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L’Épiphanie d’une vie




Aaron J. Clarke




L’Épiphanie d’une vie

Copyright © 2019 par Aaron J. Clarke

Smashwords Edition


Première publication par Jacobyte Books en 2003

Traduit de l’anglais par Angélique Olivia Moreau.

Titre original : Epiphany of Life




L’Épiphanie d’une vie




Prologue


Cher Lecteur,

Mes intentions en tant qu’écrivain sont d’attiser vos émotions. Je ne cherche pas la sympathie. J’aspire seulement à être entendu, pas catégorisé ni étiqueté par vous, lecteur, ou par le DSM IV, le livre sacré de la psychiatrie. Le roman est décousu, ce qui est intentionnel de ma part, afin d’estomper la ligne entre le réel et l’imaginaire. Vous ne saurez jamais où vous en êtes vraiment dans la narration.

Avec tout mon respect,

Adam Carlson



Chapitre 1


La littérature est une de mes addictions. Comme pour toute drogue, j’en ai d’autant plus besoin que je m’en suis privé l’espace de quelques jours. Mes joues sont devenues rouges et ma voix est aussi acérée qu’un éclat de verre. Ma langue balaye les tessons tranchants de l’esprit. Le temps est tapi comme une panthère dans l’obscurité d’encre ; au moment où vous vous y attendez le moins, il vous retient entre ses mâchoires. Je suis en retard. Pas le temps d’attendre. Je m’habille rapidement et engloutis un bol de céréales. J’avale une pilule. Me voici paré pour la journée.

C’est l’aube d’un nouveau jour. Qu’a-t-il à offrir ? Je me lasse du mastodonte mécanique de rouages et d’aiguilles en mouvement qu’est ma montre, battant seulement pour l’exactitude du temps ; comment peut-on définir une chose aussi abstraite ? J’ouvre la bouche et commence à réciter : Le temps s’est arrêté. Les sables mouvants de l’éternité n’attendent personne. Le temps est une troisième dimension abstraite mesurée avec incertitude. Des sables mouvants ; une pensée et un fait éthérés ; né, puis mort. Tel est le temps, un instant ici, puis reparti. Le futur contemple le changement radical. Car le passé sera. Comme une étoile filante. Quand il ne restera plus d’étoiles, le futur ne sera plus. Et nous nous souviendrons du passé. Hélas ! Pauvre destinée. Car le ver sanglant du temps te prendra comme épouse. Quand il t’aura consommée, il ne restera rien de toi. Douce innocence, délitée par les plaisirs intransigeants du temps. J’atteste de l’accroissement du changement du temps ; il bat en vous et moi.

Je ne peux me retenir de réciter de la poésie ; la pilule commence à agir. Ouah Ouah. Tandis que je me dirige vers le Département d’anglais, un orchestre joue une symphonie. Des atomes d’oxygène et de nitrogène, invisibles à l’œil nu, s’agitent selon le caprice des pressions atmosphériques fortes ou faibles, dansant mélodieusement. Je ressens la mélopée de ces particules qui s’emboutissent les unes les autres. Ces collisions atomiques animent les arbres, les feuilles et tout le reste. Cette danse mentale se déroule selon un schéma inhabituel ; une méthode que je suis le seul à connaître. Les sons oscillants vibrent chaotiquement dans mon auditorium mental. Des passereaux filent dans le ciel comme une pluie de flèches tirée par une arbalète antique. Les branches des eucalyptus s’inclinent comme si j’étais un dignitaire, faisant pleuvoir sur moi les minuscules fleurettes à la façon de confettis de carnaval. Les hibiscus irradient, veines roses sur rouge vif. Des perroquets à moitié enivrés de nectar s’écrasent contre la moustiquaire au dernier étage du bâtiment B. Après un moment d’étourdissement, ils se reprennent et s’envolent vers le Département d’anglais. Bons ou mauvais présages ?

Le jour a commencé comme tous les autres. Le soleil s’est levé à l’est. Pourtant, une incertitude demeure, la principale, celle de mon projet de recherche de licence. Vais-je être autorisé à contempler le Saint Graal de la littérature ?

