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Excerpt for Mort à Xanadu by , available in its entirety at Smashwords


Mort à Xanadu



Aaron J Clarke



© 2019 Aaron J Clarke

Tous droits réservés.

Smashwords Edition


Traduit de l’anglais par Angélique Olivia Moreau.

Titre original : Death in Xanadu.


Ce livre est dédié à Tanita, pour ses commentaires et ses suggestions perspicaces ainsi que son œil critique, qui ont transformé ce livre en un diamant parfait, ce pour quoi je lui vouerai une gratitude éternelle.


Ouvrages du même auteur


Romans

L’Épiphanie d’une vie

Le Baiser du pécheur

Les Fleurs du printemps

Avant la chute

La voie de l’ignominie


Chapitre I


Qui aurait pu s’imaginer durant la première moitié du vingtième siècle, que la fertile vallée de Xanadu, avec ses nombreuses orangeraies, serait le théâtre de l’industrie naissante du cinéma ? Et pourtant, c’est précisément ce qui s’est passé en 1910, quand les studios établis United American Pictures, Empire Pictures – et qui pourrait oublier Maxwell Brothers ? – quittèrent New York pour la Californie. De plus, c’est dans cet environnement ensoleillé que des grands réalisateurs, des cinéastes et de talentueux acteurs et actrices ont figuré à l’affiche de la pléthore d’épopées religieuses, de westerns et de comédies romantiques qui furent tournés à l’époque. Depuis le début, Xanadu a été bâti sur une exploitation monumentale qui reposait sur la marchandisation de ses nombreux acteurs, que le public a appelé plus tard « stars de cinéma ». Comprenez-moi bien, un acteur intelligent et talentueux pouvait gagner beaucoup d’argent et accéder à la gloire internationale. Mais cela avait un prix immense : celui de sa vie privée, dirigée par les exigences de studios tels que United American Pictures, qui montraient leurs stars sous le meilleur jour possible, sans le moindre soupçon d’alcoolisme, de toxicomanie et – plus important encore – rien qui ne dévie de l’hétérosexualité. Au fil des années, après le crash de 1929, le célèbre panneau blanc de Xanadu attirait toujours une multitude de gens créatifs, et la petite bourgade de Xanadu devint rapidement une ville de plusieurs millions d’habitants, qui se berçaient tous de l’illusion d’accéder eux aussi à un succès instantané. Oh, comme ils se trompaient, pour la plupart.

Toutefois, ils prenaient le train, ou s’ils venaient de l’étranger, un paquebot, vers le centre cinématographique du monde, où ils devenaient de simples rouages dans la machinerie de l’industrie du film, dont l’ascension dans le divertissement de masse était si rapide que bon nombre de magnats du cinéma étaient convaincus qu’elle survivrait à n’importe quel changement. C’est pourquoi ils adoptèrent les films parlants et plus tard, la couleur, mais ce dont ils ne se rendirent pas compte était le danger potentiel que la télévision présenterait pour eux dans les années 1950. Le passage des salles de cinéma à l’intimité de son propre salon mena à une diminution au box-office. En conséquence, les studios ont formé des alliances avec des réseaux de télévision et depuis, ont tous prospérés. Et au fil des années, les studios ont relâché leur contrôle sur leurs panels d’acteurs, leurs interactions avec eux sont devenues plus managériales et le recrutement et le renvoi de talents s’effectuèrent à travers des agents ou les administrateurs des studios. C’est dans l’un de ces bureaux tape à l’œil – et pour être exact, le 17 avril 1983 à 21h30 – que Carlton Hislop, un homme d’âge moyen, feuilletait de nombreuses photographies en noir et blanc d’acteurs adolescents. Pour lui, c’était un catalogue pour lui permettre de mesurer leurs aptitudes, tant comme interprètes pour son studio de films, mais également pour ses plaisirs pervers. Et puis c’était un secret précieusement gardé à Xanadu que de nombreux hommes qui tenaient les rênes du monde du show business présentaient ces amours anormales. Deux images l’excitèrent et il parcourut rapidement leurs noms et leurs biographies. Intrigué, il prit le téléphone et appela la directrice de casting, Kathy Marlton.

