include_once("common_lab_header.php");
Excerpt for Le démiurge by , available in its entirety at Smashwords


Alexandre Roger

















Le Démiurge



Copyright © 1987-1990 Alexandre Roger

Copyright © 2019 Alexandre Roger, pour la présente édition, tous droits réservés pour tous pays



TABLE DES MATIERES



Personnages

Le démiurge

Biographie

Bibliographie

Aperçu



PERSONNAGES


LE CREATEUR

L’EPOUSE

L’ESPRIT CRITIQUE

LA VOISINE

LE PREMIER EBOUEUR

LE SECOND EBOUEUR



Le rideau se lève. Obscurité sur la scène. Au bout de quelques instants entre le créateur. Il est en peignoir mais le public ne doit pas le distinguer. Mobilier de salon.


LE CREATEUR

Que la lumière soit ! (Bruit de tonnerre et éclairs. Demi-obscurité sur la scène. Maintenant on distingue un homme mal peigné.) La lumière est bonne, ainsi sera-t-elle ; puis périodiquement ne sera-t-elle plus. (Lumière éblouissante sur la scène pendant quelques secondes puis celle-ci se met à clignoter.) Oh ! oh ! j’ai ordonné qu’elle soit et ainsi sera-t-elle. (Lumière sur la scène. Le créateur apparaît maintenant au centre de la scène. Il est barbu. La scène devra être jouée lentement et avec calme.) Ah ! qu’il est bon de voir. Ciel ! je vois, mais il n’y a rien à voir. Circulez ! Ou plutôt, séparons la lumière des ténèbres ; ainsi nous verrons. (Il lève les deux bras en l’air. Bruit de tonnerre.) Ensuite unissons les terres pour savoir où marcher et séparons-les par de l’eau ; que les plantes puissent se développer et proliférer. (Il lève les bras en l’air. Bruit de tonnerre.) Puis créons les étoiles : pour les rêveurs. (Il lève les deux bras en l’air. Bruit de tonnerre.) Mais il n’y a pas de rêveurs ! (Il s’avance vers le public.) Rien que des natures mortes ! Que vie se fasse ! (Il lève les deux bras en l’air. Bruits de tonnerre.) Hélas ! je suis bien seul ; mais seul pour créer. (Demi-obscurité sur la scène.) Oui, ne gaspillons pas inutilement l’énergie ; et la lumière tamisée est bien plus intime. Créons ! (Le créateur se met à l’ouvrage, il façonne un corps debout. L’acteur aura ici le libre choix du mime puisqu’il s’identifiera complètement à son personnage. Au fur et à mesure l’obscurité totale se fait sur la scène.) Déjà le soir ! Je partirais bien, mais que dirait-on ? Un créateur ne peut se permettre. Persévérons ! (Bruits d’eau.) Aïe ! mes reins. (Lumière sur la scène. Une femme, uniquement vêtue d’un slip blanc peu voyant devra se tenir droite entièrement recouverte d’un drap blanc au milieu de la scène, figée comme une statue. Le créateur tournera autour du monument plusieurs fois en