENTIN

Je ne sais.


LE VIEUX, faisant mine de sortir.

Je le sais.


VALENTIN

Très bien, je prends une pose. (Il reste figé comme s’il balayait, avec un large sourire. Le vieux se retourne.) Là, ça vous plaît ?


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