— Bonjour, Kathy, je viens de feuilleter les photos que tu m’as envoyées, et je pense que...

Il s’interrompit pour lire les noms qui correspondaient aux photos et énonça lentement :

— Freddie Haines et Frank Donoghue seront parfaits pour la comédie pour adolescents Vagabonds.

— Tu en es sûr ? Ils... ils n’ont pas encore tourné un bout d’essai.

Hislop tendit la main pour attraper une cigarette, l’alluma et inhala avant de dire d’un air méditatif :

— D’accord, quand tu les auras filmés, envoie-moi la cassette.

— Freddie a besoin de travailler son accent américain.

Elle s’arrêta, craignant que l’homme ne lui crie dessus, et elle reprit prudemment :

— On entend encore qu’il est australien.

Carlton rit.

— Beaucoup d’acteurs à Xanadu ne sont pas américains.

Il tira profondément sur sa cigarette avant d’ajouter d’un ton condescendant :

— D’ailleurs, si l’audition me plaît, je lui enverrai un coach linguistique.

— Quand as-tu dit que le tournage commencera ?

— Dans trois mois... si je veux battre Maxwell Brothers, puisque j’ai entendu dire qu’ils ont l’intention de faire un film sur le même thème.

Elle eut un rire nerveux.

— À notre époque, tous les films ne sont-ils pas plus ou moins les mêmes ?

Il mit un moment avant de répondre et son silence désarçonna Kathy, qui s’apprêtait à dire quelque chose lorsqu’il reprit avec un brin de mépris :

— C’est ce que réclame le public. Nos études de marché ont montré qu’ils veulent des acteurs qui soient à la fois innocents et un peu canailles.

— Oh, je vois, dit-elle docilement.

— N’oublie de les enregistrer et de m’envoyer les bandes au plus vite. Au revoir.

Soulagée que cet homme odieux ait raccroché, Kathy reposa violemment le combiné et s’accorda un moment pour se reprendre avant de convoquer les acteurs en question dans son bureau. Alors que son assistant préparait la caméra, Kathy se versa un verre de scotch pour l’aider à se détendre. Après l’avoir avalé d’un trait, elle se dirigea vers la porte. Elle songea un moment à quel point cette ville avait lentement mais sûrement détruit son intégrité. Et c’était cette diminution de leur force morale qu’elle craignait de voir arracher aux deux acteurs ce qui comptait pour eux : leur fraîcheur. Et puis Kathy avait honte de ce qu’elle avait fait pour attiser les appétits d’hommes tels que Carlton. Elle s’imaginait qu’elle facilitait la création de leurs carrières théâtrales en herbe, et s’il devait en sortir quelque chose – à savoir la célébrité et la fortune –, alors ce serait un dédommagement adéquat pour toutes les humiliations qu’ils auraient pu subir. Pourtant, il existait d’autres raisons pour lesquelles elle obéissait à contrecœur au tyran de Tinseltown, et sur lesquelles je n’épiloguerai pas pour le moment, de crainte qu’elle ne découvre ce que je vous ai dit, à part pour vous dire que les terres désolées à une centaine de kilomètres environ à l’est de Xanadu sont peuplées des os de ceux qui ont eu l’imprudence de contester leur pouvoir. En tous les cas, elle ne pouvait pas lui dire ce qu’elle pensait de lui – à savoir : « Tu es un arrogant trou du cul » – car elle s’était habituée à la pile de billets qu’elle recevait quand elle envoyait des apprentis acteurs à des hommes tels que lui. Elle se reprit et ouvrit la porte, se retrouvant face à deux jeunes acteurs nerveux et à leurs parents, assis nerveusement à l’extérieur.

— Freddie et Frank, suivez-moi, je vous prie, dit-elle avant de refermer la porte derrière eux en poursuivant d’un ton charmant : Bon, Freddie, vous auditionnez pour le rôle de Joshua et Frank, pour celui de Toby.

