include_once("common_lab_header.php");
Excerpt for La voie de l’ignominie by , available in its entirety at Smashwords



La voie

de

l’ignominie



Aaron J Clarke



© 2019 Aaron J Clarke

Tous droits réservés

Smashwords Edition.

Traduit de l’anglais par Angélique Olivia Moreau.

Titre original : The Road to Ignominy


Ouvrages du même auteur

L’Épiphanie d’une vie

Le Baiser du pécheur

Les Fleurs du printemps

Avant la chute



Pour Linda et Jocelyn que je remercie beaucoup pour leur amitié et leur soutien.



Chapitre I


Ce furent les bavardages et les coups de marteau du juge qui le tirèrent de sa rêverie. Cela étant, Hugh était déterminé à ne montrer aucun signe de faiblesse, car ces chacals ne manqueraient pas de se repaître de sa douleur s’il avait l’inconscience de mouiller ses cils d’une larme. Alors il serra les lèvres, essayant de ne pas exprimer la terreur que lui causait ce verdict que la bouche du juge s’apprêtait à prononcer. Il réfléchit un instant à la terrible situation dans laquelle il se trouvait et à la façon dont il s’était retrouvé là où il se tenait présentement : dans le box des accusés, la honte lui courbant la nuque. Puis il ferma les yeux, espérant revivre une fois encore cette époque chérie, alors qu’il plongeait amoureusement dans les beaux yeux de son amant. Toutefois, ce moment était passé et il était sur le point de dégringoler dans l’abîme que représentait la vie carcérale. Les yeux horrifiés de Hugh se posèrent successivement sur le juge puis sur la foule qui s’était rassemblée pour assister à sa condamnation, et l’horreur qu’il craignait fut prononcée :

— Avant de rendre mon jugement, j’ai besoin que vous avouiez votre culpabilité.

Le juge discerna un soupçon de contrition dans l’attitude du criminel et l’encouragea :

— Vous confesser purifiera votre conscience de cette perversion.

Pourtant, ce que les coups d’œil méprisants de Hugh disaient au juge était : « Vous n’avez aucune autorité à empiéter sur ma vie et je suis entièrement innocent ». Que cela peut-il leur faire, qui je choisis d’aimer ? Au demeurant, sa position dans la société ‒ sans parler de son éducation à Cambridge ‒ l’avait protégé de la dure réalité d’exister dans un monde où il fallait travailler pour subsister. Toutefois, c’étaient la naïveté de Hugh autant que son incapacité à ou son refus de vivre selon les règles de la bienséance qui étaient la cause de sa présence dans ce box. Si seulement il avait agi avec discrétion, si seulement il s’était montré assez intelligent pour mentir à tout le monde. Hélas, le pauvre homme était trop honnête et trop moderne à la fois pour le décorum victorien. À présent, Hugh se retrouvait pris dans le piège du scandale, un destin qui était pire que la mort, car dans la mort, on pouvait encore espérer le pardon d’un dieu miséricordieux, pas comme ce juge odieux qui attendait sa réponse. Alors il dit, sotto voce :

— Je suis innocent.

— Parlez plus fort !

— Ma conscience est aussi pure que la vôtre.

— Vous avez été surpris en flagrant délit avec un autre homme.

Irrité par la nature audacieuse de l’accusé, le juge poursuivit avec véhémence :

— Comment l’expliquez-vous ?

Hugh eut alors une réponse qu’on aurait pu prendre pour suicidaire :

— Eh bien, de telles choses sont complètement naturelles.

Oh, quel tapage ses mots créèrent dans la foule, qui ne s’attendait pas à une telle impudence. Quoi qu’il en soit, Hugh tira sa force de l’agitation que ses mots avaient fait naître dans l’esprit de cette foule qui voulait le voir puni. Et ils auraient voulu qu’il subisse les indignités de la prison afin de le guérir de sa déviance et l’empêcher ainsi de menacer leur sens des bienséances. Et tandis que la voix du juge continuait d’égrener des paroles dans le lointain, Hugh ferma les yeux et les souvenirs de son passé se mirent à danser dans le théâtre de sa conscience…


La douceur du tissu éveilla une réaction viscérale dans l’esprit impressionnable du jeune garçon, car cette sensation ressemblait au contact de la chair humaine. L’enfant continua un long moment à caresser l’ourlet soyeux de la robe de sa mère, qui avait un certain je ne sais quoi qui le fascinait, car la vive profusion de couleurs renfermait la réponse à sa question. La question qu’il craignait de poser était celle qu’un innocent poserait s’il possédait la témérité de s’en enquérir : c’est-à-dire comment les bébés venaient au monde. C’est pourquoi l’enfant sauta avec précaution des genoux de sa mère assise et se dirigea vers la grande baie vitrée qui s’ouvrait sur un éden de couleurs et de teintes paradisiaques, puis il revint lentement sur ses pas vers la ravissante matriarche et dit à mi-voix :

— Maman, comment les gens…

Hugh s’interrompit, craignant de poursuivre, car il avait remarqué la contrariété que le visage de sa mère semblait diffuser dans sa direction. Toutefois, il poursuivit bravement :

— Comment les gens viennent-ils au monde ?

Alarmée par cette question innocente, la dame toussa nerveusement et sans beaucoup de considération pour les conséquences que cela aurait sur l’enfant, elle répondit :

— Voilà une chose à laquelle je ne suis pas disposée à répondre, car les petits garçons n’ont pas besoin de le savoir avant qu’ils ne soient beaucoup plus vieux.

Elle vit que son visage rougissait de honte et ajouta d’un ton cassant :

— D’ailleurs, c’est un homme qui devrait te l’expliquer.

Sur cette censure, elle se releva du divan et quitta la pièce, laissant le pauvre enfant dans la confusion la plus totale, car il en déduisit que ce à quoi elle faisait allusion était une chose franchement dégoûtante pour une dame telle que sa mère. Oh, il aurait voulu savoir ce qu’elle dissimulait… alors il descendit le couloir en courant, manquant entrer en collision avec une femme de chambre qui lui lança :

— Maître Hugh, regardez où vous allez.

Marmonnant une excuse, il poursuivit sa course dans le couloir, où il vit la robe de soie de sa mère pénétrer dans la bibliothèque avant que la porte ne se referme. Comme Hugh s’approchait, il entendit les pleurs sourds de sa mère dont la détresse émotionnelle communiqua au garçon la honte irrépressible de l’avoir blessée par une question désagréable. Mais il aurait pourtant voulu savoir, car la boîte qui renfermait les secrets de l’âge adulte était à présent à sa portée. Impatient de connaître le contenu de cette précieuse boîte, Hugh ouvrit la porte et pénétra dans la pièce où il vit sa chère maman sangloter devant la photographie du père qu’il n’avait jamais connu, et il se dit que Papa devait lui avoir fait quelque chose.

Il se précipita vers elle, déposa un baiser sur sa joue humide puis déclara :

— Maman, je suis désolé. Je n’aurais pas dû vous demander cela.

Mais elle le repoussa et il sentit son regard méprisant le brûler. Pour la première fois de sa vie, il comprenait ce que cela signifiait d’être méprisé ; toutefois, il ne put s’empêcher de ressentir une certaine mortification d’être traité de la sorte. Alors il infligea une blessure à la fierté de sa mère en lui reposant la question à laquelle elle n’osait pas répondre, ce à quoi elle le gifla et se mit à lui hurler :

— Tu ne devrais pas connaître ce genre de choses. Elles souilleront ton innocence comme elles l’ont fait pour moi. C’est pour cela que tu ne dois pas savoir.