Sous les ébouriffements sonores des perroquets arc-en-ciel, je commence mon oraison, énumérant les raisons pour lesquelles je pourrais être autorisé à lire le manuscrit de Noelene Richards. Celui-ci demeure à l’abri des regards, enfermé dans un coffre sous la surveillance du bibliothécaire de l’université. Son existence était inconnue jusqu’à ce que mon chargé de cours, le professeur Matheson, l’ait mentionné à l’un de ses collègues durant une fête de Noël, il y a trois ans de cela. Le roman est considéré comme sacro-saint. Personne – je souligne : personne – n’avait jamais eu l’occasion de voir ne serait-ce que la première page… à part mon chargé de cours. Il aime ce manuscrit comme s’il l’avait rédigé lui-même et, c’est compréhensible, le surveille comme il l’aurait fait d’un trésor.

Au bout de trois ans, j’ai besoin de sortir de cette coquille que je m’impose ; je veux réaliser quelque chose d’important. Et je veux me forger un nom aux yeux de mes supérieurs. C’est mon problème ; j’ai toujours besoin d’être rassuré. Mon ego a besoin d’être flatté. Si j’écrivais avec enthousiasme et passion… les mots surgissant de ma tête sur l’écran dans un véritable flot de conscience, je m’exposerais au lecteur, m’exposerais à un public invisible et silencieux. Je me demande ce que pense le lecteur en cet instant. Êtes-vous satisfait ou ennuyé ; voulez-vous que je poursuive ? Alors pourquoi ai-je envie de lire le manuscrit de Noelene Richards ? Parce que je suis convaincu que cela révélera une autre facette d’elle. Je pèlerai les couches de son âme littéraire.

Le ciel marbré est redevenu silencieux. Le monde est devenu silencieux. Étrange. À présent, je ne fais qu’un avec la vie. Au lieu de la détester et d’essayer de me détruire, je m’engage dans ce crépuscule de l’imaginaire. L’imagination est la montagne qu’un grimpeur parvient à escalader… ou échoue. Je vais vous révéler lentement les nombreuses parties de moi que je suis le seul à connaître. Comme lorsque j’étais naïf, me perdant dans la béatitude de mon premier baiser. Il n’était pas tel que je me l’étais imaginé. Morne et banal, absolument pas romantique. Le sexe différait également de ce à quoi je m’attendais. J’avais vécu une existence relativement préservée, une coquille attendant d’être ensemencée, et il ne s’est développé aucune « perle ». Je voulais tellement devenir biochimiste ; pourtant, après toutes ces années de médiocrité dans cette branche, je me suis redécouvert dans le monde littéraire. La littérature remplit à présent les vides de mon âme. Une simple histoire les a réparés. Une fois que j’ai eu découvert l’écriture de Noelene Richards, son enchaînement simple de syllabes et de consonnes dont la fluidité donnait vie à la page, j’ai voulu en découvrir le plus possible sur elle. Excaver son travail et son esprit est à présent ma mission.

Grognant d’anticipation comme un adolescent attendant sa prochaine rencontre, je m’engage dans l’escalier qui monte vers le bureau de mon chargé de cours. Je frappe une première fois, puis deux. Tout en attendant une réponse derrière la porte, je médite : qu’ai-je à dire qui n’ait pas déjà été dit ? Se souviendra-t-on de moi après ma mort ? Ce sont les questions que je me pose tandis que je patiente dans le corridor, essayant d’apporter une réponse à ces mystères insondables. Je vis dans l’espoir que mon existence se transformera pour le mieux. Je pensais que je savais quelle direction prenait ma vie. Mes ambitions et mes plans s’étalent devant moi comme des mots sur une page. Une licence de sciences avec une spécialité en biochimie, qui mènerait à la recherche contre le cancer et, un jour, au Prix Nobel. Mais il n’en est pas allé ainsi. J’avais abandonné ces rêves. Ma maladie les avait éparpillés et aujourd’hui, ils ont ressuscité à travers la littérature. Mes ambitions se sont réveillées. J’ai commencé à lire… à redécouvrir les classiques de la littérature. J’ai vécu ma vie comme si j’étais dans un roman, voyageant à travers l’espace et le temps.