Elle leur tendit les dialogues et leur parla de la scène qu’ils devaient jouer. Puis une fois qu’elle leur eut accordé quelques minutes pour les mémoriser, elle expliqua :

— Dans cette scène, vous avez découvert que vous plaisez tous les deux à la même fille, et vous essayez d’attirer son attention.

Freddie récita nerveusement son texte qu’il entrecoupa de moments improvisés, ajoutant ainsi un effet comique à son personnage. Frank ajouta à son tour un brin d’improvisation. Kathy observa leur performance, sincèrement amusée, et elle oublia de leur dire d’arrêter et dit plutôt :

— Bravo, mais vous ne devez pas trop en faire. Cela doit rester naturel.

Freddie eut la témérité de dire :

— Madame, ce dialogue n’est pas drôle du tout.

Il s’arrêta, barra une phrase avec un stylo qu’il tira de sa poche, et modifia le texte.

— Mais si on remplace la phrase « sérieusement, elle est difficile à contenter » par quelque chose de plus moderne comme « bon sang, cette fille est bien trop difficile à contenter ».

Ne voulant pas être en reste, Frank changea le dialogue en « il faudrait décrocher la lune pour lui plaire ».

Ce que Kathy avait éveillé dans leurs esprits imaginatifs était la capacité à transformer un texte banal en quelque chose d’entièrement original, mais qui gagnait en importance pour ces rôles : une frivolité rafraîchissante avec une touche d’humour incisif. Elle était plus que convaincue que Freddie et Frank seraient parfaits pour ces rôles, et était assez confiante pour dire aux parents des garçons :

— Je serais absolument ravie de les recommander au studio. Cela dit, ce sont les producteurs et le réalisateur qui auront le dernier mot.

Elle remarqua l’effet que ses paroles d’approbation eurent sur les parents, car c’était comme leurs yeux irradiaient de la lumière brillante de la joie. Et cela la toucha profondément, puisqu’elle avait permis à leur rêve de devenir une réalité tangible. Alors elle dit gaiement :

— Je suis certaine qu’ils seront impressionnés par la cassette de l’audition de vos fils.

Une heure plus tard, Kathy s’avoua en privé qu’en réalité, elle pouvait parfaitement posséder le moyen d’empêcher les rêves de ces débutants de se transformer en une fantasmagorie perverse dont les images pollueraient certainement l’âme la plus pure. C’est pourquoi elle se ferait leur chaperon et dirigerait délicatement le monstrueux magnat. Si Kathy s’inquiétait vraiment pour eux, elle aurait tout simplement détruit la démo, mais même si elle en avait eu le courage, alors il serait plus que probable qu’il demande une autre victime afin d’apaiser ses envies lascives.

Néanmoins, ce n’était pas seulement avec Carlton Hislop qu’elle devait composer, mais également avec d’autres de ces piranhas puissants qui encerclaient leurs proies innocentes durant les nombreuses fêtes de Xanadu. Si elle n’envoyait pas la vidéo, alors quelqu’un d’autre, dans une autre agence, le ferait. Et plus elle essayait de s’en convaincre, plus elle se sentait physiquement malade. Alors elle se servit un autre scotch, espérant que ses effets chauds et enivrants endorment sa conscience. Cela faisait toutefois bien trop longtemps qu’elle travaillait dans le milieu du cinéma, et elle savait qu’elle n’aurait rien pu faire d’autre que de graisser les rouages de la machine. Avec un soupir, Kathy envoya la cassette et pria un dieu omnipotent qu’elle se perde, ou mieux encore, que les producteurs et le réalisateur défient le puissant Carlton Hislop en disant « non, ces acteurs-là ne feront pas l’affaire ».



L’après-midi suivant, aux environs de 13h30, le réalisateur Carl Brenson, les producteurs exécutifs Tiffany Bailey, Lisa Cruz et Tony Gibaldi, ainsi que le chef du studio Carlton Hislop, étaient assis autour d’une longue table de marbre gris pour discuter, entre autres, de la réécriture du script de Bobby Lancaster pour Vagabond, ainsi que les recommandations de la directrice de casting, soutenues par les autres cassettes d’audition.