À présent, Hugh comprenait de quoi elle parlait, car la chair corrompait tout ce qu’elle touchait d’un désir irrésistible auquel il était devenu dépendant. Jusqu’à maintenant, il avait dérivé dans les courants d’une sensualité sur les eaux de laquelle il flottait vers des îles habitées par de jeunes Apollons. Et c’était dans ces terres arcadiennes que leurs baisers et leurs caresses lui avaient fait goûter le paradis : s’il les quittait, le choc l’aurait certainement rendu fou. C’était précisément le risque que Hugh prenait, planté dans le box des accusés, élaborant un mensonge qui lui permettrait d’éviter d’admettre sa préférence pour le genre masculin, particulièrement devant sa mère qui était assise dans la galerie publique avec un air d’agitation surprise sur le visage. Pendant quelques instants, il la vit murmurer ce qui ressemblait à une prière, comme elle le faisait généralement dans des occasions de détresse suprême. Et en cet instant, son acte religieux le toucha profondément. Toutefois, Hugh savait que s’il disait la vérité, le collier de la captivité serait passé à son cou et cela lui était insupportable. Puis quand le juge cessa son soliloque étouffé et attendit la réponse de Hugh qui ne venait pas, il hurla :

— Espèce d’impudent corniaud. Vous n’avez pas écouté une seule de mes paroles.

Il vit l’effet que ses mots avaient sur lui et ce qu’il décela le ravit, puis il ajouta :

— N’est-ce pas ?

Hugh lui répondit par l’affirmative. Pourtant, cet acte de soumission n’apaisa pas le vieil homme qui poursuivit son interrogatoire caustique, et quand cela fut insuffisant, le magistrat ordonna à l’huissier de faire entrer le témoin.

N’osant pas regarder le soleil qui consumait Hugh de désir, il baissa les yeux sur le parquet de bois usé de la salle d’audience, ce qui ne fit qu’attiser les soupçons, comme le démontra le visage de sa mère qui blanchit d’inquiétude. Hugh insista pourtant, et quand on lui dit de regarder son accusateur dans les yeux, le pauvre homme répondit d’une voix hachée :

— Je… je ne préfère pas.

— Dans cette cour, vous devez m’obéir, hurla le juge.

Hugh jeta un regard nerveux d’abord à lui, puis à la personne dont la présence causait tant de consternation dans son corps tremblant. Enfin, le moment que Hugh redoutait était arrivé : la résurgence d’une relation dont le seul but avait été de le faire chanter puis, quand cela n’a pas fonctionné, de le prendre au piège d’un procès. Le mensonge et le désir étaient des concepts nouveaux pour Hugh et à présent, il avait l’opportunité de les pratiquer à égale mesure contre le séduisant Adonis dont il aurait voulu embrasser les lèvres de Titien. Mais il avait peur d’ôter ce masque de décence qui le conduirait ultimement à une issue fatale et l’espace d’un instant, il se sentit impuissant, incapable de respirer. Au demeurant, Hugh dut réprimer ses sentiments en se montrant blasé. Sa ruse n’échappa pas toutefois à l’attention du garçon avenant dont les yeux l’enjoignaient à s’émerveiller devant sa perfection. Et tandis que le jeune homme déclinait devant la cour son identité, qui était William Smithson (un nom bien commun pour un spécimen exceptionnel du genre masculin), il s’exprima d’une manière qui affecta tant Hugh que ses cils se mouillèrent de larmes. La démonstration de faiblesse de Hugh fut perçue ipso facto comme une preuve de sa culpabilité, qui justifierait ainsi que sa connexion au monde soit annihilée. Ce qu’il craignait le plus – la captivité – était à même de devenir réalité s’il ne se reprenait pas et sauvait sa peau en relatant une contrevérité.


Pourtant les échos de l’histoire murmuraient d’un son suave à l’oreille de Hugh, lui disant qu’il n’était pas grave de dévoiler l’histoire de sa vie à vous, l’observateur invisible, qui attendez patiemment dans la galerie du tribunal et dans les yeux duquel il se plonge…


L’emportement de sa mère de la veille avait été décisif dans la jeune vie de Hugh, car cela intimait qu’il existait un mystère connu seulement des adultes et que, pour cette raison, il souhaitait désespérément découvrir. Il en conclut que quoi que cela puisse être, la chose avait une qualité cachée et dangereuse, et que s’il en découvrait le sens, lui aussi se comporterait aussi bizarrement que sa mère. Cependant, il continua d’observer de loin les interactions de sa mère avec les invités en leur majestueuse demeure. Il remarqua la façon dont elle résistait aux hommes dont le magnétisme n’était pas en adéquation avec le sien par un rire de dérision, généralement suivi d’un « cela m’a fait plaisir de discuter avec vous, mais je crains que d’autres invités ne requièrent ma présence. »

Pendant qu’elle s’éloignait comme une flamme vacillante pour aller amorcer une conversation avec d’autres invités, le garçon entendit deux hommes discuter de sa mère dans un langage qu’il ne comprenait pas. Alors plus tard dans la journée, il s’aventura dans le jardin à la recherche de Mr. Jarvis, un ami de la famille. L’apercevant assis à l’ombre d’un grand érable, il s’avança lentement vers lui, restant silencieux un moment avant d’oser demander :

— Jarvis, que signifie le mot « baiser » ?

Choqué, l’homme lui demanda :

— Qui t’as appris ce mot là ?

— Je l’ai lu dans un livre, mentit l’enfant. Dites-moi ce que cela veut dire, je vous en prie.

— Je crois que tu es assez âgé pour apprendre ce que cela veut dire, répondit-il nerveusement.

L’enfant s’assit et l’homme le prévint :

— Mais je t’engage à ne jamais parler à une dame de la sorte.

L’enfant l’écouta alors en écarquillant des yeux incrédules, car ce qu’il entendait était dégoûtant, et il se dit : « Pas étonnant que Maman n’ait pas pu me l’expliquer.

Mais avant que Jarvis ne puisse terminer d’enseigner à l’enfant la mécanique de la copulation, il avisa une ombrelle blanche tournoyante qui émergeait de derrière un camélia odorant et il ajouta à mi-voix :

— Chut, pas un mot…

Reconnaissant en sa propriétaire Lady Lillian en personne, il poursuivit d’une voix hachée :

— Ta mère approche ; plus un mot.

Comme elle s’approchait, le garçon se retira instinctivement, mais pas avant d’avoir voulu se précipiter vers elle pour lui dire :

— Maman, vous avez l’air d’avoir soif. Laissez-moi aller vous chercher un verre de limonade.

Irritée par la sollicitude de l’enfant, celle-ci murmura :

— Si tu souhaites m’être utile, va plutôt cueillir un brin de lilas.

Et sur cet ordre impérieux, le garçon dévala le chemin qui menait à un éventail de fleurs et d’arbres dont la beauté n’était pas altérée par le ver de la sexualité. Tandis que le garçon cueillait un brin de lilas, Lady Lillian murmura :

— Il se comporte bizarrement. L’autre jour, il m’a interrogée sur…

— Les relations entre les hommes et les femmes, rit Jarvis.

— Vous le lui avez expliqué ?

Quand il rechigna à lui répondre, elle s’écria faiblement :

— Il faut que je sache !

— Et si je l’avais fait ?

Horrifiée par sa désinvolture, elle sanglota puis gifla prestement Jarvis qui l’embrassa soudain sur les lèvres. Mais Lillian le repoussa et dit d’un ton tranchant :

— Il ne doit pas savoir de telles choses. Vous m’entendez ? Pas un mot.

— Si je ne vous connaissais pas autant, je me dirais que vous voulez l’empêcher d’être un homme.

— Et pourquoi pas ?

— Pour quelle raison ? rétorqua-t-il.

— Son père était un pervers. Il contaminait tout par son dévergondage.

Elle était sur le point de verser quelques larmes qu’elle essuya rapidement avec son mouchoir de dentelle. Ils demeurèrent un instant sans rien dire, avant que le silence ne soit brisé par un faible sanglot :

— Si j’avais su ce qu’il était, alors je…

— Vous n’auriez pas épousé cette brute.

— Précisément.

— C’est la première fois que je vous entends admettre avoir commis cette erreur.

— Ce n’est pas vrai. Si vous aviez pris la peine d’écouter, vous en auriez entendu bien davantage.

Elle gardait les yeux braqués sur lui et cette impression d’impuissance virginale infectait l’esprit de Jarvis de la douleur sourde de goûter à ces lèvres précieuses.

— D’ailleurs, j’ai attendu pour vous faire part d’une chose à laquelle je pense depuis longtemps.