Chapitre 2


Je regarde, le visage figé. Alors que je fixe l’écran de l’ordinateur, le poids de la responsabilité de l’élucidation du manuscrit de Noelene Richards se fraye un chemin dans mon psychisme. Chercher l’inspiration n’est pas facile. Pourtant, tandis que nous nous approchons de plus en plus de notre « œuvre », les phrases coulent, cascadant de la construction la plus insaisissable et privée : l’âme littéraire. Il n’est pas deux « âmes littéraires » qui soient semblables, peu importe combien nous souhaiterions écrire comme Dickens. C’est le point principal que je tiens à souligner. Malgré mon désir d’écrire comme Noelene Richards, je ne peux pas devenir elle. Ou bien, si ? Écrire à la manière d’un autre est une chose, mais devenir cette personne ! Cela se pourrait si je parvenais à dépasser le fait qu’elle ait été recluse et soit morte depuis plus de cinquante ans. Comme si on venait d’allumer une ampoule électrique, mes yeux se sont écarquillés à une pensée profondément choquante. Comment y parviendrais-je ? Les fins cheveux de ma nuque se sont hérissés, au garde-à-vous. Mon esprit serait une ardoise vierge sur laquelle écrire, je me moulerais dans ses idiomes et sa syntaxe afin que plus personne ne soit en mesure de différencier son travail du mien. Ce manuscrit me permettrait d’y parvenir.

De petites gouttes de sueur se forment à mes tempes tandis que je parcours les étagères. Comme Virginia Woolf, elle était une auteur d’avant-garde qui écrivait sur le féminisme et ses relations au monde moderne. Pourtant, malgré sa réputation en tant qu’essayiste, son roman, Une Saison de Raison, est resté mal aimé et négligé.

Une Saison de Raison n’a jamais été publié. Pourquoi ? Comme pour toute expédition, nous devons effectuer nos recherches et éplucher des montagnes de livres. Toutefois, des problèmes subsistent, alors je vais en faire la liste : les livres sur les étagères de la bibliothèque sont mélangés, il leur manque des pages et le manuscrit original est quasiment illisible.

Mon projet de licence est d’écrire le reste d’Une Saison de Raison et d’en faire un roman, ce qu’elle avait l’intention de faire. Mais comment puis-je connaître ses desseins ? Je dois devenir elle, d’une façon ou d’une autre. Je dois apprendre la manière dont elle structure ses phrases. Mais comment ? Elle n’a pas laissé de plan pour le déroulement du roman. Le néon clignote, les moustiques dansent autour du tube incandescent, mais je ne vois qu’une pile de livres en décomposition. Je renifle le parfum du papier qui s’oxyde lentement et que le temps a jauni.

Eurêka ! Les premières pages du roman.

Pourtant, tandis que je les lis, les paragraphes deviennent de plus en plus décousus ou prennent la tangente, comme si elle devenait folle. Comment serais-je un jour capable de reconstruire cela ? Dans quoi me suis-je lancé ? Son écriture glisse comme des rigoles sur une terre stérile. Après que Virginia Woolf se soit suicidée, Noelene a abandonné l’écriture et n’a jamais publié un autre livre. Certains y voient un signe de respect. Cette anecdote a peut-être sa part de vérité. Examinant minutieusement sa biographie, je m’arrête sur une page qui présente sa photographie. Ses yeux me font signe à travers le temps et l’espace, des profondeurs bleues de lucidité et de volonté. Je tourne la page. Une autre photographie. Cette fois, ses yeux sont indifférents au monde qu’elle avait autrefois parcouru. Une sensation d’apathie est présente, la volonté de vivre est absente, puis je consulte la date. C’est l’année où Woolf s’est suicidée.



Chapitre 3


Une Saison de Raison

Par

Noelene Richards


Entrée du journal du Dr Parker, datée du 24 juin 1775

Il faut se rappeler que la « littérature », comme la mode, est rejetée du moment où elle est acceptée. En un mot, les goûts dominants dictent sa valeur commerciale.

Bonne phrase. Je la note pour ne pas l’oublier.