— Combien cette réécriture va-t-elle coûter au studio, Tiffany ? aboya Carlton en tirant une nouvelle bouffée sur sa cigarette.

— Carlton, pas besoin de s’inquiéter, c’est couvert par le contrat de Lancaster.

— D’abord, quand Shakespeare va-t-il avoir terminé le script ?

— Ah, je ne sais pas exactement, soupira Tiffany.

— Ne me regardez pas comme ça, putain, Tiffany. Vous savez parfaitement que cela pourrait être notre dernier film avec United American Pictures.

Elle lui jeta un regard vide, alors il reprit son attaque.

— Lisa, Tony, vous savez quand il sera fini, putain ? Comme vous le savez, le temps, c’est de l’argent.

— Bien sûr que nous savons, Carlton, dit Tony, le souffle court. Pas besoin de vous énerver contre nous.

— Ferme-la ! N’oublie pas où je t’ai trouvé.

Il s’interrompit au milieu d’une phrase pour prendre une autre bouffée sur sa cigarette avant de poursuivre :

— Tu pourrais bien y retourner.

— Carlton, vous êtes allé trop loin, cette fois, et je...

— Vous avez plus de couilles que la moitié des hommes de Xanadu, Lisa. Alors prenez garde à ne pas vous faire castrer.

— Ha, ha, Carlton Hislop le magnifique émet une autre menace infondée, ricana Lisa.

— Faites attention à vous, Mademoiselle. Je vais vous renvoyer à New York à coups de pieds au cul si vous ne répondez pas à ma question.

Elle observa cet homme odieux avec mépris et répondit avec une sincérité feinte :

— Lancaster m’a dit voilà une heure qu’il pense que cela sera prêt dans trois semaines.

— Dites à ce tâcheron que je veux le script terminé et sur mon bureau pour dans deux semaines.

Elle hocha la tête et il reprit son inquisition impérieuse.

— Carl, pensez-vous pouvoir réaliser cette saleté de film et en faire un succès au box-office ?

— Ça dépend...

— De quoi ?

Il observa l’éminent réalisateur d’un air incrédule et ne sut quoi dire un moment, avant de poursuivre :

— J’ai libéré deux plateaux. Vous savez que j’ai embauché ce putain de Leon Saladin pour faire la cinématographie.

Il serra le poing et l’abattit sur la table, faisant vibrer les tasses à café à proximité. Puis il reprit avec une certaine mesure de contrition :

— J’ai accédé à la plupart de vos recommandations.

— Cela dépend toujours des acteurs et du fait que je parvienne à les diriger selon ma vision artistique.

— D’accord, Carl. J’y viens à peine. Kathy m’a envoyé plusieurs vidéos à visionner. Sois gentil, Tony, et mets la première dans le magnétoscope.

À contrecœur, Tony se dirigea d’un pas lourd vers la machine, inséra la première cassette et enclencha le bouton. Pendant la diffusion, il entendit les grincements distinctifs des dents de Hislop.

— Manifestement, cela ne t’a pas plu ?

— Tu es un véritable Einstein. Mets en une autre.

Sans le savoir, il passa la cassette de l’audition de Freddie et de Frank et, pendant la diffusion, il n’y eut pas de grincements de dents, mais plutôt, au bout d’une minute, un rire contenu de la part de Hislop, qui déclara sans réserve :

— Si ces deux gamins peuvent faire rire un connard comme moi, imagine la réaction du grand public quand ils les verront.

— Ils sont trop vulgaires, particulièrement celui qui a un accent sorti d’on ne sait où, rétorqua Lisa.

Tiffany était d’accord.

— Je pense aussi qu’ils ne sont pas à la hauteur des complexités du film.

— Ils surjouent. Ils ne sont pas convaincants du tout, lui fit écho Tony en appuyant sur le bouton stop.