Honteuse d’avoir eu la témérité d’envisager de renouer le contact avec un homme qu’elle avait autrefois idolâtré, la grande dame réprima son embarras en ajoutant rapidement :

— Je ne sais pas comment le dire sans paraître en manque d’affection.

Bizarrement, ses actions montraient à Jarvis une femme qui était sur le point de dégringoler dans un abîme de sa propre création, mais qui découlait en réalité du souhait qu’avait une femme d’être embrassée, caressée et – plus important encore – d’aimer. Par le passé, il aurait proposé ses services. Mais il n’était pas certain de savoir ce qu’elle désirait. C’est pourquoi il poursuivit avec un empressement inhabituel :

— Vous souhaitez reprendre notre relation ?

Elle lui opposa un silence éloquent qui lui laissa croire qu’ils renoueraient bientôt leur liaison, et sur cet accord tacite, elle ouvrit son ombrelle, offrant au couple l’intimité suffisante pour échanger un baiser. Pendant un moment, elle se perdit dans un monde d’érotisme ; toutefois, le susurrement d’un pas sur l’herbe rompit le charme et elle se redressa brusquement avant de se diriger vers la verdure d’un buisson, laissant Jarvis dans un tel état d’excitation qu’il s’empressa de partir.

— Maman, Maman. Je vous ai apporté une couronne de lilas.

Agacée par la docilité d’un fils qu’elle aurait voulu gifler pour avoir ainsi détruit ce moment de bonheur, Lady Lillian dissimula toutefois ces sentiments puissants en feignant de s’intéresser à ce que disait son fils, qui était en substance que « ces fleurs magnifiques sont des dons de Dieu aux hommes ».

Toutefois, Lady Lillian ne put empêcher son dégoût de refaire surface quand elle s’adressa à l’enfant pour lui dire :

— Tais-toi. J’en ai assez entendu.

Puis son mépris se fit plus apparent dans l’esprit du jeune garçon quand elle ajouta d’un ton acerbe :

— Tu es comme ton père.

Hugh s’apprêtait à demander « comment cela ? », mais sa mère le réduisit au silence en poursuivant :

— Cela me briserait le cœur que tu finisses comme cette ordure.

Puis sur cet acte de cruauté sauvage, Lady Lillian s’éloigna, laissant le pauvre Hugh dans un état d’agitation surprise à l’idée d’avoir pu contrarier sa pauvre maman, dont il commençait à douter de l’amour.

Quoi qu’il en soit, Hugh essaya de son mieux de réprimer ses soupçons en se comportant comme si cet accès de sentiments n’était qu’une anomalie ; il savait toutefois qu’il se leurrait, et même si cette illusion était justifiable, avec le temps, il reconnaîtrait ces crises comme le signal qu’il lui faudrait se comporter prudemment.

Les jours suivants, l’enfant observa le comportement de sa mère envers Jarvis à travers des verres colorés dont la teinte assombrissait leurs échanges de paroles et de gestes d’un certain... Quel est le mot ? se demanda le garçon... Puis il réalisa : un certain simulacre. Aux yeux de Hugh, la vie semblait prendre une dimension d’opéra, ce qui lui semblait apparent puisque Jarvis et sa mère l’excluaient manifestement de leur tête-à-tête, et cette mise à l’écart irrita tant le garçon esseulé qu’il sauta de son siège et se précipita vers la porte.

— Je vous avais dit qu’il se comportait bizarrement, commenta Lady Lilian.

— Pensez-vous qu’il se doute de quelque chose ? demanda Jarvis.

— Du fait que nous entretenions une relation ?

Puis elle ajouta en haussant un sourcil :

— Non, Hugh est bien trop bête.

Ne connaissant pas l’enfant aussi bien que sa mère, Jarvis se permit toutefois d’objecter à la femme méprisante assise en face de lui :

— Il existe tout de même la possibilité qu’il comprenne.

Il s’interrompit puis ajouta avec ce que l’on aurait pu prendre pour de l’urgence :

— Il est peut-être jaloux.

— Alors nous ne devons pas lui fournir de raisons de l’être.

— Souhaitez-vous que je parte ?

— Non.

Elle se pencha en avant pour l’embrasser sur la joue.

— Je veux que vous restiez pour me tenir compagnie ; je ne supporte pas de rester seule avec Hugh.

Ils demeurèrent silencieux un moment, leurs regards se perdant l’un dans l’autre, puis elle poursuivit :

— Quand Hugh était bébé, je l’aimais.

Elle poussa un soupir avant de poursuivre d’une voix lente :

— À présent qu’il devient un homme, il va changer mon lait en fiel.

— Je ne vous aurais jamais crue capable de vous comporter en Lady Macbeth. Pourquoi détestez-vous votre fils ?

Elle rechignait à répondre à cette question. Cela se voyait clairement à l’attention qu’elle portait à la mouche qui bourdonnait près de sa tasse de thé.

— Quelles sont vos raisons ?

Pendant un instant, Lady Lillian fut honteuse d’avoir parlé de son dégoût de Hugh à Jarvis. Celui-ci attendait une réponse qu’elle donna avec grande émotion.

— Il ressemble trop à son père. Je le vois à sa façon d’agir, de parler.

— Les choses auraient pu être bien différentes si nous avions eu l’occasion de nous marier, acquiesça Jarvis.

Elle ajouta alors d’un ton amer :

— À l’époque, vous n’étiez pas assez riche, et c’est pour cette raison que l’on m’a poussée à épouser Sir Christopher.

Il tendit le bras et caressa sa douce main avant de s’enquérir :

— À présent qu’il est mort, qu’est-ce qui vous en empêche, cette fois ?

— Pour être honnête, je n’en sais rien.

— Peut-être avez-vous peur ? balbutia-t-il.

— De quoi ?

— De la captivité. Vous en avez fait l’expérience par le passé, et c’est pour cela que vous craignez de vous engager auprès de moi.

Elle fixa à nouveau toute son attention sur la repoussante mouche, qu’elle tua d’un mouvement rapide de la main.

— Si j’avais le pouvoir de choisir qui a le droit de vivre, commenta-t-elle, je me serais débarrassée de Sir Christopher avant qu’il ne puisse me faire du mal.

— Qu’a-t-il donc ?

Craignant de répondre à cette question, elle quitta prestement son siège. Toutefois, Jarvis lui attrapa la main, sur quoi elle gémit :

— Je ne peux pas vous en parler. Cela me fait honte.

Pendant un moment, ils restèrent sans rien dire, puis le silence fut brisé par la bonne qui entra dans la pièce, sur quoi Lady Lillian lui lança :

— Partez, Adèle.

Une fois qu’elle eut décampé, la grande dame poursuivit d’un ton implorant :

— Je vais peut-être enfin vous le dire. Si je vous confie mon secret, vous devez me promettre sur l’honneur de ne jamais en parler à personne et surtout pas à Hugh.

— Cela va sans dire, mon amour, si tel est votre désir.

Elle hocha la tête et l’embrassa sur la joue.

— Venez, venez dans le jardin avec moi, ordonna la charmante femme.

Sur quoi ils se dirigèrent vers une tonnelle de branches entremêlées dont la couleur déteignait sur leurs visages en un vert maladif. Ils n’avaient pourtant pas conscience de ces effets d’ombre et de lumière, se perdant dans les yeux l’un de l’autre, et ce sentiment sembla les entraîner tous deux vers un sentiment de sensualité. Ironiquement, c’était cette sensation que Lady Lillian avait voulu réprimer chez son enfant, et du point de vue de l’observateur détaché, leur échange de baisers la faisait paraître hypocrite. Malgré tout, elle s’accrochait à cette sensualité sans réfléchir à ce que cela provoquerait en Hugh qui, au même instant, descendit dans le jardin afin d’y trouver des fleurs qui décoreraient les pièces spacieuses du manoir de marbre. La destinée tenait la main de l’enfant et le guida vers le tunnel où il entendit le rire étouffé de sa mère. Il s’approcha et surprit, à sa grande horreur, Jarvis et Lady Lillian en train de s’embrasser. En conséquence, le garçon revint rapidement sur ses pas jusqu’à l’entrée de la tonnelle et attendit, espérant comprendre leur trahison.