s’accroupissant et en le regardant.) Splendide ! Magnifique ! J’ose à peine dire génial. Bellissimo ! Superbe ! Divin ! (D’un geste brusque il ôte le drap et une femme apparaît en slip, que le public ne doit pas discerner. La scène pourra être jouée avec un mannequin.) Honte ! Honte ! (Il se met devant, face au public et écarte les bras.) Pourvu que personne ne regarde ! Je suis si confus. Un instant, je me prie. (Il sort en coulisse et revient avec une robe blanche de soirée, qu’il enfile sans attendre sur la femme. La robe devra montrer les épaules et les bras nus.) Voilà qui est mieux, moins nu ! (Il lui tient un bras en l’air.) Tiens, avec une couronne ce ne serait pas si mal ; mais à quoi bon. Femme, tu seras mon épouse, tu seras l’épouse. (Il relâche le bras.) Vois-tu, femme, je suis en admiration devant toi, en apothéose, et je veux l’être plus encore ; sinon à quoi bon ? (Il court en coulisse et revient en portant des bracelets, des bagues, des colliers, des boucles d’oreilles, des montres qu’il lui met successivement et outrageusement.) Femme, tu seras mienne ! Tu m’accompagneras ! Quelle splendeur ! Quelle beauté ! Quel charme ! Quelle grâce ! Quel idéal ! Quelle divinité ! (Il ressort en coulisse et revient avec un flacon de parfum et une trousse de maquillage.) O nature ! Voici ton présent. (Il la maquille. Il serait plus prudent de mimer la scène.) Vois ce que je t’offre ; et ce que je m’offre par la même occasion. O artiste ! O arts ! (Il pulvérise un peu de parfum sur ses cheveux, son visage et dans l’air.) O encens insensé ! Eden ! Femme, ce soir, tu honoreras ma couche ! O création ! (Il baisse la tête, la relève et la baisse plusieurs fois de suite, puis il regarde ses propres pieds.) Que vois-je ? Ces pieds nus, ces pieds nus sur ce sol froid ; dites-moi que je rêve. (Il sort en courant et revient avec un sac à main et des escarpins blancs très chics à hauts talons. Il dépose le sac.) Ce n’est pas le pied ! (Regardant le public.) Je ne suis pas le prince charmant et ce n’est pas Cendrillon. (Il lui soulève le pied mais elle tombe à la renverse sur le dos sur le sol.) Oh ! ma statue de neige ! Ma poupée ! Ma poupée de cire ! Ma poupée sucrée en porcelaine ! (Il l’a chaussée et tente maintenant de la relever. L’épouse est assise sur la scène.) Dieu que c’est lourd ! Et que je suis las ! Ce n’est pas que je laisse tomber (il la laisse tomber, allongée) mais je sens que je vais aller me reposer. (Il s’éloigne.) C’est la vie ! (Bruit de tonnerre, suivi d’un éclair et d’une courte période d’obscurité.) Serait-ce un orage qui se prépare ou le coup de foudre ?