Les rues étaient légèrement lustrées par une averse vespérale qui est arrivée et est repartie. C’était un jour propice à la contemplation excessive, mais ce n’était pas le but de cette petite masse ébouriffée de cheveux brunâtres qui émergeait de la foule et s’y fondait tour à tour. C’était les cheveux d’une femme sans importance qui courait rapidement de-ci de-là. Ses chaussures succombaient aux immondices qui jonchaient les rues ; elle n’était pas, selon elle, présentable devant des dames de la haute société telle que Mrs Brown, qu’elle voyait s’avancer vers elle. Comme elle était en retard, elle ne prit pas le temps de saluer cette dame qui s’offusqua d’une telle impertinence. En temps utile, elle n’était pas une femme qu’on ignore. D’autant que Miss Francs travaillait pour une femme à la moralité contestable ; à tout dire, d’une vertu douteuse. Mais Miss Francs n’en avait que faire, tant qu’elle était payée.

L’enchaînement n’est pas correct. Ai besoin de plus d’infos sur les personnages. On saute hors de la scène.

Dominique Dumont ne regrettait pas d’avoir quitté sa précédente position en tant que nourrice de ses frères cadets, qui ne lui manquaient absolument pas, pas plus que l’atmosphère péquenaude de Blackmore Hills. Sur la route qui quittait la ville s’étendait un verger que Mr Eyre avait planté, parcelle après parcelle, pour célébrer la naissance de chacun de ses nombreux enfants ; certains arbres étaient des cerisiers à cause de leur chevelure rousse. Dominique avait également les cheveux roux ; ce fut d’ailleurs une surprise, car ce n’était le cas d’aucun de ses parents ou frères. Le jour de son départ, le vent avait donné vie aux cerisiers, animant leurs branches, rabattant sa chevelure en arrière comme pour contester son départ de Blackmore Hills. Mais c’était une éternité dans le passé et elle avait oublié. Le temps était maintenant venu de se lever.

Une lumière douce brillait sur sa peau d’ivoire ; les plis de son peignoir de satin la désignaient comme une amatrice des plus belles parures. Sa chambre sentait la lavande et était décorée dans le style oriental. Elle ouvrit les yeux et pensa au régime de beauté qu’elle devait suivre afin de conserver sa peau purifiée aussi jeune que possible. Les hommes couraient après la jeunesse et la beauté et elle le savait bien, en femme de sa profession.

Les signes de sa position avaient eu une incidence sur ses aspirations. Quand bien même elle aurait désiré qu’on la considère comme une femme à la mode, cela lui était dénié à cause du stigma lié à sa profession. Une profession qui, nul besoin de le dire, amenait à elle la clientèle qu’elle espérait, un jour, épouser. Elle, « l’Aspirante », avait manigancé et contre-manigancé pour se frayer un chemin dans la haute société, et c’est pourquoi je commencerai par la première d’une longue liste de narrations.

Fragmenté ; les paragraphes doivent être étoffés !

Les « archétypes » de la période des Lumières, dont beaucoup avaient créé de magnifiques œuvres de littérature, de musique et d’architecture, péchaient sciemment en tirant leur inspiration de l’avilissement des femmes, les jugeant seulement sur leur habileté à engendrer ou à donner du plaisir. Dominique connaissait assez bien le lot d’une femme. Une créature comme elle aurait-elle pu gravir les échelons ? C’est-à-dire, pouvait-elle être l’égale d’un homme ? Leurs portraits dont le regard se perdait dans l’infinité de l’espace et du temps étaient ce dont elle se souvenait des peintures exposées le long de la galerie du musée d’art. Leurs yeux transfiguraient son cœur – dont les actions courtoises affermiront à jamais le souvenir –, né du fil de soie tissé par l’entreprise studieuse dans cette fontaine d’un âge de raison. Celles à qui la raison ne s’appliquait pas : les femmes ! Était-ce là le germe duquel une grande femme d’État et d’entreprise pourrait éclore ? Était-ce à sa portée ?

Une main émergea des plis des draps de lin, caressant ses sous-vêtements en satin rose, puis se dirigea vers la clochette de cuivre qui reposait fidèlement sur la table de chevet. Elle la secoua d’un geste autocratique. La porte grinça avec soumission et la femme de chambre entra, sachant que sa maîtresse requérait ses services pour sa toilette.

La servante, Miss Francs, était une femme trapue et plutôt turbulente d’environ cinquante ans, à un ou deux ans près. Elle n’était pas certaine de la date parce que sa mère naturelle l’avait abandonnée sur les marches de Sainte-Agnès. Elle se présentait comme un personnage soumis ; mais cela pourrait bien ne pas être le cas.

On saute dans tous les sens – qui parle ?