— Je dois me débarrasser de Hugh, gémit-elle doucement.

Comment Maman peut-elle penser de telles choses ? s’interrogea le garçon.

Jarvis mordilla l’oreille de Lillian avant de lui demander :

— Qu’avez-vous l’intention de faire ?

Elle embrassa Jarvis puis murmura :

— L’exiler.

Soudain, le garçon ressentit une colère irrépressible envers le couple de traîtres qu’il perçut, pour la première fois, comme étant dénués de toute décence. Comme il les écoutait, sa rage menaça d’exploser sous la forme d’un grand cri et il se mordit la lèvre jusqu’au sang.

— Sur une île déserte d’où il ne pourra pas s’enfuir ?

— Non, rit-elle. Je vais l’envoyer en pension.

Maman, comment pouvez-vous ? Qu’ai-je fait pour mériter un tel traitement ? pensa le garçon.

Oh, comme il aurait voulu pouvoir frapper l’objet de son affection et de son mépris : sa mère, Lady Lillian, dont les machinations lui avaient causé un de profundis qui allait colorer les éléments du procès de toutes les teintes du scandale. Toutefois, ces événements judiciaires ne se dérouleraient que dix ans plus tard, mais le pauvre enfant ignorait ces faits que l’observateur présent connaissait déjà. Pourtant, si le garçon avait été prévenu, alors peut-être le collier de fer de la galanterie n’aurait-il pas été enroulé autour de son petit cou malingre. Et en regardant ce duo douteux, il l’avait senti se resserrer au point de manquer d’air. Sans songer aux conséquences pour lui ou pour sa mère, il se précipita à l’intérieur du manoir où il pénétra dans la chambre de Lady Lillian et s’affaira à dégrader son image sur les nombreuses photographies alignées sur le manteau en marbre de la cheminée. Quelque chose de profondément perturbant était en gestation dans l’esprit de Hugh, qu’il exprima par un gémissement :

— Qu’elle aille au diable ! Je ne partirai pas.

Puis le moment tant redouté – celui d’être pris en flagrant délit de vandalisme – était sur le point d’arriver. La poignée de la porte tourna et vlan ! La reine Boadicée entra, son regard allant des photographies profanées au coupable vengeur qui attendait, suppliant, d’être puni.

Abasourdie par la froide dureté de l’enfant, Lady Lillian, contrairement à l’antique reine anglaise, ne tua pas son ennemi d’un coup d’épée, mais désigna la porte du doigt, sur quoi Hugh se dépêcha de sortir. Elle avait à présent des raisons d’éloigner l’enfant, car il se transformait en son détestable père. C’est pourquoi, selon la logique de Lady Lillian, c’était une question de survie, car si elle ne mettait pas en cage ce lionceau sauvage, il finirait par la dévorer. Qui plus est, assise à son bureau, écrivant une lettre à l’attention de Mr. Johnson, recteur de Thorndike Academy, pour qu’il prenne son enfant sous son aile et tâche de le rendre civilisé, elle craignait que ses actions ne mettent en rage le lionceau sauvage.

Elle se dit toutefois la chose suivante :

— Il doit se conformer à mes désirs. Il ne doit pas se comporter aussi bizarrement que son père.

Plus tard, cette nuit-là, après que le garçon ait été renvoyé dans sa chambre sans avoir avalé la moindre bouchée de nourriture, elle dit à Jarvis d’une voix hachée :

— Hugh est en tous points semblables à Sir Christopher.

Puis elle exprima enfin ce qu’elle avait craint de dire :

— Dieu, comme je les déteste tous les deux.

— Par tous les saints, dites-moi donc ce qu’il a fait.

Choquée par la bravade de Jarvis, Lady Lillian acquiesça. Mais avant qu’elle ne puisse révéler son secret, elle devait s’assurer de son honneur en tant que gentleman, alors elle se mit à l’implorer.

— Donnez-moi votre parole que vous n’en soufflerez mot à personne.

Lui baisant la main, il s’empressa de répondre :

— Bien entendu, mon amour.

Elle lui prit la main et ils s’aventurèrent au salon dont elle ferma la porte à clé. Son secret était tellement explosif que s’il se voyait divulgué, sa réputation de grande dame serait irrémédiablement détruite. C’était d’ailleurs ce qu’elle craignait le plus au monde. C’est pourquoi, s’avançant vers la cheminée et lui tournant le dos, elle commença nerveusement :

— J’ai été obligée de le faire, sanglota-t-elle, des larmes plein les yeux. Il m’a forcée.

Alarmé par la détresse de la pauvre femme, Jarvis s’avança, mais avant qu’il n’ait eu l’occasion de la réconforter, elle lui lança :

— Ne me touchez pas ! 

Il comprit soudain ce qu’elle essayait de lui dire et lui demanda prudemment :

— Vous a-t-il violée ?

Ils gardèrent un instant le silence, mais quand elle se retourna pour le regarder, il devina la réponse à la façon dont ses yeux avaient perdu toute leur luminosité, lui paraissant dénués de vie.

— C’est arrivé dans cette pièce.

— Pourquoi n’avez-vous pas porté plainte ?

— Je n’ai pas pu... Il... il avait acheté ma virginité en m’épousant.

Puis elle ajouta d’un ton acerbe :

— Pour lui, je n’étais qu’un trophée auquel on pouvait boire. Et puis je ne peux pas revenir sur ce qui s’est passé, n’est-ce pas ?

— Si seulement vous m’en aviez parlé, j’aurais pu...

— Je ne voulais pas vous mêler à cela. Et puis cela ne s’est produit qu’une seule fois, et quand j’ai découvert que j’attendais un enfant, il ne s’est plus montré aussi pressant.

Elle s’essuya les yeux avant de poursuivre :

— Mais il y a autre chose.

— Je ne vous suis pas. Que voulez-vous dire ?

Il lui caressa l’épaule, mais elle s’écarta avant de se diriger vers un cabinet en bois de noisetier. Faisant jouer la serrure, elle en tira un livre posé près d’un petit revolver puis elle déclara :

— Avant de mourir, il lisait ce livre.

Le titre du volume eut un effet étrange sur Jarvis qui suggéra une familiarité avec ledit ouvrage. Il tenta cependant de duper la pauvre femme en feignant l’ignorance, ce qui provoqua chez la grande dame une faible clameur.

— À quoi vous sert-il de mentir ?

— Que voulez-vous dire ?

Déstabilisé par son silence, il voulut la rassurer en affirmant :

— Je vous donne ma parole que je n’ai jamais...

— Cessez donc, lâcha-t-elle. Nous sommes au-dessus de cela.

— Pour l’amour de Dieu, dites-moi ce que vous insinuez. J’aimerais bien le savoir.

Oh, Dieu, comme elle aurait voulu lui jeter le livre au visage. Toutefois, elle se contenta de replacer l’objet de son mépris dans le cabinet et dit d’un ton méprisant :

— Simplement que vous, comme mon défunt mari, avez lu ce répugnant ouvrage.

Il éclata de rire, espérant apaiser la rage à laquelle cette femme déchaînée semblait disposée à se livrer. Néanmoins, quand cette fureur ne décrut pas, il justifia d’un ton nonchalant :

— Il était très populaire auprès du lectorat masculin.

— Comment pouvez-vous dire cela comme s’il s’agissait d’une trivialité ?

Elle baissa les yeux au sol et sanglota :

— Pour moi, c’était plutôt la Bible de la débauche.

C’est là qu’en un éclair de compréhension, Jarvis envisagea les horreurs qu’avait subies la pauvre femme, car l’ouvrage en question était un traité de libertinage sexuel rédigé par un Français sulfureux du siècle passé, dont il n’osait prononcer le nom de crainte d’offenser la femme éplorée.

— Ne faites pas le procès de tous les hommes à cause des actions d’un seul.

Son silence suggéra à Jarvis qu’elle n’était pas femme à pardonner si facilement de tels crimes. C’est pourquoi il l’implora en lui disant :

— Vous n’avez pas une très haute estime de moi si vous croyez que je puisse me comporter ainsi envers vous.