— C’est une comédie, merde. Ce n’est pas censé être compliqué, se défendit Carlton Hislop.

Il tira une autre bouffée sur sa cigarette, qui était sur le point de s’éteindre, tandis qu’il jetait un regard noir aux producteurs. Puis il braqua son attention sur le réalisateur, qui était sur le point de dire quelque chose, et plaida :

— Et vous, Carl, pensez-vous qu’ils conviennent pour le rôle ?

Il haussa les sourcils avec une agitation surprise avant de résumer cordialement :

— Avec un peu de travail, ils pourraient y parvenir.

Il marqua un temps d’arrêt et souligna :

— Mais cela leur demandera du travail, si vous êtes disposé à attendre, disons, un mois.

Ce que dit alors Hislop étonna le groupe.

— Très bien. Un mois, mais pas davantage.

Et sur l’écho de cette approbation qui résonnait dans leurs oreilles, ils quittèrent Hislop avec un agrément feint. Toutefois, une fois seuls dans le bureau de Tiffany, les deux autres producteurs exprimèrent leur frustration d’avoir à s’aplatir devant cet homme détestable.

— Le studio a-t-il donné le feu vert pour ce projet ? demanda Tony.

Lisa se versa un verre tout en répondant d’une voix insipide :

— Malheureusement, oui.

Elle sirota sa boisson et reprit avec un soupçon de pathos :

— Je regrette d’avoir passé un accord avec cet homme diabolique.

Pendant ce temps, Tiffany n’avait cessé de penser à un moyen d’expurger Hislop de façon permanente et plus son esprit se penchait sur la question, plus il devenait clair qu’elle ferait bien de ne pas jeter des pierres à travers les fenêtres de quelqu’un d’autre, car, invariablement, les éclats du scandale pourraient tout aussi bien malmener sa réputation. Sans se soucier des conséquences, elle exprima son idée.

— Tony, savez-vous quoi que ce soit de la vie privée de Carlton ?

Elle remarqua l’effet que sa question eut sur lui, rendu évident par la pâleur soudaine de son teint rubicond. Elle continua de chercher à obtenir une réponse, et quand celle-ci ne vient pas, elle se remit à le questionner.

— Vous... vous étiez en bons termes avec Carlton voilà dix ans de cela. Vous devez forcément être au courant de quelque chose.

— Il vous invitait sans cesse à des soirées exclusives, dit Lisa tandis que sa main caressait doucement son verre.

Elle parla plutôt lentement, avec un soupçon de machiavélisme.

— Il est pratiquement impossible de se faire inviter à ces fêtes, mais vous avez réussi à vous faire convier en de nombreuses occasions.

Le voyant devenir presque blanc, elle lui demanda avec plus d’emphase :

— Qu’est-ce qui s’est réellement passé ? Quels secrets protégez-vous, Tony ?

Il dissimula sa culpabilité en affectant la nonchalance, mais si Lisa continuait à l’interroger, le pauvre homme était presque certain de mourir de honte. Par conséquent, il ricana :

— Il ne s’est rien passé qui sorte de l’ordinaire. C’était juste une fête typique de Xanadu.

— Lisa et moi savons ce que cela implique.

— Bon sang, que voulez-vous dire ? lâcha-t-il soudain.

— L’alcool et la cocaïne sont le carburant de la machine du cinéma.

Ce qu’elle venait de dire s’appliquait partiellement à ce qui s’était déroulé dans la résidence de Hislop, sur les collines, mais il n’osa pas dévoiler l’autre détail, plus effrayant et méprisable, et il apaisa ainsi sa conscience en confirmant :

— C’est vrai. Nous avons consommé de l’alcool et de la drogue. C’est tout ce qui s’est passé.

Lisa et Tiffany le dévisagèrent d’un air incrédule, car sa réponse était plutôt empesée, même un peu théâtrale, une impression donnée par l’usage du mot « consommé », qui avait un soupçon de mélodrame. Quoi qu’il en soit, le trio éclata de rire et s’affaira à planifier leur coup d’état contre le menaçant magnat, ce à quoi – malheureusement pour moi – je n’ai pas assisté. Toutefois, plus tard dans la journée, j’assistais involontairement à la conversation entre Lisa et Tiffany.