— Pourquoi êtes-vous en retard ?

Des veines gonflèrent de part et d’autre de son front.

— Qu’avez-vous à répondre ?

— Je vous prie de m’pardonner, Madame, répondit Miss Francs en guise d’excuse.

Mais elle pensait « sale vache hautaine ! »

Le volcan qui était resté endormi pendant de nombreuses années menaçait à présent d’annihiler tous ceux qui se tenaient à sa portée. Pareillement, un désastre similaire couvait entre la servante et sa maîtresse. Le volcan fumait, crachotant à l’occasion des volutes de fumée. La friction entre des forces opposées se nourrissait de rancune et d’amertume ; la pression à l’intérieur du volcan avait atteint une telle dimension que personne n’aurait pu en prévoir l’issue. La chevelure rouge volcanique était restée calme jusqu’à aujourd’hui. La vérité comme la justice étaient matières à interprétation – ce qu’elle disait ou ne disait pas durant l’interrogatoire emporté de sa maîtresse.

Il faudrait des dialogues, pour étoffer.

De nature algorithmique, la toilette d’une femme commençait par la purification de la peau avec de l’eau de rose, suivie par l’application d’une pâte blanche sur l’épiderme afin de lui donner une luminosité consacrée. Une femme vertueuse n’appliquerait jamais de rouge sur ses joues, se contentant plutôt de les pincer. Elle avait terminé le processus d’embellissement, de rectification de toute imperfection que la nature lui avait assenée, et elle était à présent prête à recevoir une compagnie masculine. La porte-miroir qui menait hors de sa chambre lavande était maintenant ouverte – là, commençaient les festivités.

— Venez, Madame, appela l’homme dont l’aspect et l’âge auraient suggéré un ancêtre de l’espèce des crocodiles, principalement à cause de sa peau craquelée et écaillée. Il poursuivit avec la même intensité : Ma lance ternie a besoin d’être polie par vos mains aimantes !

— Moi-même, comme tout autre gente dame, dit-elle d’un ton innocent, comme si elle ignorait le prix, mais en poursuivant toutefois la transaction sur la même lancée, vous prierais de vous délester de quelque argent contre mes services.

Le jeu pour la survie venait d’être lancé entre le prédateur et sa proie.

— Quel est votre prix ?

Les rôles s’étaient inversés, grâce à son expertise habile dans l’art de la manipulation. Le prédateur était devenu la proie.

— Le prix habituel pour une femme nouvellement mariée. Disons une petite pension contre mes services répétés à votre endroit.

Une fois la sollicitation terminée – durant laquelle il n’y eut presque aucune conversation compréhensible, à part pour diffamer un homme défunt qu’ils connaissaient tous deux – le client repartit d’où il est venu.


Chapitre 4


La minceur acérée de la page… Il est intéressant de voir une intrigue se développer dans le roman ; comment vais-je placer bout à bout les fragments décousus ? Je rédige quelques notes, puis je poursuis la narration. Je m’arrête, trouvant étrange qu’elle ait situé l’action dans le passé, au XVIIIe siècle. Pourquoi l’héroïne du roman est-elle française ? Qui est Dominique Dumont ? Les Français n’étaient pas populaires en Angleterre, à l’époque. Dominique Dumont n’aurait pas eu la vie facile. Elle n’avait apparemment pas réfléchi aux conséquences d’avoir un personnage français. Ou l’avait-elle fait ?

Si nous désassemblons l’intrigue à l’instant présent, il nous reste les choses suivantes : l’héroïne est de réputation douteuse, de par sa profession et sa filiation. Était-ce vrai de l’auteur ? Il existe une relation entre le Dr Parker et Dominique. Sa femme la mettra-t-elle à jour ? En parcourant rapidement sa biographie, j’y découvre une question sous-jacente sur le père de Noelene, un homme que les biographes ont affirmé être le père de Richards et qui portait les initiales M.B. ; mais sur son acte de naissance, le nom de ce père est effacé. Le biographe Samuel Green affirme que son père avait perdu au jeu la maison familiale de Highgrove, une rue chic de Londres au début des années 1870. Il existe deux candidats : Matthew Bloom, critique littéraire (le plus plausible, selon Green), ou Max Browness, peintre. Tous deux connaissaient la mère de Noelene. Tous deux buvaient beaucoup et jouaient sans relâche.