La pauvre femme demeurait pourtant silencieuse, ce qui ne fit qu’accroître sa honte d’avoir lu l’ouvrage en question. Alors il se dirigea vers la porte et dit :

— Si vous me prenez pour un goujat, ouvrez cette porte.

— Si je m’offrais à vous...

— Qu’êtes-vous en train de me proposer ?

Elle s’approcha de lui, lui saisit la main, puis murmura d’un ton implorant :

— Que nous nous mariions.

— Et Hugh ?

— Oh, il acceptera tout ce que je lui dirai.

— Comme par exemple de l’envoyer en pension ?

— Il cèdera à mon contrôle maternel. D’ailleurs, il le fera pour...

— Vous faire plaisir ? Ah, Lady Lillian... il n’est pas si bête. Et plus important encore, il n’est pas faible, et avec le temps, il vous désobéira peut-être.

— Alors nous devons agir rapidement. C’est pourquoi il partira demain.

— Demain ? Êtes-vous sérieuse ?

— Plus que jamais. Mais vous devez garder le silence.

Hélas, cet acte de cruauté, toutes ces années en arrière, semblait gangréner l’âme de Hugh, lui faisant subir les souffrances d’un amour non-partagé, celui d’une mère pour son enfant qui s’était transformé en un amour déviant et dangereux pour les hommes. Toutefois, tandis que Hugh écoutait cet Adonis maudit dont le témoignage ensorcelait la salle d’audience de détails lascifs sur sa vie, il ferma les yeux et se remémora son premier jour en pension et sa descente dans la corruption.



Chapitre II


Le son de chaussures en cuir qui s’approchaient résonna à travers la vaste pièce qui allait devenir les quartiers de Hugh pour les six prochaines années environ et qu’il devait partager avec quatre autres garçons dont la présence pétrifiait le pauvre Hugh, car ils avaient promis de l’initier, plus tard dans la soirée, aux us de la vie dans une école privée. Il était toutefois bien résolu à ne pas trahir sa peur. Ainsi, quand l’heure redoutée arriva, il demeura nonchalant envers les autres garçons qui se jetèrent sur lui, lui arrachèrent ses sous-vêtements puis s’affairèrent à le fesser violemment, ce qui fut suivi par d’autres actes indécents. Une fois qu’ils eurent fini, le président des élèves déclara :

— Bienvenue dans la fraternité de Thorndike.

Cette nuit-là, Hugh comprit la mécanique des relations physiques. Toutefois, cet acte d’avilissement avait déformé son esprit de façon permanente, le remplissant du fantasme interdit de refaire l’expérience de ces actes brutaux... Oh, comme il aspirait à être frappé, puisque cela lui provoquait un niveau supérieur de plaisir... Et pendant qu’ils se préparaient tous à aller se coucher, Hugh remarqua leurs corps et la façon dont ils différaient du sien, car il avisa un duvet de poils autour de leur sexe, tandis que lorsqu’il regardait le sien, il n’y avait rien. Cela ne fit qu’accroître ses insécurités, car il ne voulait pas qu’on le croie différent. Pourtant, c’était précisément ce qu’il était devenu : une créature différente de l’animal docile qui errait sans but dans le manoir de marbre de sa mère…

Depuis l’introduction de Hugh aux mystères de la virilité, il était devenu, dans toutes les acceptions du terme, un « dilettante » des plaisirs hédonistes et sybaritiques, goûts qui allaient invariablement conduire à sa déchéance sociale. Le pauvre garçon qui était assis le lendemain, très sérieux, à son pupitre, ne prit cependant pas conscience de cette calamité à venir avant qu’il ne soit trop tard. La mission de sa vie était simplement de devenir un spécimen raffiné de gentleman, bien différent des jeunes brutes qui lui envoyaient des boulettes de papier mâché. Ainsi, Hugh se disait : Quel meilleur moyen de me venger d’eux que de les écraser académiquement ? C’est pourquoi le garçon se dédiait avec diligence à la tâche d’acquérir une compréhension de la société dans laquelle il vivait, et ce faisant, il abattait ses adversaires d’une remarque intelligente, ou mieux encore, il mettait le doigt sur leur stupidité concernant, par exemple, l’histoire ancienne ou la philosophie. Selon Hugh, l’éducation signifiait déclarer la guerre à ceux qui avaient une piètre opinion de lui, et particulièrement sa mère, Lady Lillian. C’étaient son génie et sa diablerie qui avaient créé ce charmant délinquant embusqué qui attendait d’amorcer sa contre-attaque envers la grande dame. Les attaques surprises dont je parle devaient survenir plusieurs années dans le futur, mais le jeune lionceau développait une langue acérée, ce qui se reflétait dans la manière dont il ordonnait ce jour-là aux garçons de faire silence tandis que le vieux professeur pénétrait dans la salle de classe.

Une fois que les enfants dissipés se furent installés, le vieil homme commença par :

— Il est de mon devoir en tant que professeur d’inculquer à vos jeunes esprits le moyen de vous orienter dans ce labyrinthe qu’est l’étiquette.

Le vieil homme traversa la pièce, tenant dans la main gauche une longue canne avec laquelle il gesticulait tout en poursuivant son discours.

— En outre, votre éducation inclura, par exemple, des textes classiques latins et grecs que vous devriez, lorsque vous atteindrez vos dernières années au sein de cet établissement, être en mesure de traduire en langue anglaise.

Il perçut le dédain qu’ils ressentaient à l’idée d’avoir à apprendre quelque chose d’aussi mort et enterré que le latin, et ajouta alors avec conviction :

— Sans une solide compréhension du corpus classique, j’ai bien peur que vous échouiez à vos examens d’entrée à Oxford et à Cambridge.

Il continua de battre l’air de sa canne avant de l’abattre soudainement sur la table, émettant un bruit explosif.

— Cela a au moins retenu votre attention.

Il s’interrompit alors, regardant brièvement Hugh dans les yeux avant de poursuivre par une menace pleine d’humour.

— La prochaine fois, prenez garde à ce que je vous en donne un coup sur les doigts.

Hugh comprenait maintenant ce que l’on attendait de lui, c’est-à-dire ne pas contrarier le vieil homme dont la présence remplissait l’enfant d’une terreur débordante au cas où il serait assez bête pour ne pas étudier Homère ou Virgile. Néanmoins, le vieil académicien dont Hugh n’osait pas prononcer le nom semblait être l’exemple parfait du dandy, car ce trait était évident dans la façon dont il faisait les cent pas : le garçon y voyait une série de mouvements qui s’apparentaient à une valse. En dépit de sa frayeur initiale, Hugh admira la capacité du vieil homme à captiver la classe en récitant un passage de L’Odyssée d’Homère. L’espace d’un instant, les enfants purent entendre le chant des sirènes, puis le sortilège fut interrompu quand le lecteur éternua et s’essuya le nez. Une fois qu’il se fût repris, le vieillard continua d’un ton autoritaire :

— Après la Bible, c’est L’Odyssée qui a le plus influencé la civilisation européenne…

— De quelle façon, Professeur ? Hugh eut l’audace de demander.

Le vieil homme fut surpris par l’enthousiasme de l’élève et il déclara d’un ton désarmant :

— Parce que c’est un exemple parfait d’écriture qui n’a cessé d’influencer les écrivains. De plus, ses récits sont à la base de nombreux romans populaires, comme ceux qu’on lit dans le train.

— Comme George Elliot, suggéra Hugh.

— Je suppose, répondit le professeur avant de s’interrompre pour reprendre ensuite : Si seulement vos pairs étaient comme vous. Écoutez-moi bien, vous êtes destiné à la grandeur, car vous avez envie d’apprendre.

Les larmes mouillèrent ses cils, car il était profondément touché par l’esprit curieux de Hugh.

— Contrairement au reste d’entre vous, pauvres idiots, qui ne vous préoccupez que de sport.

Hugh était profondément satisfait de posséder la capacité d’influencer l’esprit d’une autre personne, et peut-être qu’avec davantage d’entraînement, il charmerait les autres garçons de Thorndike. Cependant, le pauvre Hugh se trompait grandement, ce qui lui fut explicité plus tard dans la journée quand ils le frappèrent au ventre en hurlant.