— Si nous éjectons ce salaud, il est plus que probable que le studio nous en félicite.

Lisa se pencha vers elle et détecta une faible odeur d’opium sur la poitrine de sa compagne. Elle désirait vraiment le contact de son amie puis, sans prévenir, elle se retira dans un coin de la pièce et poursuivit.

— Comme dans toute entreprise, il y a une prise de risques et je ne tolèrerai aucun scandale.

— Tu es bien la renarde rusée que j’ai appris à aimer, dit Tiffany en s’avançant pour embrasser les lèvres pulpeuses de sa compagne.

Cette dernière poussa un cri d’extase et répondit rapidement :

— Quel que soit le secret honteux que dissimule Carlton, il faudra bien qu’il se trahisse un jour, et alors nous, employés loyaux envers le studio, en informerons la presse.

Alarmée, Tiffany répondit avec une pointe de mépris :

— Pauvre imbécile. Cela pourrait très bien, en vérité, ruiner le studio.

— Et alors ? lâcha-t-elle.

Elle s’interrompit et après avoir bien réfléchi à la meilleure façon de persuader son amie, elle mentionna :

— J’ai d’autres plans.

Aussi curieuse qu’ébahie, Tiffany lui demanda :

— Lesquels, par exemple ?

— Empire Pictures se battent comme des chiens enragés pour m’avoir.

Tiffany vit les flammes brûlantes de la duplicité irradier de ces yeux chéris, et cela la captivait et la terrifiait à la fois. Pour cette raison, elle écouta l’explication de Lisa :

— Ils veulent m’engager, et s’ils le font, alors... alors il y aura aussi une place pour toi.

Elles s’embrassèrent pendant encore un moment avant que Lisa ne fasse ses adieux et s’en aille, laissant Tiffany dans un état d’exaltation nerveuse. Elle s’affaissa dans sa chaise, se demandant ce qu’elle allait faire, et pendant une heure, la pauvre femme fut incapable de sonder les dimensions dangereuses qu’impliquait le plan de Lisa. Par le passé, elle se souvint des murmures insipides de ceux qui complotaient pour la ruine de Hislop, mais alors, comme par magie, les conspirateurs avaient simplement disparu on ne sait où. Tiffany était terrorisée par la perspective de disparaître ou, comme elle y songea plus tard, de subir un traitement mortel. Devrait-elle trahir la jolie Lisa pour sauver sa peau ? Qui plus est, elle n’était pas entièrement convaincue que Lisa lui dise toute la vérité, car au début de leur relation, Lisa avait déformé les faits pour justifier son ambition de gagner plus d’argent et une influence plus importante.

Tiffany se dit qu’en tous les cas, le désir de son amante pouvait bien en réalité s’avérer être trop accablant et qu’il existait la possibilité qu’elle soit sacrifiée sur l’autel de ses aspirations. En conséquent, elle devait établir la validité des assertions de Lisa. Alors elle prit le téléphone et composa le numéro d’Empire Pictures.

Xanadu avait beau être une métropole du divertissement, cela restait, dans une moindre mesure, une petite collection de tribus, dont l’appartenance à l’une d’elles pouvait faciliter la communication entre les groupes. Et alors qu’elle attendait d’être connectée à l’un des chefs de tribus, elle se dit :

— Je vous en prie, confirmez ce que m’a dit Lisa.

La minute qui s’écoula sembla durer une éternité, puis elle entendit la voix rocailleuse de Roderick Downes.

— Tu as du culot de me téléphoner.

Contenant sa rage, elle dit d’un ton d’excuse :

— Je suis désolée, Roderick, j’aurais cru que tu m’aurais déjà pardonnée de t’avoir quitté.

— Pour un homme, j’aurais pu comprendre ! hurla-t-il. Mais pour une femme, c’est une toute autre affaire. Qui est donc cette catin qui a eu la chance de te convertir ?