Le créateur sort. L’épouse se relève comme un automate et arrange ses vêtements et sa coiffure.


L’EPOUSE

Un, deux... un, deux... test micro, test micro. (Elle s’affaisse sur elle-même. Au bout de quelques secondes, elle se lève, s’étire et bâille. Elle semble se réveiller.) Encore une nouvelle journée qui commence et je suis déjà vivante, active et matinale. Active ! (Elle arpente la scène de long en large, dans différents styles et suivant plusieurs démarches. De temps en temps elle observe un temps d’arrêt pour jeter un regard vers les coulisses.) Il est bien tôt mais pas trop pour parler. Je suis une femme. Je suis la femme. C’est indéniable ! Mais qui m’a créé femme ? Qui a décidé de moi ? Enfin ! Oui, oui, je suis une femme, un être de sexe féminin et c’est une constatation que personne n’a jamais contestée ; pas même mes chers parents ! Ils auraient pu avoir un garçon, mais non, il a fallu que ce soit une fille. Après tout, ceci n’est pas si mal ; je l’avoue, je ne suis pas trop mal réussie. Je ne m’imaginais surtout pas en garçon, mais alors là pas du tout, jamais, au grand jamais. Avoir des cheveux sans avoir l’air d’en avoir, pour laisser apparaître un crâne rasé et rosé, pour crâner ; oh ! là là, quelle horreur ! Et puis avoir l’air idiot et... Ou n’être que plein de muscles des pieds à la tête - et encore la plupart du temps c’est de la graisse et du gonflement - merci bien. Et cependant qui m’a créé femme ? Par contre, nous les femmes, nous sommes délicates, pleines de charmes, sensuelles, sculpturales, nous avons les côtés d’un idéal, mais nous sommes fines, fragiles, frêles telle une tige de roseau, lignées comme des fleurs sous la rosée matinale dans des champs de verdure et au bord d’un lac, légères (elle sautille) comme les tournesols, comme du coton. Et pourtant il faut que les hommes, ces mâles, nous brisent entre leurs doigts, nous cueillent à peine écloses et nous enferment dans des vases clos où nous vivons, où nous fanons. Oh ! oui ! Mais pourquoi ma maison serait-elle close ? Ne pourrais-je pas aller librement où je veux ? Ne pourrais-je pas aller librement quand je le désire ? Ne pourrais-je pas voir qui il me plaît ? Ne pourrais-je pas me lever quand je le souhaite et disposer de mon lever comme je l’entends ? Certes, je n’ai rien d’un animal, du moins je n’en ai pas l’air, mais lorsque je regarde mon petit bichon attristé qui me montre tendrement sa laisse pour aller promener, je me pose des questions. Pourquoi cette laisse invisible m’étrangle-t-elle parfois ? Pourquoi suis-je si souvent si malheureuse alors que tout le monde me pense la plus heureuse ? Peut-être suis-je toujours la plus heureuse des malheureuses ou la plus malheureuse des heureuses ! Oui, ce doit être cela. (Elle s’agenouille.) O seigneur ! regarde-les donc, tes fils, eux que nous fascinons mais surtout eux qui nous façonnent, et avares, et bestiaux, et bagarreurs, et coureurs, et hypocrites, et menteurs, et roublards, et voleurs, et cetera. Et mon homme est de ceux-là ! Hé ! oui, Seigneur, il en est. Il n’y paraît pas, il est vrai, mais il doit en être ; même s’il ne laisse rien transparaître cela se sent. Et de plus il est rêveur, il écrit, il crée - d’après son mot magique et secret - il passe son temps à créer, en reclus, en forcené. Il raconte même qu’il m’a créée, mais moi je sais que c’est faux, que ce n’est pas vrai, du moins je le crois ; n’est-ce pas Seigneur, dites-moi qu’il se trompe. Mais il ne le croit pas. Alors ma vie est un Enfer ! Il m’époussette comme un objet - l’objet du désir - comme une poupée, comme une jolie poupée mignonne de cire parfumée d’encens. Il joue avec ses personnages, comme il joue avec moi, comme un jouet ; oh ! bien sûr il prend bien soin de moi, il ne laisse jamais traîner ses affaires, loin de lui, dans la poussière, il les range toujours et comme un enfant il ressortira ses jouets hors de leur boite la prochaine fois ; mais je suis lasse du jeu. Ma pile est usée ; je viens de me décharger. Oui, Seigneur, ma batterie est à plat, je ne joue plus ; je voudrais qu’il joue tout seul - si cela l’amuse - sans moi, comme un grand, s’il peut. Moi je suis au bout du rouleau ; mais je sais que c’est impossible. Alors, alors je voudrais partir, je voudrais mourir. Ma fleur est défraîchie. Mon eau est sale. L’air est vicié. La partie est finie. Alors je voudrais être en terre. Comment Seigneur ! Loin de moi cette lâcheté, jamais je ne me permettrais. Je voudrais simplement qu’on m’aide, comme un coup de pouce, comme une main secourable capable de séparer les mers. Et, pour ne pas oser vous supplier cette faveur que vous ne m’accorderiez pas, j’ai finalement songé à quelqu’un qui rêve de mettre en scène des histoires de toutes sortes : l’homme dont je suis l’épouse. Que ce mari tue sa femme ne sera pas chose aisée, mais nous y parviendrons, si quelque inopportun trouble fait ne vienne pas à l’improviste. Préparez ma place, je me dépêche ! Oh ! oui chéri, viens me tuer puisqu’on ne tue pas un dieu. Viens vite, dépêche-toi. Accours vers ta plus que moitié bien aimée, ne la fais pas attendre, ne la déçois pas. (Un temps.) Et si tu ne viens pas, alors je devrais aller te chercher.


L’épouse se relève. Entre le créateur, en pyjama, l’air mal réveillé.