— Nous devrions peut-être fouetter le chouchou du professeur comme le corniaud qu’il est.

Au lieu de se recroqueviller, Hugh, pourtant terrifié, eut l’audace – d’aucuns auraient dit la pulsion suicidaire – de les inciter à frapper. Ils lui crièrent toutefois :

— On ne va pas se salir les mains sur un chien tel que toi.

Une fois que cette tension dans la vrille de l’existence se fût apaisée, Hugh fut réconforté par un garçon plus âgé qu’il avait déjà rencontré dans le train qui l’avait amené à Thorndike Academy. Et à présent, le jeune homme s’apprêtait à dire quelque chose dont la perspicacité devait avoir une influence considérable sur Hugh. Il commença ainsi :

— Tu es différent des autres vauriens que l’on rencontre dans des endroits tels que Thorndike. As-tu remarqué la façon dont ils exercent leur pouvoir sur des gens tels que toi ?

Hugh s’apprêtait à dire quelque chose, mais son aîné poursuivit :

— T’ont-ils initié à la fraternité de Thorndike ?

— Oui. Ont-ils agi de la sorte avec toi ?

— Tu n’as pas à en avoir honte. Je devine, d’ailleurs, à la rougeur de tes joues, que cela t’a plu ?

Hugh garda le silence, car son interlocuteur avait deviné son secret. Puis il plaida :

— Je t’en prie, n’en parle à personne.

— Nous sommes taillés dans le même roc.

Et sur cet aveu, Hugh se fit un ami. L’inconnu était sur le point d’ajouter quelque chose, mais Hugh lui coupa la parole en disant :

— Ma mémoire des noms me fait défaut. Quel est le tien, je te prie ?

— Edmund.

Soudain, les brutes refirent leur apparition, braquant le regard successivement sur Edmund et sur Hugh, qu’ils étaient sur le point de corriger parce qu’il avait eu tantôt l’effronterie d’avoir démontré leur infériorité aux yeux du professeur McLeod. Ils s’apprêtaient à souffleter le pauvre Hugh quand Edmund, d’un sourcil savamment arqué et avec un regard menaçant, leur intima l’ordre de se disperser. Toutefois, Tommy restait défiant et s’apprêtait à prendre la parole quand Edmund lui flanqua un coup de poing dans l’estomac en disant :

— Si vous aviez un peu de jugeote, vous laisserez ce garçon tranquille.

Il saisit l’oreille de Tommy et l’attira vers lui avant de poursuivre :

— Me suis-je bien fait comprendre ou avez-vous besoin d’un coup de pied au derrière ?

Les autres garçons poussèrent un cri affirmatif et s’éparpillèrent comme du sable que le vent fait voler sur la plage de la pénitence. L’espace d’un moment, Hugh et Edmund gardèrent le silence avant que le calme ne soit brisé par la sonnerie qui les enjoignait à se préparer au dîner. Et tandis que Hugh s’éloignait, Edmund le prit par le bras et dit d’un air plein de prudence :

— Fais attention, Hugh, car ils n’oublieront pas cet affront.

Hugh plissa des yeux radieux et son aîné poursuivit :

— Ils te feront souffrir juste pour se venger de moi.

Il l’attira près de lui et ajouta d’un ton désarmant.

— Je t’en fais la promesse, je ne permettrai pas que cela arrive.

Sentant que le pauvre garçon s’apprêtait à dire quelque chose, il l’interrompit en disant :

— Je veillerai sur toi jusqu’à mon dernier souffle. Je ne laisserai personne te faire du mal, Hugh. Cependant, nous devons agir de conserve. Nous ne devons montrer aucune faiblesse, car je crains que Tommy et les autres brutes de cette école ne nous détruisent tous les deux.

Il caressa les cheveux de Hugh et ajouta solennellement :

— Nous ne devons pas laisser cela arriver.

Hugh hocha la tête et l’embrassa sur la joue avant de décamper. Pendant un instant, son esprit fut rempli de ce que l’on aurait pu – moi y compris – prendre pour de l’amour. Ce sentiment, toutefois, éveilla une compréhension plus profonde de la dimension intérieure du comportement humain, parce que ce qu’il avait autrefois considéré comme idiot était parfaitement limpide pour quelqu’un qui était profondément touché par une adoration mutuelle. Plus tard, Hugh envisagerait ses actions futures comme parfaitement logiques ; toutefois, il existait toujours le danger que quelqu’un comme Tommy ne devine son besoin d’amour et ne l’en guérisse par la cruauté. Hélas, Hugh ne souhaitait pas ou bien était incapable de se réconcilier avec la situation particulièrement embarrassante dans laquelle il allait se retrouver dans les jours à venir.

Le lecteur de cette histoire ne sera donc pas surpris d’apprendre que Hugh avait dû se faufiler parmi les salles de classe à la recherche d’un endroit sûr, car son protecteur Edmund avait de la fièvre. Hugh courait à présent le danger de recevoir une correction de la part de Tommy et des autres garçons qui le pourchassaient. Une fois encore, il convoqua sa résistance, mais cette fois, elle avait fondu devant la haine brûlante de son tourmenteur.

— Billy, Sam, retenez-le, ordonna Tommy.

Et tandis que Hugh subissait les coups, son esprit ne se trouva pas affecté par la douleur physique qu’il ressentait, car les souvenirs d’Edmund lui offraient heureusement le moyen par lequel atténuer la souffrance. Pendant que Tommy le rouait de coups, Hugh sourit, ce qui fit s’interrompre son assaillant qui lui dit :

— Je ne me salirai pas les mains un instant de plus sur quelqu’un de ton espèce. Tu sais ce que tu es ?

— Quoi ? siffla Hugh.

— Tu es un sale uranien.

À l’époque, Hugh ne comprenait pas la signification de ce terme, mais à présent, dressé à la barre, observant William Smithson, ce séduisant Adonis, il savait ce que cela signifiait d’être la créature la plus haïe de la société anglaise, car l’homosexualité était une tare honteuse que l’on devait constamment cacher.

— Avez-vous eu des relations avec l’accusé ? l’interrogea le juge.

On y est ! Je suis fini !

Hugh n’avait jamais de toute sa vie adoré cet abominable Adonis et tandis qu’il écoutait ce que William avait à dire, il laissa son esprit errer vers la contrée des temps révolus... Une époque où la beauté était adulée et où l’art d’observer un tableau ou une pièce de théâtre élevait la perception au niveau du sublime.

C’est précisément ce que Hugh avait ressenti quand il ouvrit les yeux et aperçut, penché sur lui, nul autre qu’Edmund. Il essaya d’exprimer ce qu’il ressentait, mais celui-ci lui coupa la parole.

— Tu as perdu connaissance. L’infirmière a dit que quelqu’un t’a donné une bonne correction.

Voyant les larmes monter aux yeux du pauvre garçon, il lui demanda d’une voix qui ressemblait à une prière :

— Est-ce Tommy qui t’a fait cela ?

Hugh ne répondit pas, mais son attitude et la crainte qui le faisait pâlir confirmaient la culpabilité de Tommy. C’est alors qu’Edmund lui caressa tendrement la joue, espérant apaiser l’enfant apeuré. Toutefois, Hugh restait pour le moment perdu dans un monde d’illusion où la cruauté et la violence n’existeraient pas. Puis les souvenirs qu’il tenta de son mieux de réprimer s’abattirent sur sa conscience et la rage qu’il ressentait explosa en un long cri :

— Ô, Dieu, faites qu’il s’arrête. Je ne supporterai pas un coup de plus.

Craignant de le perdre, Edmund murmura :

— Une fois que nous aurons quitté l’infirmerie, je ferai souffrir Tommy autant que tu souffres actuellement.

Il déposa un léger baiser sur sa joue avant que l’infirmière n’entre dans la pièce.

— Monsieur Edmund, que faites-vous debout ?

— J’amenais un verre d’eau à mon ami, mentit ce dernier.

— Ne pouviez-vous pas me demander de vous aider ? répliqua l’infirmière, irritée. N’en étiez-vous pas capable, Monsieur Edmund ?

Mais Hugh perdit soudain connaissance et Edmund s’écria :

— Vite, Infirmière, allez chercher le médecin.