— Tu le sais parfaitement, Roderick !

Craignant de l’offenser, elle implora cet homme grossier.

— C’est... c’est à cause d’elle. Je t’appelais pour te poser une question.

— Eh bien, vas-y, pose-la.

Il s’interrompit un instant avant de reprendre d’un ton malicieux :

— Aucune garantie que je te réponde franchement.

Tiffany mit ses scrupules de côté en l’implorant :

— Très bien. Je suis prête à t’offrir quelque chose en compensation d’une réponse honnête.

— Ton amour, peut-être ?

— Euh, ce ne sera peut-être pas possible. Cela dépend. Cela dépend de ta réponse.

— Très bien, vas-y, répondit-il avec une attitude passive.

— As-tu offert à Lisa Cruz un travail au sein d’Empire ?

Son silence la dérouta et elle s’apprêtait à lui reposer la question quand il l’interrompit.

— Oui, c’est vrai, mais apparemment, elle est trop snob pour me rappeler.

Soulagé par l’aveu de Roderick, Tiffany dit d’un ton mutin :

— Assure-toi de garder notre conversation secrète. Alors je te récompenserai en nature, si tu vois ce que je veux dire...

Et alors que le soleil glissait dans les profondeurs de l’océan et que la foule des joggers couraient le long des colonnades d’immenses palmiers qui longeaient la plage, on pouvait voir au loin le contour flou des lettres de la pancarte de Xanadu se détacher sur la colline sur laquelle il était situé. Le jeu d’ombre et de lumière sur ces lettres minuscules n’affectait guère la silhouette qui passait inaperçue dans la foule en mouvement. Et quand elle émergea de la lumière mourante, on put discerner distinctement qu’il s’agissait de Bobby Lancaster, à la façon dont il observait le monde avec l’intensité d’un écrivain. Il s’affala sur un banc. Il remarqua les cris des mouettes qui s’étaient rassemblées, nourries par les touristes. Au lieu de trouver du plaisir dans les choses simples de la vie, il était, au cours des trente dernières années, devenu morose à l’idée d’avoir vendu son ambition artistique au tyran de Tinseltown. Il avait rêvé de rédiger un nouveau classique du roman américain. À présent, il était à peine capable d’écrire une histoire convaincante et originale. Malgré cela, il s’assit à sa machine à écrire, pondant en série les mêmes banalités alambiquées et dénuées d’imagination qui passent pour un script à Xanadu. Il avait l’impression que Xanadu avait détruit son talent, mais l’argent des scripts semblait engourdir ses insécurités d’écrivain. Pendant un moment, il sut ce qu’il allait faire, et par conséquent, il s’avança vers la jetée, se murmurant à lui-même :

— Bobby, tu es un putain de vendu.

Et avec des yeux pleins de larmes, il s’écria :

— Cela fait des années que tu cherches à plaire à ces connards et pas à toi-même.

Quand il arriva à la jetée de bois, il la parcourut jusqu’au bord. Là, il ôta ses chaussures, prit une gorgée de quelque chose qui ressemblait à du poison, et attendit que cela fasse effet, lui donnant l’impression d’être faible et las. S’approchant d’un état comateux, il grimpa mollement par-dessus la rambarde blanche et se laissa tomber dans l’océan Pacifique...


Chapitre II

— Que voulez-vous dire par « il est mort » ?

Hislop tira une autre bouffée sur sa cigarette en essuyant la sueur qui perla à ses tempes.

— Je lui ai parlé plus tôt dans la journée. Il m’a paru bien, dit-il.

Et quand il apprit la choquante nouvelle, il ne songea qu’aux répercussions financières sur lui-même et le studio. Sans paraître trop insensible, Carlton dit :

— Le studio paiera pour l’enterrement, si c’est ce que vous voulez.

Puis soudain, sa générosité s’évapora quand il eut la témérité de dire :

— A-t-il eu l’occasion d’achever la réécriture du scénario ?

Son visage, toutefois, prit une profonde teinte violette, quand la veuve éplorée lui répondit :

— Non ! Il... il en est... je veux dire, il en était à la moitié.