LE CREATEUR

O ma divine créature ! ma créature de rêve ! je te cherchais. Où étais-tu passée ? Dans quels méandres t’étais-tu égarée ? Est-il possible que je t’ai négligée ?


L’EPOUSE, bas.

Hélas ! oui.


LE CREATEUR

L’archange de la raison m’appelle ! Remédions à cet oubli. (Bas.) Pas mal pour un début.


L’EPOUSE, bas.

Pourquoi pas !


LE CREATEUR

Et l’artiste, dans un élan lyrique, compare son œuvre à ses chefs d’œuvre. Tiens, si je t’habillais ; mais c’est déjà fait.


L’EPOUSE, bas.

Hé ! oui.


LE CREATEUR

Si je t’insufflais la vie (secouant la tête) non plus. (Tâtant sa tête.) Où ai-je donc la tête ? Me voici tout de même rassuré, je ne l’ai pas perdue.


L’EPOUSE

Pas encore !


LE CREATEUR, levant les bras.

Trahison ! On m’assassine ! (Tournant sur lui-même.) Quelqu’un a parlé - moi-même, acte VI, scène 42.


L’EPOUSE, se mettant face au créateur.

C’est moi qui ai parlé.


L’épouse embrasse le créateur sur le front.


LE CREATEUR

Alors ce n’était pas un rêve.


L’EPOUSE

Un jeu.


LE CREATEUR

C’est étrange, je n’ai rien pour toi ; je suis désolé.


L’EPOUSE

Ce n’est rien.


LE CREATEUR

Tu ne dis rien ?


L’EPOUSE

Non. Je n’ai rien à dire.


LE CREATEUR

Tu t’es déjà habillée ? Pour sortir ?


L’EPOUSE

Je ne te plais pas ? Alors change-moi.


LE CREATEUR, hésitant.

Non.


L’EPOUSE

Pourquoi ?


LE CREATEUR

Le soleil vient à peine de se lever.


L’EPOUSE

Il n’est pas prêt de se coucher. Pourtant tu as encore ton bonnet de nuit.


LE CREATEUR

Qu’importe ! Pour moi il peut représenter n’importe quoi.


L’EPOUSE, s’en allant.

Alors je sors.


LE CREATEUR, la rattrapant par le bras.

Où cours-tu ?


L’EPOUSE

Sur le plateau du théâtre. Viens si tu en as envie.


LE CREATEUR

Mais tu y es déjà. Nous y sommes.


L’EPOUSE

J’oubliais. Oui, j’oubliais. C’est si monotone. Tous ces jours se ressemblent : cette scène, ses acteurs, ces spectateurs et parfois ces gradins vides et cette salle muette, ces répétitions, ces pièces toutes identiques ; je ne sais plus où est le réel.


LE CREATEUR

Que veux-tu que j’y fasse ? C’est la vie.


L’EPOUSE, le désignant du doigt.

C’est ta vie.


LE CREATEUR, se désignant du doigt.

C’est ma vie.


L’EPOUSE

Mais c’est aussi la mienne puisque nous la partageons !


LE CREATEUR

Sommes-nous mariés ?


L’EPOUSE

Nous vivons ensemble depuis notre alliance, depuis que tu m’as épousée.


LE CREATEUR

Est-ce une scène de ménage ?


L’EPOUSE

Pourquoi donc ?


LE CREATEUR

Une insoumission ?


L’EPOUSE

Pas plus.


LE CREATEUR

Un divorce ? D’opinion ?


L’EPOUSE

Entre autres.


LE CREATEUR

Alors tout va bien ; j’ai horreur des nouveaux acteurs - surtout lorsqu’ils n’ont aucun talent - c’est une question de concurrence. Mais me voici rassuré ; tu ne devrais pas pourtant me faire des coups comme celui-ci, mon ange, tu vas me faire mourir avant l’âge !


L’EPOUSE, bas.

Il ne croit pas si bien dire ! Mais d’abord qu’il me tue ; et pour lui, advienne que pourra ! Raidissons-nous. (Haut.) Ce n’était qu’une critique.