Comme elle quittait la pièce en coup de vent, il sauta du lit et secoua légèrement l’enfant comateux. Celui-ci ne présentait toujours aucune réaction, ce qui provoqua les sanglots abondants d’Edmund. Il lui prit la main avec douceur puis la porta à ses lèvres afin d’embrasser ce membre béni.

— Je vis pour toi.

Sans crier gare, Hugh eut un sursaut et prit une profonde inspiration, car la tendresse qu’ils partageaient avait eu la propriété magique de restaurer le lien ténu du garçon au monde des vivants. Les larmes envahirent les yeux d’Edmund qui sanglota :

— Je ne sais pas ce que j’aurais fait si tu n’avais pas repris connaissance.

Hugh sourit et répondit faiblement :

— C’est ton amour qui m’a ressuscité.

Alors que les jours se transformaient en semaines, l’affection que partageaient les deux jeunes amants se changea une chose d’une profonde beauté, car elle était de nature spirituelle. Ils étaient, dans toutes les acceptions du terme, amoureux de l’amour en lui-même, et ce que cela signifiait était une succession d’épreuves pour prouver leur chevalerie. De plus, ils marchaient d’un seul pas, s’habillaient à l’identique et – plus important encore – pensaient comme un seul homme. Sans le consentement de l’un, l’autre ne sortait pas du rang. Au contraire, ils se fondirent en une masse d’émotions débordantes et passionnées. Toutefois, le moment arriva où ils se virent obligés de se séparer, c’est-à-dire quand il fallut rentrer à la maison pour les vacances. C’est pourquoi Hugh décida, sans y réfléchir à deux fois, de demander à sa mère si elle ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’il invite un ami à rester avec eux.

Quand Lady Lillian lut la requête de son fils, elle fut frappée de voir qu’il était en train de devenir comme son père. Ce fait la dégoûta profondément, mais quand elle en fit part à Jarvis, il la calma d’un baiser. Elle se lamenta pourtant.

— Je savais que la larve se changerait en une hideuse mite. Diable !

— Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer qu’il soit en train de se transformer en ce que vous détestez ?

Comme elle se détournait, il lui fit pivoter la tête vers lui, sans violence.

— Comment pouvez-vous en être aussi certaine ?

Les larmes montèrent aux yeux de Lillian ; pendant une seconde, elle eut honte de détester ainsi son propre enfant, mais elle se justifia en disant :

— La pensée qu’une présence morte puisse reprendre vie à travers mon fils me rend malade, mais aussi…

— Quoi ?

— Diable !

Il la regarda bizarrement.

— Jarvis, je n’ai pas perdu l’esprit. Croyez-moi quand je dis que le changement que je perçois en Hugh me terrifie.

Il haussa le sourcil gauche comme pour lui signifier qu’il la croyait folle, ce qui la poussa à l’implorer.

— Cela n’est pas autrement.

— Je suis complètement perdu, répondit-il, perplexe.

Pendant un moment, ils restèrent silencieux avant que le silence ne soit brisé par un coup frappé à la porte et auquel elle répondit à mi-voix.

— Pas un mot de ceci à quiconque. Vous devez conserver la discrétion d’un prêtre au confessionnal.

Puis elle se dirigea rapidement vers la porte, qu’elle ouvrit. Elle découvrit alors sa bonne, Adèle, un télégramme à la main.

— Je vous remercie, dit Lady Lillian d’un ton grave.

Elle déchira l’enveloppe qui contenait le message puis en lut le contenu, et tandis que ses yeux parcouraient les mots inscrits sur la page, son visage pâlit.

— Qu’il soit damné ! Il arrive par le train de cet après-midi.

— Mais vous n’avez pas donné votre consentement.

— Le morveux est plus malin que je ne le pensais. Il savait parfaitement à quel moment me faire parvenir sa requête.

Rageuse, elle déchira le télégramme en morceaux avant de poursuivre :

— Si je ne souhaite pas perdre la face, je dois permettre à Hugh et à son ami de passer leurs vacances ici. Jarvis, que vais-je bien pouvoir faire ?

— Vous n’avez pas besoin de vous inquiéter. Hugh passera tout son temps avec son camarade d’école.

Il s’avança vers elle et lui passa un bras autour de la taille, attirant à lui cette femme troublée.

— Et bien entendu, nous aurons alors l’opportunité de rester seuls.

— Ah, comme c’est agréable de votre part de rectifier la situation.

Elle plongea son regard dans le sien. Le temps d’une brève pause, elle se perdit dans ces yeux chéris avant de soupirer :

— Quoi qu’il en soit, il nous reste la question délicate de savoir que dire à Hugh à propos de notre mariage.

— Ne lui dites rien.

Il lui donna un baiser sur la joue et elle se sentit fondre sous ses avances amoureuses.

— Il n’a pas besoin de l’apprendre avant que nous ne soyons mariés.

Surprise par sa fourberie, elle lui demanda :

— Vous n’êtes pas sérieux ?

— Je ne l’ai jamais été davantage, car si nous le lui disions, il pourrait réagir bizarrement, comme vous le dites.

Soudain, on frappa à la porte et elle dit rapidement en baissant la voix :

— Alors nous devons nous comporter différemment.

D’ailleurs, tandis que la porte s’ouvrait lentement, elle s’éloigna rapidement de Jarvis et vit l’enfant irritant pénétrer dans la pièce, un invité qu’elle ne connaissait pas sur les talons. D’un geste rapide de la main, elle les orienta vers les chaises qui faisaient face au jardin, puis la grande dame s’enquit :

— Qui ai-je le plaisir de recevoir, Hugh ?

Nerveux, l’enfant balbutia :

— Mon cher ami, Edmund.

Celui-ci s’inclina et salua la matriarche en lui expliquant qu’il s’était lié d’amitié avec Hugh et le considérait comme l’exemple même du raffinement anglais.

Lady Lillian fut abasourdie par l’appréciation qu’avait Edmund des qualités de son fils, et quand les garçons prirent congé un instant plus tard, elle se confia à Jarvis.

— Quel jeune homme étrange. Il doit être stupide ou dérangé pour tenir Hugh en si haute estime.

— Avez-vous vu la façon dont ils se regardent ?

Lady Lillian secoua la tête et Jarvis poursuivit prudemment :

— Leur relation est plus intime. On pourrait même en conclure qu’ils sont amoureux.

Furieuse, Lady Lilian lui lança :

— Je vous ai déjà dit qu’il était comme son père.

— Que vous suggérez-vous que nous fassions ?

Elle alla à la fenêtre et observa les enfants qui jouaient dans le jardin. Elle réfléchit pendant un court laps de temps à ce qu’elle allait dire avant de formuler une réponse :

— Rien. Si cet Edmund a un minimum de bon sens, il verra à quel point Hugh est stupide et ennuyeux, et il ne poussera pas les choses plus loin.

Pendant que tout ceci se déroulait, Hugh et Edmund s’étaient rendus près du lilas en fleur dont les branches leur offraient une certaine intimité. Pour la première fois, Hugh comprenait le dangereux dilemme qui menaçait de l’engouffrer, et à présent qu’il avait un ami avec qui converser, il exprima ses craintes.

— J’ai bien peur d’avoir contrarié Maman.

Il leva la main et cueillit un brin de lilas. Hugh resta silencieux un instant, mais la façon dont il arrachait rapidement les bourgeons trahissait ses doutes.

— Je sais que cela doit te paraître idiot, mais j’ai besoin de savoir ce que tu en penses. Suis-je stupide, Edmund ?

— Au contraire, ta mère t’a fait beaucoup de mal par son comportement envers toi. Je suis surpris que personne d’autre ne s’en soit jamais rendu compte.

— Elle est trop rusée.

— Mais tu l’es aussi.

Il lui caressa la joue avec tendresse et ajouta :

— Si ce n’est davantage. Quels que soient ses griefs, je suis certain que tu n’as rien à y voir. Tout est entièrement de sa faute.

— Je crois que cela a quelque chose à voir avec mon défunt père.

Il baissa les yeux vers la pelouse et formula dans son esprit les raisons qui motivaient ses soupçons en ajoutant :

— Je n’ignore complètement de quoi il en retourne, mais cela a dû être particulièrement négatif.