Un squelette attendant d’être découvert, un squelette que je délivrerai aussi. Mon enfance a été précaire, manquant de stabilité, principalement à cause de la désintégration du mariage de mes parents. C’était un mariage bâti sur les sables du mensonge, non sur la roche solide de l’engagement. Je me suis échappé et me suis réfugié en moi-même, ne révélant jamais aucun signe de mon âme fracturée. La vie de Noelene a été, sur bien des plans, similaire à la mienne. Nous aspirions tous deux à être acceptés par nos amants ; leur incapacité à combler nos attentes étant la pointe acérée d’une lance qui nous transperçait le cœur. Tandis que je tourmente lentement les fils entremêlés de nos vies dans le monde morne et froid de la page écrite, j’espère que le lecteur ressent un peu d’empathie pour moi, l’auteur.


Chapitre 5


Fragments de paragraphes attendant d’être assemblés. Imagerie magnifique.

La ville était entourée d’un terrain montagneux chantourné par des piliers de granit rose, dont le sommet était parsemé d’étendues boisées. Les boucles cotonneuses des nuages blancs jetaient des ombres sur la terre. Aux confins de la ville se dressaient deux rangées parallèles d’érables qui menaient au cimetière, les membres inclinés des arbres formant un tunnel d’où une procession endeuillée émergea sous l’éblouissante lumière du jour. En ce jour misérable pour ceux que la mort du vieux Jacobs frappait, un secret devait ressurgir concernant les activités de l’homme récemment décédé.

Qui était Jacobs ? Il semble plausible que le défunt du paragraphe précédent soit le Dr Parker. Le personnage du Dr Parker est si formel dans son journal. Quelqu’un d’autre est peut-être en train de le consulter…


Extrait du journal du Dr Parker, daté du 24 juin 1775


UN EXERCICE

D’AUTO-ÉCRITURE

Les choses qui par le passé étaient des « peut-être » ou des possibilités sont à présent les raisons qui animent des processus de pensée ; la pulsion innée qu’a l’esprit de résoudre et de comprendre le monde de demain. La condition humaine d’accélérer et de faire médiation est assez courante dans un monde chaotique qui nous dénigre tous. Dans ces strates du bien et du mal, ces qualités de conscience sont en équilibre avec le statu quo des valeurs sociétales.

Nos valeurs morales dépendent d’un certain nombre de facteurs, particulièrement celles auxquelles on souscrit par conviction religieuse. Dans l’Égypte ancienne, l’inceste était courant au sein de la famille royale ; le monde moderne condamne pourtant ce comportement comme étant anormal. Je ne condamne ni ne pardonne l’inceste ; c’est la société qui communique ses souhaits à l’individu et non le contraire.

Je suis d’accord avec la philosophie de mon mari, dit la femme voilée dans une pièce vaste éclairée par une unique bougie.

Des mouchetures de lumière dorée exposaient ses fines lèvres roses tandis qu’elle se murmurait à elle-même. Si seulement il l’avait su !

Le péché de Mavis était un secret pour son défunt mari et sa famille. Ces derniers la tenaient en admiration. Pour eux, elle avait les traits de l’impératrice d’un vaste domaine océanique dont les vagues lui léchaient les pieds et caressaient tous les pores de son corps. La sensualité de l’écume blanche qui palpitait entre ses cuisses cendrées se dissolvait en un soupçon du désir de voir et de caresser ses traits masculins. Elle rêvait que son appendice puisse heurter sa douce colline de chair et que la semence soit déversée sous la canopée du vert scintillant des algues qui enlaçait les amants dans un paysage marin naturel. Seul un impressionniste aurait su capturer la scène avec une telle intensité. Mais les amants ne rêvaient pas non plus que l’artiste de leur esprit ait pu réaliser cette peinture interdite.

La cire liquide tombait en cascade le long de la bougie ; goutte après goutte, elle formait un contrefort solidifié qui attirait le regard vers un petit vase de porcelaine dans un coin de la pièce. Le vase irradiait dans cette pièce âcre, entachée de mensonge et de tromperie. Que cachait Mavis Parker ? Son voile de soie noire ne parvenait pas à dissimuler son mépris pour son défunt mari. Une contraction involontaire dans l’ourlet supérieur de sa bouche était une indication, à un certain degré, de sa culpabilité. Cependant, elle pouvait à présent laisser tous ces problèmes au repos dans la noirceur charbonneuse du sol où les vers se régaleraient de son corps. Et pourtant, cette même dégradation avait commencé à s’attaquer à son âme.