LE CREATEUR

Une critique ! (Il fait quelques pas et s’arrête.) Critique ? (Il revient sur ses pas.) Quel est ce mot dont j’ignore le sens ? Est-ce un rival ? Un soupirant ? Un amant ?


L’EPOUSE

Regarde dans quel état tu te mets. (Bas.) Du nerf ! (Haut.) Tu sais tout aussi bien que moi ce qu’est une critique.


LE CREATEUR

Mieux que toi, aurais-tu dû dire. Attention, tu te gâtes ; il ne faut surtout pas. J’aime les fruits mûrs mais avant qu’ils ne soient confiture, moi et moi, acte XVIII, scène zéro.


L’EPOUSE

Je le sais bien ! Peut-être n’est-ce qu’une erreur.


LE CREATEUR, s’emportant.

Une erreur ! Une erreur ! Ai-je droit à l’erreur, moi ? Chaque erreur est capitale, aussi minime puisse-t-elle paraître.


L’EPOUSE

Oui, oui sans doute.


LE CREATEUR, poursuivant.

De plus, personne, entends-tu bien, personne ne peut se permettre de me critiquer, ni ne peut s’octroyer le droit ou le privilège d’y penser. On ne doute pas d’un créateur ; tout ce qu’il entreprend est parfait et correspond à un idéal humain.


L’EPOUSE

Bien, bien.


LE CREATEUR, poursuivant.

Je pense et me pense. Je suis et ne suis pas. Et je défends quiconque de me contredire ou de se lever contre moi. Tuerais-tu celui que tu adores ?


L’EPOUSE

Non, pas le moins du monde. (Bas.) Je n’y arriverai jamais.


LE CREATEUR

Me critiquer ! (Il rit.) Tous des fous ! Des illuminés ! Ignorants ! Et si ce sacrilège suprême était puni de mort ?


L’EPOUSE, haut et fort.

Oh ! oui !


A ce moment les projecteurs devront se braquer sur l’esprit critique, assis parmi le public, dans les premiers rangs de la salle. C’est un homme simple, en complet veston beige, cravate et portant une sacoche marron.


L’ESPRIT CRITIQUE

Hum ! Excusez-moi.


L’EPOUSE, s’asseyant sur une chaise.

Seigneur ?


LE CREATEUR, fort.

Qui a parlé ?


L’esprit critique qui s’est levé entre temps, monte sur la scène. Immédiatement il dépose sa serviette sur la table. Le créateur le regarde intrigué.


L’EPOUSE, joignant ses deux mains.

Seigneur !


LE CREATEUR

Qui êtes-vous ?


L’ESPRIT CRITIQUE, se désignant du doigt.

Moi ?


LE CREATEUR, gesticulant.

Oui, vous.


L’ESPRIT CRITIQUE

Je suis l’esprit critique.


LE CREATEUR, souriant.

Ah !


L’ESPRIT CRITIQUE

Bonjour.


LE CREATEUR

Bonjour. (Se ressaisissant.) Qui êtes-vous déjà ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Qui donc ?


LE CREATEUR, gesticulant.

Vous là.


L’ESPRIT CRITIQUE

L’esprit critique.


LE CREATEUR, se détournant.

Non, votre nom ne me dit rien. Je vous remercie, en conséquence, de votre visite. Au revoir.


L’ESPRIT CRITIQUE, attrapant par la manche le créateur qui s’éloignait.

Sachez monsieur qu’un esprit critique est toujours le bienvenu.


LE CREATEUR, se dégageant et s’éloignant.

En voilà des façons ! Et de toutes manières, je ne crois pas aux esprits.


L’EPOUSE, sautant sur sa chaise.

Moi, je crois au Saint-Esprit.


L’ESPRIT CRITIQUE, à l’épouse.

Ne comparez pas, madame, la religion avec mes chaussettes.


LE CREATEUR, accourant vers son épouse.

Voyons, n’incommode pas monsieur qui s’en allait justement.


L’EPOUSE

Ah ! bon. Je vous demande pardon.