Ce qu’Edmund dit ensuite devait avoir un impact profond sur Hugh, car c’était perspicace, en cela que cela répondait à son interrogation : pourquoi Lady Lillian le détestait-elle ? Ainsi, Edmund énonça son opinion en disant :

— Tu lui rappelles peut-être ton père. Si elle sent sa présence en toi, il est normal qu’elle réagisse négativement.

Hugh garda le silence, car ce qu’il entendait semblait trop logique pour être considéré comme un mensonge. Il n’en avait pas moins honte de s’être autrefois montré si obtus. Et à présent qu’il avait conscience de ces faits capitaux, il ne savait pas ce qu’il allait faire ensuite. Il exprima alors son incertitude en disant :

— Que devrais-je faire ?

— Apaiser ses craintes par ton amour inconditionnel en agissant selon ses désirs.

Contrarié, Hugh s’éloigna d’Edmund et se lamenta :

— C’est bien là mon problème, Edmund.

Les yeux chargés de larmes, il ajouta d’un ton pathétique :

— Je n’ai aucune idée de ce qu’elle désire. Et toi ?

— Les femmes sont des créatures mystérieuses...

Il perçut la confusion de son compagnon et ajouta pour éclaircir son propos :

— Une fois que tu découvres quelque chose sur elles, par exemple leur morceau de musique préféré, l’instant d’après, elles écouteront quelque chose d’entièrement différent de leurs goûts précédents. Ah, les femmes sont complexes et leurs actions plus subtiles que celles des hommes.

— Pourquoi ?

Ce que dit alors Edmund frappa au cœur des préjugés victoriens. Et c’est pourquoi ce fut sans aucune une arrière-pensée, il partagea sa sagesse avec le garçon éploré :

— Parce que les femmes sont perçues par la société comme étant inférieures aux hommes et ainsi, elles sont placées sur des piédestaux pour qu’on les adule. Eh, je vois que tu peines à comprendre comment les hommes peuvent aduler les femmes tout en les désinvestissant de leur pouvoir. Les hommes confèrent aux femmes de faux pouvoirs afin de mieux leur faire accepter leur destin en tant qu’épouse et que mère.

Soudain, Hugh eut un éclair de compréhension et s’exclama :

— Papa lui imposait sa volonté et elle craint peut-être que je ne fasse de même.

— C’est précisément la raison pour laquelle tu ne dois jamais lui laisser croire qu’elle est faible.

C’est pourquoi, pendant le dîner, Hugh (suivant les conseils d’Edmund) s’efforça d’obtenir l’approbation de Lady Lillian, ce qui se démontra lorsqu’il entama la conversation en disant :

— L’autre jour à peine, Edmund me parlait d’un opéra auquel il avait assisté avec sa famille à l’Opéra-Comique de Londres. Comment cela s’appelait-il, Edmund ?

— H.M.S Pinafore. C’était très amusant, Lady Lillian.

La grande dame fut déconcertée par les efforts de son fils pour la charmer et, pendant un instant, cette tentative la toucha profondément. Elle y vit le signe d’une évolution vers quelque chose de plus apaisant pour son sens de l’esthétique. Ainsi, c’est avec une tendresse inaccoutumée qu’elle répondit à Hugh, dont les yeux étincelèrent de joie. Ce sentiment fut d’autant plus attisé quand elle dit :

— Oui, je suis une grande admiratrice de messieurs Gilbert et Sullivan, car leur musique est très anglaise. Vous rappelez-vous d’une chanson en particulier, Edmund.

— Bien entendu.

— Alors pourquoi ne contenteriez-vous pas ma passion pour la musique en chantant un air de ce charmant opéra ?

— Certainement, Madame, si cela ne vous dérange pas d’entendre un amateur.

Après le dîner, les garçons, Lady Lillian et Jarvis ‒ qui restait étrangement silencieux ‒ passèrent dans le salon de musique. Le jeune homme chanta « Nous voguons sur l’océan bleu » et la fascination de Hugh pour l’interprète de cette mélodie joyeuse attira particulièrement l’attention de Lillian. Mais celle-ci se dit plus tard : Je dois purger cette maladie. Ensuite, Hugh se mit à chanter sur le mode badin « Car il est un Anglais », ce qui fit rire Jarvis et Hugh. Mais la douairière ne s’en amusa pas et ses traits se firent amers et sévères. Elle ordonna alors :

— Silence ! Il suffit avec votre vulgaire performance.

Surprise qu’elle se soit méprise sur la chanson, Edmund s’apprêtait à lui répondre, mais Jarvis lui coupa la parole en disant :

— Chère Lillian, n’est-ce pas là une réaction exagérée ? Edmund était divertissant, après tout.

Mais la dame s’accrochait obstinément à l’idée qu’Edmund était vulgaire et une fois que le jeune homme eut quitté la pièce, elle demanda à Hugh de rester un peu, car elle avait à lui parler.

Dès que Jarvis fut parti, elle s’assit sur un divan de satin et dit d’un ton sévère :

— Ce garçon a une mauvaise influence sur toi...

Hugh s’apprêtait à murmurer une réponse, mais elle poursuivit impitoyablement :

— Il t’a ensorcelé pour te convaincre de commettre un acte qui est entièrement impardonnable.

— Non, Maman ! Vous avez entièrement tort.

— Silence !

— Non, Maman, il essayait simplement de gagner votre affection.

Elle éclata de rire.

— Petit imbécile. Si tu souhaites avoir mon amour, alors fais ce que je te dis et ne t’approche plus d’Edmund.

— Je n’en ferai rien ! répondit son fils d’un ton de défi.

— Si jamais tu t’aventurais hors du droit chemin, ajouta alors la grande dame, je ne répondrais pas de mes actes.

Mais comme le garçon ne lui cédait pas, elle rugit :

— Crois-tu vraiment qu’Edmund puisse adorer un petit pleurnicheur comme toi ? Loin de là ; il n’a d’autre but que celui me contrarier et ta défiance est la preuve de ce que je redoute.

Elle s’interrompit alors quelques instants avant de reprendre à mi-voix :

— Si, comme tu l’affirmes, tu souhaites gagner mon amour, alors le meilleur moyen de me le prouver est de sortir de l’emprise de cet impudent garçon.

Très brièvement, ils ne dirent rien avant que Hugh ne se précipite vers la douairière et lui passe une main autour de la taille en gémissant :

— Je... je ferai tout ce que vous me demanderez.

Et sur cet acte de soumission, le garçon quitta la pièce, n’ayant pas remarqué que Jarvis y était entré par une porte adjacente et se dirigeait vers Lady Lillian qui restait sans voix. Il lui caressa la main et elle murmura :

— J’ai envie de pleurer.

Il l’embrassa sur les lèvres puis, pendant un moment, elle eut du mal à reprendre son souffle, jusqu’à ce qu’elle finisse par prendre une profonde inspiration et ajoute :

— Hélas, mes larmes se sont évaporées à la chaleur de ma colère. J’ignorais jusqu’alors que ma colère m’avait transformée en succube.

Alarmé par ce à quoi elle faisait allusion, Jarvis s’exclama :

— Je ne comprends pas. Que voulez-vous dire ?

— Ne le voyez-vous pas ? Je l’ai privé de son attachement pour Edmund avec le faux espoir que je lui rendrai mon amour au comptant.

Honteuse de garder les yeux braqués à terre, elle retourna lentement le regard vers Jarvis en lui disant d’un ton implorant :

— Ce n’est pas moi mais un spectre sinistre qui a parlé.

— Vous ne voulez pas dire que... ?

— L’espace d’un moment, je suis devenue Sir Christopher, et je remercie Dieu que ce moment soit passé.

Ses yeux l’ensorcelaient par leur folie et il se retira, mais elle le suivit et ajouta :

— C’est parce que j’avais craint durant tout ce temps que Hugh ne devienne comme cette vile brute. Je comprends maintenant que c’est moi qui suis devenue pareille à celui que je méprise le plus.

Choqué, Jarvis lui demanda d’un air suppliant :


Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-41 show above.)