Hislop jura en silence et se dit : Ce salaud n’aurait pas dû se tuer. Quel acte égoïste. Merde ! Cela va nous coûter les yeux de la tête.

Hislop écrasa le mégot brûlant de sa cigarette dans le cendrier, l’éteignant de force, et reprit avec une sincérité feinte :

— Attendez-nous un moment ; je vais envoyer quelqu’un pour venir chercher ce qu’a écrit Bobby. D’ailleurs, ne croyez-vous pas que le public sera plus que ravi de voir le dernier film écrit par votre époux légendaire ?

Ses paroles suivantes étaient légèrement exagérées, mais il les prononça quand même :

— Cela lui vaudra peut-être une récompense posthume. En adressant quelques mots bien placés à l’Académie, je suis certain qu’ils le nomineront pour le prix du meilleur scénario.

Elle répondit avec une touche d’ironie :

— Vous avez été si gentil, Mr. Hislop. Alors que d’autres souhaitent seulement l’utiliser comme bouc émissaire pour l’échec du film...

— De qui parlez-vous, Carolina ?

Craignant qu’elle ne brosse son portrait dans les tons horribles de la culpabilité, il lui demanda d’un ton implorant :

— Certainement pas de moi, j’espère ?

Sans prévenir, la pauvre femme poussa un petit cri, et pendant quelques minutes, il l’écouta sangloter avant de dire :

— Ne vous inquiétez pas, vous recevrez une compensation largement suffisante. Je veux simplement – écoutez-moi –, je veux simplement ce qu’il y a de meilleur pour vous, pas pour moi-même ou le studio.

Elle sanglota :

— Je suis désolée d’avoir douté de vous, mais je dois partir.

S’interrompant au beau milieu d’une phrase pour essuyer ses yeux pleins de larmes, elle poursuivit lentement :

— J’ai besoin de m’organiser pour l’enterrement. Au revoir, Mr. Hislop.

Il raccrocha brusquement le combiné et attendit quelques minutes, et une fois qu’il eut repris un semblant de normalité – s’il était possible pour cet homme amoral –, il reprit le combiné et composa rapidement un numéro.

— Bonjour Ted, je veux que tu ailles chercher le script chez Mrs. Lancaster.

Il marqua une pause avant de reprendre d’un ton étrange qui était coloré de tendances violentes.

— Je veux que tu te montres particulièrement gentil avec elle. Je veux que tu lui soutires autant d’informations que possible à propos du film.

Il s’arrêta pour écouter son interlocuteur.

— D’accord, Ted. Je te paierai un supplément. À plus tard.

Alors que grains du temps passent sur la vie, accumulant une pile de regrets qu’on ne peut s’empêcher d’essayer de gravir, dans le seul but d’entrevoir les succès et les échecs monumentaux de la vie, Carlton Hislop comprit – dans cette optique – que les desseins dépravés qu’il entretenait pour les deux jeunes hommes pourraient parfaitement le détruire. Malgré cela, il ne pouvait pas vivre selon les principes religieux établis et stricts qu’il pensait que beaucoup d’Américains avaient acquis. Il trouvait également cela faux, car, selon lui, cela découlait de la peur, et cette peur résidait essentiellement dans le fait de ne pas vivre conformément aux normes élevées de la nation. Il ne craignait pas d’exprimer son mépris et, en même temps, il était terrifié de montrer le moindre signe – tout insignifiant qu’il soit – de son contraire : l’amour. Hislop craignait que ses émotions ne le trahissent s’il devait former un attachement aux deux jeunes acteurs dont l’image le contemplait avec une humilité chaste. Ainsi, il alluma une autre cigarette, espérant que la nicotine engourdisse sa conscience afin qu’il puisse agir de façon belliqueuse. C’était ce qui était attendu de lui ou même encouragé au début des années 1970. C’est pourquoi il jouait ce rôle comme ces acteurs détestables qu’il avait ou bien récompensés, ou alors condamnés.


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