L’ESPRIT CRITIQUE

Ce n’est rien, vous êtes toute pardonnée.


LE CREATEUR

Oui, ce n’est rien (poussant l’esprit critique) allez.


L’ESPRIT CRITIQUE, poussé par le créateur.

D’ailleurs mon esprit est parfaitement sain.


L’EPOUSE, se signant.

Le sain d’esprit ! Et j’ai-z-eu peur !


LE CREATEUR, poussant l’esprit critique.

Alors je ne vais pas vous retenir plus longtemps ; monsieur.


L’ESPRIT CRITIQUE, poussant le créateur dans l’autre sens.

Oh ! je ne suis pas pressé.


LE CREATEUR, même jeu.

Il y a d’autres lieux qui tenteraient un esprit.


L’ESPRIT CRITIQUE, même jeu.

L’esprit a besoin de foule et non de désert.


LE CREATEUR, même jeu.

C’est en quarantaine qu’il faut vous mettre.


L’ESPRIT CRITIQUE, même jeu.

L’esprit est libre, il aime divaguer.


LE CREATEUR, même jeu.

En général les esprits ne font que passer.


L’ESPRIT CRITIQUE, même jeu.

C’est possible ; mais il y a des endroits où les grands esprits se rencontrent.


LE CREATEUR, lâchant l’esprit critique.

Ah ! vraiment ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Parfaitement. (A l’épouse.) N’est-ce pas, madame ?


L’EPOUSE, hésitante.

Sans doute.


L’ESPRIT CRITIQUE

Et en voici la preuve.


LE CREATEUR

La preuve ? (Tournant sur lui-même.) Et cependant je suis seul.


L’ESPRIT CRITIQUE

Seul avec un esprit sain, ne l’oubliez pas.


LE CREATEUR

En effet mon esprit est ce qu’il y a de plus sain. Je vous remercie du compliment, monsieur.


L’ESPRIT CRITIQUE

Oh ! ce n’est rien, ne me remerciez pas ; il faut simplement garder l’esprit clair.


LE CREATEUR, riant.

Là, je n’ai aucun problème, il est clair.


L’ESPRIT CRITIQUE

Il éclaire ? Il n’a jamais de pannes ?


LE CREATEUR

Non. Il dépanne plutôt les autres.


L’ESPRIT CRITIQUE, admiratif.

Voici un bel esprit !


LE CREATEUR, fier.

N’est-ce pas. (Voulant raccompagner l’esprit critique.) C’est pourquoi je vous prierai de ne pas le déranger et de bien vouloir vous retirer.


L’EPOUSE, bas.

Oh ! oui.


L’ESPRIT CRITIQUE

Mais c’est aussi un esprit...


Un temps.


LE CREATEUR, arrêtant son geste.

Un esprit ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Oui, c’est cela même, c’est un esprit.


LE CREATEUR

Un esprit quoi ? Ne vous arrêtez pas ainsi, achevez votre pensée. Allez (encourageant l’esprit critique) un esprit...


L’ESPRIT CRITIQUE

Un esprit.


LE CREATEUR

Fin ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Non.


LE CREATEUR

Vif alors ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Ce n’est pas cela.


LE CREATEUR

Démoniaque ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Non, non.


LE CREATEUR

A l’ammoniaque ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Non plus.


LE CREATEUR

Soyez raisonnable, vous n’écoutez pas mes propositions et vous répondez naïvement à n’importe laquelle des sottises que je vous soumets.


L’ESPRIT CRITIQUE

Reprenons. Je me concentre.


LE CREATEUR

Intelligent ? (L’esprit critique hoche la tête négativement.) Admirable ? (Même jeu.) Subtil ? (Même jeu.) Distingué ? (L’esprit critique acquiesce puis hoche la tête négativement.) Doué ? (L’esprit critique hoche la tête négativement.) Surdoué ? (Même jeu.) C’est insensé, je ne vois pas.


L’ESPRIT CRITIQUE

C’est très sensé au contraire.