Mavis s’agitait dans l’étreinte de son amant, cherchant les doux plaisirs de la chair. Un léger coup à la porte fit naître une rougeur soudaine sur son visage. Elle était excitée par la simple spéculation que la police ait découvert son complot fatal.

Narration à la première personne. Je me demande si l’un des personnages est l’auteur elle-même. Pourrait prêter à confusion. Je mentionnerai que mon nom est Adam Carlson, l’étudiant de licence qui effectue sa recherche sur Une Saison de Raison.

Plongeant plus profondément dans l’esprit de Mavis, je n’ai pas découvert une frêle créature. Elle utilisait au contraire les hommes pour son propre profit. Mavis est l’épitomé de la sirène criminelle, qui ne cesse de se méfier de son ennemi. Par ses actions et réactions calculées, elle capture les hommes pour nourrir un appétit qui ne cesse de croître.

Développement intéressant ; Mavis avait elle aussi une aventure. La question est : avec qui ?

Les coups se firent plus insistants, puis s’interrompirent. Mavis s’était-elle imaginé ces aériennes oscillations sonores ? Une pensée restait stagnante dans sa conscience, un zygote attendant de se développer en un plan parfaitement conçu. Toc ; Toc… et une vitre fracturée d’une toile d’araignée éclate à la fenêtre du coin.

Cela ne fait aucun sens. Un inconnu – quelqu’un qui connaissait son défunt mari – a jeté une pierre à travers la fenêtre de Mavis. Un bout de papier y était attaché. Le mot était peut-être adressé à Dominique. Cela donnerait plus d’intrigue au roman. Je vais essayer un paragraphe de remplissage. On verra alors si je parviens à imiter son style.


Les sons de la divine chanson de l’amour

I

La Nature proclame mon amour pour toi. Mais

Pourquoi me tortures-tu ainsi ?

De douces gouttelettes de lavande ne sentent pas

Aussi bon, comparées au divin

Rubis rose de l’amour que je porte pour toi en mon cœur.

II

Les vagues de l’océan irradiant baisent tes pieds.

Les éclats brisés et argentés du phare

Brillent dans la luminosité aigüe

De l’éther qui illumine ton cœur.

III

Un ravissement, un bouillonnement des qualités liquides

De l’amour se déversant en blanches colombes aperçues

Dans l’azur le plus bleu.

Les perplexités éblouissantes d’un décroissant

Tourment dont le caractère me capture, ô combien.

IV

Tensions spasmodiques ; puis une relaxation

Du fil du son du musicien,

Aux octaves glorieuses.

Sois louée, mon heureuse épouse.

(Pour ma chère D. Dumont)


Le secret était révélé. Que signifiait tout cela ? Un scandale prêt à éclater au grand jour. Qui était cette D. Dumont ? C’est une des nombreuses pensées qu’entretenait Mavis ; si une femme de moindre classe avait commis le crime, possédait-elle, en tant que dame vertueuse, le droit d’attaquer cette insidieuse prostituée de la nuit ? Toutefois, elle aussi avait une liaison qui ne demandait qu’à être révélée. Alors qui était la femme vertueuse ?

La mort avait frappé à plusieurs portes tout autour de la ville, collectant des âmes et se vantant dans sa barbe. Puis la Mort s’était dit qu’elle épargnerait la vie d’un homme. Elle exigeait toutefois une faveur en retour. Laquelle ?

Un extrait fragmenté – le dialogue ci-dessous est prononcé par Mavis Parker et Madame X (je n’ai pas encore découvert le nom du personnage). Quelle est sa relation à Mavis ? L’échange semble assez rigide.

— Je sais qu’il m’aime… ou est-ce bien le cas ? Si seulement il me le disait, en place de cette continuelle mascarade. Du pupitre de l’ignorance, il prêche l’amour et la vertu.

Mavis répondit :

— Les hommes sont une espèce plus faible. Ce qui les intéresse véritablement sont les trois mille livres qu’ils obtiendront s’ils vous épousent. Pourquoi les hommes ont-ils la vie si facile ?