LE CREATEUR

Peut-être mais je ne vois pas.


L’ESPRIT CRITIQUE

Attendez. Voilà.


LE CREATEUR

Ah ! tout de même ! Dites toujours.


L’ESPRIT CRITIQUE

Cet esprit est incomplet.


LE CREATEUR

Un complet ! Mais oui c’est évident, il est raffiné.


L’ESPRIT CRITIQUE

Un peu brut.


LE CREATEUR

Oui, nous aurions pu nous entendre.


L’EPOUSE, bas.

Quoi ! Mon mari s’entend avec l’esprit sain !


LE CREATEUR

Hélas ! je regrette bien, mais je n’ai rien à apprendre de vous.


L’ESPRIT CRITIQUE

Et comment pardi !


LE CREATEUR

Parce que je suis le créateur.


L’EPOUSE, bas.

Ce mari est vraiment au-dessus de mes forces.


L’ESPRIT CRITIQUE

Créateur ? Qu’est-ce au juste ?


LE CREATEUR, grandiose.

Je suis créateur. Le créateur.


L’EPOUSE, bas.

Seule face à lui, je ne ferais jamais le poids.


L’ESPRIT CRITIQUE

Je sais bien.


LE CREATEUR, étonné.

Ah ! Vous savez ?


L’ESPRIT CRITIQUE, haussant les épaules.

Naturellement.


L’EPOUSE, bas.

Il a l’air fort, robuste ; peut-être pourrait-il me servir.


LE CREATEUR

Alors dans ce cas, puisque vous savez si bien que je vous ai tout appris et que je n’ai plus rien à vous apprendre, il vient de façon naturelle que vous pouvez prendre congé.


L’EPOUSE, bas.

Oh ! non, ne partez pas.


L’ESPRIT CRITIQUE

Des congés, monsieur, vous n’y pensez pas.


L’EPOUSE, bas.

Restez.


L’ESPRIT CRITIQUE

Je n’en ai pas la moindre intention.


L’EPOUSE, bas.

Il n’y a plus à attendre. Qu’il soit seul pour le corrompre !


L’ESPRIT CRITIQUE

Mon repos, monsieur, c’est le théâtre ; et le théâtre, c’est mon travail.


L’EPOUSE, bas.

Pourvu qu’il reste !


LE CREATEUR

J’entendais, monsieur, que vous pouviez disposer.


L’ESPRIT CRITIQUE

Je n’ai aucune intention de disposer de vous, monsieur.


LE CREATEUR

De toute évidence, car je dispose de tout le monde ; c’est mon travail.


L’ESPRIT CRITIQUE

Le théâtre ?


L’EPOUSE, bas.

Quel acteur ! Il sera parfait.


LE CREATEUR

On peut dire que vous avez une certaine présence d’esprit.


L’ESPRIT CRITIQUE, fier.

N’est-il pas ?


LE CREATEUR

Il est. Et c’est pourquoi je peux étudier votre pseudo-proposition - à savoir de vous inscrire sur la liste de mes personnages de mes pièces. (A l’épouse.) Poupée, veux-tu nous laisser seuls, j’ai à parler affaires avec monsieur.


L’EPOUSE, se levant avec un large sourire.

Tout de suite, mon amour. Je ne reste pas.


L’épouse se dandine curieusement lorsqu’elle passe devant l’esprit critique, tout en l’observant. Elle sort.


L’ESPRIT CRITIQUE

C’était votre femme ?


LE CREATEUR

Non, simplement ma déesse ; et je tiens à ce qu’elle le reste.


L’ESPRIT CRITIQUE

Je comprends.


LE CREATEUR, souriant.

Ne dérobez pas mes sources d’inspiration !


L’ESPRIT CRITIQUE

Je vous demande pardon.


LE CREATEUR

Voyons voir, je, acte O, scène fatale. Quel rôle vous conviendrait le mieux ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Je n’en sais trop rien.


LE CREATEUR

Il faudrait qu’il vous aille comme un gant.


L’ESPRIT CRITIQUE

Je trouve le terme excessif.


LE CREATEUR

Je ne dis pas que vous devez jouer comme un gant mais que...


L’ESPRIT CRITIQUE, interrompant le créateur.

J’avais compris.


LE CREATEUR

Ah !


L’ESPRIT CRITIQUE

Dans quelle pièce vais-je jouer ?


LE CREATEUR

Je ne sais pas encore.


L’ESPRIT CRITIQUE

Comment est-ce possible ? Vous ne connaissez pas encore la pièce alors que vous voulez m’en confier un rôle ? J’avoue que ceci est tout à fait étrange et étonnant.


LE CREATEUR

C’est naturel. Ne jouons-nous pas présentement une pièce ?


L’ESPRIT CRITIQUE

En effet.


LE CREATEUR

Alors ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Mais le public ?


LE CREATEUR

Y a-t-il besoin d’un public ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Non, bien sûr ; cependant il est présent et il nous regarde.


LE CREATEUR, ferme.

Et bien moi, je ne le regarde pas.


L’ESPRIT CRITIQUE

Tout ceci a l’air d’une répétition où le rôle des acteurs n’est pas encore bien défini.


LE CREATEUR

Chacun joue son rôle qui n’est qu’une improvisation.


L’ESPRIT CRITIQUE

Que dira l’auteur de cette liberté ?


LE CREATEUR

Le créateur ! Que voulez-vous qu’il dise ? Le créateur : c’est moi. Je suis celui qui crée et vous celui qui êtes créés. Vous n’existez que dans mes rêves, dans mon imagination ; et je vous ordonne de jouer le rôle d’un brasseur de vent et vous le jouez tandis que j’applaudis.


Le créateur rit.


L’ESPRIT CRITIQUE

Votre imagination est débordante !


LE CREATEUR, flatté.

Merci.


L’ESPRIT CRITIQUE

Vous me permettrez aisément d’ajouter ceci : vous créez, soit ; moi, je critique.


LE CREATEUR, riant.

Pauvre marionnette ! Tu te dresses, au bout de tes fils, contre ton maître. (Reprenant son calme.) Sais-tu que si je veux tu n’es plus rien ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Et pourtant j’existe.


LE CREATEUR

Car telle est ma volonté.


L’ESPRIT CRITIQUE

Et pourtant je parle avec mes propres mots.


LE CREATEUR

C’est probablement parce que vous connaissez parfaitement vos répliques.


L’ESPRIT CRITIQUE

Répliques ? Le mot vient du théâtre. Nous y sommes peut-être mais il ne s’y joue pas de pièces, du moins pas encore. Je n’ai pas encore appris mon texte, comment pourrai-je le réciter ?


LE CREATEUR

Et pourtant c’est ainsi.


L’ESPRIT CRITIQUE

Allons, soyez lucide, regardez votre esprit translucide ; est-il lumineux ou terne ? Difficile de répondre. L’esprit n’est pas simple, même pour les simples d’esprit ! Es-tu enfin ton esprit ou ton esprit est-il toi-même ?


LE CREATEUR

Qu’importent ces discours ; j’ai du travail.


L’ESPRIT CRITIQUE

La dérobade est trop facile.


LE CREATEUR

Tout ce que je sais, c’est que je gagne ma vie et que tu perds ton temps.


L’ESPRIT CRITIQUE

N’importe qui gagne sa vie jusqu’à ce qu’il la perde !


LE CREATEUR

Alors commencez par économiser la vôtre.


L’ESPRIT CRITIQUE

Pourquoi devrais-je garder mes critiques pour moi ?


LE CREATEUR

Qui parle de critique ici ? Quelqu’un a-t-il prononcé ce mot ?


L’ESPRIT CRITIQUE

Oui, moi.


LE CREATEUR

Laissez-moi rire.


L’ESPRIT CRITIQUE

Je vous laisse rire.


LE CREATEUR

Je ris.


Le créateur rit.


L’ESPRIT CRITIQUE


Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-36 show above.)