Elle poursuivit :

— Les amours d’un homme sont ce qu’il y a entre ses jambes et l’escroquerie de sa prochaine victime.

Avec un soupir résigné, elles partagèrent la même pensée :

— Qu’on les aime ou qu’on les quitte, que serions-nous sans eux ?

L’utilisation de clichés pour affirmer des évidences : que les femmes ont la capacité d’être vertueuses, tandis que les hommes sont détruits par l’absence de ces qualités. Ou le sont-ils vraiment ?


* * *

La nébuleuse dorée du soleil couchant illumine les pages. Je poursuis mon travail sur le manuscrit, en écoutant du Beethoven. Je ressens une passion intérieure, préservée entre les quatre murs de ma conscience. Une conscience attendant d’être mise au monde sur les ailes éthérées de la nuit. Les étoiles me font de tristes clins d’œil. Je m’imagine entendre un ivrogne battre sa compagne parce qu’elle ne lui a pas préparé son dîner. Elle l’aime toujours, même si son âme est meurtrie et ne guérira jamais véritablement. Une étrange façon de montrer son amour. Ce soir, c’est silencieux ; plus de cris. Crac. Crac ; l’éclatement d’un crâne ; une éruption de feu liquide. La silhouette recroquevillée, tenant un téléphone, parlant à l’opérateur par monosyllabes. L’ambulance arrive pour dégager le corps ; quelle parodie de l’existence : elle est condamnée à vie, ne pouvant plus supporter d’être son sac de frappe. C’est poignant, n’est-ce pas ? Les enfants restent sans père ni mère… Dix ans plus tard, ils sniffent de l’essence ou se prostituent à King’s Cross. Plus j’y pense… Il y a quelque chose d’assez ahurissant et curieux dans ce microcosme. Une culture sous-jacente d’alcool et de drogues illicites qui souille le paysage, des seringues usagées et des cannettes de bière vide, ce qui me pousse à remettre en question une société qui montre si peu de respect pour l’environnement. Une société dont, en tant qu’individu, je fais partie, devrait tenter de faire respecter certaines conséquences morales et légales.

Je sais que je ne devrais pas me montrer cynique ou pessimiste en ce qui concerne la nature humaine, puisqu’il s’agit d’une minorité qui commet tous ces crimes. Mais un homme assoiffé ne peut penser qu’au goût, à l’odeur et à la texture de l’eau – je le sais par expérience – moi aussi, j’étais assoiffé, tout comme mon âme a soif d’amour. Pourtant, je repousse ce sentiment.


Chapitre 6


La crampe de l’écrivain, de l’écrivain, la crampe de l’écrivain. C-R-A-M-P-E D-E L’-É-C-R-I-V-A-I-N. J’en ai souffert par le passé et en souffrirai dans le futur. D’autres écrivains ont des blocages qui entravent leur écriture. L’astuce est d’écrire pendant dix ou vingt minutes, mettant la main à la plume ou, dans mon cas, les doigts sur le clavier. Vous serez surpris par ce qui couve, prêt – mais pas encore totalement – à percer la surface de ma conscience.

Une conscience qui essaye de s’échapper sur un paysage de points finaux et de points d’interrogation. Je ne suis pas encore parvenu à relier les fragments d’Une Saison de Raison. Toutes les scènes d’un roman sont très importantes. Elles donnent des indications de temps, de lieu et d’atmosphère. La vie de tous les jours peut être saisie si simplement avec la bonne tournure de phrase. Une action aussi ordinaire que celle d’attendre un bus peut avoir de nombreuses images. Par exemple :

Des pressions spasmodiques, au-dedans au-dehors au-dedans au-dehors de l’appendice de la fourmi tandis qu’elle cherche et sent la froideur du sol de béton de l’abribus. Pas un sol, une œuvre d’art de Pollock ; des gouttes de ketchup, des mouchetures de cendre de cigarette. J’attends que le bus arrive pour aller quelque part, n’importe où, pourvu que ce soit ailleurs. Je me passe la main dans les cheveux, faisant tomber des pellicules comme de la neige sur le sol de béton – l’appendice grignote de petits bouts de pellicule – la fourmi pense avoir remporté le jackpot. Un jeu auquel je jouerai aussi un jour.


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